‹ Les sources de Leconte de LisleChapitre 72 sur 114 · Reinie des Deux Mondes, article cité, p. 881, note · texte numérisé non relu

Reinie des Deux Mondes, article cité, p. 881, note

assis sur les jarrets, les paumes aux mâchoires, semblable à une Idole. Longtemps inerte, il parla enfin.

— Le monde est grand, dit-il. La terre où vos enfants sont nés et où vos pères sont morts est-elle pleine, ô blancs ? Non, mais vous êtes plus avides que l'essaim vorace des moustiques. Les Maourys étaient plus généreux que vous.

Et le chef conte alors son histoire.

Il appartient à la plus noble race de l'Océanie, à la première qui vit le jour après que le divin Mahouï eut organisé le 'monde '. Lui-même n'est pas né sur cette rive. Il a quitté la côte orageuse où les os de ses aïeux dorment, bercés au bruit de la mer éternelle. Qu'ils étaient beaux les jours où, chef de sa tribu, il mangeait la chair et buvait le sang des braves, servi par un troupeau d'esclaves

Dans la hutte où pendaient cent crânes chevelus !

i . Leconte de Lisle raconte ici brièvement l'organisation du monde par Mahouï. Il s'est probablement inspiré, mais avec une grande liberté, d'un des chants indigènes publiés par Mœrenhout (Voyages aux lies du Grand Océan, t. I, p. 449) : « Mahoui va lancer sa pirogue. Il est assis dans le fond. L'hameçon pend du côté droit, attaché à sa ligne avec des tresses de cheveux ; et cette ligne et l'hameçon qu'il tient à sa main, il les laisse descendre dans la profondeur ou l'immensité de l'univers pour pêcher ce poisson (la terre). Il élève les pivots (les axes ou orbites) ; il élèvt la terre, cette merveille du pouvoir de Taaora. Déjà vient la base (les axes ou orbites) ; déjà il sent le poids énorme du monde. La terre vient. Il la tient à la main, cette terre encore perdue dans l'immensité ; elle est prise à son hameçon. Mahoui s'est assuré ce grand poisson, nageant dans l'espace, et qu'il peut à présent diriger à volonté. » — La suite est fort difficile à comprendre, de l'aveu de Mœrenhout. La terre y est dépeinte en désordre et inculte ; les êtres souffrent ; tout est confus et obscur. Mahoui règle le cours du soleil: alors naissent la fertilité, l'abondance, le bonheur.

Il les avait tranchés en face, ces crânes de guerriers,

Pour que le fier esprit qui les hantait vivants

Le fit un des meilleurs parmi ceux qu'on renomme.

Mais mille Maourys vinrent un jour d'une île voisine attaquer sa tribu. Après d'héroïques combats, elle fut vaincue. Alors elle entassa sur ses pirogues couplées les vivres, les armes, les esclaves, les femmes, les enfants, et elle s'enfuit vers l'Orient, « où va l'âme des morts ».

Après onze jours d'orage, elle fut jetée sur le sol où le chef est maintenant. Un peuple hideux, noir et crépu, y fourmillait : il fut balayé comme les feuilles sèches,

Et, pour ne pas mourir, les guerriers tatoués Mangèrent ces chiens noirs hérissés de leurs flèches.

Ce qui restait fut réduit en esclavage. Et les blancs vinrent à leur tour décimer les vainqueurs des noirs avec leur fatal tonnerre. Aujourd'hui, de toute sa race, il reste seul, obligé, lui qui a été un chef redoutable, à mendier et à chercher l'oubli dans l'eau de feu.

Ceci dit, le vieux mangeur d'hommes mordit ses auditeurs d'un regard de haine et s'en alla, tête basse, les deux bras pendants.

En lui faisant conter sa vie, le poète a su résumer, dans un tableau admirablement coloré, tout ce qu'avait dit d'essentiel l'historien de la race polynésienne.

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