I. L'équateur fut traversé le 8 février
C'est ce qui arrive sous Téquateur avec une profusion extraordinaire; mais à cinq degrés plus bas vers le sud, là où commencent les sécheresses de six mois par an, il n*en est plus tout à fait de même ; et les populations risqueraient de périr par la famine, si elles ne tiraient parti des saisons pluvieuses pour faire d'avance leurs approvisionnements en vue de celles où le soleil brille avec une implacable continuité. Nous touchons ici au grand fléau de cette contrée, car la paresse du nègre s'oppose à ce que ces indispensables précautions soient prises comme il le faudrait, ce qui du reste est principalement dû — nous le verrons tout à l'heure — à l'absence d'une protection suffisante fournie par un gouvernement vigoureux et bien assis. De ce que nous avons pu voyager au centre du continent africain sur une étendue de dix degrés de latitude (du 5<> sud au 5° nord), résulte la constatation d'un fait positif : c'est qu'il existe une gradation normale dans la fertilité du pays, fertilité d'une opulence singulière sous l'équateur, mais qui, à partir de là, subit une décroissance régulière. Le motif qui limite aux régions équatoriales cette grande zone d'abondance est le même qui en a fait le site de ces grands réservoirs d'eau, de ces lacs inépuisables d'où sortent les principaux fleuves de l'Afrique. C'est sous l'équateur que s'exerce l'influence pluvieuse des Montagnes de la Lune. Au fait et au prendre, la ligne équatoriale est le centre de la motion atmosphérique.
Faune, — En traitant cette branche d'histoire naturelle nous commencerons par l'homme, c'est-à-dire par le vrai nègre aux cheveux crépus, au nez plat, aux lèvres saillantes, et sans comprendre les Vouahuma* sous cette dénomination générique. Les
I . Autrement dit les Africains de la race abyssinienne ou galla. M. Speke a consacré tout un chapitre de son livre (le chap. IX) à établir, d'après les traditions orales quMl a pu recueillir, et en les contrôlant par ses propres observations, 1 • que les Abyssiniens et les Gallas ont une origine commune, et.proviennent de la même souche éthiopienne, formée d'un mélange égal des fils de Sem et de Cham {semi-Shem-Hamitic , dit-il en propres termes) ; 2" que les Vouahuma ,
nègres, donc, se répartissent assez également sous toutes ces latitudes , mais on ne les trouve nulle part en communautés compactes. Leur gouvernement participe en général de celui des anciens patriarches. Quelques tribus sont exclusivement composées de pasteurs, mais la plupart cultivent le sol; encore serais-je tenté de n'attribuer cette différence qu'au manque d'un régime stable, garantissant le produit de la moisson à celui qui Ta semée; en effet, partout où le nègre en se nourrissant de grain peut s'abstenir de consonuner son bétail, lequel constitue le plus clair de sa richesse, il le fera immanquablement. C'est par un calcul aussi simple — et à l'instar des animaux privés ou sauvages que leur instinct place d'ordinaire sous une direction quelconque — c'est ainsi, disons-nous, que les nègres ont donné des chefs à leurs villages et à leurs petites fractions de peuple. Chaque district, chaque bourgade a le sien, mais dans les pays où la race nègre domine, il n'existe pas de monarque pareil à celui qui règne sur les Vouahuma. Les chefs de tribus ou de clans qu'on désigne, selon les districts, par des noms divers (Chomhaui, Dihouam^ Djyari, Mtémi, Mouami, Mkama, Mkara, etc.) exercent un pouvoir absolu, bien qu'ils se laissent à beaucoup d'égards diriger par un espèce de « conseil des anciens » sans cesse réuni aux environs de leur résidence, et avec lequel ils traitent les affaires d'État. D'ordinaire, ce sont menus détails d'administration intérieure, car leur égoïsme, leur esprit borné
comme les Gallas, se sont détachés de la tige abyssinienne semi- asiatique, et sont venus, par esprit de conquête, s'établir au sein des tribus purement africaines, où leur type primitif ne s'est fondu qu'en partie, tandis que leur supériorité de courage et d'intelligence les appelait à y conserver une facile suprématie. Il leur attribue la formation du grand royaume de Kittara, morcelé à une époque relativement très-récente, et dont rOunyoro constituait jadis une des principales divisions. Pour justifier ces conjectures ethnologiques, le capitaine Speke est entré dans de longs détails historiques ^ puisés à des sources trop peu sûres, et offrant d'ailleurs un intérêt trop restreint, pour qu'il nous ait paru convenable d'imposer à nos lecteurs une étude aussi stérile que fatigante. Nous n'avons point osé aborder, avec l'auteur anglais^ la chronique des Mkamos ou rois du Kaiagoué (Rohinda II, Ntaré YII, etc.), et nous avons abrégé notablement le chapitre dont nous donnons ici le résumé. {S. du trad.)
PRÉFACE. Il
ne leur permettent guère de s'occuper d'autre chose que de leurs intépéts privésf. Les anciens font circuler les ordres du chef de district parmi les chefs de village qui, venant à y désobéir, seraient frappés d'une amende plus ou moins forte. Aussi, généralement parlant, les décrets ainsi rendus s'exécutent assez bien. Le pays, cependant, est soumis à une influence désorganisatrice, celle des guerres continuelles qu'enfantent la polygamie et l'esclavage : la première produit une famille composée de frères consanguins qui, voulant tous succéder à leur père, sont perpétuellement en lutte les uns avec les autres, afin de se procurer en aussi grande quantité que possible des esclaves et du bétail ; le second engendre des combats continuels et arrête Tessor de la population. Le revenu public, prélevé sur une très-petite échelle. Test exclusivement au profit du chef et de ses anciens. Conmie taxe territoriale, par exemple, le chef s'arroge le droit de boire gratuitement et à discrétion , à mesure qu'elle se fabrique tour à tour chez chacun d'eux, la bière de millet (pombé) brassée par ses subordonnés. Un éléphant vient-il à être' tué, il réclame une portion de la chair de l'animal ainsi qu'une de ses défenses ; toutes les peaux de léopards, de lions ou de zèbres lui reviennent aussi de droit. Lorsque les trafiquants apportent leurs marchandises, il peut — sans avoir égard ni à l'équité , ni aux tarifs plus ou moins régulateurs — pratiquer toutes les exactions qu'il se croit en état de faire admettre. Le droit qu'il prélève s'appelle hongo^. Une autre source de revenus est la confiscation encourue par ceux que l'on a condamnés pour sorcellerie, et qui ont péri les uns sur le bûcher, les autres sous l'assagaie de leurs compatriotes. Tout ce qui leur appartenait est revendiqué par les anciens au profit du chef.
