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LA MORT DE VALMIKI

Bhrigou, le grand saint, avait un fils, appelé Tchyavana. Rempli de splendeur, il cultivait la pénitence sur la rive du lac. — Cet ascète éclatant se tint longtemps dans un même lieu, immobile comme un pieu, avec une constance héroïque. — Le rishi devint une fourmilière, dérobée comme par des lianes, et, après beaucoup de temps écoulé, il était rempli de fourmis. — Le sage ainsi caché était de tous les côtés semblable à une boule de terre, et, enterré dans cette fourmilière, il souffrait une épouvantable pénitence.

Ainsi commence un intéressant épisode du Maha-Bharata, l'une des deux grandes épopées de la littérature indienne 2. La suite de l'histoire est fort curieuse d'abord, puis fort touchante. Près de l'ascète un roi vient à passer avec son escorte. La fille du roi, la belle Sukanya, aperçoit deux lueurs au travers d'une fourmilière. — Qu'est-ce que c'est

2. Le Maha-Bharata, traduit par H. Fauche, Paris, Durand, 1865, t. III, p. 525.

Les sources de Leconte de Liste. -,

que cela ? dit-elle, — et d'une épine elle perce les deux yeux de l'anachorète. Tchyavana profère contre l'armée du roi une malédiction qu'il ne consent à retirer que sur le don de la main de Sukanya. Elle vit avec lui dans la solitude, épouse fidèle. Un jour les Açvins1 la rencontrent, la plaignent d'avoir épousé un vieillard, lui offrent leur amour, mais en vain. Alors ils lui disent : — Nous sommes les médecins des dieux; nous allons donner à ton époux la jeunesse et la beauté, puis tu choisiras de nous trois celui que tu voudras. — Tchyavana accepte. Sur l'ordre des dieux, il entre avec eux dans le lac. Tous trois en sortent bientôt, divinement beaux et jeunes. Et tous trois disent à la jeune femme : — Choisis l'un de nous. — Mais elle, les voyant tous trois pareils, demeure muette et pensive. Enfin, guidée par son cœur, c'est son mari qu'elle choisit.

« Parmi les nombreuses variations qu'a inspirées le thème de la fontaine de Jouvence, écrit M. Victor Henry, je n'en sais pas de plus poétiquement touchante. Quand les Hindous, si crus en matière d'amour, parlent de l'amour conjugal, ils y déploient des raffinements de délicatesse qu'aucune littérature n'a dépassés 2. »

La suite de l'histoire était donc bien jolie. Mais c'est le début qui a intéressé Leconte de Lisle : l'anachorète si profondément plongé dans son rêve que, sans s'en apercevoir, « il devient une fourmilière ».

Que pouvait-on imaginer pour porter à son comble le

i. Le Castor et le Pollux de la mythologie indienne. 2. Victor Henry, Les littératures de l'Inde, p. 152.

pittoresque de cette situation ? Qu'après être montées à L'assaut de l'homme, les mille et mille fourmis, sans le réveiller, avaient rongé sa chair, pénétré par les yeux dans son crâne, s'étaient engouffrées dans sa bouche ouverte, et finalement de ce corps vivant avaient fait un roide squelette.

Il restait à trouver un personnage qui fût assez considérable pour mériter d'être le héros d'une aventure aussi peu banale. Leconte de Lisle a choisi Valmiki, l'auteur du Ramayana.

Que savons- nous de Valmiki ? Pas même l'époque approximative de sa vie. Au temps où Leconte de Lisle écrivait ses Poèmes antiques, on reculait la composition du Ramayana jusqu'à une date très éloignée, jusqu'au xve siècle avant notre ère. Aujourd'hui, les indianistes les plus autorisés reconnaissent qu'on ne peut déterminer quelles sont les parties de l'œuvre dont Valmiki est réellement l'auteur, que les interpolations sont fort nombreuses et forment peut-être les deux tiers du poème, qu'elles sont de dates diverses, que la compilation qui nous a été conservée sous le titre de Ramayana fut achevée à une date qui n'est pas antérieure au 11e siècle avant notre ère.

Sur le poète lui-même les premiers chapitres du Ramayana nous content une assez longue histoire, mais elle a toujours été considérée comme purement légendaire : Valmiki aurait été un sage anachorète, il aurait vécu au temps de Rama, il aurait appris son poème aux fils mêmes de son héros et il aurait inventé la stance poétique un jour où il entendait gémir la compagne d'un héron qu'un chasseur venait d'abattre.

L'histoire de Valmiki étant ainsi toute fabuleuse, Leconte de Lisle a pensé qu'il pouvait sans inconvénient ajouter une dernière page à la légende. Alfred de Vigny avait bien raconté à sa manière la mort d'un personnage plus considérable, Moïse.

Et si j'évoque le souvenir du Moïse de Vigny, c'est que le poème de Leconte de Lisle, dans sa première partie, en est une manifeste imitation.

Moïse est au terme de sa carrière. Las de son œuvre, plus las de sa gloire, il gravit la stérile montagne de Nébo promène un long coup d'œil sur la terre de Chanaan qui se déroule tout entière à ses pieds, étend sa grande main sur la foule des Israélites agenouillée dans la poussière, puis, reprenant son chemin vers le haut du mont, va faire à Dieu sa longue et triste plainte.

Valmiki a cent ans. L'ennui de vivre l'enveloppe. Songeant au long repos où s'anéantit l'âme, il gravit le sombre Himavat jusqu'au faîte et, immobile, contemple une dernière fois les fleuves, les cités, les lacs, les bois,

Les monts, piliers du ciel, et l'Océan sonore.

