Les littératures de F Inde, Paris, Hachette
3. Leconte de Lisle s'est servi de l'ouvrage suivant : Rig-Véda ou livre des Hymnes, traduit du sanscrit par M. Langlois, Paris, F. Didot, 1848, 4 vol. in-8°.
soleil, le feu de l'espace ou l'éclair qui jaillit de la nuée ;
— Indra, dieu gigantesque, en qui se sont fondus un dieu solaire triomphant de l'hiver et un dieu de l'orage brassant les nues pour abreuver la terre; — Sôma, à qui est dédié tout un livre, dieu qui est à la fois le sôma, c'est-à-dire le suc d'une plante qu'on offrait aux dieux, et la lune au croissant clair; — Varouna, le seul dieu moral du panthéon védique, « le Très-Haut qui venge l'innocence opprimée, l'implacable qui châtie, ou le miséricordieux qui pardonne » ; quel est-il donc à l'origine, celui-ci ? il est le ciel nocturne, qui par les mille yeux de ses étoiles a guetté le crime se flattant de l'impunité; il est le père de Mitra, le ciel diurne : tous deux ont pour œil commun Souryâ.
— Beaucoup d'autres dieux reçoivent, 'plus ou moins souvent, l'hommage des poètes védiques : Vayou, le vent ; l'Aurore et ses deux chevaliers servants, les Aswins; Rudra, qu; envoie du Nord l'épouvante, la fièvre et les fléaux; les Marouts ; Savitri, l'excitateur ; Yama, le dieu de la mort. On ne peut les nommer tous.
Parmi les 1.017 hymnes qui forment le Rig-Véda, combien sont adressés à Souryâ ? Très peu. Et cependant si l'on voulait faire un hymne qui, en quelque sorte, les résumât tous, c'était bien un hymne au soleil qu'on devait faire. Car les phénomènes solaires ont certainement fourni les principaux éléments du polythéisme védique, et sous les noms que nous venons de citer on reconnaît bien souvent le soleil '.
1. Dans le Maha-Bharata, un personnage récite la litanie des cent huit noms du soleil. Le premier nom est Souryâ. Viennent ensuite Aryaman,
POEMES INDIENS jl
En composant un hymne au soleil, Leconte de Lisle nous a transportés à l'origine de la mythologie védique, alors que tant de dieux qui devaient plus tard se distinguer n'étaient encore que des noms ou des aspects différents du même dieu solaire. Son hymne est ainsi un hymne pré-védique, si l'on peut dire. La religion védique y apparaît dans ses premières conceptions.
Et l'œuvre est d'autant plus intelligente qu'en s'attachant à reconstituer la physionomie primitive du dieu dont sont dérivés la plupart des autres, le poète essaye d'expliquer la naissance de ce dieu lui-même. Si son poème n'est, en effet, qu'une description de la journée du soleil, la description est faite de telle façon que le lecteur comprenne aussitôt pourquoi le soleil, aux pieds de l'Himalaya, a été adoré comme un dieu. D'une œuvre ainsi faite on peut dire : ce n'est pas là seulement de la poésie, c'est de la science.
En face de ce premier poème, Leconte de Lisle a placé une prière pour les morts. Les hymnes de ce genre sont-
Twashtri, le fabricateur; plus loin Savitri, Kala, Mrityou ; plus loin Indra, Brahma, Vishnou, Roudra, Yama, Varouna, etc. : bref les noms de tous les grands dieux védiques et de tous les grands dieux de l'Inde moderne. Le personnage qui récite cette litanie appelle le soleil « le plus grand des dieux ». Un autre personnage, sur l'avis du précédent, invoque à son tour le soleil et le qualifie d'ceil du monde, d'âme de tous les mortels, de matrice de tous les êtres. « Toutes les lumières, dit encore ce personnage, sont renfermées en toi ; tu es le souverain de toutes les lumières; en toi sont la vérité, l'énergie et tous les sentiments... Tu es le souverain de tous les souverains... etc. » (Maha-Bharata, traduction Fauche, t. III, p. 49-56). A l'époque où cette litanie du soleil a été écrite, on avait donc conscience encore que sous les noms des divers dieux védiques, c'était le soleil qui était invoqué.
ils donc nombreux dans le Rig-Véda ? Ils y sont, au contraire, fort rares. Mais leur rareté ne diminue pas leur importance. Et puis, à côté de l'hymne à Souyrâ, poème de la vie, il était naturel de mettre le poème de la mort. Les deux pièces se complètent, et elles nous reportent, comme il convenait, à la même phase de l'histoire de la religion védique : aux origines; car en adressant ce deuxième hymne à Agni, le poète appelle le dieu « Savitri, roi des Êtres, cavalier flamboyant », c'est-à-dire l'identifie complètement avec le soleil.