D'après l'usage pénal, les voleurs incorrigibles, les assassins sont mis à mort de la même façon que les sorciers; les larcins de peu d'importance, ou purement accidentels, sont punis d'une
l. Au pluriel Ma-hongo,
amende équivalant au dommage causé. L'offense aux mœurs, l'adultère, etc., traités comme vols simples, motivent une compensation dont la valeur de la femme détermine le montant; il ne faut pas oublier, en effet, que les femmes sont considérées comme un bien meuble. Les mariages n'ont lieu qu'à titre de spéculation avantageuse, avantageuse pour le père de la fiancée qui, maître absolu de la main de sa fllle, la cède au plus offrant et dernier enchérisseur. 11 ne faudrait pas croire, cependant, que Qe soit là matière à vente pure et simple : le prix payé en pareille occasion revêt le titre pompeux de dot ou douaire. Il se compose ordinairement d'esclaves, de vaches, de chèvres, de volailles, de fils de laiton, de verroteries ou rassade. Le nœud conjugal, d'ailleurs, ne crée pas des liens indissolubles ; si la femme est mécontente de son mari, elle peut, la dot restituée, retourner chez son père; le mari, de son côté, si la femme lui déplaît, peut réclamer, en la répudiant, la moitié de ce qu'il a donné pour l'avoir; l'autre moitié représente la dépréciation qu'elle a subie en passant par ses mains. On remarquera que, d'après ce système, la polygamie devient une source de richesse, la fortune d'un homme s» calculant sur le nombre de sa progéniture ; d'autres avantages, indépendamment du douaire, rendent la naissance d'une fille précieuse au chef de famille, car soit dans la maison, soit au dehors, le travail de la femme est supérieur à celui de l'homme ; les fils, en outre, jusqu'à leur mariage, consacrent leur labeur au bien-être commun, et dans la suite des temps viendront en aide aux père et mère, par des soins analogues à ceux dont leur enfance a été l'objet.
La naissance de deux jumeaux est ordinairement regardée comme une bénédiction, à cause du surcroît de forces qu'elle apporte à la famille; parfois, néanmoins, on s'en débarrasse en les tuant. Les Albinos ont leur prix, bien que leur couleur inspire une sorte de répulsion. Toutes les fois que la mort est naturelle, on enterre le cadavre ou à l'intérieur ou dans les envi-
rons immédiats du village. Parmi les hommes de race nègre, beaucoup tiennent à la nudité comme à un privilège viril, trouvant, disent-ils, quelque chose d'eflFéminé à l'habitude de se vêtir. Mais cette tradition appartient surtout aux tribus de pasteurs, désordonnées et nomades, que leur paresse empêche de cultiver le coton ou de fabriquer de grossières étoffes avec Técorce des arbres. Les jeunes filles, chez celles-ci, vont absolument nues; les femmes que la maternité a déformées portent, par devant et par derrière, une espèce de tablier fort succinct. La chevelure du nègre n'étant pas sujette à croître indéfiniment, il se passerait sans peine de coifleur s'il ne prenait plaisir à la disposer en mille façons étranges qui nécessitent continuellement l'emploi du rasoir. Agriculteurs ou bergers, les nègres sont orgueilleux et têtus à un degré qu'on ne retrouve chez aucun autre peuple. Ils ont ceci de commun avec bien d'autres, que chez eux toute familiarité engendre mépris. Leur hospitalité ne va pas au delà du premier jour, et tout en tirant vanité de la visite que leur fait un homme blanc, malgré les instances qu'ils lui font pour le retenir et repaître de sa vue leurs regards curieux, ils lui consacrent rarement plus d'une tête de bétail, chèvre ou vache, et ne s'en vantent pas moins, au prix de ce léger sacrifice, d'avoir alimenté , approvisionné un camp tout entier.
A les prendre en bloc, on ne trouve chez eux aucune classification, aucune différence bien tranchée. Chaque tribu, il est vrai, peut avoir ses traits caractéristiques, une manière différente de se tailler les dents ou de se tatouer la peau ; mais par le fait de l'esclavage et de l'immixtion de sang étranger qu'il amène continuellement, comme par suite des migrations que les guerres déterminent, ces différences tendent à s'effacer de plus en plus. L'armement des diverses peuplades et leurs coutumes guerrières s'identifient aussi de par les mêmes causes. La lance, l'assagaie, le bouclier, l'arc et les flèches sont les engins de guerre le plus généralement usités. L'un ou Tautre peut être préféré dans telle
Ik PRÉFACE.
on telle tribu, mais on ne saurait déterminer en aucune façon, d'après la manière dont elles sont armées, le plus ou moins de crédit qu'on peut accorder à leur courage. Les plus braves, en effet, se servent de la flèche, qui est spécialement redoutée, tandis que les plus faibles ne connaissent que Tusage de la lance. Aucune route tracée n'existe dans les districts dont nous parlons, et le pire chemin que le voyageur puisse y prendre est celui que suivent ordinairement les caravanes de commerce. Ceci ne tient pas seulement à ce que la fréquence des communications éteint peu à peu, par Tabus qu'on fait d'elles, les traditions hospitalières, mais aussi à ce que de continuels rappprts avec le trafiquant à demi civilisé corrompent par degrés l'honnêteté native des indigènes, donnent l'essor à leurs penchants cupides, et les familiarisent avec les armes à feu, dont le prestige effrayant les avait d'abord contenus.