Bientôt, — et ici cesse l'imitation de Vigny, — la lumière sacrée envahit la terre et les cieux : elle vole et palpite, dore les oiseaux et les éléphants, les radjahs et les chiens, les riches et les parias, et les insectes invisibles, et l'Himalaya. L'âme de Valmiki plonge dans cette gloire, et voilà que renaît en lui la vision des jours anciens. Le poète revoit ses héros,

Le grand Daçarathide et la Mytiléenne,

les sages, les guerriers, les vierges et les dieux ; il se redit à lui-même ce « large chant d'amour, de bonté, de vertu » qu'est son Ramayana.

C'est pendant qu'il s'anéantit ainsi dans ce qu'il a conçu que les fourmis l'envahissent. Bientôt sur le mont Himavat il ne reste plus qu'un roide squelette, qui fut Valmiki, l'immortel poète.

On voit comment le poème de la Mort de Valmiki a été composé, par quelle combinaison ingénieuse du Moïse de Vigny et d'un épisode du Maha-Bharata. Et on en voit aussi le sens. Par son dénouement, il est un saisissant exemple du degré où peut aller chez un anachorète indien le détachement des choses d'ici-bas. Par sa première partie, il est surtout une explication du Ramayana. Qu'à la vue de l'Inde remise tout entière sous ses yeux dans un flot de lumière, Valmiki ait senti renaître en lui la vision ancienne ou, en d'autres termes, qu'il ait alors refait son poème, qu'est-ce que ceci veut dire ? C'est que les légendes du Ramayana sont le produit le plus naturel et le plus spontané du sol indien, l'œuvre à laquelle l'Inde entière, hommes et choses, a travaillé, qu'elle a faite à son image. Et Leconte de Lisle ne se trompe point : toute l'Inde ancienne revit dans le Ramayana.

l'arc de civa '

O large chant d'amour, de bonté, de vertu,... Ramayana !

i. Poèmes antiques , V '.

En résumant dans ce beau vers l'œuvre de Valmiki, Leconte de Lisle dit clairement que, dans la colossale épopée, il s'est intéressé à ce qu'elle a de plus humain. Les deux poèmes qu'il en a tirés, l'Arc de Civa et Cunacépa, en sont aussi la preuve, car ils sont tous deux empruntés à la première partie du Ramayana, qui en est de beaucoup la plus pathétique.

Le vieux roi Daçaratha a trois fils. Le plus beau, le plus vaillant, le plus sage est l'aîné, Rama. (Une partie du poème, qui n'est point de Valmiki et qui est même sans doute fort postérieure aux autres, fait de Rama, tant il a de vertus, une incarnation de Visnou.) Le roi songe à sacrer le fils qui est son orgueil, et le peuple applaudit à son dessein. Les préparatifs se font. Mais la plus aimée des femmes du roi forme le projet de déposséder Rama au profit de son fils à elle. Elle enjôle le prince, qui s'engage par serment à satisfaire le caprice de la favorite, quel qu'il soit : doit-il briser les chaînes d'un coupable, faire tomber la tête d'un innocent, enrichir un pauvre, réduire un riche à la disette ? Le vieillard, affolé d'amour, est prêt à tout. Quand elle l'a ainsi enveloppé dans « le réseau du serment », Kékéyi fait connaître son désir : que son fils Bharata reçoive l'onction royale, que Rama soit exilé dans les bois pendant quatorze ans. Le roi est atterré. Vainement éclate-t-il en imprécations contre la perfide, vainement se roule-t-il ensuite à ses pieds. Elle demeure inflexible. Il faut donc qu'il soit fait selon sa volonté, car le roi a promis et pour un indien rien n'est sacré comme une parole donnée.

Rama, mandé au palais, s'y rend triomphalement; mais, au lieu de la couronne, il reçoit un ordre d'exil. Sans un murmure, il s'incline : le roi a donné sa parole ; elle doit être tenue. Il va consoler sa mère, son frère Laksmana, sa femme Sita, et leur fait ses adieux. Mais son frère s'offre aussitôt pour être le compagnon de son exil. Sa femme ne veut pas être séparée de lui, et c'est entre les deux époux une noble lutte de générosité. Sita dit :

Séparée de toi, je ne voudrais pas habiter dans le ciel même ; je te le jure, noble enfant de Raghou ', par ton amour et ta vie !...

Pour une femme de bien, ce n'est pas un père, ni un fils, ni une mère, ni un ami, ni son âme à elle-même, qui est la route à suivre : non! son époux seul est la voie suprême...

Mon père, ma mère et tous mes parents, digne enfant de Raghou, ne m'ont-ils pas laissée dans tes mains en me donnant ce précepte : Tu ne dois pas avoir une autre habitation que celle de ton époux 2.

Et Sita se réjouit, ou feint de se réjouir, à la pensée de tous les plaisirs qui l'attendent : quel amusement de voir des fleuves nouveaux et de visiter des montagnes inconnues, de se plonger dans des eaux transparentes où des peuples de cygnes se jouent entre des lotus, et d'habiter dans des forêts embaumées par des fleurs délicieuses !

Mais Rama, à ce tableau enchanteur forgé par l'imagination de Sita, oppose l'affreuse réalité dans une vivante des-

i . Ancêtre de Rama.

2. Ramayana, poème sanscrit de Valmiki mis en français par H. Fauche, Parts, Franck, 1854, t. II, p. 1 59-161.

ô LES SOURCES DE LECONTE DE LISLE

cription où l'on reconnaît sans peine un des modèles d'après lesquels Leconte de Lisle a peint en divers endroits la forêt indienne, exubérante de vie :

Dans le bois repairent les tigres, qui déchirent les hommes, conciuits par le sort dans leur voisinage : on est, à cause d'eux,, en des transes continuelles ; ce qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse !

Dans le bois circulent de nombreux éléphants, aux joues inondées par la sueur ; ils vous attaquent et vous tuent ; ce qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse !

