L'OUGOGO ET LE DÉSERT DE MGUNDA MKHALI
Vearn devient rare ; — Désertions embarrassantes ; — Mon premier rhinocéros ; — Péril imminent ; — Le vizir généreux ; — Messagers infidèles ; — Aventures de chasse ; — Une nuit dans les bois ; — Le hongo différé ; — Le roi détrôné ; — Intervention politique ; — Justice locale ; — Le droit au pillage ; — Résumé de nos pei*tes.
Après deux jours de campement, nous arrivâmes àOugogo pour y passer le 23, le 24 et le 25. Le pays a un aspect sauvage, et les habitants, toujours armés, fatiguent le voyageur par leur curiosité assidue, leurs démonstrations railleuses, leur familiarité grossière. Aussi les caravanes campent-elles en général au dehors des villages, parmi les figuiers et les calebassiers {Bougou) qui poussent de tous côtés. L'eau était rare dans rOugogo ; elle se payait le même prix que coûte ordinairement la bière indigène.
Aussi me trouvai-je très-contrarié d'avoir à faire halte, par suite de la désertion de nos Natifde rougogo.
mules qui, trompant la surveillance dont elles étaient l'objet, s'en retournèrent jusqu'à Marenga-Mkhali d'où elles nous fu-
rent ramenées par quelques Vouagogo qui s'étaient chargés de la besogne, moyennant quatre mètres de merkani payés d'avance et quatre autres que j'avais promis de leur compter à leur retour. Pendant cette résidence forcée, nous n'entendîmes parler que des Vouahumba, maraudeurs redoutés dont on annonçait l'arrivée prochaine. Le 26, les mules étant revenues, nous nous mîmes en route. Le 27, la fatigue de ces animaux nous força de faire halte à Kanyényé : huit de nos portefaix Vouanyamouézi disparurent ce jour-là et emportèrent avec eux la meilleure partie de leur cargaison. Je profitai du répit pour aller me poster à l'affût, sous la direction d'un guide indigène, dans le voisinage d'une espèce d'étang fréquenté par
L'Ë ast-Coast Range. — Montagnes de ia cùU orientale, vues de Marenga-Mkbali.
les rhinocéros. Il fallut les attendre jusqu'à minuit, et mon guide, alors, saisi tout à coup d'une frayeur panique, me laissa seul à mon poste ; mais à peine avait-il disparu furtivement que j'aperçus, se profilant sur le ciel que baignaient les clartés de la lune, ranimai dont j'attendais la venue. Ses allures étaient inquiètes, et il semblait pressentir quelque danger. Je donnai raison à ses craintes, car me glissant vers lui sur mes genoux le long de la berge qui m'abritait, et parvenu à quatre-vingts mètres de lui, je logeai une balle derrière son épaule gauche. C'était la première fois qu'un rhinocéros mourait de ma main. Ce succès m'ayant mis en veine, — et attendu le besoin de viande qui se faisait sentir parmi nos gens, — je repris mon poste pour guetter utae nouvelle occasion. Au bout de quelque temps, je vis arriver
encore, avec les mêmes démonstrations d'inquiétude, deux autres rhinocéros. Ils furent bientôt à ma portée, et plus près de moi que le premier; mais la lune les éclairait moins bien. Accompagné par les deux négrillons du sheik, que j'avais chargés de ma seconde carabine pour être en état de parer à toute éventualité, j'expédiai une balle à la plus grosse des deux bêtes. Le coup la fit tourner sur elle-même avec une sorte d'aboiement formidable, et l'exposa le plus favorablement du monde à un second. coup. Mais hélas I quand je me retournai brusquement pour saisir mon arme de rechange, mes négrillons étaient partis depuis longtemps et grimpaient comnie deux singes après un des arbres voisins. Le rhinocéros, en même temps — et la circonstance fut heureuse pour moi — prit le parti de s'arrêter au plus vite ; il s'échappa, ne laissant après lui aucune trace de sang, comme il arrive d'ordinaire quand la blessure est produite par une balle conique.
Telle fut la besogne de ma nuit. Le lendemain, à l'aurore, nos hommes, prévenus de ce qui s'était passé, se hâtèrent d'accourir avant que les Vouagogo n'eussent flairé le cadavre abandonné dans l'épaisseur des jungles. Mais à peine avait-on mis le couteau dans la dure carapace de l'animal, que les indigènes accoururent de tous côtés : ce fut entre eux et nos gens une lutte odieuse et grotesque où ils se disputaient les lambeaux sanglants de cette boucherie improvisée, chaque villageois prenant la fuite vers sa demeure aussitôt qu'il avait pu mettre la main sur quelque morceau de choix qu'il craignait de se voir enlever à force ouverte.
29 et 30 novembre, !•' et 2 décembre, — Palais de Mogomba. — Les bras nous faisaient défaut; cependant je n'ai pas voulu m arrêter. Moyennant une pièce de drap, j'ai obtenu l'assistance de quelques Vouagogo qui ont porté une partie de nos bagages. Le premier vizir, accouru à ma rencontre, a exprimé de la manière la plus aflable le désir que je vinsse habiter le palais ; mais j'ai déjà trop d'expérience acquise pour me laisser prendre à ces belles démonstrations, et je ne voulais que régler de suite le hongo ou droit de passage. Le Grand Chef, par malheur, ne veut pas entendre parler d'une hâte si inconvenante. Halte forcée dont je profite pour chasser l'antilope. Cet animal, dans l'Ougogo, ressemble à la gazelle picticaudata du Thibet. La seule différence
bien marquée est dans les dimensions et la forme de leurs comès respectives.
