Poèmes tragiques, IV
2. Viardot, Estai sur les Arabes d'Espagne, Paris, 1833, 2 vol.
les montagnes. S'étant emparé de Santyago, il para les monuments de Cordoue des dépouilles de Saint Jacques, et les cloches de Compostelle, suspendues à la renverse dans la grande mosquée, servirent de lampes pour les prières du soir. Il ne faisait campagne, suivant la coutume arabe, que pendant la belle saison : à l'approche de l'hiver, il rentrait à Cordoue, et après son départ les armées chrétiennes se reformaient; mais bientôt Al-Mançour les battait de nouveau. En 997, il était maître de toutes les possessions des rois chrétiens jusqu'à PEbre, ayant livré sous les murs de Léon une sanglante bataille aux troupes réunies de Bermudo, roi de Léon, et de Garcia Fernandez, comte de Castille. La même année, son fils Abdelmélik fit rentrer sous l'autorité du khalyfe le nord de l'Afrique, où les Berbères toujours rebelles avaient une fois de plus secoué le joug. Jamais la puissance des Omyades d'Espagne n'avait connu des jours si prospères.
Resserrés dans les montagnes des Asturies, berceau de leur indépendance, les chrétiens, en 1001 ou 1002, tentèrent un suprême effort. Les Castillans et les Navarrais, réunis à ceux des Asturies, de la Galice et de Léon, descendirent à la rencontre d'Al-Mançour. La bataille eut lieu, non loin de Médina Cœli, à Quala't-Al-Nosour, le fort des aigles '.
Elle dura depuis le matin jusqu'à la nuit sans que la victoire se prononçât. La cavalerie africaine enfonça plu-
"i. Mariés donne la forme Calatarïazor. La forme Quala't-Al-Nosour, adoptée par Leconte de Lisle, est "donnée par Viardot.
sieurs fois les chrétiens, qui chaque fois se rallièrent. La nuit sépara les combattants et les deux armées restèrent sur le champ de bataille. Al-Mançour, blessé, attendait tristement dans sa tente que ses généraux vinssent, suivant l'usage, lui faire leurs rapports. Il n'en vit arriver qu'un petit nombre : tous les autres étaient morts ou blessés. Alors, il donna l'ordre de commencer la retraite dès le point du jour. Aux premiers mouvements des Arabes, les chrétiens se rangèrent en bataille ; quand ils virent que l'ennemi repassait le fleuve, ils ne se décidèrent point à troubler sa retraite, tant ils avaient souffert eux-mêmes le jour précédent.
Al-Mançour n'avait pas voulu qu'on pansât ses blessures, et comme elles l'empêchaient de monter à cheval on l'emporta dans une litière. Près de Médina Coeli, il trouva son fils Abdelmélik, que le khalyfe lui envoyait pour le consoler. Mais il mourut désespéré de n'avoir pas vaincu.
Son règne de vingt-cinq ans (976-1001), car c'est le nom de règne qui convient à son ministère, avait marqué l'apogée de la grandeur des Arabes en Espagne. Une foule de belles actions honorèrent sa vie. Quand il apprit les victoires de son fils en Afrique, il les célébra en affranchissant deux mille esclaves chrétiens et en payant les dettes de pauvres honnêtes. Il faisait toujours deux parts du butin, une pour les soldats, l'autre pour le trésor ; sa part à lui était la gloire. Il protégea les arts et attira à Cordoue des savants de l'Arabie, de la Grèce, de l'Italie. Comme on lui proposa de prendre la couronne, puisqu'il était le véritable maître de l'empire, il refusa d'être un usurpateur. Son fils ne devait pas avoir le même scrupule.
Al-Mançour fut enseveli, comme le dit poétiquement Leconte de Lisle, dans la cendre de ses victoires.' Depuis l'époque de sa première incursion en Galice, il avait pris l'habitude de faire secouer la poussière de ses habits toutes les fois qu'il rentrait dans sa tente après le combat. Cette poussière était conservée soigneusement dans une caisse, qui le suivait partout. Elle était destinée à le couvrir dans son cercueil. Et ce fut bien dans ce suaire glorieux que son corps fut enveloppé \.
Dès que sa mort fut connue de l'armée, raconte Mariés, écho des annalistes arabes, la consternation fut à son comble. Chaque soldat, la tristesse sur le visage, le deuil dans le cœur, s'écriait douloureusement : « Nous avons perdu notre ami, notre chef, notre défenseur, notre père. » Ces mots, arrachés par la douleur, répétés par le désespoir, étaient les seuls qu'on entendît dans le camp. Et Mariés conjecture, avec une grande vraisemblance, que la reconnaissance et l'admiration durent produire bien des poèmes sur la mort du héros.
C'est un de ces poèmes que l'imagination de Leconte de Lisle a essayé de reconstituer sous le titre de le Suaire de Mohammed- al-Mançour , et le sujet lui en était clairement indiqué par le récit de l'historien : le poème qu'il fallait . faire, c'était le chant des soldats d'Al-Mançour pleurant la
1. Mariés, t. II, p. 9 et p. 56, note 1. Viardot obscurcit et arrange le fait en disant qu' « on réunit pour ensevelir Al-Mançour de la terre prise à tous les champs de bataille où il avait combattu ». — Leconte de Lisle met sur le cheval d'Al-Mançour une peau de panthère. C'est dans une page de Mariés (t. II, p. 16) qu'il a probablement pris ce détail.
mort de . « leur ami, de leur chef, de leur défenseur, de leur père ».
Le chant mis par le poète sur les lèvres de ces soldats orphelins n'est guère qu'une description de la bataille de Kala't-al-Noçour. Mais quelle description ! combien émouvante ! combien pittoresque ! combien significative surtout ! Car lorsque les soldats d'Al-Mançour dessinent la fière attitude de leur général, ce n'est pas un individu qu'ils dressent devant nous, c'est un type, c'est le guerrier arabe :
Et toi, vêtu de pourpre et de mailles d'acier, Coiffé du cimier d'or hérissé d'étincelles, Tel qu'un aigle, le vent de la victoire aux ailes, La lame torse en main, tu volais devant elles, Mohammed-al-Mançour, bon, brave et justicier !
Et quand ils racontent les infatigables élans de ces étalons qui bondissaient dans la mêlée,
Comme un essaim strident d'activés sauterelles,
ce n'est pas tel combat particulier qu'ils font revivre à nos yeux, c'est une longue série de batailles, c'est toute guerre arabe :
Ah! vrais fils d'Al-Borak la Vierge et de l'éclair, Sûrs amis, compagnons des batailles épiques, Joyeux du bruit des coups et des cris frénétiques, Vous hennissiez, cabrés à la pointe des piques, Vous enfonçant la mort au ventre, ô buveurs d'air !
Et quand enfin ils se représentent avec un frémisse-
Les sources de Leconte de Liste. 16
ment de rage le bloc, impossible à rompre, de ces hordes qui après le combat se repliaient vers les monts, ce n'est pas seulement l'attitude soutenue en un jour décisif par l'armée chrétienne qu'ils nous rappellent, c'est toute l'histoire de la résistance opiniâtre de l'Espagne à ses envahisseurs :
Rien n'a rompu le bloc de ces hordes farouches. Vers les monts, sans tourner le dos, lents, résolus, • Ils se sont repliés, rois, barons chevelus, Soudards bardés de cuir, serfs et moines velus Qui vomissent l'infect blasphème à pleines bouches.