On y trouve les deux points extrêmes de la chaleur et du froid, la faim et la soif, les dangers sous mille formes ; ce qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse !

Les serpents et toutes les espèces de reptiles errent dans la forêt impénétrable au milieu des scorpions aux subtils venins ; ce qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse !

Dans le bois, on entend les rugissements épouvantables des lions, hôtes accoutumés des grandes forêts et nés dans les cavernes des montagnes...

Il faut traverser là des fleuves, dont l'approche est difficile, profonds, larges, vaseux, infestés par de longs crocodiles.

Les chemins, tout couverts de roseaux, de broussailles, de lianes, de hautes herbes et d'épines, embarrassent le pas et la marche : aussi la forêt, Sita, n'est-elle partout que peine '.

Rien n'ébranle la résolution de Sita. Que lui importent les tristesses de la forêt ! Elles n'existeront point pour elle. Si elle est avec son Rama, les épines des bois lui seront douces au toucher comme la soie, et son lit formé de feuilles lui semblera chaud comme la plus fine peau de

i. Ramayana, traduction Fauche, t. II, p. 165-166.

rankou. Si elle marche aux côtés de Rama, la poussière qui tombera sur elle ne sera pas moins délicieuse à son corps que la poudre de santal. Si elle les reçoit de la main de Rama, les racines et les fruits sauvages lui sembleront toujours avoir le goût de l'ambroisie. Ni le souvenir de ses parents, ni celui de son père, ni celui de sa mère ne viendra l'attrister là où elle habitera aux côtés de Rama. Être avec lui, c'est le ciel pour elle ; être sans lui, c'est l'enfer. S'il refuse de l'emmener, elle va à l'instant même avaler un poison devant ses yeux. Et Sita se laisse tomber aux pieds de Rama, pleurant, affaissée sur elle-même, avec des sanglots mélodieux. Le héros relève sa femme : « Viens donc, suis-moi, comme il te plaît, ma chérie. »

Le mariage de Rama et de Sita avait été conté, au début du poème, dans des chapitres dont la plupart sont des interpolations ; mais si le récit est récent, la légende est ancienne.

Rama avait quinze ans quand le vénérable ermite Viçvâmitra vint implorer son aide contre des démons qui troublaient ses sacrifices. Rama, malgré sa jeunesse, entreprit cette œuvre pleine de périls. Il tua les ennemis de l'anachorète. Ses flèches lui suffirent pour les abattre, sans qu'aucun d'eux lui opposât, comme devaient le faire plus tard d'autres Raksas (démons), une résistance d'un caractère miraculeux:

Dans le moment que la hideuse et bien effrayante Tâdakâ, avide de carnage, tenant ses deux bras en l'air et toute semblable à une masse de grands nuages, fond sur lui avec impétuosité, comme une foudre déchaînée, le héros adolescent frappe

ce monstre en pleine poitrine avec sa flèche au fer étincelant et façonné en demi-lune. Mortellement frappée par ce dard, pareil au tonnerre, la furie vomit un fleuve de sang, tombe* et meurt '.

Le rejeton vaillant de Raghou choisit dans son carquois le dard nommé la Flèche-du-Feu ; il envoya ce trait céleste dans la poitrine de Soubâhou, et le rakshasa frappé tomba mort sur la terre. Puis, s'armant avec la Flèche-du-Vent et mettant le comble à la joie des solitaires, le descendant illustre de Raghou immola de même tous les autres démons 2.

Viçvâmitra conduisit le vainqueur des démons chez le roi de Mithila pour lui faire voir l'arc divin. C'était l'arc de Civa, l'un des dieux de la trinité brahmanique, le dieu terrible qui personnifie la nature considérée dans sa puissance de destruction. Avec cet arc invincible, Civa avait mutilé un jour tous les dieux, parce qu'ils lui avaient refusé sa part de sacrifice. Tremblant d'épouvante, les dieux avaient imploré leur grâce, et Civa leur avait rendu leurs membres. Depuis, l'arc avait passé aux rois de Mithila qui le conservaient précieusement.

Le roi avait une fille, belle comme les déesses et douée de toutes les vertus. Elle n'avait point reçu la vie dans les entrailles d'une femme, mais elle était née un jour d'un sillon que le roi avait ouvert dans la terre. Elle s'appelait Sita. Elle était réservée comme récompense à celui qui soulèverait l'arc divin.

Huit cents hommes d'une grande vigueur allèrent le

i. Ramayana, trad. Fauche, t. I, p. 184.

2. Id., p. 202. Les mots soulignés le sont par le traducteur.

chercher et traînèrent avec effort son étui pesant, porté sur huit roues. On l'amena devant Rama. « Je vais d'une main lever cette arme, dit-il, et quand je l'aurai bandée, j'emploierai toute ma force à tirer cet arc divin. »

Au même instant, Rama leva cette arme d'une seule main, comme en se jouant, la courba sans beaucoup d'efîorts et lui passa la corde en riant, à la vue des assistants, répandus là près de lui et par tous les côtés.

Ensuite, quand il eut mis la corde, il banda l'arc d'une main robuste ; mais la force de cette héroïque tension était si grande qu'il se cassa par le milieu ; et l'arme, en se brisant, dispersa un bruit immense, comme d'une montagne qui s'écroule, ou tel qu'un tonnerre lancé par la main d'Indra sur la cime d'un arbre sourcilleux.

A ce fracas étourdissant, tous les hommes tombèrent, frappés de stupeur, excepté Viçvâmitra, le roi de Mithila et les deux petits-fils de Raghou l.

C'est ainsi que Rama le Daçarathide avait épousé Sita la Mithiléenne, qui voulut partager son exil.