Il faut prendre en grande considération l'influence du magicien (niganga), qui, dans ces pays primitifs, exerce sur l'esprit des chefs une autorité pareille à celle que la Papauté d'autrefois avait su faire accepter par les souverains de l'Europe. Ces prêtressorciers, il faut bien le dire, sont le fléau du voyageur ; en effet, s'fl leur plaît de lui fermer l'accès d'un pays, ils n'ont qu'à prédire toutes sortes de calamités — sécheresses, famines ou guerres — pour le cas où son regard maléficierait le sol. Pareils pronostics ne rencontreront d'incrédules, ni parmi les chefs, ni à plus forte raison dans la masse du peuple, sur laquelle les arguments les plus positifs ont bien moins de prise que ces prédictions chimériques. L'instrument divinatoire, d'une étonnante simplicité, n'est autre chose qu'une corne de vache ou d'antilope bourrée de je ne sais quelle poussière magique. Contenant et contenu portent le même nom (ouganga). Piqué dans le sol en avant du village, Youganga passe pour une espèce de rempart, capable de détourner les attaques de l'ennemi.
En le tenant à la main et sans autre cérémonial , le magicien
se prétend investi du pouvoir de découvrir les objets perdus ou volés ; on cite même des circonstances où Youganga, jouant un rôle plus actif, entraîne irrésistiblement sur la trace du voleur trois ou quatre témoins devant lesquels il se charge de le punir en le rouant de coups jusqu'à lui faire perdre connaissance. Le pouvoir des talismans est une croyance tellement enracinée dans Fesprit des indigènes, qu'ils achètent au magicien des bâtons, des pierres, voire de la boue, auxquels il prétend avoir communiqué par ses incantations je ne sais quelles propriétés surnaturelles. Ils croient que certaines fleurs, prises dans leurs mains, les conduiront vers quelque objet perdu ; ils croient aussi que la voix de certains animaux sauvages (oiseaux ou quadrupèdes) leur garantira bonne chance ou les préservera d'un danger. On voit enfin le laboureur nègre construire dans les champs une hutte naine, y placer le grain propitiatoire qui lui conciliera le Malin-Esprit, et lui laisser ainsi prélever une dtme sur son travail. Ils donnent également à cette hutte le nom d'ouganga, qui, dans ce cas-là, veut dire église ou chapelle.
Parmi leurs coutumes religieuses, il en est d'horribles. Dans les temps de crise, par exemple, après s'être assuré que la guerre est imminente, en inspectant le sang et les os d'une volaille écorchée à cet efifet, le magicien dépouille un enfant de sa peau, et après l'avoir étendu tout de son long sur un sentier tracé, enjoint aux guerriers en marche pour le combat, de franchir cet obstacle sanglant afin de s'assurer la victoire. Un autre rite du même ordre s'accomplit lorsqu'un chef, voulant déclarer la guerre à quelqu'un de ses voisins, recourt au mganga pour que celui-ci lui désigne le moment propice au début des hostilités. Notre magicien place sur le feu, à moitié rempli d'eau, un grand vase de terre à la bouche duquel est une espèce de grillage ou de crible formé par des lattes entrecroisées; sur ce grillage il étend côte à côte un petit enfant et un poulet; un second vase de terre> semblable au premier, mais retourné^ recouvre le tout
de manière à conserver la vapeur : la cuisson dure un certain temps, au bout duquel le mganga s'assure si les victimes sont déjà mortes ou vivent encore. Dans le premier cas, la guerre doit être dififérée ; dans le second, les hostilités s'ouvrent immédiatement.
Du reste, il est rare qu'on emploie ces moyens extrêmes. Au lieu d'un enfant, c'est ordinairement une chèvre qu'on écorche pour la placer sur le sentier de guerre; et afin de détourner les maux qui s'approchent de leurs habitations, les indigènes mettent en travers du chemin, tantôt une grenouille écrasée, tantôt quelque autre spécifique non moins absurde.
On ne peut se demander sans étonnement comment la race nègre est restée immobile depuis tant de siècles, lorsque le progrès a pris une marche comparativement si rapide dans tous les pays qui environnent l'Afrique ; par là même on est conduit à cette hypothèse que si les races africaines ne sortent pas bientôt des ténèbres où elles sont plongées, leur sort inévitable est d'être remplacées par des êtres d'un ordre supérieur. Leur salut serait assuré si on pouvait leur imposer un gouvernement pareil à celui que l'Inde a reçu de nous ; sauf cela, je ne leur vois guère aucune chance d'avenir. Pour le moment, en effet, l'Africain n'est en état ni de se tirer d'affaire par lui-même, ni de mettre à profit l'assistance que les autres peuples pourraient lui donner. Son pays est dans une trop complète anarchie, agité de troubles trop permanents, pour que l'inquiétude où il est relativement à ses moyens de subsistance lui permette aucune autre préoccupation. Ce que ses pères ont fait, il le fait à son tour, fidèle à une tradition séculaire. Comme eux, il force sa femme à travailler, vend les enfants qu'elle lui a donnés, réduit en esclavage tous ceux sur lesquels il peut mettre la main , et hors du temps où il combat ainsi pour s'asservir les autres, il se contente de boire, de chanter, de danser pour tromper l'ennui qui le ronge, menant à peu de chose près la vie du singe, insouciante et joyeuse.
Quelques-uns, en très-petit nombre, fabriquent des étoffes de coton, menuisent le bois, forgent le fer ou le cuivre, préparent le sel, etc. Mais leur règle, à tous, est de travailler aussi peu que possible, et leur usage constant de ne rien emmagasiner au delà des approvisionnements nécessaires pour la saison pro chaîne, de peur que leurs chefs ou leurs voisins, leur enviant cette richesse inusitée, ne se hâtent de les en dépouiller.