Les deux poèmes n'ont pas été composés d'après le même procédé.
Dans sa Prière pour les Morts, Leconte de Lisle a combiné des morceaux empruntés à trois hymnes funèbres du Rig-Véda.
A la fin d'un hymne à Mrityou (un des noms du dieu des morts), le poète védique demande à la terre maternelle d'être douce aux restes qui lui sont confiés : — Va, dit-il au mort ;
Va trouver la terre, cette mère large et bonne, qui s'étend au loin. Toujours jeune, qu'elle soit douce comme un tapis pour celui qui a honoré (les dieux) par ses présents. Qu'elle te protège contre Nirriti \
O Terre, soulève-toi. Ne blesse point (ses ossements). Soispour lui prévenante et douce, O Terre, couvre-le, comme une mère (couvre son enfant) d'un pan de sa robe.
Que la Terre se soulève pour toi. Que sa poussière t'enveloppe mollement....
i. Déesse du mal.
, J'amasse la terre autour de toi ; je forme ce tertre, pour que (tes ossements) ne soient point blessés »,
C'est touchant, mais c'est un peu verbeux, et Leconte de Lisle a pu aisément réduire ces quatre strophes à quatre vers, les quatre derniers de sa première strophe :
Ouvre sa tombe heureuse et qu'il s'endorme en elle, O Terre du repos, douce aux hommes pieux ! Revêts-le de silence, ô Terre maternelle, Et mets le long baiser de l'ombre sur ses yeux.
Au début d'un hymne à Agni, le poète védique invite le dieu à ne point consumer le corps qui vient de perdre la vie : car ce corps doit retourner aux éléments. Que le Dieu protège l'âme immortelle, qu'il l'emmène au séjour des hommes pieux, et pour cela qu'il forme pour elle un corps subtil, chariot qui le transportera :
O Agni, garde-toi de brûler, de consumer (ce trépassé). Ne déchire ni sa peau ni son corps. O Djâtavédas, si tu es satisfait de nos offrandes, prête-lui tes secours avec les Pitris.
Si tu es satisfait de nos offrandes, ô Djâtavédas, entoure-le avec les Pitris. Il vient pour obtenir (le corps) qui transporte son âme. Qu'il soit au pouvoir des dieux.
Que l'œil aille dans le Soleil, le souffle dans Vayou. [Le poète s'adresse au mort :\ Remets au ciel et à la terre ce que tu leur dois. Va donner aux eaux et aux plantes les parties de ton corps qui leur appartiennent.
Mais il est (de son être) une portion immortelle. C'est elle qu'il faut échauffer de tes rayons [le poète s'adresse à Agnï\,
i. Section VII, lecture VI, hymne XIII, versets 10-13 ; trad. Langlois, t. IV, p. 60. Les mots mis entre parenthèses l'ont été par le traducteur.
Les sources de Leconte de Lislc. x
enflammer de tes feux. O Djâtavédas, dans le corps fortuné formé par toi, transporte-le au monde des (hommes) pieux.
O Agni, fais-le redescendre ensuite parmi les Pitris ; qu'il vienne au milieu des invocations et des offrandes. Revêtu de sa vie, qu'il prenne une dépouille (mortelle). O Djâtavédas, qu'il s'unisse à un corps.
[Le poète s'adresse de nouveau au mort :] Cependant qu'un noir oiseau, que la fourmi, que le serpent, ni la bête de proie ne touche point à ton (ancien) corps. Qu'Agni, que Sôma, qui a désaltéré les enfants des prêtres, te préservent de tous ces accidents l.
Ce sont là de fortes paroles, mais dont on ne peut saisir le sens qu'avec une grande attention, soit parce que l'ordre fait défaut, soit parce que le poète s'adresse tour à tour au mort et au dieu sans nommer celui qu'il interpelle, soit enfin parce que nous ne sommes pas faits à cette conception de deux corps, l'ancien, qui va se confondre avec les éléments, le nouveau, qui doit transporter l'âme.
En s'emparant de ce début d'hymne à Agni pour en faire la principale partie du sien, qui est aussi un hymne à Agni, Leconte de Lisle n'en a pas dissipé toute l'obscurité ; s'il y a mis plus d'ordre, il a peut-être accru la confusion que produit la multiplicité des apostrophes : car, chez lui, ce n'est plus seulement le dieu et le mort qui sont interpellés, c'est la libation, puis c'est l'âme ; tout à l'heure c'était la terre, plus loin ce sera Yama ; et pas une fois, quand il parle au mort, le poète ne nous en prévient ; et, quand il parle au dieu, pas une fois, avant la dernière strophe, il
i. S. VII, 1. VI, h. XI, v. 1-6; Langlois, t. IV, p. 156.
ne l'appelle autrement que par des titres ou des périphrases : ô Roi, ô Berger du Monde, Dieu clair, libérateur des Morts :
Ne brûle point celui qui vécut sans remords, Comme font l'oiseau noir, la fourmi, le reptile, Ne le déchire point, ô Roi, ni ne le mords ! Mais plutôt, de ta gloire éclatante et subtile Pénètre-le, Dieu clair, libérateur des Morts !
