‹ Les sources de Leconte de LisleChapitre 53 sur 114 · Poèniçs barbares, X · texte numérisé non relu

Poèniçs barbares, X

gné par son nom, est le fameux apôtre de l'Irlande, saint Patrice.

Peu de saints ont eu au moyen âge plus de biographes que Patrice, et peu de biographies sont plus légendaires que les siennes. Mais la vérité est au fond de ces légendes, et ce qu'elles racontent à leur manière, c'est l'histoire réelle des luttes de l'apôtre chrétien contre les druides.

Il est une anecdote que toutes les légendes du saint se sont passée l'une à l'autre ■ : c'est celle de la rencontre dramatique de Patrice et de deux druides qui voulurent l'empêcher d'entrer dans la Connactie. La Villemarqué la raconte à son tour dans sa Légende celtique 2 :

C'était un matin de printemps ; le Saint, monté sur son char, traîné par ses deux buffles blancs, côtoyait les bords du Shanon, dont les flots étincelaient au loin sous les feux du soleil levant. Un essaim d'oiseaux, échappé du jeune feuillage de la forêt qui bordait le fleuve, le suivait en chantant, comme pour fêter sa bienvenue sur l,e territoire du Connaught. On apercevait à quelque distance, près d'une fontaine, deux jeunes filles qui venaient laver, et la lumière, éclairant en plein leurs visages, faisait ressortir la blancheur éclatante de l'une qu'on n'appelait pas sans raison la blanche, et l'éblouissante fraîcheur de l'autre, qu'on nommait non moins bien la rose : elles étaient sœurs et filles de rois.

* i. Voir, par exemple, dans les Acta Sanctoriim, au 2e vol. de Mars, p. 552, le récit du moine Jocelin,qui écrivait à la fin du xnesiècle.

2. La légende celtique en Irlande, en Cambrie et en Bretagne, suivie des textes originaux irlandais, gallois et bretons, rares ou inédits ; Saint-Brieuc et Paris, 1859. L'auteur raconte la légende de saint Patrice, celle de saint Kadok et celle de saint Hervé.

Au loin, sur une hauteur entourée de pierres sacrées, deux grands vieillards, les mains élevées vers le ciel, semblaient s'adresser au soleil, et l'appeler à leur aide comme à l'approche d'un pressant danger.

Tout à coup, le ciel se voila ; les grondements lointains du tonnerre se firent entendre ; les buffles du char de Patrice, enflant leurs naseaux, soufflèrent avec force; puis ils mugirent lamentablement et, secouant leur joug en furieux, ils emportèrent le char, dont une roue se brisa. En vain, le cocher du Saint les arrêta ; en vain, on coupa trois fois dans la forêt voisine le bois propre à réparer le dommage ; trois fois la roue, brusquement mise en mouvement, se rompit: la forêt était consacrée aux Divinités druidiques ; elle refusait de prêter son aide à la marche d'un char que les druides maudissaierft. De leur côté, les prêtres redoublaient leurs imprécations, et le soleil obéissant à leurs prières, s'enveloppa instantanément de ténèbres si épaisses, qu'une nuit profonde remplaça le jour. Or, ces ténèbres, — les Irlandais le savent, observe la légende, — toutes les fois que les druides réussissaient à les obtenir, duraient trois jours et trois nuits. Elles devaient cacher au prédicateur de l'Irlande les deux filles du roi Loegaïr, la blanche iEthnéa et Fethléna la rose. C'étaient leurs pères nourriciers et leurs instituteurs qui les répandaient en ce moment sur toute la surface du pays.

Mais, ni le génie malfaisant qui agitait les buffles, ni le démon qui habitait la forêt druidique, ni le dieu du soleil, ni les prêtres eux-mêmes ne purent prévaloir contre un signe de croix de la main de Patrice.