Je puis ajouter que l'esclavage est une des grandes causes de leur oisiveté ; il rend le travail humiliant pour les maîtres, qui le repoussent comme les assimilant à leurs esclaves. Toute la besogne intérieure retombe ainsi sur les femmes, qui brassent la bière, cuisent les aliments, broient le blé, fabriquent la poterie et les corbeilles, prennent soin de la maison et des enfants, le tout sans préjudice de Taide qu'elles portent aux esclaves employés à la culture, et de la surveillance des troupeaux qui leur est parfois confiée.
Maintenant, si nous descendons aux créatures d'un ordre inférieur, il faudra parler d'abord des animaux domestiques et montrer ce que le voyageur peut en attendre pour ses besoins quotidiens. Une fois qu'on a quitté les basses plages avoisinant la mer, on trouve en abondance, de tous côtés, des troupeaux de vaches produisant, par petites quantités, le lait qui se consomme très-rarement sous sa forme primitive et sert principalement à faire le beurre. Les chèvres pullulent par toute l'Afrique; mais leur fécondité n'est pas si grande que celle des vaches et leur élève y est moins bien soignée, s'il faut en juger par leur aspect généralement chétif et leurs longues queues chargées de graisse. La volaille, qui ressemble beaucoup à celle de l'Inde, abonde partout. On importe quelques canards musqués, des pigeons et des chats. Beaucoup de chiens pareils au pariah de l'Inde, à cela près qu'ils sont de moindre taille et, dans certaines localités, quelques ânes, toujours assez rares. Si l'on tient compte de cette abondance d'animaux à chair édible — - et aussi de ce que toutes
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les plantes tropicales poussent dans l'Afrique de Téquateur tout comme sous le ciel de l'Inde, — on doit s'étonner que la famine puisse jamais y sévir. Ceci néanmoins n'arrive que trop souvent, et malgré toutes les ressources que le ciel a mises à sa portée, on voit le nègre réduit à se nourrir de chiens, de chats, de rats, de porcs-épics, de serpents, de lézards, de tortues, de sauterelles, de fourmis blanches, et tantôt forcé de recourir aux graines des plantes sauvages, tantôt aux herbes, aux fruits, aux racines que le hasard met sur sa route. La saison venue, il chasse l'éléphant, le buffle, la girafe, le zèbre, le porc, l'antilope, ou bien ► encore, il organise des battues et va poursuivre de ses flèches les pintades et le menu gibier. La population est trop dense, les villages trop rapprochés, dans les pays dont je parle, pour donner aux animaux sauvages une grande liberté de parcours; aussi ne les trouve-t-on guère que dans le fourré des jungles, parmi les forêts ou les prairies que l'homme ne s'est pas encore appropriées, partout en général où les plis du sol les abritent, et dans le voisinage des rivières dont les relais marécageux, où se développe une végétation puissante, les dérobent à la vue de l'homme, leur plus redoutable ennemi. L'éléphant inquiet et vagabond, par exemple, bien qu'on le voie rarement, laisse dans tout lieu désert la trace de ses excursions nocturnes en abattant comme à plaisir les jeunes arbres qu'il rencontre sur son passage. Le rhinocéros farouche, moins commun que l'éléphant, se rencontre cependant au sein de toute jungle épaisse. Autant en dirai-je du buffle indomptable, habitant les sites ténébreux où il peut à son aise se désaltérer et se vautrer dans les fanges. C'est également là que nous rencontrons le porc à l'état sauvage. L'hippopotame, qu'on trouve partout où l'eau est assez abondante pour le mettre à flot, n'est pas moins répandu qu'aucun des animaux précédents; la girafe timide, le zèbre agile hantent les loréts d'un libre accès et les plaines où l'herbe n'est pas trop haute; mille variétés d'antilopes, diverses d'aspect et d'habi-
tudes, multiplient partout où l'homme ne les harcèle pas et où elles trouvent à s'abreuver. Rarement on entend le lion, plus rarement encore on le voit. Les hyènes sont nombreuses et manifestent audacieusement leurs penchants rapaces. Les léopards, plus dispersés, terrifient Thabitant des villages. Les renards, quoique peu nombreux, troublent par leurs aboiements de maums augure la sécurité du voyageur nègre. Il n*y a pas de lapins, mais seulement des lièvres de moitié moins grands que lesnôtres, et qu'on trouve, en assez petit nombre d'ailleurs, sur une vaste étendue de pays. On en peut dire autant du porc-épic. Les chats sauvages et plusieurs animaux du genre furet vivent aux dépens du gibier. Des écureuils et des singes de diverses espèces habitent l'épaisseur des feuillages^ et ne se laissent guère apercevoir. Les tortues et les serpents se traînent de tous côtés, plus variés et plus nombreux après la saison des pluies. Les rats et les lézards (on voit très-peu de souris) pullulent d'une façon désastreuse pour les récoltes sur pied ou emmagasinées.
L'autruche rusée, l'outarde, le florican peuplent les grands espaces ouverts. La pintade est de beaucoup le gibier le plus abondant. Les perdrix viennent ensuite , mais leur chasse c'a rien d'agréable; les cailles sont rares ; les canards et les bécassines semblent se plaire en Afrique moins que dans tout autre pays; les oies et les cigognes restreignent leur habitat aux localités où les eaux abondent. On voit peu de vautours, mais en revanche, comme partout ailleurs, force faucons et corbeaux. Dans le voisinage des rivières et des lieux habités existent par myriades une foule de petits oiseaux de toute plume et de tout ramage. Bien qu'on rencontre en grande quantité des limaces de toute grosseur, aussi bien que des coquillages d'eau douce, le conchyliologiste ne trouverait pas la récompense de ses travaux dans la variété de ses découvertes. Les insectes, enfin, quoiqu'innombrables, se prêtent surtout aux recherches alors que les pluies ont commencé.
Vouangouana ou afframhis, — Les Voua-n-gouana^ ainsi que leur nom l'indique, sont des hommes libérés de la servitude; je dois en grande partie à la coopération de cette caste particulière, qui m'a fourni presque tous mes serviteurs à gages, d'avoir pu frayer mon chemin dans une vaste section du continent africain. En conséquence, quelques remarques générales sur ce qui la caractérise ne seront peut-être pas déplacées ici.
