Traduction de Leconte de Lisle, p
Pallas, déesse au casque d'or, et Aphrodite, reine à tête blonde, et les enfants sans nombre de Zeus, fruits de ses mille hymens, qui sont sa pensée aux formes innombrables, son courroux, sa force, sa grandeur. Encore un couplet remarquable, où le poète montre du panthéisme hellénique une grande intelligence, due en partie aux Hymnes orphiques, notamment à l'hymne aux Titans et à l'hymne aux Kurètes l.
Cependant l'aède (s'inspirant, cette fois, moins des Hymnes orphiques que des Hymnes homériques à Apollon et c\ Artémis) croit devoir chanter en particulier le plus illustre et le plus beau des fils de Zeus : c'est le Dieu de Sminthée et le Dieu de la Maionie ; c'est le roi de Pytho, de Klaros et de Milet ;
C'est le Lykoréen, meurtrier de Titye,
Le Dieu certain du but, protecteur des héros.
A la gloire du dieu, l'aède associe sa sœur, la mâle Chasseresse, la Vierge aux flèches d'or, et Léto leur mère, illustre entre toutes les mères pour avoir eu de tels enfants.
A ces mots, Niobé se lève, l'œil en feu. Déjà, tout à l'heure, elle avait eu de la peine à supporter l'éloge de Zeus. Maintenant, l'éloge de Léto déchaîne sa fureur. Elle fait taire l'aède. — Il était d'autres dieux que les siens. Fils de la terre et de l'Ouranos, ils dispensaient, propices aux mortels, la paix, le bonheur et la sagesse. Ce sont ces dieux, aujourd'hui déchus et gisant dans l'Hadès, les dieux
i. Hymnes XXXVI et XXXVII.
Titans, qu'il faut chanter : Hypérion, Atlas, Prométhée surtout, le ravisseur du feu, l'ami des hommes. Ceux-là furent sages. Leur culte, d'ailleurs, survit au fond des cœurs. — Et Niobé annonce qu'un jour viendra où Zeus s'évanouira dans la nuit et verra le feu sacré mourir sur ses autels: ce jour-là, les dieux déshérités- sortiront du Tartare. Aussi, dans une apostrophe éloquente (où Leconte de Lisle, si tendre en général pour la mythologie grecque, en signale vigoureusement l'immoralité et les puérilités), Niobé brave-t-elle Zeus, lui, et son amante Léto, et les enfants de leur impure union : cet Apollon qui a usurpé le char d'Hypérion, cette Artémis imposée comme souveraine aux paisibles forêts. Elle défie leurs risibles colères. Elle appelle sur elle leurs traits funestes aux cerfs des bois.
L'appel blasphématoire est entendu : la voûte du palais s'entr'ouvre, les lambris tombent sur la table, les convives s'enfuient épouvantés. Apollon et Artémis sont là, l'arc tendu, et ils massacrent les enfants de Niobé dans la salle du festin, comme Ulysse fait des prétendants au XXIIIe chant de Y Odyssée. Fils et filles tombent pêle-mêle. (Puisqu'ils étaient tous groupés autour de la mère, le poète ne pouvait, à l'exemple d'Ovide, faire mourir les fils avant les filles; et, dans le cours de son récit, il s'est piqué de ne pas copier Ovide ; il ne lui a emprunté qu'un seul détail, celui des deux enfants percés de la même flèche ; encore ne sont-ce pas les mêmes personnages qui chez lui sont victimes de ce coup double.)
Quand toute leur famille est éteinte, Amphion se tue et Niobé devient marbre. Alors le poète, songeant moins au
récit d'Ovide qu'à la statue fameuse de Niobé, admire son héroïne pétrifiée. Jamais, dit-il, corps divins dorés par le soleil, jamais blanches statues revêtues de grâce et de jeunesse n'ont valu ce col qui chancelle, ces bras majestueux brisés dans leur geste, ces flancs si pleins de vie et épuisés d'efforts, ce corps où la beauté triomphe de la mort. Niobé certainement vit encore. Sous sa robe, insensible, elle continue à souffrir. Souffrira-t-elle toujours ?
