‹ Les sources de Leconte de LisleChapitre 70 sur 114 · Derniers Poèmes, XII · texte numérisé non relu

Derniers Poèmes, XII

sauvages, ayant de si frêles barques pour les porter, étrangers à l'astronomie, ne connaissant pas la boussole, aient pu franchir les espaces immenses qui séparent du continent les îles polynésiennes, et celles-ci les unes des autres ? Telles sont les questions que se posait Quatrefages, vivement préoccupé, comme on sait, du problème de l'unité de l'espèce humaine. Et pour y répondre, il fut amené à faire dans un de ses articles toute l'histoire de la race polynésienne.

Cette remarquable page d'histoire était puisée aux sources les plus sûres. Entre autres documents, Quatrefages avait utilisé avec une rare sagacité les traditions qu'avait recueillies un gouverneur de la Nouvelle-Zélande, sir George Grey. Celui-ci, mis à la tête de la colonie en 1845, au moment où les indigènes s'étaient révoltés, avait refusé de réprimer la révolte dans le sang, comme l'avaient fait ses prédécesseurs. Il avait trouvé plus sage de chercher à comprendre les causes de mécontentement de ses administrés. Pour cela, il avait appris leur langue et étudié leurs traditions. Il recueillit ainsi de leur bouche un grand nombre de chants mythologiques ou historiques qu'il publia en 1855 sous le titre de Polynesian mythology and ancient traditional History.

Des textes étudiés par Quatrefages, et en particulier des chants traditionnels des Maoris publiés par sir George Grey, que résulte-t-il ? Que l'histoire des Polynésiens, tout au contraire de ce qu'on avait d'abord supposé, ne fut qu'une longue suite de migrations.

Tantôt, c'était l'esprit d'aventure qui poussait une tribu

à changer d'île. Tantôt, c'était la faim, quand l'île natale ne pouvait plus nourrir tous ses habitants. Le plus souvent, c'était la guerre : le vaincu cédait les lieux au vainqueur et se mettait en quête d'une nouvelle patrie.

Les canots où il embarquait sa tribu pouvaient tenir longtemps la mer. Composés de deux pirogues simples réunies par une plate-forme, ils ne contenaient pas moins chacun de trente guerriers, de cent quarante pagayeurs et de huit pilotes. Toute tribu en possédait une véritable flotte qui pouvait la recueillir en un jour de détresse. Lors du premier voyage de Cook, l'île de Tahiti pouvait équiper dix-huit cents pirogues et mettre sur mer vingt-sept mille hommes.

Les Polynésiens hésitaient d'autant moins à quitter le sol où ils étaient nés qu'ils s'y considéraient comme des étrangers. Les races se vantent en général d'être autochtones. Celle-ci se vantait, chose notable, d'être émigrée. Car dans toutes les traditions des Polvnésiens, on retrouve, très nette, cette croyance que leur race est venue de l'est, d'une mère patrie, qu'ils appellent généralement Hawaiki, Havaï ou Hoaï, et qui est très probablement l'une des Samoa. Ils ont pour elle la plus profonde vénération. Ainsi, aux îles Marquises, Hawaiki est le lieu sacré où l'on va après la mort, et l'on dit à l'âme de la victime dans les sacrifices humains : « To fenna hawaiki, retourne à Hawaiki », c'est-à-dire retourne à la terre de tes ancêtres. (Leconte de Lisle a retenu cette tradition si poétique, qu'il a connue, non par Quatrefages, mais par un livre dont celui-ci lui avait donné l'indication : Du dialecte de

Tahiti, de celui des îles Marquises, et, en général, de la langue polynésienne par Goussin ' .)

Dans les terres où ils abordaient, souvent après un très long voyage, souvent après avoir essuyé des tempêtes, les émigrants ne rencontraient parfois pas un seul être humain. Parfois ils avaient la surprise de retrouver des compatriotes venus avant eux dans les mêmes conditions. Il leur arrivait aussi de rencontrer une population noire, installée là depuis peu, après un voyage analogue à celui qu'ils venaient de faire. Quatrefages raconte, d'après un des chants indigènes publiés par George Grey, l'histoire du chef Manaïa : « Arrivé à Rohutu, dit le chant maori, il trouva un peuple qui vivait là ; Manaïa et ses hommes tuèrent ces habitants et les détruisirent. » Quels étaient ces habitants ? Pour répondre avec certitude à cette question, fait observer Quatrefages, il suffit d'examiner les caractères physiques des classes inférieures chez les Maoris : ces caractères accusent une prédominance marquée de sang nègre. Qu'en faut-il conclure, sinon que les indigènes rencontrés par Manaïa étaient des nègres, originaires de la Nouvelle-Hollande ou de la Tasmanie ? La plupart furent massacrés par les nouveaux venus ; les survivants, réduits en esclavage, se fondirent avec la plus basse classe de la population victorieuse.

Les migrations des Polynésiens (qui se faisaient toujours de l'ouest à l'est) ne cessèrent qu'avec leur indépendance. Quatrefages en cite d'assez récentes, par exemple celle qui

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