Voici l'heure. Ton souffle au vent, ton œil au feu ! O libation sainte, arrose sa poussière ! Qu'elle s'unisse à tout dans le temps et le lieu ! Toi, Portion vivante, en un corps de lumière, Remonte et prends la forme immortelle d'un Dieu !
Le beurre frais, le pur Sôma, l'excellent miel,
Coulent pour les héros, les poètes, les sages.
Ils sont assis, parfaits, en un rêve éternel.
Va, pars ! Allume enfin ta face à leurs visages,
Et siège comme eux tous dans la splendeur du ciel !
La dernière partie de son poème a été empruntée par Leconte de Lisle à un hymne aux Pitris '. Les Pitris ou Pères sont-ils les mânes des ancêtres, comme on le croit généralement ? Sont-ils, comme le croit Langlois, les pères du sacrifice, c'est-à-dire, soit les inventeurs des rites, soit les rites personnifiés ? Il n'importe ici. L'hymne qui leur
i. S. VII, 1. VI, h. IX, v. 7 et v. 9-12 ; Langlois, t. IV, p. 151. Il v avait déjà pris le premier vers de sa première strophe :
« O trépassé, viens ici par les voies antiques où nos pères ont passé
[avant nous... »
Va, pars, suis le chemin antique des aïeux.
est adressé est un hymne funèbre de commémoraison. Le mort est invité à assister aux libations. Yama y consent, Yama, le dieu des morts (une des formes d'Agni et du Soleil, lui aussi, car il est le feu éteint, Agni privé de sa flamme, le Soleil de nuit dont la chaleur est morte), dieu servi par deux chiens, en qui le commentateur indigène voit, sans autre malice, des chiens, mais en qui le traducteur français croit reconnaître les deux pièces du mortier des sacrifices (Leconte de Lisle adoptera la version du commentateur indigène, moins probable, mais plus poétique) :
Yama permet que le trépassé descende jouir des libations du matin et du soir.
Arrive [ceci s'adresse au mort] par une heureuse route vers ces deux chiens enfants de Saramâ, aux quatre yeux, au (poil) fauve. Viens avec Yama près de ces Pitris généreux qui font la joie de nos assemblées.
Ces chiens, ô royal Yama, sont à toi ; défenseurs fidèles, ils ont quatre yeux, observent la route et surveillent le sacrifice. Donne-les pour garde à celui (qui vient) ; qu'il soit par toi exempt de maux.
Ces deux messagers d'Yama ont de larges naseaux, une respiration forte, une grande vigueur, ils s'élancent à travers le monde. Qu'ils nous- donnent aujourd'hui la vue du Soleil et un souffle fortuné.
C'était ce dernier mot qui méritait d'être recueilli, ce souhait ardent d'une longue existence formé par le vivant qui fait la commémoraison du mort. Leconte de Lisle l'a enchâssé dans une strophe merveilleuse :
Tes deux chiens qui jamais n'ont connu le sommeil, Dont les larges naseaux suivent le pied des races,
Puissent-ils, Yama! jusqu'au dernier réveil, Dans la vallée et sur les monts perdant nos traces, Nous laisser voir longtemps la beauté du soleil !
C'est aussi la peur du trépas, symbolisé dans les chiens d'Yama, que le poète exprime sept fois dans son refrain aux formules différentes, mais équivalentes :
Berger du monde, clos les paupières funèbres Des deux chiens d'Yama qui hantent les ténèbres.
Que le Berger divin chasse les chiens robustes Qui rôdent en hurlant sur la piste des justes !
Berger du monde, apaise autour de lui les râles
Que poussent les gardiens du seuil, les deux chiens pâles.
Que le Berger divin comprime les mâchoires Et détourne le flair des chiens expiatoires !
Berger du monde, aveugle avec tes mains brûlantes Des deux chiens d'Yama les prunelles sanglantes.
Que le Berger divin écarte de leurs proies
Les chiens blêmes errant à l'angle des deux voies !
Berger du monde, accours ! Éblouis de tes-flammes Les deux chiens d'Yama, dévorateurs des âmes.
Autant de variantes d'une phrase que le poète a cueillie dans un hymne à Indra, au premier volume du Rig-Véda, par conséquent très loin des pages où se trouvent, à peu de distance l'un de l'autre, les trois hymnes funèbres qu'il a combinés pour en faire le sien : « Endors les deux funestes jumelles, qu'elles reposent sans s'éveiller1. » Qui sont ces
i. Langlois, 1. 1, p. 49.
jumelles ? Le commentateur indigène dit simplement : les messagères à' Yatna, et bien que le traducteur fasse observer qu'il ne peut rien en dire de plus, Leconte de Lisle, sans hésitation, a identifié ces messagères, qui sont pourtant des êtres féminins, avec les chiens de l'hymne aux Pitris.