Cette question nous indique, je crois, quel sens il faut surtout donner au poème.
Si l'on s'en rapporte à une déclaration de la préface des Poésies antiques, Niobé ne serait qu'un poème historique. « Niobé, y est-il dit, symbolise une lutte fort ancienne entre les traditions doriques et une théogonie venue de Phrygie. » Niobé est certainement l'histoire de deux religions ennemies, puisque le poète nous le dit, et on ne peut lui contester le mérite de nous avoir clairement fait entendre que si la religion grecque de l'époque classique avait concilié dans une apparente harmonie des cultes rivaux, à une époque plus ancienne, les conflits de races et de tribus avaient dû se compliquer en Grèce, comme ailleurs, des conflits de religions.
Mais à cet intérêt historique le poème de Niobé n'en joint-il pas un autre et l'héroïne ne symbolise-t-elle pas la raison humaine ? La raison humaine, nous dit, ce me semble, le poète, voit tous ses enfants, elle voit toutes ses créations abattues par Apollon et Artémis, personnifiant, dans la pensée de Leconte de Lisle, non pas seulement
la religion de Zeus, mais toute espèce de religion. L'auteur de Niobé.ne désespère pas pourtant qu'un jour vienne où la raison ne perdra plus ses enfants : ce sera le jour où le feu s'éteindra sur les autels de Zeus et où les hommes se remettront sous la tutelle des anciens dieux, des Titans. Or, ces dieux, leur titre de fils de la Terre ne dit-il pas, à lui seul, que ce sont des hommes, les meilleurs des hommes, les hommes de génie, les savants, les philosophes, les législateurs, les artistes, les poètes ?
Le symbole n'est pourtant pas si précis qu'on ne puisse voir peut-être, si Ton veut, dans Niobé le génie humain : il a réussi à vaincre les dieux, c'est-a-dire la nature, par le nombre et la beauté de ses œuvres; mais la nature, pour se venger, efface les couleurs, brise les marbres, ensevelit les pierres dans le sable, use le livre où sont conservés les beaux vers, consume toutes les institutions utiles. C'est là une tout autre interprétation du poème. Mais les meilleurs symboles ne sont-ils pas ceux qui ont une certaine élasticité et comportent plusieurs sens ?
khiron '
Si le sens général de Khirôn est facile à saisir, je ne me flatte pas de comprendre tout ce que.Leconte de Lisle a pu vouloir mettre de pensée dans ce long poème.
Apollonius de Rhodes raconte qu'au moment où les Argonautes quittaient le rivage de la Grèce pour aller à
i. Poèmes antiques, XXVII.
la conquête de la Toison d'or « le fils de Philyre, Chiron lui-même, descendant du haut de la montagne, s'avança vers le rivage en leur faisant signe de la main et leur souhaitant un heureux retour. Près de lui, son épouse Chariclo, portant dans ses bras le jeune Achille, le présenta tendrement à son père Pelée ». Un peu plus haut, un peu plus bas, Apollonius nous montre Orphée charmant ses compagnons par les doux accents de sa voix. Mais ni Apollonius, ni. je crois, aucun autre historien de l'expédition des Argonautes, ne nous dit que les navigateurs auraient manifesté le désir d'avoir pour chef le vieux centaure Chiron, ni qu'ils auraient député vers lui le chanteur Orphée. C'est sans doute Leconte de Lisle qui a imaginé lui-même la rencontre des deux héros, ajoutant ainsi une page toute nouvelle à la légende des Argonautes.
Son histoire se déroule, comme une histoire de Théocrite, dans un cadre bucolique. C'est le soir : le soleil déserte la campagne infinie et la nuit invincible couvre déjà d'un voile épais les flots de la mer Aigée ; bœufs indolents, chèvres aux pieds sûrs, blanches brebis, pasteurs armés de l'aiguillon, laveuses et moissonneurs s'acheminent vers les murs d'Iolkos. Mais voici qu'au détour de la route poudreuse un étranger s'avance. Il approche. Silencieux, il passe, et les adolescents écoutent résonner au loin ses pas. — C'est un dieu ! — pensent-ils, car ils ont vu régner la paix du sage dans ses yeux profonds.
