Poèmes barbares, LXIX, LXXI, LXX
le mari de Chimène ? Oui, sans doute. Mais c'était aussi parce que dans le Romancero du Cid, composé de pièces appartenant à des dates diverses, les romances consacrées à la fameuse vengeance et à ses suites sont les plus anciennes et comptent parmi les plus farouches. Elles devaient plaire à Leconte de Lisle, car il y trouvait des héros presque plus barbares que des Scandinaves agissant dans un décor presque aussi splendide que les bords du Gange.
Une de ces rudes poésies l'a particulièrement bien inspiré, celle que le traducteur français du Romancero intitule : Le Cid se présente devant son père après l'avoir vengé ' .
Diègue Laynez pleurant se tient assis devant sa table, versant des larmes amères et pensant à son affront. Et le vieillard agité, l'esprit toujours inquiet, faisait déjà lever de ses craintes honorables toute sorte de chimères, lorsque vint Rodrigue avec la tête du comte coupée, ruisselante de sang, qu'il tenait par la chevelure.
Il tire son père par le bras, le fait revenir de sa rêverie, et, avec la joie qu'il apporte, lui dit de cette façon :
« Vous voyez ici la mauvaise herbe afin que vous en mangiez de la bonne. Ouvrez les yeux, mon père, et levez le visage ; car voilà que votre honneur est assuré, et qu'il vous ressuscite de la mort avec la vie : sa tache est lavée malgré l'orgueil de l'ennemi. Maintenant il y a des mains qui ne sont plus des mains, et cette langue maintenant n'est plus une langue. Je vous ai vengé, Seigneur : car la vengeance est sûre quand le bon droit vient en aide à celui qui en est armfc. »
1. Damas Hinard, Romancero générât on Recueil des Chants populaires de l'Espagne, traduction complète; Paris, Charpentier, 1844; t. II, p. 14.
Le vieillard s'imagine qu'il rêve cela. Mais il n'en est pas ainsi, il ne rêve pas ; seulement l'abondance de ses larmes lui fait voir mille images. A la fin, pourtant, il leva ses yeux, qu'offusquaient de nobles ténèbres, et reconnut son ennemi, quoique sous la livrée delà mort.
« Rodrigue, fils de mon âme, recouvre cette tête de peur que ce ne soit une autre Méduse qui me change en rocher, et que mon malheur ne soit tel qu'avant de t'avoir remercié mon cœur se fende avec un si grand sujet de joie !
« O infâme comte Loçano ! le ciel me venge de toi, et mon bon droit a donné contre toi des forces à Rodrigue.
« Sieds-toi à table, mon fils, où je suis, au haut bout; car celui qui apporte une telle tête doit être à la tête de ma maison. »
De cette pièce sauvage Leconte de Lisle n'a rien retranché. Qu'y pouvait-il ajouter ? Un décor, et il l'a brossé avec amour (chandeliers de fer, escabeaux, coffres trapus, dépouilles ravies aux Sarrasins, écuyers, échansons, pages, Mores lippus). Mais pouvait-il y mettre un surcroît de barbarie ? On ne le croirait pas, et pourtant il a su l'y mettre, installant les deux héros côte à côte devant la table et, pendant qu'ils mangent un plat de venaison, leur faisant regarder « la tête lamentable » qui saigne sur la nappe.
Il n'a pas manqué, non plus, de prêter à ses personnages, comme à son Komor, beaucoup de piété chrétienne. Il fait remercier Dieu par Rodrigue d'avoir gardé l'honneur de son toit, c'est-à-dfre, en somme, dirigé son bras homicide. Il fait attester par don Diègue la Vierge et les Saints, et il lui fait appeler par une prière la bénédiction divine sur le repas mangé avec volupté en face d'un spectacle atroce.
Il veut laisser cette impression qu'en Espagne comme en Bretagne, les convictions chrétiennes s'accommodaient d'une grande dureté de mœurs.
Tout compte fait, cette pièce a vraiment une fière ailure, et elle figure avec honneur dans le recueil des Poèmes barbares à côté du Cœur de Hialmar et du Jugement de Komor.
Il ne manque *à la pièce intitulée la Ximena qu'un rythme mieux approprié au sujet. La Tête du Comte est en rimes tierces, comme la Vigne de Naboth, comme le Barde de Temrah, comme le Jugement de Komor, et il convenait, en effet, que ce poème affectât la forme d'une chanson héroïque. Pourquoi Leconte de Lisle n'a-t-il pas donné aussi cette forme aux deux autres romances empruntées par lui à la légende du Cid, comme il devait la donner plus tard aux trois romances qu'il tira de la légende de don Pèdre le Cruel ? On n'en voit pas bien la raison, et l'emploi de l'alexandrin à rimes plates dans la Ximena est certainement regrettable.
A cela près la pièce est belle, si elle est dépourvue, d'ailleurs, d'originalité. Entre plusieurs romances qui nous montrent Chimène allant demander au roi de la venger de Rodrigue et qui sont de dates diverses, Leconte de Lisle a choisi pour la refaire celle que le traducteur du Romancero intitule : Autres plaintes de Chimène et ce que le roi lui répond '.