Cette main, qui n'avait qu'à s'ouvrir et à s'étendre pour que cinq lumières illuminassent aussitôt l'obscurité de la nuit }}

i . Jocelin raconte qu'une nuir le cocher de Patrice, ayant perdu ses chevaux, fondait en larmes. Ému delà douleur de son serviteur, le saint éleva la main, et des cinq doigts jaillirent aussitôt des rayons lumineux : les chevaux furent retrouvés. Achi Siinct., 2^ vol. de Mars, p. 572.

apaisa la fureur des buffles, dissipa les prestiges des magiciens; et le soleil remontra son visage radieux, et les oiseaux qui suivaient le Saint recommencèrent leurs chants, et il put continuer sa marche vers la fontaine de Klebah, où les filles du roi d'Irlande lavaient, comme autrefois les filles du roi Idoménée.

On a immédiatement reconnu, sans doute, dans ce récit la source d'où Leconte de Lisle a tiré la première partie de son Barde de Temrab. Il a, en effet, suivi de très près son auteur, bien qu'il l'ait transfiguré, ai-je besoin de le dire ? par la magnifique poésie des détails et que çà et là il l'ait simplifié, ou, au contraire, compliqué.

Dans son récit, comme dans celui de La Villemarqué, Patrice s'en va, par un beau matin de printemps, sur un chariot massif que traînent deux buffles blancs ; à ses côtés les oiseaux volent dans la lumière, et des filles le regardent passer, — mais trois, et non deux, et rien ne dit qu'elles soient filles de rois. — Autour des jeunes curieuses, le poète ne manque pas de ressusciter le décor que La Villemarqué n'avait pas su voir : la bruyère, le coq aux plumes d'or, la perdrix, le lièvre, et des bœufs rouges, que poussent par la vallée des guerriers tatoués,

La plume d'aigle au front, drapés de longues peaux.

Cependant, sur une hauteur hérissée de ronces, parmi d'épais rochers plats, deux vieillards sont debout. Ils regardent avec un œil sombre ce voyageur sans crainte traîné par deux buffles las. Bientôt leur parti est pris d'empêcher sa marche, et Leconte de Lisle, donnant un libre essor à son imaginatipn, nous fait assister à leurs apprêts: ils se couronnent de houx, élèvent un

bûcher dont le vent secoue la flamme, font des incantations à tous les dieux ; à leur voix, l'éclair fend la nue, le vent cesse, et le chariot de l'étranger s'arrête, ayant perdu sa route.

Mais alors le saint dissipe les ténèbres d'un signe de croix, et, comme dans le récit de La Villemarqué, on entend de nouveaux les oiseaux chanter l'aube immortelle.

C'est encore La Villemarqué qui a fourni à Leconte de Lisle la deuxième partie de son poème ; mais ici la légende était moins ancienne et le modèle a été moins bien respecté.

Patrice, raconte le poète, a soumis l'Irlande ; mais il est des cœurs fiers qui gardent intact le culte du passé.

Une nuit, l'apôtre se promené à travers les ruines du palais de Temrah, qui abritait jadis le principal roi de l'île et les bardes ses conseillers. Décor très pittoresque, comme toujours : le lichen mord le granit, l'herbe croît dans les fentes des dalles, la ronce entre aux crevasses du mur ; le pas de Patrice fait ramper des reptiles et voler des hiboux.

Il fait sombre. Un vieillard est, assis auprès d'un feu solitaire : une harpe de pierre est debout auprès de lui.

Longuement, doucement, Patrice lui prêche la foi nouvelle et lui annonce la fin du règne des violents. — Le bras qui brandissait l'épée est desséché, — dit-il. Que le barde reçoive donc l'eau sainte : il retrouvera son génie, et de nouveau sa harpe fera entendre de sublimes accords.

Mais Murdoc'h exalte la religion qui suscitait les actions

héroïques et les morts orgueilleuses, inconnues aux esclaves. Puisque l'esclave rampe et prie où chantaient les épées, le vieux barde est heureux de songer qu'il mourra bientôt et qu'il s'en ira rejoindre les âmes des Finns dans la salle où elles siègent la coupe au poing.

— Insensé, lui crie Patrice, il n'y a pas d'autre ciel que celui de mon Dieu, qui le réserve aux humbles.

— Où sont donc mes pères ?

— Où les païens sont tous : Dieu les a balayés dans les ardentes tortures, pour l'éternité.

— Ami, dis à ton Dieu que je vais rejoindre mes ancêtres.