L'étranger gravit la montagne. Il s'arrête sur le seuil d'un antre, dont deux torches d'olivier rougissent les parois. Là, Khirôn aux quatre pieds, assis sur la peau d'un
lion, écoute son jeune élève Achille qui joue de la lyre. Khirôn n'a jamais vu cet étranger ; mais, étant prophète, il le reconnaît : c'est Orphée, et il commande à Achille de laver pieusement les pieds sacrés de l'hôte le plus illustre dont la présence ait jamais honoré son antre sauvage. Orphée salue à son tour le divin vieillard et il lui dit l'objet de sa mission.
Un dieu a ravi aux Minyens la Toison d'or et l'a suspendue à Kolkos dans le temple d'Ares. Un dragon veille sur ce trésor, gardien incorruptible. Pour arracher au monstre sa proie précieuse, cinquante rois se sont assemblés, et Orphée, (qui vient de résumer l'histoire de l'enlèvement de la Toison d'après Y Argonauticôn bypotbesis, c'està-dire d'après la notice mise en tête du poème d'Apollonius par son scholiaste), nomme les plus fameux de ces héros (dans une page d'un tour épique où est abrégé le dénombrement des guerriers que fait l'auteur des Argonaiitiques).
Ces rois belliqueux ont besoin d'un chef et ils demandent à Khirôn de les commander. Mais le centaure refuse cet honneur, car son temps est fini. Il s'expliquera plus longuement tout à l'heure après le repas. En effet, après le repas, préparé et servi par Achille d'après toutes les règles prescrites par les archéologues, Khirôn prend la parole. Il raconte sa vie, et, comme elle a commencé après le déluge, en la. racontant, il fait défiler sous nos yeux toute la préhistoire de la Grèce.
On voit dès lors le vrai sujet du poème de Khirôn. C'est l'histoire des plus lointaines origines de la civilisation grecque ; c'est l'histoire des Grecs depuis le moment où
le sol de la Grèce a été habité pour la première fois jusqu'à l'époque héroïque. Ce tableau des temps tout primitifs est fait par Khirôn qui en a été le témoin réfléchi. Le centaure personnifie, par conséquent, la conscience grecque, conscience qui s'est formée avec le cours des âges, et l'on ne s'étonnera pas si Leconte de Lisle nous montre que cette formation a consisté à se détacher des croyances religieuses.
D'abord Khirôn se rappelle la beauté de la terre sortant du déluge comme d'un bain qui l'a vivifiée, et, par la bouche de son héros, Leconte de Lisle chante, comme il l'a fait plusieurs fois, les magnificences de la nature vierge, non encore enlaidie et mutilée par la main humaine : alors les cieux étaient plus grands ; alors l'air subtil emplissait les poumons d'un souffle généreux.
C'est dans cette nature vigoureuse que Khirôn déploya les forces de sa jeunesse : rien ne bornait ses vœux ; du poitrail, il domptait les fleuves immortels dont l'onde flottait sur sa croupe fumante ; il étreignait l'univers entre ses bras nerveux ; l'horizon sans limites aiguillonnait sa course ; il errait, sauvage et libre, emplissant ses poumons du souffle des déserts ; l'orage de son cœur au cours tumultueux entraînait au hasard dans la durée et dans l'espace sa force inaltérée. Et pourtant, comme au sein des mers, tandis que le vent émeut les flots, l'empire de Nérée ignore la tourmente, tel il était calme, se sachant immortel.