Ces indigènes, mêlés dans leur enfance aux nègres de race pure, conservent naturellement toutes les notions superstitieuses de ces derniers, mais modifiées et même parfois corrompues par leur contact avec le monde extérieur, — contact qui d'ailleurs développe leur intelligence.
La plupart, victimes de ces guerres qui dans leur pays se reproduisent presque chaque jour, ont été réduits en captivité, puis vendus aux trafiquants arabes pour quelques mètres de drap commun, quelques paquets de fij d'archal, quelques chapelets de perles. Amenés ensuite sur le marché de Zanzibar et revendus comme un vil bétail au plus haut enchérisseur, ils furent traités par ce dernier à peu près comme ses enfants. Le rite de la circoncision, pratiqué sur eux, en fit des musulmans, afin que le bétail de leur maître ne subtt pas au moment de Tim* molation le contact impur de mains infidèles, et aussi pour que la vraie foi destinée à régénérer le monde, à devenir universelle, comptât quelques disciples de plus.
Dans cette nouvelle position l'esclave se trouve entouré de plus de bien-être qu'il n'en a jamais connu; ce bien-être, il l'achète au prix d'une certaine dégradation qui le place aux derniers rangs de la société; il l'achète encore par la rupture de tous ses liens de famille, car il est probable que ses parents ont succombé 'pendant la guerre qui Ta fait captif. Cependant, après les premières angoisses, nous le voyons s'attacher étroitement au maître qui le nourrit et l'habille en échange de quelques bons offices domestiques. Peu d'années après, lorsqu'il a gagné
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la confiance de ce maître, il recevra mission de veiller aux approvisionnements qui constituent sa fortune; il sera même expédié dans l'intérieur des terres pour y acheter, au compte de son patron, des captifs ou de Tivoire. En vertu de la croyance mahométane, le maître venant à décéder, tous ses esclaves devraient être affranchis. En Arabie il n'en serait pas autrement, mais il arrive plus généralement, à Zanzibar, que le testament du défunt fait passer sur la tête de son successeur ce genre de propriété aussi bien que toute autre.
Il y a quelque chose de singulier dans cette suprématie spéciale que s'arrogent les Arabes de l'Afrique ou plutôt ceux de la côte et de i^nzibar; les esclaves, en effet, sont tellement supérieurs, soit par le nombre soit par la force physique individuelle, aux étrangers venus d'Arabie, que l'expulsion de ces derniers serait, en cas de révolte, une affaire de quelques jours. Bfais une sorte de fascination magique domine les premiers; pas plus que les animaux domestiques eux-mêmes, ils ne s'avisent de comparer leur force à celle qui les opprime ; bien mieux, ils semblent regarder comme déloyale la conduite de l'homme qui s'enfuit après avoir été vendu, et frustre ainsi son nouveau propriétaire d'un droit de possession régulièYement acquis.
La suite des événements peut placer l'esclave dans mainte et mainte situation différente. J'examinerai simplement ici ce qu'il devient au cas le plus ordinaire, alors que le trépas de son maître l'a libéré de la servitude, et le laisse déjà familiarisé avec la traite et le commerce d'ivoire tels qu'ils se pratiquent à l'intérieur. L'affranchi, en pareil cas, commencera selon toutes probabilités une nouvelle existence, en se louant comme portefaix à d'autres trafiquants; ses gains lui procurent petit à petit un capital suffisant pour le mettre à même d'entreprendre à son tour des spécujations pareilles aux leurs ; il débutera par l'achat des prisonniers, marchandise à la portée de tous, et n'arrivera que par (legrés au trafic de l'ivoire. Toutes ses économies vien-
dront ainsi sur le marché de Zanzibar, ou bien seront engagées dans racquisition de quelque bâtiment négrier parmi ceux qui croisent constamment le long de la côte. L'esclavage en effet engendre l'esclavage. Saisir des captifs, tel est, à l'intérieur, le grand souci de tous les chefs ; de là ces combats qui appauvrissent le pays, propagent la servitude, arrêtent en Afrique les développements civilisateurs, et poussent en même temps vers la côte des honunes de toutes les tribus, parlant tous les idiomes de la contrée. Ceux qu'intéresse une pareille étude peuvent, sans quitter Zanzibar, faire connaissance avec les différentes peuplades qui, jusqu'au centre du continent, habitent la partie orientale; de même troùvera-t-il au Congo des échantillons appartenant à toutes les races qui occupent, depuis l'équateur, le sud-ouest de l'Afrique.
Un petit nombre d'affranchis prend service à bord des vaisseaux : ils ont pour le métier de marin une prédilection trèsmarquée ; la plupart néanmoins reviennent en Afrique pour y faire la traite et le commerce d'ivoire. Tous ont appris l'idiome usité sur la côte, celui qu'à Zanzibar on appelle kisouahili : d'où suit que le voyageur, s'il sait faire son choix, peut trouver parmi eux des interprètes qui le mettront en communication avec toute la moitié orientale de l'Afrique sud. Au nord de l'équateur, le langage revêt des formes absolument différentes.