Les deux époux quittent leur demeure, accompagnés du généreux Laksmana, frère de Rama. Au palais, dans la ville, tout le monde gémit ; la nature elle-même se met en deuil. Mais personne n'a une plus violente douleur que le malheureux roi Daçaratha contraint par le respect dû à la parole donnée de chasser loin de lui le plus aimé de ses enfants. Il ne cesse de sangloter, il s'informe de ce que fait

i. Rama et son frère Laksmana. Ramayana, tome I, chapitre 69, le Brisement de VArc, trad. Fauche, t. I, p. 369.

l'exilé. Enfin, il n'y tient plus, il donne l'ordre de le rappeler :

Pars à l'instant même, cocher ; va promptement et ramène ici mon fils Rama ; car je ne puis vivre sans lui dans cet égarement d'esprit où m'a jeté le Destin.

Ou plutôt, comme pour aller et revenir, ce double trajet doit causer ainsi un trop long retard, fais-moi, cocher, monter moimême sur le char, et conduis-moi rapidement où je puisse voir enfin mon bien-aimé Rama...

Car, si je ne vois pas mon Rama, de qui le visage est aimé comme la pleine lune, Rama de qui les yeux ressemblent aux pétales charmants du lotus, j'irai bientôt dans les demeures d'Yama ».

Mais, après s'être lamenté, le vieillard tombe évanoui, et bientôt il meurt.

Le trône appartient au fils de Kékéyi. Mais Kékéyi n'avait pas prévu que Bharata aurait la générosité de ses frères. Il ne veut point d'une couronne obtenue par une perfidie. Il rejoint Rama et lui rend son héritage. Rama le refuse : le roi a juré que Rama resterait en exil pendant quatorze ans ; le roi est mort, mais sa parole doit être respectée. Alors Bharata, retournant au palais, dépose sur le trône royal les sandales de Rama, et, pendant les quatorze ans d'exil, il administrera le royaume, mais ce sera au nom de son frère aîné.

O large chant d'amour, de bonté, de vertu,.. Ramayana !

i. La mort. Trad. Fauche, t. II, p. 340.

Leconte de Lisle n'a-t-il pas raison, et peut-on résumer d'un mot plus juste l'épopée de Valmiki ? N'est-elle pas le poème de toutes les nobles affections ? N'est-elle pas aussi le poème de l'honneur ? Pour obéir à ce que réclame la voix de leur conscience, pour qu'une promesse même imprudente n'ait pas été faite en vain, un père chasse son fils, un prince renonce au pouvoir, une princesse se condamne à vivre dans la misère, des êtres qui s'aiment se séparent, sans qu'aucun d'eux, sauf le vieillard dans un moment de défaillance, admette qu'il puisse être question de se soustraire à la pénible, mais impérieuse, loi morale. Tendres comme les personnages de Racine, les héros du Ramayana ont le même culte du devoir que les personnages de Corneille.

Leconte de Lisle a-t-il respecté leur physionomie dans V Arc de Civa ? On peut se le demander.

Le vieux roi Daçaratha, nous conte-t-il, pleure depuis trois jours entiers et depuis trois longues nuits. A la fin, il dit :

Qu'on appelle Rama, mon fils plein de courage !

Et il donne à son autre fils Laksmana l'ordre que dans le Ramayana il donne à son cocher :

Lève-toi, Lakçmana ! Attelle deux cavales Au char de guerre, et prends ton arc et ton carquois. Va ! Parcours les cités, les montagnes, les bois, Au bruit éclatant des cymbales.

Dis à Rama qu'il vienne. Il est mon fils aîné,

Le plus beau, le plus brave, et l'appui de ma race.

Et mieux vaudrait pour toi, si tu manques sa trace, Malheureux ! n'être jamais né.

Laksmana obéit à l'ordre paternel (Leconte de Lisle suppose donc que Laksmana n'a pas accompagné son frère dans l'exil). Laksmana ne sait où découvrir Rama. En vain traverse-t-il les cités et les vallons. En vain interroget-il les laboureurs, les filles, les chasseurs, les anachorètes. En vain s'enfonce-t-il dans les forêts à travers les nopals aux tiges acérées et le taillis inaccessible aux chars. Mais tout à coup un cri rauque retentit. Près de lui bondit un Raksas de Lanka, qui fait tournoyer une massue ; en face, le grand Rama sourit et tend son arc qui ploie. La flèche aux trois pointes part et le Raksas mord le sol. Laksmana salue son noble frère, le purificateur des forêts ascétiques et lui transmet l'invitation de Daçaratha.

Les deux jeunes gens partent. Ils passent, en s'en allant, par Mythila. Le roi de Mythila montre à Rama l'arc donné par Civa : puisse le jeune héros ployer l'arme splendide et conquérir ainsi la belle Sita ! — Je briserai cet arc, dit Rama, comme un rameau flétri. — Il saisit l'arme d'or, la tend et la brise. — Sois mon fils, — dit le roi. Et l'époux immortel de Sita,

Plein de gloire, revit ses demeures augustes Et le vieux roi Daçaratha.

Si Leconte de Lisle a ingénieusement résumé dans ce poème de trente stances les faits principaux que développe la première partie de l'immense épopée indienne, l'exil de Rama, le désespoir de son père, la mort des Raksas qui

infestent la forêt des anachorètes, le brisement de l'arc, que faut-il penser d'une ingéniosité qui a complètement bouleversé l'ordre des faits ? Car dans le Ramayana l'exil du héros est postérieur à son mariage, et chez Leconte de Lisle il lui devient antérieur. Dans le Ramayana Laksmana partage spontanément et dès la première heure l'exil de son frère : chez Leconte de Lisle il ne va le rejoindre que sur l'ordre du roi. Dans le Ramayana l'exil de Rama ne prend fin qu'au bout des quatorze ans fixés, et jamais le jeune homme ne revoit le vieux roi Daçaratha : chez Leconte de Lisle le père rappelle son fils au bout de trois jours et le revoit bientôt, glorieux et marié. Est-ce que toutes ces modifications ne portent pas atteinte, non seulement à la chronologie de la légende, telle que nous la raconte Valmiki, mais, ce qui est bien plus grave, à son esprit ? Est-ce qu'elles ne tarissent pas en partie les sources du pathétique ?