3 décembre. — Après mille difficuIiéSy le hongo a été fixé à un kiiùutou*^ un dabouani, quatre mètres de bendéra (étoffe à drapeau, cotonnade rouge) quatre mètres de kiniki et trois mètres dejnerkani. Sous prétexte d'un présent qu'il m'a fait, et qui consiste en un pot de beurre rance, le vizir me soutire un cadeau. A peine Ta-t-il reçu qu'il élève contre le capitaine Grant une accusation de sacrilège, pour avoir tiré un lézard qui se chauffait au soleil sur une pierre sanctifiée. — « Quatre pièces de drap seront ^ peme une expiation suffisante, et le chef en demandera bien davantage s'il ne s'emploie, lui, vizir, à étouffer le scandale. > Je lais rendre à cet animal le présent que j'ai reçu de lui, et j'ordonne au sheik de lui jeter à la figure, non-seulement les quatre pièces qu'il demande, mais deux de plus, en lui déclarant de ma part que je ne suis pas sa dupe. — Ce ne sera pas ma faute, doit ajouter le sheik, si d'autres voyageurs blancs prennent jamais le chemin de cette résidence.
Quelques portefaix vouanyamouézi, restés ici par suite de maladie, sont tentés de s'engager sous mes ordres, du moins jusques à Razeh; les Youagogo les en dissuadent. On me parle d'une caravane nombreuse, où je pourrai trouver des enrôlements à faire, et qui n'est qu'à une journée de marche. J'y expédie aussitôt trois messagers; mais bien qu'ils aient laissé derrière eux leurs arcs et leurs flèches, pas un ne revient au camp. Une seconde mule a péri, frappée du même mal que la première. Nous bivaquons sous une pluie battante, la seconde de la saison.
4, 5, 6, 7, 8 décembre et jours suivants. — Les deux premières journées se passent à Ouzékhé, où huit de nos porteurs prennent la fuite. Nous parvenons heureusement à enrôler quatre Vouanyamouézi. Le 6, nous arrivons à Khoko, le dernier district du pays que nous venons de traverser. Les habitants se lèvent en masse contre nous, convaincus que nous venons venger un trafiquant arabe dont ils pillèrent le camp l'année dernière, pour le punir d'avoir tué leur ancien chef, Courtes-Jambes. On parvient pourtant à s'expliquer, et Hori-Hori, qui gouverne à la place de
1. Kitoutou. Variété commune du Msoutou (cotonnade europénne imprimée à Surate, en bleu indigo sur fond garance tacheté de blanc). La pièce a 2 m. 25 cent. Les vingt pièces coûtent 13 dollars.
Notre campement dans TOogogo.
Courtes Jambes, se félicite hautement d'avoir affaire à des Anglais. Il nous offre de nous laisser enrôler autant de Vouanyamouézi qu'il s'en trouvera de disponibles parmi les malades naguère confiés à son hospitalité. J'aurai simplement à payer leurs frais de séjour, dont il s'est déjà largement remboursé, je le sais, en leur faisant cultiver ses champs. J'accepte pourtant la condition, et chargeant le sheik Saïd d'enrôler ces hommes, d'acheter
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Antilope noayelle trouyée dan» l'Ougogo.
la provision de blé nécessaire pour traverser le désert, de régler enfin le chiffre du hongo, je consacre à la chasse trois ou quatre journées de halte que réclamera cette triple besogne. Mes aventures du 7 ne méritent pas d'être racontées ; mais la journée du 8 fut marquée par des incidents assez curieux. J'étais parti de bonne heure, accompagné de deux négrillons du sheik (Souliman et Faraj), dont chacun portait une carabine, tandis que j'avais sous le bras un simple fusil de chasse. Une fois dans les taillis, j'entends
sur ma gauche, et de fort près, le mugissement d'un buffle. Bientôt, me dirigeant de ce côté, je découvre un troupeau nombreux qui paissait en toute sécurité. Avant que ces animaux ne se fussent doutés de ma présence, une des femelles avait reçu ma balle en plein corps. Je recharge immédiatement, et vise un taureau qui reste étourdi sous le coup. Voici tout le troupeau en grand émoi; mais, ne sachant d'où venait la fusillade, ces animaux vont ou viennent indécis, et je mets à profit le répit qu'ils me laissent, d'abord en achevant la femelle blessée, puis en expédiant ma quatrième balle au taureau conducteur, qui s'effarouche et prend la fuite. La troupe dont il était le chef commence à s'ébranler dans la même direction.