La paresse est chez ces hommes un défaut inné; c'est pourquoi, si robustes que le ciel les ait faits, ils ne travaillent jamais que sous l'empire d'une contrainte immédiate. N'ayant ni l'amour ni le respect de Dieu, dans le sens que le chrétien attache à ces mots, ils ne possèdent pas davantage le culte de la vérité, celui de l'honneur, celui de l'honnêteté la plus vulgaire. Ni l'autorité du gouvernement, ni les liens de famille n'existent pour eux ; ils manquent dès lors de ce qui force l'honune à réfléchir, de ce qui porte la pensée vers un avenir plus ou moins douteux. N'im-
porte quelle entreprise leur sourit lorsque la nourriture va leur manquer, et plus elle leur promet de vagabondage, mieux ils la trouveront à leur goût. J'ai déjà dit que le métier de marin est rempli d'attraits pour l'esclave affranchi ; ceci tient à ce qu'une fois inscrit sur les rôles d'équipage, il se croit, dans sa présomption, régal de tous les autres matelots. Il ne se gène point en pareil cas pour traiter de « sauvages » les hommes de sa race et de son pays. L'esprit africain survit pourtant à cette transformation qui n'a rien de définitif. Ébloui par ses rapports avec les blancs et par Téclat de l'argent qu'il gagne, singeant les autres matelots et cherchant à les éclipser par ses dépenses, notre étourdi se dégoûte de son métier aussi vite qu'il s'en était engoué. Si la fortune le ramène à Zanzibar, il va se jeter aux pieds de l'Arabe qui fut son mattre, lui témoigne un respect tout filial, et rentre de lui-même, avec une sorte de joie, sous le joug dont la Providence l'avait délivré.
J'ai parlé de ces < affranchis » comme n'ayant pas de religion. Ceci n'est vrai qu'en pratique, nullement en théorie, car les Arabes, après les avoir circoncis, leur apprennent à répéter les noms d'Allah et de Mahomet, peut-être même quelques autres formules ; mais pas un sur dix n'a la moindre idée de ce qu'une âme peut être ; pas un sur dix ne s'attend à recevoir dans un autre monde le châtiment ou la récompense de ce qu'il aura fait dans celui-ci. Ils classent pourtant les animaux, et les divisent en purs ou impurs. Quelques-uns accomplissent les formalités d'un pèlerinage à la Mecque ; mais, en somme, leur éducation sphituelle n'aboutit qu'à leur faire répéter de temps en temps, jurons plutôt que prières, les noms d'Allah et de Mahomet, à peu près conmie nos marins et nos soldats ceux de « damnation » et de « malédiction. » Bref, les « affranchis » en général forment une classe d'aventuriers vagabonds doués de cette expéditîve facilité qui caractérise l'Américain, se figurant que toute affaire politique les concerne, et trouvant tout simple de se mêler aux discussions
qu'elle soulève; rarement sages d'ailleurs, adonnés au mensonge, et disposés par tempérament à préparer de longue main telle ou telle mystification frauduleuse dont le succès leur semble un motif d'orgueil. Parfois, ils feront preuve d'une véritable bonté, d'une bravoure qui va jusqu'à l'héroïsme, d'un attachement poussé au delà des limites ordinaires ; mais en d'autres circonstances, et sans pouvoir alléguer aucun motif, ils abandonneront, ils trahiront de la manière la plus lâche, Thomme auque lies unit un serment d'amitié. Un caprice quel qu'il soit les entraîne ; ils s'y laissent aller avec l'irréflexion la plus complète et en dépit des calculs qui naguère encore leur faisaient prendre une voie opposée. Impossible de compter sur eux, même pour une minute. La plus mauvaise facétie, la plus sotte remarque suffit pour les mettre en joie. Une bagatelle quelconque les amuse. Préoccupés au plus haut point de leur bonne mine, ils modifient de mille manières la coupe de leurs cheveux et se plaisent à surprendre ainsi leurs amis ; ils se jetteront aussi sur le moindre chifl*on hors de service et se le disputeront avec rage, soit pour en orner leur tête, soit pour en faire une ceinture, soit pour le fixer comme pennon à la hampe de leur lance, et se pavaner ensuite devant leurs collègues frappés d'admiration. Une plume, un fragment de peau sera l'objet des mêmes disputes et recevra le même emploi.
Je suppose que l'un d'entre eux, en campagne, ait quelque communication spéciale en réserve pour le chrf de l'expédition ; il entre en ricanant, va s'adosser au piquet de la tente contre lequel il se frotte et se frotte encore ; puis il étend les bras, il bâille, il pousse un grand éclat de rire et tout en riant se laisse aller sur le sol où il s'accroupit ; après quoi il tambourine des deux poings sur le couvercle de quelque malle, jusqu'au moment où on l'invite à se débarrasser de ce qu'il a sur le cœur ; alors seulement il s'explique avec des tournures à lui spéciales, puis recommence à rire, puis à bâiller, et déclarant enfin qu'il est
temps de partir, s'éloigne comme il était venu. En d'autres circonstances, vous rappelez, et il arrive tétant le bec d'une théière, ou raclant ses bras nus avec un couteau de table, ou frottant les assiettes qui vont servir à votre dtner avec le lambeau de toile roulé autour de ses reins. Si vous l'envoyez acheter de la volaille, il rapporte un coq attaché par les jambes au bout d'une perche, et qui, vigoureusement secoué, pousse des cris lamentables. Arrivé devant la cuisine, il jette par terre le malheureux volatile dont il maintient la tète entre ses deux orteils, lui plume rapidement le cou et, entonnant une espèce de prière, le décapite sans plus de façon.
C'est assez parler de l'affranchi tel qu'il est au camp; il ne vaut guère mieux pendant les marches. Si, pour le mettre en mesure de se défendre au besoin, vous lui confiez un fusil et des munitions, il consonm[iera bien vite celles-ci, malgré toutes ses promesses d'économie, tirant en l'air sous le premier prétexte venu, et vient ensuite vous demander d'autres cartouches sans lesquelles, à cec[u'il assure, il n'oserait se hasarder parmi les « sauvages. » Remettez-lui un panier à bouteilles, une écritoire, n'importe quel objet fragile ou précieux que vous lui recommandez tout particulièrement : vous le verrez, la minute d'après, tournant, retournant son fardeau, le jetant d'une épaule à l'autre, prendre le trot pour le mieux secouer, et avec des chants, avec des rires qui semblent un défi à votre patience. Au fond, il n'y songe pas plus qu'à la première pierre venue, et si la pluie venait à tomber vous le verriez infailliblement arranger les choses de Eaçon à ce que le paquet reconunandé n'en perdit pas une goutte. L'économie, les soins, la prévoyance lui sont absolument étrangers. La première chose sur laquelle il met la main est celle dont il se sert le plus volontiers. Plutôt que de chercher une courroie égarée, il coupera les cordes de votre tente ou volera celles de son camarade. Rendre hommage au beau sexe est son plaisir le plus vif, et quand les femmes lui manquent, c'est à
la bière d'abord, puis au chant, puis à la danse qu'il demande des consolations.