Une ingénieuse contaminatio a ainsi produit ce beau poème, où des sentiments éternels, le regret des disparus, le respect pour l'œuvre de la nature utilisant dans de nouveaux êtres la matière qu'elle nous a prêtée, l'espoir d'une vie future pour une portion de nous-mêmes, l'amour ardent de la vie présente, sont rendus avec la couleur particulière dont les a revêtus l'imagination des plus anciens poètes indiens.
Peut-être cette couleur semble-t-elle à beaucoup de lecteurs trop intense, d'intelligence trop difficile. Peut-être estiment-ils qu'elle masque un peu le fond humain sur lequel elle est posée.
L'hymne à Sûrycâ échappe à ces critiques.
Ici aussi, la couleur védique est intense, l'auteur ayant glané dans divers hymnes à Varouna, à Savitri, à Sûryâ, à l'Aurore, les expressions les plus magnifiques ou les plus significatives qu'il ait trouvées. Le titre de Roi est souvent donné par les poètes védiques à Varouna, celui de Roi du monde, quelquefois (Langlois, t. II, p. 381, v. 3). Si jamais ils ne l'appellent « ô guerrier », ils parlent du moins quelque part de sa cuirasse d'or éclatante (t. I, p. 43, v. 13). S'ils ne nomment pas le Soleil « source de l'être », ils disent, ce qui revient au même : « Savitri, qui porte tous
les êtres » (t. I, p. 517, v. 1), « le Soleil, âme de tout ce qui existe » (t. I, p. 22e, v. 1). S'ils ne prêtent pas à l'Aurore de belles mains, ils prêtent plusieurs fois au Soleil des mains d'or. Ils parlent volontiers des vaches au poil rouge qui amènent l'Aurore (t. I, p. 93, v. 1), des sept chevaux du Soleil (t. I, p. 95, v. 8-9). Ils comparent la course du Soleil à celle des oiseaux :
Ni ces oiseaux qui volent dans les airs, ni ces ondes qui coulent sans cesse, ni les vents conjurés ne peuvent égaler ta force, ta rapidité, ta véhémence (t. I, p. 40, v. 6).
Et aussitôt, tel que l'épervier, il s'élance et vole dans l'air (t. III, p. 123, v. 5).
A la vivacité de ce Dadhicràs, on dirait l'oiseau de proie qui frappe l'air de son aile empressée ; on dirait l'épervier qui plane dans le ciel (t. II, p. 183, v. 3).
Par cette accumulation en une même pièce de traits brillants, qui sont bien dans le Rig-Véda, mais qui y sont dispersés, — et le poète en a ajouté quelques-uns de nouveaux, — l'hymne à Sûryà a pris une magnificence dont aucun hymne authentique n'offre l'équivalent.
Cette couleur védique n'en est pas moins aussitôt intelligible pour nous, parce que ces expressions et ces symboles sont clairs par eux-mêmes, parce que le poète s'est résolument séparé de ses modèles en un point essentiel : la composition. « A aucune époque, la littérature indienne ne s'est fort souciée de composer, moins encore à ses débuts. Une pièce qui ait un commencement, un milieu et une fin, quelque chose de comparable à la belle ordonnance classique, c'est dans les hymnes védiques une rare
exception, peut-être un heureux accident. La plupart semblent des séquences de stances rapportées au hasard... Les idées, les images se suivent sans enchaînement rigoureux; il semble qu'un coup de baguette les évoque pour les faire aussitôt évanouir '. » Il n'y a, au contraire,, rien de plus fortement composé que l'hymne de Leconte de Lisle à Sûryâ, rien dont l'ordonnance soit davantage dans le grand goût classique. Le poème est la description méthodique d'une journée du Soleil : après son sommeil, son lever ; puis sa course, enfin son coucher. Une prière au dieu sert de conclusion. Et, pour plus de clarté, un refrain,, comme dans la Prière pour les morts, distingue les différentes parties du poème. Or, les refrains sont rares dans les hymnes védiques ; s'ils y apparaissent (t. I, p. 439), c'est pour revenir d'une façon peu régulière, et jamais ils ne servent à mettre plus d'ordre dans le discours.
Qu'est-ce donc, en définitive, que ce poème de Sûryâ ? C'est de la poésie védique concentrée et cependant adaptée aux esprits français. Un double effet est ainsi obtenu : celui de nous donner une impression d'exotisme plus forte que ne pourrait nous la donner un hymne authentique et celui de nous la donner sans nous rebuter.