Et le barde se frappe au cœur.

C'est ainsi que mourut, dit la sainte légende,

Le chanteur de Temrah, Murdoc'h aux longs cheveux,

Vouant au noir Esprit cette sanglante offrande.

Aucune légende ne racontait cette entrevue de Patrice et de Murdoc'h. Mais une légende, probablement assez récente ', faisait se rencontrer sur les ruines du palais d'Almoïn deux personnages sympathiques entre tous aux Irlandais, Patrice et Ossian. Voici comment La Villemarqué la raconte d'après un poème irlandais dont il cite des vers en appendice 2 :

Dans la salle abandonnée d'un palais en ruines, qui n'avait plus d'autre plafond que la voûte du ciel, et que la lune seule

i. Jocelin, au xnc siècle, ne la connaît pas.

2. On trouvera le texte et la traduction d'un poème irlandais qui met aux prises Patrice et Ossian dans O' Sullivan, Irlande, Poésies des Bardes ; Paris, Glashin, 1853, p. 323.

éclairait de ses rayons pâles, un vieux guerrier aveugle reposait sur un banc de pierre, auprès d'un foyer sans chaleur. Depuis longtemps Patrice le cherchait. Au bruit des pas du Saint, le vieillard s'éveilla, et, se levant, il s'avança en tâtonnant pour détacher sa harpe suspendue à la muraille, car il avait cru entendre résonner près de lui le bouclier de son père et la voix de Fion gémir dans le vent de la nuit. Touché de pitié à la vue de cette grande infortune, l'Apôtre de l'Irlande lui adressa doucement la parole. Le barde répondit par ces vers :

« Quand je prenais mes repas dans ce palais avec Fion, je voyais circuler à chaque banquet mille coupes de corne entourées de cercle d'or ciselé.

« Il y avait douze salles remplies des guerriers du fils de la fille de Tagès (mon aïeul), dans ce palais, résidence des Finn héroïques ; et dans les douze salles flamboyaient constamment douze feux, et chaque feu était entouré d'un cercle de cent Finn illustres...

« Quel malheur pour moi de leur survivre ! Les festins et la musique ne m'offrent plus d'attrait, misérable et vieux que je suis, pauvre solitaire, dernier débris d'une race héroïque... »

Patrice engage Ossian à se résigner, à courber la tête et les genoux sous la main de Celui qui communique sa puissance aux héros et la leur retire à son gré. Mais le barde est si malheureux qu'il n'est pas d'humeur endurante. Il continue de gémir, de plaindre le présent, de vanter le passé ; il oppose le chant des bardes aux psalmodies des moines ; il aime mieux les festins que le jeûne ; le bruit des cloches le fatigue ; il regrette les fanfares joyeuses et les aboiements des chiens de chasse dans les bois.

« O Patrice, as-tu entendu chanter la chasse ? O fils de Kalfum, renommé par tes hymnes, as-tu entendu chasser cette chasse entreprise par Fion ? Jamais aucun des Finn n'en vit de plus merveilleuse. »

Le missionnaire, charmé de trouver le moyen d'arriver sûre-

ment au cœur du vieillard, profite de cette ouverture et répond : « Je ne l'ai point entendue, ô fils de roi. Mais j'aimerais à t'entendre me chanter, illustre Ossian, sans aucune fiction, cette belle chasse. »

Ossian s' offense du mot fiction : « Les Bardes n'ont jamais menti. » Il riposte par des représailles contre les clercs.

A son tour, Patrice, qui oublie un peu son indulgence ordinaire, menace les Finn de l'enfer.

La discussion s'aigrit ; le barde va se fâcher tout de bon : « Si ton Dieu à toi était en enfer, mes héros l'en retireraient ! »

A cette réponse magnagnime le Saint ne peut s'empêcher de sourire : mais, craignant de manquer le but qu'il veut atteindre, il prend le parti de céder pour mieux vaincre. Il se rend donc, et le barde se met à chanter le beau poème qu'il lui a promis.

Mais à la dernière strophe, c'est Ossian lui-même qui est vaincu, car il a été admiré, et l'Église d'Irlande va compter un chrétien de plus *.