Je m'élance sur ses traces, appelant à moi mes deux acolytes , et comme les empreintes s'accusaient nettement sur le sable humide, j'ai bientôt rattrapé la bande fugitive. Je tire à droite, à gauche, sans m'arrôter un instant, toutes les fois qu'à travers le taillis m'apparaît quelque croupe roussâtre. Plusieurs de mes balles portent; mais ces blessures d'arrière-train n'ont rien de mortel. L'épaisseur de la jungle s'oppose à ce que, faisant un détour, j'attaque l'ennemi de front. Un des buffles, cependant, à qui j'ai cassé une des jambes de derrière, se hisse péniblement sur un de ces monticules artificiels que crée le travail des fourmis blanches, et, dès que je parais, fond sur moi les cornes basses. Un premier coup de carabine le jette par terre, un second l'a bientôt achevé; puis je retrouve la piste sanglante d'un autre blessé, presque aussi boiteux que le premier. Atteint dans le flanc pour la seconde fois, celui-ci chancelle et se dérobe à notre vue en se dissimulant au milieu d'un fourré, d'où il s'élance droit sur nous quand il nous croit tombés dans son embuscade. A peine ai-je le temps de le coucher en joue avec mon petit Lanco^fer. Notre désordre devient comique. Soulîman, fidèle à ses instincts de singe, saute après une basse branche, et y reste cramponné justement au-dessus de l'animal furieux. Faraj s'est hâté de fuir, ne me laissant qu'un fusil pour me tirer d'affaire. Le bonheur veut que le coup, précipitamment lâché, atteigne la bête à la naissance de l'épine dorsale. Elle tombe morte à mes pieds. Nous lui ouvrons la gorge, conformément à l'usage musulman, et croyant avoir assez à faire de retrouver le premier blessé pour l'achever à loisir, nous revenons sur nos pas. Guidés par les traces sanglantes.
nous apercevons bientôt notre victime encore debout, mais empêtrée dans les brouss^iilles et ne demandant, paraissait-il, qu'à être délivrée de ses souffrances. Par pure compassion, je la mets en joue, mais une branche fait, je ne sais comment, dévier la balle, et tandis qu'elle traverse l'air en sifflant, le buffle part au galop. Nous le suivons sans difficulté, vu l'excellence du spoor^^ et dix minutes après, comme je débouchais l'arme au poing dans une petite clairière, l'énorme animal, s'élançant d'un bosquet en face de moi, me charge avec une fureur aveugle, ne présentant à mes coups que sa tête revêtue d'une corne épaisse. Un tertre peu élevé se trouvait par bonheur entre nous, et pendant qu'il en fait le tour, je puis, me jetant un peu de côté, lui envoyer une charge en plein flanc. Mais ceci ne suffit pas pour l'arrêter, et plus prompt que la pensée, je le vois devant moi, flairant pour ainsi dire mes pieds, se débattre à coups de cornes contre le nuage de fumée qui, rasant encore le sol et par conséquent au niveau de sa tête, aveugle et suffoque mon antagoniste. Nous étions si près l'un de l'autre, qu'avec ma hache il ne m'eût pas été difficile de le décapiter. Ma situation devenait de plus en plus critique, les négrillons s'étant hâtés de disparaître avec mes fusils de rechange ; mais tout à coup l'animal — sur qui la fumée de la poudre produisait sans doute l'effet d'un fantôme impalpable et inattaquable, — tourna sur lui -même avec effort et comme effrayé par quelque apparition terrible, s'éloigna au grand galop, — ce qui, je l'avoue, me tirait d'un fort grand souci.
Que n'aurais-je pas donné dans ce moment-là pour avoir un fusil sous la main! L'occasion était si belle! Cependant, tout fâché que j'étais, je ne pus m'empêcher de rire aux grimaces de mes lâches petits compagnons et à leur pantomine expressive, tandis qu'ils représentaient la scène où leur couardise avait failli me coûter la vie. Les mésaventures de ce jour n'étaient pas à leur terme. Bien qu'il plût à déluge, il me semblait au-dessous de moi d'abandonner la partie à l'animal blessé. Je le suivis à la trace parmi les taillis, mais ses blessures cessèrent de saigner, et parmi les pistes nombreuses qui se croisaient de tous côtés
1. C'est Texpression des chasseurs africains pour désigner la piste^ la trace de l'animal.
sous le bois, nous eûmes bientôt perdu la nôtre. Point de soleil pour nous guider ; les deux enfants ouvraient dés avis diamétralement opposés sur la direction à prendre et, — trempé j usqu'aux os, tourmenté par une faim de chasseur, ayant à peu près épuisé nos munitions, soit à tirer çà et là des signaux de détresse, soit à essayer en vain d'allumer un feu de branches,— je résolus d'attendre la nuit, dans l'espoir que les étoiles nous montreraient le chemin. Malheureusement, quand la nuit fut venue, la tempête durait encore. Parmi les éclairs et le roulement de la foudre, nous nous figurions quelquefois discerner le bruit des coups de fusil que Grant faisait certainement tirer pour nous rappeler au camp ; mais, malgré ces indices équivoques et nonobstant les murmures de mes deux négrillons, je décidai que nous ne bougerions plus, dans la crainte de nous égarer encore davantage. Il fallut donc se résigner à dormir sur la terre humide et froide, et, sauf quelques animaux qui vinrent çà et là renifler à nos pieds, rien ne troubla notre sommeil. Au matin, quand les nuages se dissipèrent, nous retrouvâmes, par une espèce de miracle, la trace perdue la veille, et nous revînmes droit au camp, où je reçus les félicitations chaleureuses du petit sheik, qui avait à me- citer, et par centaines, l'exemple de voyageurs perdus dans ces solitudes. En attendant, rien n'avait été fait pour hâter le moment du départ. Tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, le chef remettait à des temps meilleurs le règlement du hongo.Cejourà, par exemple, il n'y fallait pas songer, attendu l'arrivée d'un détachement de Vouanyamouézi fugitifs qui avaient jeté l'alarme dans tout le pays. C'étaient disait-on, les soldats de Manoua-Séra (l'Ivrogne) , chef indigène qui était alors en guerre avec les trafiquants arabes. Il avait été battu par ceux-ci, et c'était par voie de représailles qu'il venait d'expédier ce détachement pour fermer la route aux caravanes,