Ainsi peut être tracé, avec toutes sortes d'adoucissen^ents, le portrait-type du « compagnon * » nègre, celui qui plus que tout autre ouvrira le libre accès de TAfrique centrale aux entreprises civilisatrices. Doué d'une loquacité merveilleuse, facile aux impressions gaies, mais sans équilibre et sans logique, -^ créature impulsive, adulte resté enfant, — on ne comprend pas, au premier abord, par quels procédés on a pu le plier au travail; car il n*a pour Ty astreindre ni lois, ni demeure fixe, ni famille ; il peut à toi^t moment s'échapper et, comptant sur cette alternative, il commet mille et mille fautes dont le pardon lui semble assuré d'avance. Beaucoup d'indulgence, tempérée çà et là par quelque sévérité paternelle, me paraît être le régime qui lui convient le mieux ; voici, en effet, par quel puéril langage il vient, après avoir failli, copjurer la colère de son maître : « Vous êtes tenu d'oublier et de pardonner; en votre qualité d'honune supérieur, si quelque irritation momentanée vous est permise, il est au-dessous de vous de nourrir de longues rancunes. Fouettezmoi, si vous voulez, mais entre nous pas de compte ; sans cela, je me sauverai très-certainement, et alors que ferez-vous? »
La langue de ces races est aussi étrange qu'elles le sont ellesmêmes. Elle est basée sur l'euphonie, ce qui la complique beaucoup,—et d'autant plus que, pour apprécier le système, saisir le secret des concordances euphoniques, il faut avoir, en quelque sorte, une tournure d'esprit nègre. On vérifiera ceci, on comprendra ce que je veux dire en parcourant la granmiaire kisouahili du docteur Krapf. Je me bornerai donc à signaler au lecteur une particularité qui rendra poyr lui moins confuse la nomen-
1 . Nous traduisons par « compagnon » le mot de rowdy, sans méconnaître ce que ce dernier a de plus malveillant. Le rowdy est, à proprement parler, le prolétaire nomade qui, sous prétexte de chercher du travail, mais refusant toute besogne à poste fixe, devient à la longue un bohémien des plus dangereux. N. du T.
clature géographique de ces pays inconnus. Le préfixe Voua, joint au mot-racine qui désigne un pays, signifie les gens, le peuple qui l'habite; le préfixe if désigne Thomme ou l'individu; VOuy en pareil cas, indic[ue un endroit, une localité; et enfin le Ki préfixe sert à montrer qu'il s'agit du langage. Prenons un exemple : YOuzaramo est le pays de Zaïramo; les Vov^izaramo sont les gens qui l'habitent; le Mzaramo est un de ces honunes, et le Kizcaramo est la langue de ÏOuzaramo,
amijd
Projets et préparatifs. — Départ. — Le Cap. — Les Cafres Zoulous. — Prise d'un négrier. — Arrivée à Zanzibar. — Politique locale. — Événements survenus depuis notre dernier séjour. — L'Expédition s'organise. — Une aventure de mer. — Contrat de louage. — Les Hottentots raillés. — Distribution des rôles. — Revue générale et levée du camp.
Ma troisième expédition d'Afrique, — la seconde quant aux pays dont je vais parler, — a eu pour but de prouver que le Victoria-N'yanza par moi découvert le 30 juillet 1858 était bien, comme je Tavais conjecturé, la source et le point de départ du Nil Blanc. Cette expédition date pour moi du 9 mai 1859, c'està-dire du jour où, revenu de ma seconde expédition, je me rendis chez sir Roderick Impey Murchison* pour lui soumettre la carte que j'avais dressée, avant de roffrir à la Société royale de géographie. Le digne président de cette Société entra aussitôt dans mes vues , et ses encouragements me décidèrent, un peu contre mon gré, à exposer dans une leçon publique le résumé de mes travaux sur la géographie africaine *. Ceci donna lieu à mes savants auditeurs de discuter les moyens que je pourrais prendre pour vérifier ce qui n'était encore qu'une hypothèse, et les secours dont j'aurais besoin à cet efiet.
1. Sir R. I. Murchison, d'origine écossaise, et né en 1792, est un des plus habiles et des plus actifs géologues de notre époque. Son nom se rattache à des travaux remarquables parmi lesquels il faut compter le Système dit silurien et VEapploration géologique de V empire de Russie,
2. Je dis mes travaux parce qu'en effet j'étais seul chargé, durant la seconde expédition, de faire les relevés topographiques. Le capitaine Burton, en recevant des mains de sir R. l. Murchison la médaille d'or qui lui était décernée, a reconnu le fait de la manière la plus explicite.
Partant de cette assertion, très-discréditée aujourd'hui, que le Nil a été remonté jusqu'au 3® 22' de latitude nord par les diverses expéditions accomplies soiis la vice-royauté de Méhémet-Ali, plus d'une voix autorisée me conseillait cette route, et c'est en effet la première qui s'offre à l'esprit. Je résistai néanmoins, me rappelant combien d'entreprises pareilles ont échoué jusqu'ici sans qu'on sache encore pour quelles raisons. En revanche, j'offrais de retourner à Zanzibar, de reprendre à la fin de Tannée le chemin de Kazeh, d'explorer à fond le lac Victoria, d'examiner ses tributaires et ses déversoirs, bref d'y^passer trois années et d'y faire toutes les collections qui pouvaient intéresser l'histoire naturelle, le tout moyennant une allocation de cinq mille livres sterling (125 000 fr.). Cette somme ayant paru excéder ce qu on pouvait attendre du gouvernement, je réduisis de moitié ma demande, bien décidé à parfaire de mes deniers ce qui manquerait, et à compromettre ma fortune aussi bien que ma vie pour compléter ce que j'avais commencé.