Mais Leconte de Lisle, tout en prenant les faits dans le Ramayana, a eu sans doute d'autres intentions que de faire revivre dans son Arc de Civa l'esprit de l'épopée de Valmiki.

Un bel épisode de son poème, et dont on chercherait vainement la source dans le Ramayana, nous montre Laksmana demandant en vain des nouvelles de son frère aux laboureurs, aux filles, aux chasseurs, aux anachorètes. — Avez-vous vu Rama ? — Non ! répondent-ils à l'envi. — Non ! nous étions courbés sur le sol. — Non ! nous lavions nos corps dans la rivière. — Non ! nous percions de nos traits les daims et les gazelles. —

l6 LES SOURCES DE LECONTE DE LISLE

Non ! le rêve avait fermé nos yeux. — Pendant que Rama « purifiait » la terre, ni les uns ni les autres ne l'ont donc aperçu, et le héros de Leconte de Lisle devient ainsi, comme un héros de Vigny, la personnification du génie, accomplissant son œuvre auguste au milieu de l'indifférence générale, à l'insu du peuple et des prétendus sages. Si elle a perdu entre les mains du poète français beaucoup de son pathétique, la légende de Rama en a reçu en revanche un sens symbolique fort intéressant.

D'ailleurs, il n'est pas impossible que le poète, sachant bien que la légende de Rama existait fort longtemps avant Valmiki, ait voulu nous reporter à un état de cette légende antérieure au Ramayana et restituer au héros populaire de l'Inde son caractère le plus primitif. Un passage important de son poème semble le prouver : c'est celui qui met aux prises un Raksas de Lanka avec l'Hercule indien.

Ce Rakjsas est armé d'une massue, comme celui que Rama combat au troisième volume du Ramayana et qui s'appelle Khara » . Mais la massue de Khara est une arme merveilleuse qui brûle tout. Rama lance contre elle les traits de Civa et ces traits la détruisent. Khara arrache des arbres pour s'en faire des massues : avec ses flèches Rama détruit les arbres. Alors seulement il lance contre Khara une flèche à cinq crochets qui l'étend mort. — Dans le poème français le combat perd son caractère merveilleux et Rama,

i. Ramayana, 35e chapitre du vol. III : Khara tombe sous les coups de Rama, trad. Fauche, t. IV, p. 208-225.

si grand qu'il soit, est ramené, intentionnellement ce me semble, à des proportions tout humaines \

C'est que le poète a sans doute pris parti dans la question des origines de la légende de Rama.

Au temps où il écrivait son poème, on s'accordait en général à voir dans les aventures de Rama le récit embelli, ou plutôt allégorique, d'un grand événement historique : la conquête de l'Hindoustan par les Aryens.

Pendant que Rama exilé combat les démons qui infestent les forêts, sa femme Sita lui est enfevée par un démon plus monstrueux que les autres, nommé Ravana, qui l'emporte dans son royaume de Lanka. Rama, pour reconquérir sa femme, fait alliance avec Sugriva, roi des singes. Mais il faut d'abord découvrir la retraite de Sita. Un singe adroit, Hanumat, franchit le bras de mer qui sépare Lanka du continent et découvre Sita. Un pont est construit sur la mer, l'armée des singes envahit Lanka, Rama délivre Sita et, son exil étant fini, va régner avec elle sur son royaume héréditaire.

Voilà, réduite à ses éléments essentiels, l'histoire de Rama depuis son exil, et voilà les faits dont le récit forme plus des trois quarts du Ramayana. Or, Rama, ce serait le conquérant aryen ; Sita, fille du sillon, ce seraient la civili-

i. En faisant du monstre abattu par son Rama un Raksas de Lanka, Leconte de Lisle songe aussi au grand ennemi de Rama, Ravana, roi de Lanka : or le meurtre de Ravana a lui aussi un caractère merveilleux. Les combats de Rama contre Tâdaka et Soubâhou, au premier volume, combats que nous avons cités plus haut, n'ont pas ce caractère : Leconte de Lisle a combiné dans son récit ces combats-ci avec le ccmbat contre Khara.

l8 LES SOURCES DE LECONTE DE LISLE

sation et l'agriculture; Lanka, ce serait l'île de Ceylan, dernier refuge de la primitive population barbare ; les singes, ce seraient les indigènes soumis et ralliés.

La civilisation . aurait là de singuliers répondants, objectent aujourd'hui les plus autorisés des indianistes. Qu'est-ce qui prouve, d'ailleurs, que Lanka soit l'île de Ceylan, puisque Ceylan ne s'est jamais nommée ainsi ? Bien plus, qu'est-ce qui prouve que ce soit une île ? Lanka, contrée fabuleuse où l'héroïne se dérobe aux regards anxieux, ne serait-ce pas plutôt la cachette mystérieuse de l'aurore pendant la nuit ou pendant l'hiver ? « Le lecteur sourira-t-il, demande M. Victor Henry ', si j'écris encore une fois : « Ceci est un mythe solaire » ? Mais volontiers, ajouterai-je : « Aveugle qui ne le voit pas ! » Le héros brillant et généreux qui passe la mer sur le pont sublime du ciel, qui ne le reconnaîtrait à. ce trait seul? Mais il y a mieux : son nom même le trahit ; rama, tout comme Krisna (nom d'un autre personnage mythique, qui est certainement, lui, une personnification du Soleil), est un adjectif qui signifie « noir » ; Rama doit retrouver Sita, comme Krisna Rukmini ; le soleil vit dans la retraite et les ténèbres, tant qu'il n'a pas reconquis l'aurore. »

Pourquoi Leconte de Lisle a-t-il dépouillé de tout caractère merveilleux le combat de Rama et du Raksas ? Sans doute parce qu'il a vu dans son héros, non un personnage mythique, mais un personnage historique, et qu'il a voulu nous reporter au moment où l'imagination des poètes

i. Les littératures de l'Inde, p. 162.

n'avait pas encore trop dénaturé, selon lui, les faits fournis par la réalité. Si telle a bien été son intention, s'il a cru que la partie merveilleuse de l'histoire de Rama en était la plus récente, il risque de s'être mépris : en accord avec la plupart des indianistes de son temps, il serait en désaccord avec la plupart des indianistes d'aujourd'hui.