A force d'insistance, je finis par faire accepter au chef un droit de passage à peu près raisonnable ; mais au moment de partir, je m'aperçus que dix de mes porteurs manquaient à l'appel, et comme il ne m'était pas permis de sacrifier à la légère la charge de dix hommes, il me fallut encore faire halte^ bien malgré moi, pendant les journées des 10, Il et 12 décembre. Le sultan et son vizir employèrent tout ce temps à me créer de nouvelles difficultés pour m'extorquer de nouveaux présents. Ils y réussirent
en me promettant quelques ânes, pour me tenir lieu des porteurs qui désertaient Tun après l'autre bien que j'eusse doublé leurs rations d'étoffe. J'en avais perdu plus de la moitié, quand ja me décidai à me remettre en route, le 13 au matin, malgré les pluies qui tombaient à torrent et rendaient fort pénible la traversée des nuUahs. Le 15, il fallut s'arrêter devant les progrès de l'inondation, et cette station forcée dura cinq jours. Pour en tirer le meilleur parti possible, je dépéchai vers Kazeh deux de mes hommes avec des lettres pour Mousa et le sheik Snay(deux amis que nous nous y étions faits pendant la première expédition). Je leur demandais de m'envoyer soixante hommes, portant chacun trente rations de grain et quelques charges de tabac indigène. Mes gens, en effet, au milieu de leurs tribulations de toute sorte, regrettaient par-dessus tout de ne pouvoir fumer. D'autres messagers envoyés à Khoko, sur nos derrières, pour y échanger des étoflfes contre du grain, revinrent les mains à peu près vides, soit de grain, soit d'étoffes. Par bonheur, bien que le gibier fût rare, Grant parvint à tuer un zèbre et une antilope.
Le sixième jour, n'ayant pu réussir à jeter un arbre en travers du courant qui nous arrêtait, nous le passâmes à gué avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Les hiiit marches suivantes, — de quatre à cinq milles chacune, — accomplies péniblement et sans ordre dans un pays tout à fait désert, ne méritent pas qu'on s'y arrête. Elles portèreiit le découragement dans nos rangs. A l'exception de trois, les Vouanyamouézi désertèrent tous, d'accord avec les gens de la côte, — et sous condition de partager avec ceux-ci, durant la traversée de l'Ounyamouézi, le produit des charges qu'ils nous avaient dérobées. Le 28, nous n'étions plus qu'à une marche de Jiwa-la-Mkoa, où nos hommes espéraient se refaire de la diète à laquelle ils avaient été soumis depuis plusieurs jours. Leur patience était à bout, et la plupart désertèrent pour arriver plus vite dans le paradis où je les aurais conduits le lendemain. Là, plusieurs de ceux qui nous avaient quittés rejoignirent la colonne. Ils avaient appris, de certains voyageurs, que nos amis de Kazeh nous envoyaient un gros détachement d'esclaves. Parmi ces fugitifs que nous ramenait un premier symptôme de bonne fortune, il s'en trouvait deux, Johur et Moutwana, que je pus convaincre de vol, et que je chassai ignominieusement après les avoir fait flageller. Baraka, dans cette circon-
stance, déploya toutes les- qualités d'un véritable préfet de police.
Ce fut à Jiwa-la-Mkoa (la Roche -ronde), que nous passâmes la journée du l" janvier 1861. Le lendemain arrivèrent des nouvelles qui nous y retinrent encore sept jours. Les esclaves que Mousanous avait envoyés, arrêtés en route par la difficulté de se procurer des aliments, étaient retournés sur leurs pas. Les environs de Kazeh, ravagés par la famine, ne pouvaient me procurer le grain sur lequel je comptais. Dans de telles circonstances, impossible de marcher en avant ; et tout ce que je pus faire, après avoir expédié à Mousa une nouvelle ambassade, fut de disperser mes gens dans les villages environnants pour y en-
Le tembé) ou YilUge d'argile, à Jiwa-la-Mkoa.
rôler des portefaix vouakimbou. Sur ces entrefaites, et le 7 janvier, notre camp fut mis en grande alerte par la nouvelle que le chef fugitif Manoua Sera se dirigeait de notre côté à la tête de trente hommes armés de mousquets ; mais à la vue de mes gens rangés en bon ordre devant ma tente , le sabre-bàïonnette au bout du fusil, « l'Ivrogne » jugea prudent de s'éloigner quelque peu et de m'envoyer une députation pour m'annoncer sa visite. Il vint effectivement, avec une escorte, dès que j'eus témoigné l'intention de le bien accueillir. — « Apprenant, disait-il, que je manquais de porteurs, il ne demandait pas mieux que de m'en fournir si je voulais le conduire à Kazeh, pour m'y constituer l'arbitre médiateur de ses diflférends avec les Arabes.» Ce jeune
homme, d'une beauté remarquable, commençait à m'intéresser. Je voulus savoir de lui le détail de ses aventures, que je vais résumer ici en quelques mots.