On ne saurait avoir aucune espèce de doute sur l'ori-
gine de la page que je viens de résumer. Leconte de Lisle a voulu y condenser Je [Centaure de Maurice de Guérin (publié en 1840 dans la Revue des Deux Mondes). Pour s'en convaincre, on ïi'aura qu'à rapprocher des vers du poète les quelques lignes suivantes :
L'usage de ma jeunesse fut rapide et rempli d'agitation. Je vivais de mouvement et ne connaissais pas de borne à mes pas. Dans la fierté de mes forces libres, j'errais m'étendant de toutes parts dans ces déserts... Je me délassais souvent de mes journées dans le lit des fleuves. Une moitié de moi-même, cachée dans les eaux, s'agitait pour les surmonter... Une inconstance sauvage et aveugle disposait de mes pas... Ainsi, tandis que mes flancs agités possédaient l'ivresse de la course, plus haut j'en ressentais l'orgueil, et, détournant ma tête, je m'arrêtais quelque temps à considérer ma croupe fumante. La jeunesse est semblable aux forêts verdoyantes tourmentées par les vents : elle agite de tous côtés les riches présents de la vie, et toujours quelque profond murmure règne dans son feuillage. Vivant avec l'abandon des fleuves, respirant sans cesse Cybèle, soit dans le lit des vallées, soit à la cime des montagnes, je bondissais partout comme une vie aveugle et déchaînée.
Dans la 'page de Leconte de Lisle, comme dans le magnifique poème en prose de Guérin, c'est le même rêve qui est exprimé : celui d'une vie s'identifiant autant que possible avec celle de la nature, d'une vie où l'homme, pour mieux participer à l'existence de la nature, aurait une vigueur tout animale, mais en conservant une intelligence humaine, consciente des délices de cette participation. Il s'en faut d'ailleurs que Leconte de Lisle fasse oublier son modèle : il l'abrège, il le dessèche, il le grossit surtout,
ramenant à une agitation par trop brutale l'exercice que le centaure fait de ses jeunes forces.
Comme Khirôn a regretté amèrement sa jeunesse, Orphée l'engage à éloigner de son cœur ces regrets indignes d'un sage, et le centaure, docile à ce conseil viril, commence à dire les antiques destins des peuples morts.
Aussi loin que son regard plonge dans le passé, un peuple habitait au pied du Péliôn. Ces hommes descendaient de Pélasgos, fils de la Terre. Ils parlaient peu, paissaient leurs troupeaux, ignoraient la guerre et la navigation, avaient des vêtements grossiers et de noirs abris élevés sans art. Simples et pieux, ils poussaient des cris quand ils sentaient bondir leurs cœurs en présence des cieux, ne connaissant ni les cités, ni les temples, ni les hymnes.
Un jour, à l'horizon, Khirôn vit surgir un peuple armé, couvrant les monts et noircissant les plaines, pareil aux bataillons des fourmis dans le creux des sillons. Des chevelures blondes flottaient sur leurs dos blancs. Leurs chants belliqueux ébranlaient les monts. Ils se jetèrent sur les pacifiques enfants de Pélasgos : les troupeaux furent dispersés, les airs s'obscurcirent d'un nuage de flèches ; les têtes bondissaient loin des troncs palpitants, les étalons traînaient les chars d'airain dans des fleuves de sang. Les Pasteurs, emportant les images géantes de leurs dieux, s'enfuirent éperdus sur les rivages ; quelques-uns, unissant des chênes, les mirent sur l'onde et allèrent chercher un autre univers ; tous disparurent, et alors commencèrent les destinées d'une race meilleure.
Ce tableau de la vie des Pélasges et de l'invasion des Hellènes est probablement exact dans les grandes lignes, si l'on peut parler d'exactitude quand il s'agit de temps aussi reculés. Mais quelques-unes des hypothèses du poète peuvent être contestées. Il paraît admettre que les Pélasges et les Hellènes n'étaient pas de même race ; or, tout permet de supposer, au contraire, que les premiers comme les seconds appartenaient à la même famille et que ceux-ci en furent seulement un tronc plus vigoureux. Il fait des Pélasges une population très primitive ; or, on croit généralement qu'ils avaient déjà une certaine culture, et les murs cyclopéens sont encore là pour protester contre les termes méprisants dont il a qualifié leurs constructions. Il les fait massacrer par des envahisseurs venus en grande masse ; or, l'invasion des Hellènes se fit probablement peu à peu et sans doute ne fut pas toujours suivie de massacres.