Çunacépa '

Çunacépa a une tout autre valeur que l'Arc de Civa, mais aussi a-t-il été composé d'après une tout autre méthode 2. Résumer en un poème de trente stances les principaux événements que la première partie du Ramayana raconte en des milliers de vers, voilà ce que Leconte de Lisle semble surtout avoir voulu faire dans V Arc de Civa : c'était une œuvre un peu vaine. Mettre dans un court poème, non pas les faits de la grande épopée, ni ses héros, mais, avec des faits différents et avec des héros différents, son esprit, ses ressorts, ses éléments d'intérêt ; pour cela, choisir une légende tout à fait épisodique, à laquelle, par suite, on pût toucher sans inconvénient et qui fût sèchement racontée dans l'original, voilà sans doute ce qu'il a essayé de faire dans Çunacépa : c'était une tentative bien plus intéressante, et elle a merveilleusement réussi.

Le saint roi Ambarîsha se préparait à verser le sang d'un

2. Çunacépa est postérieur. Il ne figurait pas dans le premier recueil du poète.

homme en l'honneur des Immortels; mais Indra déroba la victime au moment où l'on avait déjà versé sur elle les eaux lustrales. Le sacrificateur dit au roi : « Les dieux frappent un roi qui n'a pas su garder le sacrifice ; le sacrifice commencé doit s'accomplir; il faut retrouver la victime ou en acheter une autre. »

Ambarîsha parcourut les villages et les villes, les plages et les forêts ; il entra dans les ermitages. Il vit enfin un brahme, nommé Ritchîka, pauvre, ayant beaucoup d'enfants, « qui trouvait son plaisir dans la pénitence et dans la sainte lecture des Védas ». Ambarîsha lui demanda comment il se portait et après toutes les (autres politesses d'usage il le pria de lui donner un de ses fils pour cent mille vaches, expression qui ne doit pas être prise à la lettre, mais signifie une récompense immense.

Le brahme répondit : « Je ne consentirai jamais à vendre l'aîné de mes fils. » Sa femme ajouta : « Et moi, je ne consentirai pas à vendre le plus jeune. »

Çounaççépha, que l'âge plaçait entre les deux, se leva alors : « Mon père, dit-il, ne veut pas vendre l'aîné, ma mère ne veut pas vendre le plus jeune ; je pense que c'est dire : mais on veut bien vendre celui qui est entre les deux. Ainsi, ô roi, emmène-moi d'ici promptement. »

Le roi, joyeux, donna les cent mille vaches et emmena Çounaççépha sur son char.

Au milieu du jour, on fit halte près du bois Poushkara, non loin de l'ermitage de 1'ilmstre anachorète Viçvâmitra. Çounaççépha, le cœur déchiré par la douleur d'avoir été vendu et par la fatigue du voyage, implora le secours de l'anachorète.

Celui-ci demanda à ses propres fils de se sacrifier pour Çounaççépha ; ils refusèrent, et le père les maudit. Puis il indiqua à Çounaççépha une prière secrète que le jeune homme devait réciter après avoir été consacré : alors, Indra viendrait le délivrer.

Çounaççépha, tout joyeux, demanda qu'on hâtât le sacrifice. Il fut lié au poteau et récita le chant mystérieux. Indra, ravi par ce chant, vint le délivrer et accorda au roi ce qu'il demandait par ce sacrifice, c'est-à-dire la justice, la gloire et la plus haute fortune.

Tel est l'épisode de Çounaççépha, raconté assez sèchement au premier tome du Ramayana, dans des chapitres qui sont, à n'en point douter, une interpolation J. On comprend vite qu'il était possible d'en tirer un poème où fût condensé tout l'esprit du Ramayana.

Car l'histoire de Çounaççépha est, comme celle de Rama, l'histoire d'un fils sacrifié par son père. Dans l'une comme dans l'autre, l'âme du récit est le respect de la parole donnée : le roi Daçaratha a fait un serment à une femme, et pour que ce serment soit tenu, Rama, Sita, Laksmana s'exilent, le roi lui-même meurt ; — le roi Ambarîsha a promis un sacrifice, et pour aider le roi à dégager la parole qu'il a donnée aux dieux, le richi vend son fils, le jeune homme marche au supplice.

i. Chapitres 63 et 64, Çounaççépha vendu, Le sacrifice d'Amlnirisha, traduction Fauche, t. I, p. 339-347. L'histoire de Çunaçépa est racontée aussi dans un des Brâhmanas ou commentaires des Védas, l'Airatêya, comme le constate M. Victor Henry, Les littératures de Vlnde, p. 47. Leconte de Lislea connu cette légende par le Ramayana ; il le dit luimême dans la Préface des Poèmes et Pwsies.

Qu'est-ce que le poète français a fait de cette histoire ?

