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Gomme le savent tous ceux qui se sont occupés des récentes explorations accomplies sur le continent africain, le capitaine John Hanning Speke, de Tarmée des Indes, accompagna le capitaine Burton dans le cours d'une première campagne qui dura près de deux ans (10 juin 1857 à février 1859) et qui les conduisit jusqu'au bord du grand lac Tanganyika. Ce fut au retour, et pendant un temps d'arrêt à Kazeh, que le capitaine Speke (dont l'attention fut éveillée par les renseignements que les Arabes lui donnaient sur un autre lac situé vers le nord, à quinze ou seize jours de marche, et bien supérieur, disaient-ils, au Tanganyika^, résolut de pousser une pointe de ce côté pendant que le capitaine Burton ferait tous les préparatifs nécessaires pour leur retour à la côte. Conçu le 30 juin 1858, ce projet s'exécuta le 10 juillet suivant. Le 25 août, le capitaine Speke revint ayant réussi dans son entreprise, pénétré jusqu'au Nijanza ou
lac qui a reçu de lui le nom de la reine d'Angleterre, et constaté par à peu près l'immense étendue de cette nappe d'eau. Il annonçait, en même temps, que les sources du Nil étaient découvertes.
Son compagnon ne partagea pas tout d'abord cette conviction enthousiaste, et dans le récit où il a relaté les incidents de leur commun voyage* il s'exprime sur ce point avec un scepticisme presque injurieux : « Probablement, dit-il en parlant du capitaine Speke, les sources du Nil étaient nées dans son cerveau comme les Montagnes de la Lune avaient surgi sous son crayon .... Porter, comme il le fait, la pointe septentrionale du Nyanza entre le quatrième et le cinquième degré de latitude nord, c'est donner un démenti formel aux résultats de l'expédition envoyée vers 1840 à la recherche des sources du Nil pai; le vice-roi d'Egypte. Cette expédition, en effet, pénétrant jusqu'au 3® 23' latitude nord, aurait dû parvenir jusqu'au Nyanza. Au contraire, d'après les renseignements qu'ils recueillirent sur les lieux, les membres qui la composaient placèrent la source qu'ils cherchaient sur le versant nord du mont Kénia, c'est-à-dire à trois cents ou trois cent cinquante milles au sud-est de l'endroit où ils s'étaient arrêtés. »
Le capitaine Speke se fondait en partie sur les propos d'un Marchand du Sahouahil* qui avait entendu parler, disait-il, de grands vaisseaux, dont les officiers faisaient usage du sextant et du loch, lesquels fréquentaient habituellement la partie supérieure ou septentrionale du Nyanza. Le capitaine Burton ne voulait voir dans ces informations qu'une preuve de l'ignorance des naturels, qui, selon lui, devaient confondre l'Atlantique et le Nyanza. Il se méfiait des renseignements verbaux, obtenus à l'aide d'un interprète plus ou moins faillible, et dont l'exactitude,
1. Voyage aux grands lacs de V Afrique orientale^ traduit de l'anglais par Mme H. Loreau, lib. Hachette et C% 1862.
2. Oh désigne ainsi la région des côtes africaines que baignent sur une certaine étendue (à peu près de Hombas à Quiloa) les eaux de la mer des Indes.
par cela môme, lui semblait sujette à bien des controverses. Ses doutes exprimés avec trop peu de ménagements — ceci du moins est à supposer — suscitèrent entre les deux émules, qui pouvaient mutuellement se soupçonner de quelque jalousie, un dissentiment dont l'aigreur toujours croissante se trahit dans le passage suivant, emprunté au livre du capitaine Burton :
« Je crus néanmoins devoir suspendre une discussion dont tous nos rapports commençaient à souffrir. Il devenait évident que je ne pouvais plus dire un mot au sujet du lac ou du Nil sans offenser mon camarade ; et par un accord tacite, neus évitâmes de parler de sa trouvaille, même indirectement. Je n'y serais jamais revenu, si le capitaine Speke n'avait jeté le ridicule sur les résultats de notre voyage par cette prétendue découverte, appuyée sur de si minces raisonnements que pas un seul géographe ne les a discutés. »
Sans accepter comme un exposé nécessairement fidèle des raisonnements du capitaine Speke l'analyse qu'en donne son compagnon de fortune, nous croyons que, lors de son premier voyage au Nyanza, ce fut surtout une sorte d'intuition qui lui fit pressentir le fait géographique dont il fournit les preuves dans le livre que nous allons interpréter aujourd'hui. Elles nous paraissent sinon tout à fait décisives, au moins très-pertinentes et très-sérieuses; aussi, loin qu'elles échappent, par leur inanité^ à la discussion des géographes, il nous semble que le capitaine Burton pourrait bien se trouver, en définitive, le seul géographe qui les conteste.
Loin de nous la pensée d'intervenir dans ce débat. Notre mission est toute a^tre. Elle consiste à produire devant le public,^ juge souverain et en dernier appel de ces prétentions contradic- . toires, les affirmations et les preuves de l'écrivain qui le dernier a pris la parole. Élaguant çà et là, principalement dans les premiers chapitres du voyage, — consacrés à des localités déjà décrites assez minutieusement par le capitaine Burton, —
quelques répétitions, quelques détails de peu de valeur , nous espérons ne porter aucun dommage essentiel à Tœuvre dont l'interprétation nous est confiée. Pas un mot ne sera retranché de ce qui touche au fond du procès,'par conséquent à la grande question de savoir si le Nil-Blanc qui, selon les conjectures les plus accréditées jusqu'ici, prenait sa source parmi les neiges dont se couronnent les Monts de la Lune (Djebel Kamar) est au contraire un effluent du grand Nyanza- Victoria, découvert entre le premier et le quatrième degré au sud de Téquateur, le. trentième et le trente-cinquième degré de longitude sud de Greenwich, à 3740 pieds au-dessus de l'Océan, par le hardi voyageur à qui nous cédons maintenant la parole.
Clî^^