A la mort de Foundi Kira, son père, et conformément aux intentions du vieux chef, Manoua Sera, bien que né d'une esclave, avait été reconnu héritier de la principauté. Mais, quelque temps après , ayant voulu établir une taxe régulière annuelle sur les ^larchandises qui entraient dans ses domaines, il s'était brouillé avec les trafiquants arabes, jusque-là exempts de tout impôt ; ceux-ci l'avaient menacé, s'il persistait à les troubler dans leur commerce, de le détrôner au profit de Mkisiwa, autre fils illégitime de l'ancien chef: « Je ne pouvais, poursuivit Manoua Sera, tolérer un pareil langage ; les trafiquants ne résident chez moi qu'en vertu de mon autorisation. Je le leur déclarai en les mettant au défi de me désobéir, car je n'étais pas une femme qu'on pût traiter avec tant de mépris. Ainsi éclata la querelle; Mkisiwa, saisissant Toccasion qui lui était offerte, employa la corruption pour se faire des partisans. Des paroles on en vint aux coups. Un combat eut lieu, où je leur tuai, où ils me tuèrent beaucoup de monde. Ils finirent par me chasser de mon palais, où Mkisiwa s'est installé pour gouver^ ner à ma place. J'avais néanmoins des partisans fidèles à la tête desquels je me rendis à Roubouga, où le vieux Maoula, chef de ce pays , voulut bien me recevoir. Les Arabes m'y poursuivirent, m'y donnèrent chasse jusqu'au Ngourou, et voulurent tuer Maoula pour m'être venu en aide. Il leur échappa, cependant, mais ils dévastèrent ses' domaines et marchèrent ensuite contre moi dans le Ngourou. Plusieurs mois durant nous combattîmes, et lorsque mes approvisionnements furent tout à fait épuisés, défiant l'ennemi qui me croyait cerné, je me fis jour à travers ses rangs. Je mène depuis lors une vie errante, sollicitant une paix qu'on me refuse obstinément, car les Arabes ont juré de me poursuivre jusqu'à la mort. Vous, maintenant, qui avez été l'ami de mon père, vous devriez prendre à cœur de faire finir cette guerre injuste.... »
J'assurai Manoua Sera de ma sympathie, lui promettant d'intervenir de mon mieux s'il voulait m'accompagner à Kazeh. — J'étais d'ailleurs certain, ajoutai-je, de ne rien obtenir pour lui s'il ne revenait aux traditions paternelles en matière de libre
échange. — Il y paraissait tout à fait disposé, regrettant la précipitation avec laquelle les choses s'étaient engagées, et charmé des perspectives de paciGcation que lui ouvrait mon assistance désintéressée. Aussi me renvoya-t-il presque immédiatement un de mes porteurs, qu'il avait arrêté dans les bois au moment où cet homme prenait la fuite avec une charge de verroteries. Nous nous séparâmes alors, et Baraka eut ordre de faire administrer cinquante coups de fouet au voleur, pour sa désertion compliquée de circonstances aggravantes.
9 et 10 janvier, Garcmwi. 11, 12 et 13, Zimbo. — C'estàZimbo que nous vîmes arriver Bombay, accompagné de soixante-dix esclaves et porteur de lettres que m'écrivaient Mousa et Snay. Tous deux m'exhortaient, en cas de rencontre avec r« Ivrogne », à lui loger une balle dans la tète, ou à le ramener prisonnier pour qu'ils pussent régler son compte. — « Ce misérable, disaientils, avait voulu frapper des impôts contrairement aux traités passés avec son père Foundi Kira et, plus tard, empêcher ses sujets de leur vendre du grain ; puis enfin, après le début des hostilités, il avait presque anéanti leur commerce en s'opposant au passage des caravanes. »
14 janvier, Mgongo Thembo. — A cette station, dont le nom signifie « le Dos-d'Éléphant, » et quiest ainsi appelée à cause d'une émînence granitique dont la forme générale rappelle effectivement l'animal en question, je rencontrai Maoula, l'allié de Manoua Sera. Ce pauvre vieillard,— un des plus honnêtes parmi les chefs du pays, — avait été notre hôte et notre ami lors de la première expédition. Il me fit présent d'une vache, et il m'en promit dix autres, si je pouvais le réconcilier avec les Arabes qui, sans aucune provocation de sa part, l'avaient expulsé de ses domaines, dépouillé de tout ce qu'il possédait et remplacé au pouvoir par un vil esclave. Il avait, à la vérité, reçu chez lui leur ennemi Manoua Sera ; mais c'était faute d'avoir pu agir autrement, le fils de Foundi Kira s'étant introduit chez lui à force ouverte. Je. consolai de mon mieux le malheureux vieillard, que j'engageai à me suivre jusqu'à Kazeh , me portant garant que les Arabes ne lui feraient aucun mal; mais, trop affaibli pour voyager lui-même , il annonça qu'il me ferait accompagner par son fils.
Toura, où nous arrivâmes le 16, attestait par ses ruines les
sauvages dévastations de la guerre. Une fois en campagne, les * Arabes ou leurs esclaves ne songent en effet qu'à piller, et chacun d'eux travaille pour son propre compte. Le sheik Saïd, déjà souffrant depuis quelques jours, mais dont l'état devint tout à coup plus grave , nous força de ralentir la marche de la caravane et, tandis que nous l'attendions à une demi-marche en avant, un vol nocturne faillît nous priver de plusieurs ballots de rassade. Les déprédateurs, suivis de près par nos gens, jetèrent pour mieux courir une partie de leur butin, et un seul ballot, en somme, se trouva perdu. Dès le lendemain matin (18), je convoquai les notables du village, au nombre de cinq, et je les rendis responsables de la perte que j'avais subie. Ils s'accordèrent à reconnaître la justice de ma réclamation, et je leur adjoignis cinq de mes hommes pour faire évaluer par cette espèce de jury mixte le dédommagement qui m'était dû. Il fut fixé à trente têtes de bétail, mais je n'en exigeai que la moitié, au grand mécontentement de mesHottentots qui semblaient se regarder comme frustrés par ma générosité.