L'immolation que Çunacépa (ainsi le nom est-il orthographié chez Leconte de Lisle) fait de sa vie à ce qu'il croit être son devoir serait plus émouvante si, dans son cœur, comme dans celui de Rama, l'honneur était aux prises avec l'amour. Mais pourquoi ne pas l'y mettre ? La légende de Çunacépa n'est pas de celles où l'on ne puisse toucher. Et quoi de plus naturel que de prêter une passion à un jeune homme ? Par une heureuse invention, Leconte de Lisle a donc donné une fiancée à Çunacépa. Il l'a appelée Çanta, nom qu'il a pris dans le Ramayana, où c'était celui d'une fille de Daçaratha ; et dans la scène des adieux de Çunacépa et de Çanta, il n'a point copié sans doute la scène des adieux de Rama et de Sita, dont j'ai cité plus haut quelques fragments, mais il a réussi à faire passer tout ce qu'avait de tendresse ce touchant épisode.

Avant d'être sacrifié, le jeune homme demande un jour de vie. On le lui accorde, et il va le passer avec sa bienaimée. Çanta voit sa tristesse, en demande la cause, proteste de son amour : « Souviens-toi que je t'aime plus que mon père et plus que ma mère elle-même. » — C'est le mot que Sita dit à Rama dans la scène que nous citions tout à l'heure. — Çunacépa conte comment il a été vendu pour être sacrifié. La jeune fille, révoltée, propose à son bienaimé de fuir avec elle : elle connaît les sentiers mystérieux qui conduisent aux montagnes prochaines ; sans doute les tigres rayés y rôdent par centaines,

Mais le tigre vaut mieux que l'homme au cœur de fer.

Çunacépa la regarde, éperdu d'amour ; jamais il ne l'a vue

si belle. Et cependant il refuse de fuir. Que dirait le roi ? Qu'un Brahmane a volé cent mille vaches ? Qu'il a pour enfants des menteurs et des lâches ? Non, non ! mieux vaut la mort. Comme Rama, Çunaçépa s'incline devant le cruel devoir : il a promis, il tiendra.

Alors Çanta s'engage à ne pas lui survivre : si l'aurore lui paraît belle, dit-elle en s'inspirant des propos de Sita à Rama, si la verdeur de la vallée l'enivre, c'est quand il est là ; c'est par lui seul qu'elle respire et vit. Et les sanglots l'étouffent.

A ce moment, un grand oiseau qui plane vient replier ses ailes sur un palmier géant et darde sur les amants sa prunelle de feu. Puis, il se met à parler : « Je suis, dit-il, le roi des Vautours. C'est moi qui combattis jadis dans le ciel le maître de Lanka, le Raksas immortel, quand il enleva Sita, la plus belle des femmes. Je ,fis voler des lambeaux de sa chair, mais il me brisa l'aile. Enfants, allez trouver Viçvamitra, l'ascète. »

Pourquoi Çunaçépa ne va-t-il pas de lui-même trouver l'anachorète, comme dans l'épisode du Ramaydna ? Pourquoi cette intervention du grand oiseau ? Parce que Leconte de Lisle, après avoir enrichi l'histoire de son héros d'une scène d'amour qui ressemblait aux adieux de Sita et de Rama, a voulu y ajouter un épisode qui rappelât le merveilleux du Ramayana. Dans le Rdmaydnd, en effet, la vie des animaux est sans cesse associée à celle des héros : c'est l'armée des Singes, on se le rappelle, qui délivre Sita, et, quand Sita est enlevée, le roi des Vautours lui vient en

aide, comme il le raconte dans le poème de Leconte de Lisle.

Par cette addition, notre poète risquait d'introduire dans la légende un singulier anachronisme. Car l'épisode d'Ambarîsha étant, dans le poème indien, raconté pendant l'enfance de Rama et comme une histoire déjà assez ancienne, il en faut conclure que ce roi vivait bien avant Rama : peut-être était-ce un de ses ancêtres. Leconte de Lisle, en plaçant l'enlèvement de Sita avant le sacrifice de Çunacépa, bouleversait la chronologie. Il y a remédié en changeant le nom du roi. Ce n'est plus, chez lui, Ambarîsha qui réclame une victime ; c'est un roi qu'il appelle « le fils de Daçaratha » ; c'est donc sans doute Rama luimême, Rama devenu vieux. L'anachronisme a été ainsi évité et l'histoire de Çunacépa rattachée à celle de Rama. On dira peut-être que c'est là une audace un peu bien forte. En effet ; mais ce n'est pas Leconte de Lisle qui a donné l'exemple des audaces de ce genre : le Ramayana primitif a été enrichi d'un grand nombre d'interpolations, qui ont rattaché à l'histoire de Rama, quand elle fut devenue très populaire, des légendes qui jusque-là avaient pour héros de tout autres personnages.

Sur le conseil de l'oiseau, les deux enfants vont donc trouver Viçvamitra. Chez Leconte de Lisle, on ne voit pas, comme dans le récit qui lui a servi de modèle, l'ascète demander à ses fils de mourir pour le jeune homme et les maudire de lui avoir fait cette réponse assez raisonnable : « Sacrifier tes fils pour les fils d'autrui, c'est dévorer ta

POÈMES INDIENS 2<y

propre chair. » Leconte de Lisle a supprimé cet épisode -qui lui paraissait peu explicable. En revanche, chez lui, l'anachorète ne donne pas à Çunacépa la recette mystérieuse qui le sauvera, sans avoir essayé de le convaincre qu'il est ■doux de rentrer dans le néant : mourir, explique-t-il, c'est sortir du monde obscur des sens et de la passion, c'est voir s'envoler comme un peu de vapeur la colère, l'amour, le désir et la peur ; c'est voir s'écrouler comme un monceau -de sables le monde illusoire forgé par la Mâyâ. Çunacépa •en convient, et Viçvamitra lui paraît parler comme un sage. Mais que le vieillard regarde Çanta, cette fleur des bois ■dont l'air est tout embaumé, sans doute alors il comprendra de lui-même que le jeune homme ne veuille pas mourir encore.