C'est après l'établissement des Hellènes sur le sol de la Grèce que Khirôn place la guerre des Géants contre les Dieux. Ils naquirent, tout armés, de la Terre, et, aussitôt nés, ils tentèrent d'escalader les cieux : dressant l'Hémos sur l'Ossa, ces deux montagnes sur l'Athos, et sur toutes les trois le noir Péliôn, ils allaient briser l'Olympe éblouissant, vénéré des humains,
Si, changeant d'un seul coup la défaite mobile Athènè n'eût percé Pallas d'un trait habile.
(De quel trait? Leconte de Lisle ne nous le rappelle point,
.et, comme Pallas, qui est ici le nom d'un Géant, est aussi un. des noms les plus connus d'Athènè, le vers est assez déconcertant. Suppléons au silence du poète : Athènè a levé son bouclier orné de la tête de la Gorgone ; il a le privilège de pétrifier ceux qui y arrêtent leurs regards ; c'est ce qui advint à Pallas, le Géant qui déjà entrait dans l'Olympe, et alors commença la défaite des envahisseurs.)
Leconte de Lisle conte la suite de la guerre des Géants en s'inspirant de la Gigantomachie de Claudien, qu'il abrège et arrange.
Il conserve sans altération le premier épisode, qui est, si l'on peut dire, un des lieux communs de la narration épique : le corps d'un guerrier mort devenant une arme entre les mains d'un des survivants. Déiphore saisit Pallas pétrifié et le lance à la fille de Zeus ; mais en vain, car le corps du Géant granitique retombe et se brise.
Le deuxième épisode nous offre un spectacle plus extraordinaire encore : le Géant Polybote fuit dans la mer; Poséidon l'aperçoit ; de ses bras formidables, il enlève l'île de Nysie et la lance sur le Géant dont les os sont aussitôt fracassés. Chez Claudien, c'est un Géant, qui ramasse dans la mer une île, l'île de Délos, pour la jeter contre l'Olympe. Dans cet épisode, Leconte de Lisle, par un changement curieux, a donc attribué à un Dieu l'invention que Claudien prêtait à un ennemi des Dieux.
On voit sans peine ce que Leconte de Lisle a symbolisé dans la guerre "des Géants contre les Dieux, ainsi placée par Khirôn après que les Hellènes se sont définitivement éta-
blis en Grèce : c'est la première insurrection contre les idées religieuses. Et la suite du récit de Khirôn ne laisse subsister aucun doute.
La guerre que les Géants avaient osé faire aux Dieux laissa fort indécis l'esprit du centaure. Songeur, il se disait : Les sereines forêts peuvent s'écheveler comme des fronts vulgaires, les troncs noueux des chênes se brisent aux bonds de l'ouragan, un astre peut s'éteindre dans le ciel, l'océan peut rugir et la terre s'ébranler ; mais d'où vient que les Dieux, générateurs des astres et des êtres, les Rois de l'infini, les Maîtres implacables, troublent leur repos en luttant contre des hommes? Ils ont failli succomber sous les coups des Géants : ils sont donc faibles. Ils se sont irrités : leur cœur n'est donc pas serein. N'y a-t-ilpas, par delà la sphère où ils habitent, une Force impassible plus puissante qu'eux-mêmes ? N'y a-t-il pas des Dieux inaltérables ? Oui, sans doute. Aussi est-ce à ces Dieux invisibles que montera désormais le culte de Khirôn. Les faibles Dieux de l'Olympe ne sont plus les siens. Sachant qu'il darde un trait d'une main aussi assurée que Phoibos et qu'il peut devancer Artémis à la course, dédaigneux de Zeus dont les Géants ont balancé la gloire, il adorera désormais ces Dieux inconnus que l'on n'a pas combattus, ces Dieux à qui nul n'a dit : Non !