19, 20 et 21 jamier , Roubouga. — Nous sommes sur le territoire de Maoula, remplacé, nous l'avons dit, par un chef de condition servile , qui doit aux Arabes son pouvoir usurpé. Ils lui ont imposé pour condition de laisser à tous les trafiquants et voyageurs le droit de se pourvoir comme ils l'entendent. En vertu de cette combinaison essentiellement vicieuse, je ne puis empêcher mes gens de se livrer à leurs instincts de rapine. Ils revendiquent hautement le droit au pillage, et me contestent celui de leur enlever une si bonne chance.
22 janvier, Kigoué. — 23 : Limite orientale de VOunyanyemhè. — Trois marches, dont la dernière à travers les bois, nous ont amenés dans le vaste et fertile district de l'Ounyanyembé, au centre de l'Ounyamouézi (terre de la Lune), et à cinq milles de Kazeh \ où se trouve actuellement le grand dépôt central de la traite et du commerce d'ivoire. Mes pertes, à cette date (23 janv.), peuvent se résumer comme suit : un Hottentot mort, et cinq qui ont rebroussé chemin ; un des volontaires indigènes renvoyé avec les Hottentots; un autre chassé du camp après un châti-
1. Kazeh est, à proprement parler, le nom d'une source située au centre du village de Tabota. H faut le chercher sous le 5* 0' 52" de latitude sud, et le 33» 01' 34" de longitude est.
ment ignominieux ; sur les trente-six jardiniers du sultan Majid, vingt- cinq nous ont faussé compagnie; et des cent un pagazis engagés à Zanzibar, quatre-vingt-dix-huit ont déserté; douze mules et trois ânes ont péri. — On m'a volé, en outre, plus de la moitié des marchandises dont je m'étais muni et, par suite de la famine qui désolait toute la région par moi traversée, la dé-
Vue prise dans la partie orientale de rounyanyembé.
pense du voyage a dépassé de beaucoup ce que je pouvais et devais prévoir.
N'importe : au prix de tous ces inconvénients et après quatre mois de fatigues, la première partie de notre expédition est achevée. Nous quitterons désormais les routes où d'autres ont mis le pied avant nous, pour marcher à de véritables découvertes.
L'OUNYAMOUÉZr
Négociations pacifiques; — Notions de géographie; — La montagne merveilleuse ; — Les gens du Kidi ; — Disette et préparatifs ; — EnCrée en campagne; — Marché onéreux; — Nouvelles militaires; — L'ambassade inutile; — Bien commencé, mal fini; — Mort de Snay ; — Reprise du voyage ; — Le recrutement ; — Nouveaux obstacles ; — Je retourne à Kazeh ; — L'assassinat de Maoula ; — Un armistice ; — L'éloquence du Cyclope ; — Les pilules de Mousa ; — Un chat pour un roi ; — La flèche du Parthe ; — Mousa nous fausse parole ; — Sépara- • tion ; — Une Vénus à vendre ; — Agaceries féminines ; — Un vol salutaire ; — Eau bénite de cour ; — Exigences imprévues ; — Les tambours battus.
24 janvier, ATa-ïc/i.— Mousa est venu à notre rencontre ; il nous comble de prévenances et de promesses. Sur le point de partir lui-même pour le Karagoué, il a dififéré son voyage et veut faire route avec nous.— Depuis que nous ne Pavons vu, il a subi, nous raconte-t-il, une dure captivité. Jaloux des préférences que lui témoignait Manoua Sera, les autres Arabes de Kazeh, Taccusant de fournir de la poudre à ce prince, Font tenu longtemps chargé de chaînes. Il n'en a pas moins fidèlement veillé sur les marchandises que j'avais entreposées chez lui, mais les énormes dépenses de transport y ont déjà fait une brèche considérable. A peine installé, j'ai reçu la visite du sheik Snay et de tous ses
1 . L'Ou-n-ya-mouézi (pays de la Lune) doit avoir été un des royaumes les plus considérables de l'Afrique, mais il est maintenant divisé en petits Ëtats. Les instincts commerciaux des Vouanyamouézi, en les poussant vers la côte, les ont mis, de longue date, en rapport avec les négociants indous; de là ces vagues notions géographiques qui, dès tes premières années de l'ère chrétienne, signalaient au centre de l'Afrique une chaîne de montagnes appelées Montagnes de la Lune.
collègues, les trafiquants arabes, réunis en une espèce de conclave. Ils énumèrent avec complaisance les quatre cents esclaves armés de fusils qu'ils ont déjà mis sur pied pour donner chasse à Manoua Sera, le détrousseur de caravanes, et restent sourds à mes paroles de paix. Vainement je leur raconte les entretiens que j'ai eus avec Manoua Sera et Maoula (dont le fils, par parenthèse, est secrètement installé au fond du tembède Mousa) ; Snay ne veut entendre à rien; il sait mieux que personne conunent il faut s'y prendre avec ces « sauvages » et brûle de se trouver en face d'eux. Ses soldats se préparent à la guerre par un grand • repas de bœuf » auquel il les a conviés selon l'usage, et il me
Le tombé de Mousa, à Kazeh.
fait ses adieux en toute hâte, vu l'imminence de son départ. Je lui remets, pour le récompenser de ses anciens services, une des montres d'or que je dois à la libéralité de l'administration anglo-indienne. Est-il bien vrai que lui et ses collègues aient retardé, pour me faire accueil, leur entrée en campagne ? Je suis tenté de le croire comme ils me l'ont dit, car, après m'avoir envoyé en présent un certain nombre de vaches, de chèvres et de sacs de riz, ils se mettent en foute le soir même de mon arrivée. Quand ils en auront fini avec Manoua Sera, ils doivent aller dans rOugogo, secourir les trafiquants dont les caravanes y sont retenues et qu'on veut soumettre à des taxes exorbitantes. D'après l'avis de Mousa, j'expédie cette nuit même le fils de Maoula pour
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expliquer au vieux chef que rentêtement des Arabes a fait échouer toutes mes tentatives conciliatrices. Et c'est grand dommage, car Manoua Sera est très-populaire parmi les Vouanyamouézi.
