‹ Les sources de Leconte de LisleChapitre 68 sur 114 · Poèmes barbares, VII · texte numérisé non relu

Poèmes barbares, VII

2. Paris, Arthus Bertrand, 2 vol. in-8°. Voir t. I, p. 419-423.

Les pivots sont Taaora ; les rochers sont Taaora ; les sables sont Taaora; c'est ainsi que lui-même s'est nommé. Taaora est la clarté : il est le germe : il est la base; il est l'incorruptible, le fort qui créa l'univers, l'univers grand et sacré qui n'est que la coquille de Taaora. C'est lui qui le met en mouvement et en fait l'harmonie.

Mœrenhout lut et relut ce singulier écrit. Il était « ébloui », écrit-il dans son Journal, dont son livre reproduit un long fragment; il était « dans l'enthousiasme », tant il était loin de s'attendre à trouver dans ces îles une aussi sublime poésie. Désireux d'en savoir davantage, il partit sans retard pour voir le prêtre de Raïatéa.

Il fut admirablement reçu. L'indigène, comprenant qu'on l'interrogeait sur ses croyances avec sympathie, et non pour s'en moquer, ne fit aucune difficulté à les faire connaître. Mais son auditeur eut beaucoup de peine à les recueillir, car le vieillard ne pouvait réciter qu'en déclamant er sans s'interrompre; dès qu'on- l'arrêtait pour écrire, il ne savait plus rien, il ne pouvait poursuivre, il devait tout recommencer, et ces répétitions, en le fatiguant, lui brouillaient la mémoire. Il fallut plusieurs séances à Mœrenhout pour transcrire tout ce qu'il avait entendu.

Ainsi instruit par les confidences de l'ancien prêtre de Raïatéa, il put donner dans son volume les indications les plus précieuses sur les croyances et sur le culte des Polynésiens : sur leurs temples ; — sur le cérémonial des sacrifices humains ; — sur l'origine et l'organisation des Aréoïs, association d'initiés, qui rendaient, à ce qu'il semble, un culte au soleil, tenaient le peuple sous leur domination et

s'engageaient à tuer désormais, aussitôt après leur naissance, tous les enfants qu'ils auraient; — sur la conception qu'on se faisait dans les îles océaniennes de la vie future : vie très heureuse pour les Aréoïs, à qui était réservé un ciel supérieur, mais médiocrement désirable pour le commun des mortels, qui s'en allaient dans Pô (la nuit, l'obscurité), non sans avoir eu d'abord. la chair grattée sur tous les os quand ils étaient coupables de quelque irrévérence envers les dieux; — sur ces dieux enfin, ou atouas, qui étaient innombrables, dieux supérieurs, dieux inférieurs, dieux domestiques, tous fils ou petits-fils de Taaora.

Mais rien, dans les chapitres de Mœrenhout sur la religion des Polynésiens, n'égale en intérêt les renseignements qu'il nous donne sur leur dieu suprême, ni surtout les deux chants cosmogoniques qu'il cite textuellement, en les accompagnant d'une traduction, tels que les lui avait transmis le vieil adorateur de Taaora.

Le premier chant, que nous avons cité plus haut, définit le créateur du monde. Le deuxième nous montre Taaora appelant à lui les éléments pour qu'ils forment la terre :

« Vous, pivots ! vous, rochers ! vous, sables ! Nous sommes '. Venez, vous qui devez former cette terre. » — Il les presse, les presse encore; mais ces matières ne veulent pas s'unir. Alors, de sa main droite, il lance les sept cieux, pour en former la première base, et la lumière est créée; l'obscurité n'existe plus. Tout se voit : l'intérieur de l'univers brille. Le dieu reste ravi

1. Je pense que ces deux mots sont la réponse des éléments appelés. Mais je ne me permets pas de rien changer à la ponctuation du traducteur.

en extase, à la vue de l'immensité. L'immobilité a cessé; le mouvement existe. La fonction des messagers est remplie; l'orateur a rempli sa mission ; les pivots sont fixés ; les rochers sont en place; les sables sont posés. Les cieux tournent; les cieux se sont élevés ; la mer remplit ses profondeurs ; l'univers est créé.