L'ascète n'est pas ému pour cela. — Va, dit-il, le monde est un songe, l'homme n'a qu'un jour,

Et le néant divin ne connaît pas l'amour.

Alors, Çanta' tombe à ses pieds, s'adresse à son cœur, implore sa pitié, pousse des cris de détresse, et le vieil ermite, entendant chanter l'oiseau de ses jeunes années réveillé par cette fraîche voix, donne la formule qui délivrera la victime au moment du sacrifice : que Çunacépa la récite, et s'il tient à souffrir encore, il vivra.

Ainsi, l'entrevue de Çunacépa et de Viçvamitra a été longuement développée par Leconte de Lisle, s'écartant sans doute en cela du récit qu'on lit au premier tome du Ramayana, mais s'inspirant de tant d'autres épisodes du poème où des anachorètes prêchent leur doctrine. Sans

doute, on peut dire encore que Viçvamitra prêche le plaisir de « se plonger dans l'Essence première » avec plus de précision, et surtout avec plus d'esprit, que n'en ont ensemble tous les anachorètes du Ramayana ; mais c'est bien au fond, cependant, la même doctrine, et on ne peut nier que dans le Ramayana cette doctrine ne soit fort souvent prêchée.

Ajoutons que Leconte de Lisle a mis dans son poème toute la couleur locale dont le narrateur de l'épisode de Çounaççéphà vendu avait cru pouvoir se dispenser. Mais c'est le Rdmàyâna qui a fourni les principaux éléments de cette couleur.

Voyez, par exemple, l'arrivée du roi :

Sur un grand éléphant qui fait trembler le sol, Vêtu d'or, abrité d'un large parasol D'où pendent en festons des guirlandes fleuries, Le front ceint d'un bandeau chargé de pierreries, Le vieux Maharadjah, roi des hommes, pareil Au magnanime Indra debout dans le soleil, Devant le seuil rustique où le Brahmane siège, S'arrête, environné du belliqueux cortège.

Ainsi Rama s'en va au palais :

Monté sur le véhicule, éblouissant les yeux.de sa vive lumière, imitant le bruit des nuages par le son des roues et traîné par de magnifiques chevaux, pareils à de jeunes éléphants, Rama, flamboyant de sa beauté sans égale, s'avança, tel que Indra le bienheureux, assis dans un char, attelé de ses fauves coursiers.

Élevé sur le char opulent, dont le fracas égalait celui du tonnerre, Rama sortit de son palais, comme la lune sort des nuages blancs.

Alors, tenant un parasol avec un chasse-mouches dans ses mains, Laksmana aussitôt monta derrière l'auguste Rama, comme Oupéndra se tient derrière le dieu Indra, et lui fit sentir agréablement les doux offices de l'ombrelle et du chassemouche *.

Voici maintenant les apprêts du sacrifice :

Le siège est d'or massif, et d'or le pavillon Du vieux Maharadjah. L'image d'un lion Flotte, en flamme, dans l'air et domine la fête. Dix colonnes d'argent portent le large faîte Du trône où des festons brodés de diamants Pendent aux angles droits en clairs rayonnements. Sur les degrés de nacre où la perle étincelle La pourpre en plis soyeux se déploie et ruisselle.

Tel est le trône préparé pour le sacre de Rama, à ce détail près qu'au lieu d'un étendard où l'on voit l'image d'un lion, on a une peau de lion formant coussin :

On avait préparé un trône d'or, éblouissant, magnifiquement orné, sur lequel s'étalait une peau, riche dépouille du roi des quadrupèdes.

Les autres détails sont empruntés à. la maison de Rama :

La maison de Rama... semblait de loin une masse argentée de nuages : le comble rayonnait comme de l'or. Des portes majestueuses fermaient l'enceinte, décorée suavement d'exquises guirlandes, que leurs attaches laissaient retomber en festons. Il

1. Traduction Fauche, t. II, p. 80. Rama n'est pas ici, comme le héros de Leconte de Lisle, sur un éléphant; mais plus haut on nous dit qu'il monte parfois sur un éléphant (p. 74).

était orné de cent terrasses, et le corail se mariait aux gemmes incrustées dans ses arcades1.

Une dernière addition, qui ne saurait étonner chez Leconte de Lisle, ajoute à la splendeur du poème de Çunaccpà, et moins encore à sa splendeur qu'à sa signification : à chaque tournant de l'action, l'opulente nature indienne nous est décrite à l'un de ses moments principaux, à l'aube, en plein midi, au couchant, en pleine nuit. Magnifiques décors, qui embellissent tout et qui expliquent bien des choses. Qu'on regarde, par exemple, le tableau du triomphe de Sûryâ : quand on a vu l'astre monter, grandir, planer dans l'espace azuré, comme un bloc de cristal diaphane, et alors toute la terre, tout le ciel se taire à la fois devant le Dieu qui brûle, n'a-t-on pas compris sous quelles influences les brahmanes se sont immobilisés dans leurs méditations ? Mais qu'on lise ensuite la description de l'aurore éveillant la terre : quand on a vu la Vierge au char de nacre s'élancer de la mer aux nuées

Dans un brouillard de perle empli de flèches d'or,

et alors tout s'éveiller et se vêtir d'une couleur divine, tout étinceler et rire, est-ce qu'on n'a pas compris pourquoi dans cette Inde, où abondent les contrastes, il y a, à côté des vieux anachorètes, si dégagés du « vain désir des aurores futures », des jeunes gens ayant tant de joie au cœur, et aux yeux un si pur sourire ?

i. Trad. Fauche, p. 70 et p. 74. Les mots mis en italique l'ont été par le traducteur.

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