25 et 26 janvier, — Ceux des Arabes qui ne font pas campagne sont venus me rendre hommage comme à Un représentant de leur prince, c'est-à-dire du sultan de Zanzibar. Ils regrettent ainsi que moi l'ardeur aveugle de Snay. Un bon traité de paix, voilà ce qu'il leur fallait, car, déjà ruinés à demi, l'avenir ne leur offre guère d'espérances. Je cherche à tirer d'un chacun quelques renseignements géographiques touchant la question qui me préoccupe. Snay regarde le N'yanza comme la source du fleuve Jub * ; mais lorsqu'il apprend de moi que le Nil se prête à la navigation, il hésite là-dessus« car il sait que des vaisseaux se sont montrés sur certaines côtes au nord de l'Ounyoro. AbdouUa, un de nos anciens amis, persiste dans les récits qu'il m'a faits à propos de la navigation du N'yanza; sur quoi Mousa se hâte d'ajouter, d'après le témoignage des gens du nord, que pendant les crues du N'yanza, le courant est d'une violence telle qu'il déracine les lies et les emporte avec lui.
Ce dernier propos me jetait dans un certain embarras, car j'ignorais alors que le lac et le Nil, — de même que toutes les masses d'eau, — portent en général le nom de iVi/aruya. C'est précisément cette conftision verbale qui, lors de mon premier voyage, m'avait empêché de déterminer d'une manière exacte le point où finit le lac et où le Nil commence ; AbdouUa me parlait encore comme il l'avait fait jadis, d'une montagne merveilleuse située au nord du Karagoué, tellement haute et d'une pente tellement rapide que personne ne la pourrait gravir. Selon lui, on la voit rarement, perdue qu'elle est dans une masse de nuages, d'où tombe à de fréquents intervalles une matière blanche, soit neige, soit grêle. Mousa place cette montagne dans le Rouanda, pays beaucoup plus vaste que l'Ouroundi, et tous deux ajoutaient, conformément à leurs anciens dires, que les pays d'Ousoga et d'Ounyoro sont de véritables îles, complètement entourées d'eau. Par delà l'Ounyoro gtt un lac salé, appelé lui aussi N'yanza^ et qu'il ne faut pas confondre avec le grand N'yanza Victoria. Roumanika, roi du
1. Le Jub, ou Juba, est le plus considérable des cours d*eau que connaissent les Arabes de Zanzibar. Il se jette, sur la côte orientale, au nord de cette tle et dans le voisinage immédiat de l'équateur.
Karagoué, reçoit de ce côté, me disent-ils, et par Tentremise de Kamrasi, roi d'Ounyoro, des perles d'une espèce particulière, telles que Zanzibar n'en pourrait fournir. On prétend, en outre, que ces perles ont été enlevées aux blancs par les Vouakidi, sur lesquels circulent toute espèce de traditions quasi mythologiques. Ils ignorent l'usage des vêtements, habitent la cime des arbres, laissent pendre jusqu'au bas des reins leurs cheveux couverts de coquilles cauries, et accrochent des rangs de perles à des fils d'archal qu'ils passent dans leurs oreilles et à travers leur lèvre inférieure ; ils portent enfin des colliers et des bracelets de fer. Aucun peuple ne peut résister à leur élan belliqueux, et cependant ils ne connaissent d'autre arme qu'une courte javeline.
Hohinna, un autre de mes interlocuteurs, compléta ces propos par un récit pittoresque du combat où il avait tué Courtes- Jambes, l'ex-chef du pays de Khoko. La rixe était survenue à propos d'une source dont les indigènes voulaient faire payer l'usage à la caravane de Mohinna. Celui-ci refusant de se soumettre à cette exaction, en vertu de l'axiome local que < l'eau est un don de Dieu », les coups succédèrent bientôt aux paroles. Abandonné à l'instant même par tous ses pagazis, Mohinna dut céder au nombre, et ses marchandises tombèrent aux mains des Vouagogo; il se vengea, néanmoins, en brûlant la cervelle à Courtes-Jambes, et parvint ensuite à regagner Kazeh, où, grâce à l'assistance de quelques esclaves fidèles, il put ramener ses trois femmes saines et sauves. .
Les changements survenus dans l'Ounyanyembé depuis que j'ai quitté ce pays, sont tout à fait surprenants. Chez les Arabes, le caractère du trafiquant semble s'être effacé pour faire place à celui du grand cultivateur; ils ont maintenant de vastes étables à portée de leur résidence. Les villages indigènes, au contraire, sont dans l'état le plus pitoyable. Pour me procurer le grain nécessaire à la subsistance de mes honmies, il a fallu faire battre le district dans un rayon de plusieurs journées de marche, et payer au prix de famine ce qui s'y trouvait de disponible. La disette qui sévit de tous côtés n'est pas seulement le résultat de la guerre ; les pluies de la dernière saison n'ont pas été assez abondantes, et les récoltes ont manqué presque partout.