Tout n'est pas clair, certes, dans cette poésie barbare. Ce dieu Taaora, dont le nom, d'après Mœrenhout, signifie le Très-éloigné ou le Très-étendu, qu'est-il au juste ? Tantôt il semble rester distinct du monde après la création, et tantôt il semble se confondre alors avec lui. Tantôt il semble avoir formé l'univers de rien, et tantôt il semble avoir seulement organisé la matière. Une phrase du deuxième chant laisse même supposer qu'à l'origine ce créateur ou cet ordonnateur du monde n'a peut-être été que le Soleil, puisqu'il y est dit que le dieu est impuissant à associer les éléments tant que la lumière n'existe pas et que le monde est fait aussitôt que la lumière brille ' .

Malgré leurs obscurités, les deux odes cosmogoniques que chantaient les ancêtres de la reine Pomaré n'en ont pas moins une noblesse de pensée et une splendeur d'expres-

1 . Que Taaora a commencé probablement par être une simple personnification du soleil, c'est ce qui résulte, comme le fait justement observer Mœrenhout, d'un autre chant, où l'on voit le dieu s'unir avec les différentes parties de l'univers pour les féconder. Uni avec la femme déesse du dehors (la mer), il crée les nuages noirs et blancs et la pluie. Uni avec la femme-déesse de l'intérieur (la terre), il crée les premiers germes, les nuages des montagnes, l'homme. Uni avec la femme-déesse de l'air, il crée l'arc-en-ciel, les nuages rouges, la pluie rouge. Uni avec la femme-déesse du dedans (le sein de la terre), il crée les bruits souterrains. Cet être,' qui pour former la pluie s'unit à la mer et qui pour former l'arc-en-ciel s'unit à l'air, quel est-il donc, s'il n'est pas le soleil ?

sion que pourrait envier un poète d'une nation civilisée. Aussi l'on ne saurait trop féliciter Leconte de Lisle de s'être contenté de les traduire, en y mettant, — ce qui n'était pas un tort, — un peu plus d'ordre et en réservant pour la fin le mot qui devait être le dernier : et devant son œuvre, « le dieu reste ravi en extase ».

Dans le Vide éternel interrompant son rêve,

L'Etre unique, le grand Taaora se lève.

11 se lève, et regarde : il est seul, rien ne luit.

Il pousse un cri sauvage au milieu de la nuit :

Rien ne répond. Le temps, à peine né, s'écoule;

Il n'entend que sa voix. Elle va, monte, roule,

Plonge dans l'ombre noire et s'enfonce au travers.

Alors, Taaora se change en univers :

Car il est la clarté, la chaleur et le germe ;

Il est le haut sommet, il est la base ferme,

L'œuf primitif que Pô, la grande nuit, couva ' ;

i . C'est le seul trait important que Leconte de Lisle ajoute au chant indigène. Chose piquante ! n'est-ce pas celui qu'on aurait cru le plus tahitien ? Le poète ne l'a pas, d'ailleurs, complètement inventé. Dans une note, Mœrenhout dit que le mot paa, traduit par lui la coquille [de Taaora], signifie le plus souvent l'œuf et quelquefois les parties extérieures d'un objet. Plus loin (p. 557 et suiv.), il explique que si la même cosmogonie se retrouve dans toute la Polynésie, que si partout on attribue à Taaora (ou Tonéora ou Tangaroa) la formation des cieux et de la terre, on ne le fait pas agir partout de la même manière : ainsi, aux îles Sandwich, on dit que sous la forme d'un oiseau il déposa un œuf sur les eaux et que cet œuf en se brisant produisit le monde. Leconte de Lisle s'est inspiré de ces deux passages ; mais, tandis que d'après la version de Tahiti, Taaora n'est pas l'œuf, mais est dans l'œuf qui est le monde, et tandis que d'après la version des îles Sandwich Taaora est, non pas l'œuf, mais l'oiseau qui le pond, le poète français fait du dieu lui-même l'œuf primitif. — Le mot pittoresque de Pô, qu'il introduit ici, a été emprunté à une autre page de Mœrenhout (p. 431-432).

Le monde est la coquille où vit Taaora. Il dit : — Pôles, rochers, sables, mers pleines d'îles, Soyez ! Echappez-vous des ombres immobiles ! — Il les saisit, les presse et les pousse à s'unir; Mais la matière est froide et n'y peut parvenir : Tout git muet encore au fond du gouffre énorme ; Tout reste sourd, aveugle, immuable et sans forme. L'Etre unique, aussitôt, cette source des Dieux, Roule dans sa main droite et lance les sept cieux. L'étincelle première a jailli dans la brume, Et l'étendue immense au même instant s'allume ; Tout se meut, le ciel tourne, et, dans son large lit, L'inépuisable mer s'épanche et le remplit : L'univers est parfait du sommet à la base. Et devant son travail le Dieu reste en extase.

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