C'est, on le voit, la même histoire que chez Leconte de Lisle, et le même décor. Ce que le poète français a changé, c'est le nom du barde, c'est le nom du palais en ruines et c'est le dénouement.

Il a changé le nom du héros, parce qu'il lui semblait trop peu vraisemblable que Patrice eût rencontré Ossian. Il a transporté la scène à Temrah, parce que Temrah fut le principal théâtre des luttes de Patrice contre les druides.

1. Une histoire fort semblable à celle-ci est racontée par E. Schuré, Les Grandes légendes de France, 3e éd., Paris, Perrin, 1903, p. 234. Le héros en est, non Ossian, mais le druide Dubtak, père de Brigitte. Je ne sais où a été puisée cette légende. Jocelin, loin de la connaître, prête à Dubtak une tout autre attitude. Voir Acta Sanct., 2'' vol. de mars, p. 550.

Ainsi, c'est à Temrah que la légende fixe l'épisode fameux du feu pascal.

On était à la veille de Pâques. Patrice, qui se trouvait à Temrah, résidence du roi Léogair, alluma, suivant la coutume, le feu pascal. Le même jour, les païens célébraient une de leurs fêtes. Leur cérémonie consistait à allumer un bûcher, et tant que ce feu brûlait on ne devait pas en apercevoir un seul autre dans le pays. Léogair et ses prêtres virent avec fureur s'élever la flamme allumée par Patrice. Un des magiciens eut un pressentiment et dit : — O roi,, si ce feu n'est pas éteint tout de suite, celui qui l'a allumé deviendra le maître de l'Irlande. — Malgré la colère du roi, le feu de Patrice continua à briller, et ce fut celui des païens qui s'éteignit ',

C'est aussi à Temrah que la légende place la grande épreuve à laquelle les druides soumirent la puissance du Dieu de Patrice.

Us tendirent au saint une coupe empoisonnée ; mais il' fit un signe de croix, et il but impunément. Ils couvrirent le sol de neige ; mais il invoqua la Trinité, et la neige fondit 2. Ils plongèrent le pays dans les ténèbres; mais sur un signe de croix la lumière reparut. Comme après ces

i. N'est-ce pas à ce fait que songe Leconte de Lisle quand il nous montre les deux vieillards debout auprès de leur bûcher consumé et sentant passer le Dieu d'une race nouvelle avec le char enflammé où l'étranger poursuit sa route ?

2. C'est probablement ce miracle auquel Leconte de Lisle fait allusion et qu'il arrange un peu quand il nous dit : « Sur son front la neige arrondit tout à coup sa voûte lumineuse et le sol fleurit sous le vent des hivers. »

épreuves décisives, plusieurs des magiciens s'obstinaient dans leur méchanceté, tout à coup la terre s'ouvrit pour les engloutir, et « avec eux furent abîmés beaucoup de gens de Temrah qui partageaient leurs erreurs », écrit le moine Jocelin \

Leconte de Lisle s'est autorisé sans doute de cette histoire pour engloutir, non plus seulement une partie de la population de Temrah, mais le palais du roi.

Et sans doute c'est une autre histoire racontée par le biographe du moyen âge, qui a encouragé le poète à modifier le dénouement du récit de La Villemarqué.

Le saint pontife, raconte Jocelin 2, partit pour aller prêcher la bonne doctrine à Milcho, son ancien maître. Celui-ci savait que la parole de Patrice était irrésistible. Il était sûr que cette éloquence de flamme ou quelque éclatant miracle le forcerait à se convertir. Mais il ne voulait pas s'humilier devant celui qui avait été son esclave. Plutôt que de subir un semblable affront, dès qu'il apprit l'arrivée de Patrice, il réunit toutes ses richesses, y mit le feu et se jeta dans les flammes, s'offrant lui-même en holocauste, comme Juda, aux furies infernales (instar Judae, infernalibus fiiriis holocaustmnsefecii). Ce fut donc pour ne pas partager la foi de son esclave que l'ancien maître de Patrice se tua. Or, quel est pour ainsi dire le refrain du Murdoc'h de Leconte de Lisle, sinon : honte à une religion qui est une religion pour

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