27 et 28 janvier. — J'ai distribué à mes gens de quoi compenser les souffrances par eux subies pendant la traversée du désert.
mais non sans leur dire expressément ce que je pense de leurs impitoyables voleries. Une bagatelle de surplus que j'accorde aux trois pagazis exceptionnellement restés fidèles à ma fortune, soulève un mécontentement général. C'est à grand'peine, et après des heures d'argumentation futile, que Baraka parvient à faire accepter ma conduite pour ce qu'elle est ; celle d'un bon maître disposé à s'acquitter envers ses serviteurs, lors même qu'il n'a plus rien à espérer d'eux.
Je combine, avec Mousa, les moyens d'arriver au Karagoué. L'Ounyanyembé ne peut pas me procurer les hommes dont j'ai besoin; tous les habitants en état de porter les armes ont péri ' dans les guerres passées, ou sont engagés dans la guerre actuelle . Mousa fera donc partir quelques recruteurs pour le pays de Rungoua, où il a résidé jadis, et dont le chef, nommé Kiringouana, est favorablement disposé pour lui. Mon hôte me permet aussi d'enrôler, parmi les esclaves attachés à son établissement, tous ceux qui voudront me suivre ; mais bien que cette combinaison lui profite, il m'avertit généreusement que des porte-faix de louage me donneront beaucoup moins d'embarras. Il est au reste d'accord avec moi lorsque je lui dis que pour avancer au delà du Karagoué, il faudra me trouver complètement indépendant des secours que les naturels pourraient me fournir. J'estime à une centaine le nombre d'hommes armés que je devrais enunener avec moi, et pour arriver à ce nombre, j'ai besoin de soixante recrues.
29 et 30 janvier. — Jafou, autre commerçant arabe, ancien associé de Mousa, est rentré après une tournée de dix jours qu'il vient de faire dans le district pour se procurer des grains. Ses récits sont désolants. La faim, de tous côtés, décime les populations, n ne pense pas que nous puissions jamais traverser l'Ousoui, dont le chef, Souwarora, renommé pour ses extorsions, doit, paraît-il, nous « écorcher vifs. » Mieux vaudrait attendre que la guerre fût finie; les Arabes, alors, ne demanderaient pas mieux que de combiner une expédition et de marcher avec nous. Mousa lui-même manifeste quelques craintes; mais j'obtiens de lui qu'il enverra chez Roumanika pour lui annoncer notre visite et le supplier, en même temps, d'employer son influence à nous ménager un libre passage dans l'Ousoui.
Il peut être bon d'expliquer ici que l'Ousoui relève du Karagoué
par une espèce de lien féodal, et qu'une partie du butin obtenu par les exactions du terrible Souwarora passe dans les' mains du roi de Karagoué, lequel n'en jouit pas moins de l'estime générale et vit dans les meilleurs termes avec les étrangers attirés par sa bonne réputation. Mousa ne parle jamais de Roumanika sans faire le plus grand éloge de ce prince, qu'il a sauvé autrefois d'une insurrection fomentée par son frère cadet Rogéro, et qui depuis lors n'a cessé de lui témoigner la plus vive reconnaissance,
31 janvier, — Jafou est parti aujourd'hui à là tête de cent esclaves pour aller rejoindre Snay et, de concert avec lui, attaquer le chef du Khoko. Son but n'est pas seulement de recouvrer les dents d'éléphants qui lui ont été enlevées lors de l'attaque dont Mohinna nous a raconté les détails; il s'agit aussi d'imposer la domination des Arabes aux districts du Khoko et de rOusékhé, — d'y vivre à discrétion jusqu'au ramazan, — d'ouvrir passage aux caravanes retenues dans l'Ougogo, — puis enfln, rassemblant une seconde fois leurs forces, de toml)er sur rOusoui pour le réduire à son tour.
Premiers jours de février 1861. — Les gens de Mousa sont partis pour Rungoua, promettant de ramener, à l'époque de la nouvelle lune, les porteurs dont nous avons besoin. Ce sera- bien assez tôt, car, excepté moi, tous les membres de l'expédition se ressentent encore de la traversée du désert. Les fièvres, le scorbut, Tophthalmie sévissent parmi eux, et quelque repos leur est nécessaire. Le sheik Saïd, dont l'état s'aggrave de jour en jour, perd ses fonctions de cafîla-bashi, que Bombay doit remplir à sa place. Je fais le compte de mes marchandises où je constate un grand déficit, surtout parmi les objets de première qualité. De là, nécessité d'acheter à Mousa les objets qui me manquent,* et ce à raison de quatre cents pour cent au-dessus des prix de Zanzibar. C'est le bénéfice normal des trafiquants de Kazeh. Je prie aussi mon hôte de faire transformer en bracelets, selon le goût des gens du nord, tous mes écheveaux de fil d'archal ou de laiton.
7 février, — On a des nouvelles du théâtre de la guerre. La petite armée du sheik Snay avait cerné Manoua Sera dans un tembé de Toura où le jeune chef avait cru pouvoir se cacher impunément. Sommé de livrer son hôte, le propriétaire du tembé réclame une nuit de répit ; le lendemain, si Manoua Sera s'y trouve encore, les Arabes feront de lui ce qu'il leur plaira. Le lende-