C'est ainsi que Khirôn songeait, parce que la première insurrection contre les Dieux avait beau avoir été repoussée, depuis lors le sentiment de leur faiblesse persistait dans la conscience de l'humanité.
Khirôn est parvenu au terme de son récit. — J'avais délibéré sur le destin des Dieux, dit-il à Orphée ; ils m'en ont puni : j'étais immortel, je mourrai. J'attends de jour en jour l'heure expiatoire, et voilà pourquoi je ne m'embarquerai pas avec les Argonautes.
Quand le vieillard s'est tu, Orphée prend la lyre d'Achille. Il chante, et Leconte de Lisle refait à son tour le tableau fameux de la nature entière suspendue aux lèvres du chanteur: la sereine Kybèle sent tressaillir ses flancs verts; l'étalon palpite de volupté; l'aigle se précipite de son nid sanglant ; le lion s'élance hors de son repaire ; les cerfs, les biches, les Dryades, les Satyres se sentent poussés vers l'antre par un souffle inconnu ; mais nul n'écoute Orphée avec une attention plus recueillie qu'Achille, car il a vu briller dans l'œil du chanteur une flamme restée de l'éclair qu'avait ravi Prométhée.
Avant de congédier son hôte, Khirôn, qui lit dans l'avenir, lui dévoile ses destinées : Orphée avec les Argonautes triomphera deKolkos; sa lyre aidera ses compagnons d'armes à vaincre la mer; mais quelle triste fin ! Et Khirôn voit la tête sacrée du poète indignement roulée par les eaux d'un fleuve. Ce sont les Ménades qui accompliront ce crime, les Ménades servantes de Iakkhos, dieu bienveillant pourtant, dieu traîné par la fauve panthère, dieu couronné de pampres, mais qui se plaît aux fureurs des femmes.
Virgile faisait du meurtre d'Orphée déchiré par les femmes de Thrace un crime passionnel : ayant toujours au cœur son Eurydice, le chanteur repousse l'amour des autres femmes, et elles se vengent. Orphée, chez Leconte de Lisle,
POÈMES GRECS ET LATINS $6j
n'est plus, on le voit, l'amant d'Eurydice : c'est l'homme qui a hérité de la flamme ravie par Prométhée. Penseur, il meurt victime du fanatisme religieux. Le dieu au nom duquel on l'immole est pourtant Iakkhos, le dieu des mystères orphiques, le dieu qui a dompté les panthères et découvert la vigne, c'est-à-dire un dieu qui est un bienfaiteur de l'humanité. Mais ce dieu se plaît aux furies des Ménades, ce qui signifie, à n'en point douter, dans la pensée de Leconte de Lisle, que la religion la mieux intentionnée est incapable de s'affranchir des folies du fanatisme.
Au retour de l'aurore, Orphée quitte l'antre de Khirôn et descend de la montagne. Les pasteurs regagnaient leurs vallées, les laveuses leurs rivières, les moissonneuses leurs champs de blé. A la vue de l'étranger, tous s'arrêtent, saisis d'un religieux respect. Lui-même s'arrête pour les saluer. Il ne leur dit qu'un mot et disparaît ; mais la voix sublime, entendue une seule fois, ne quitte plus leur souvenir.
Qu'est-ce à dire, sinon que le mot jeté par le penseur, qui avait recueilli les secrets du passé des lèvres de Khirôn, le vieux révolté, ne devait pas être perdu pour la foule, mais devait germer plus tard ' ?
i. Quand il a imaginé cette rencontre d'Orphée avec le vieux Khirôn, dépositaire des secrets du passé, Leconte de Lisle s'est certainement inspiré du Récit qui sert de prologue à la Chute d'un Ange. On sait que s'il aimait peu les autres œuvres de Lamartine, il avait la plus profonde admiration pour la Chute d'un Ange, où il trouvait « les conceptions les plus hardies, les images les plus éclatantes, les vers les plus mâles, le sentiment le plus large de la nature extérieure. »