Mon voyage fut différé d'un an, et en voici le motif : je comptais, profitant de ce délai, me faire devancer par deux détachements, de cinquante hommes chacun, qui, sous la direction des marchands d'ivoire, porteraient, le premier au Karagoué*, le setfond à Kazeh ", mes approvisionnements de perles et de fil d'archal. Arrivant ensuite dans la meilleure saison pour voyager (mai, juin, juillet), je n'avais plus qu'à pousser devant moi, sans embarras ni bagages, pour atteindre le théâtre de mes explorations. Plus de désertions,, plus de vols à redouter, et j'aurais en outre, pour tenir mes nègres en haleine, pour lutter contre leurs instincts de paresse, le prestige, le mirage éblouissant des richesses enfermées dans mes deux entrepôts. Ce beau plan, par malheur, ne put être réalisé. Neuf mois entiers s'écoulèrent avant que j'eusse reçu la nomination et les subsides qui m'étaient promis. Ce fut alors seulement que je pus écrire au colonel Rigby, consul d'Angleterre à Zanzibar, afin qu'il expédiât mon
1. Le Karagoué est un district indiqué par M. Speke sur la rive occidentale du Victoria-N'yanza.
2. Kazeh. U faut chercher Kazeh sous le même degré de latitude que le nord de l*lle de Pemba (5* de latitude sud). Cette ville, ou plutôt ce grand village, entrepôt central du commerce des esclaves, est le cheMieu du pays qu'on désigne sous lé nom d'Ounyanyembé.
Googl^
premier convoi pour les districts du centre. Aux approches de mon départ, la section administrative à laquelle appartiennent les affaires de Flnde mit gracieusement à ma disposition cinquante carabines d'artillerie garnies de leurs sabres-baïonnettes, et de plus vingt mille cartouches ; je reçus des mêmes autorités, à titre de prêt, tous les instruments d'arpentage qui m'étaient nécessaires, et enfin on me remit quelques montres d'or .que je devais offrir, comme récompense, aux chefs arabes dont l'assistance nous avait été si précieuse pendant le cours de la seconde expédition. Le capitaine Grant, mon ami de longue date et mon compagnon de chasse dans l'Inde, m'avait demandé de l'emmener avec moi. Sa réquête fut admise, grâce aux bienveUlants efforts d'un fonctionnaire influent, lequel, réclama cette faveur comme «une charité qui m'était due. » Vers le même temps, un marchand d'ivoire qui durant plusieurs années a navigué sur le Nil, M. Petherick, arrivé en Angleterre, nous offrit à titre gratuit, — ceci ne gênant en rien son commerce, — de pos.ter un certain nombre d'embarcations à Gondokoro, et de faire en même temps remonter le Nil Blanc par ses collecteurs d'ivoire, de manière à faciliter pour nous, au besoin, la descente du fleuve. M. Petherick montrant un grand zèle pour nos travaux géographiques, je traçai à son usage un plan de campagne accessoire que l'exiguïté de nos ressources ne m'avait pas permis de comprendre au nombre des explorations alors en projet. Il s'agissait de remonter le cours d'eau maintenant connu sous le nom de rivière Asoua (on la regardait comme la branche la plus considérable du Nil), et de vérifier, si cela était faisable, les rapports que ce cours d'eau pouvait avoir avec le lac par moi découvert. Je m'employai de mQn mieux, quand nous fûmes d'accord là-dessus, pour lui procurer les avances dont il paraissait avoir besoin.
Je devais faire la« traversée d'Aden à Zanzibar sur un vaisseau de guerre que le gouvernement indien avait promis de mettre à ma disposition. La guerre de Chine ne permit pas de donner suite à cette promesse, et je dus prendre une autre voie. La ForUy une de nos nouvelles frégates à vapeur, partait justement pour le Cap, où elle transportait l'amiral Keppel ; il fut convenu que j'y prendrais passage , et que je serais ensuite conduit du Cap à Zanzibar, dans le plus bref délai possible, par un des croiseurs chaînés de réprimer la traite des noirs.
Ce fut le 27 avril 1860 que nous nous embarquâmes, le capitaine Grant et moi. Après un long voyage durant lequel nous touchâmes à Madère et à Rio -de -Janeiro, nous arrivâmes, le 4 juillet, au cap de Bonne-Espérance.
J'y reçus du gouverneur de la colonie, sir Georges Grey, l'hospitalité la plus empressée et la plus sympathique. Voué jadis aux explorations géographiques , et portant encore les traces d'une blessure que lui fit jadis un sauvage d'Australie, il se plaisait à m'appeler « son fils » et à me prédire toute espèce de succès. Son infatigable bienveillance ne se borna pas à ces témoignages flatteurs ; il obtint du parlement local une allocation de 300 livres sterling, principalement destinée à l'achat des mules qui devaient porter nos bagages ; à sa demande, le commandant en chef, lieutenant général Wynyard^ voulut bien détacher dix volontaires appartenant aux carabiniers à cheval (Cape Mounted Rifle Corps), pour me servir d'escorte. Quand j'eus ainsi dix Hottentots et douze mules de plus, l'amiral Keppel me donna passage sur la Briskj corvette
Cafre Zoulon de la baie Dclagoa. à hélice qui, le 16 juillet,
fit voile pour Zanzibar. Cinq jours après, nous touchions à East- London, et de là, continuant au nord, nous fîmes une courte escale dans la baie Delagoa. J'y vis pour la- première fois des Cafres Zoulous dont la coiffure et le costume me frappèrent comme absolument identiques à ceux d'une peuplade errante, les Youatuta, que j'avais rencontrés entre l'Ouzinza et le lac N'yassa. Il est permis de croire que ces derniers appartiennent à la race cafre qui, elle-même, — à ce qu'on prétend, — émigra jadis des pays maintenant habités par les Gallas.
A Mozambique, le gouverneur portugais, John Travers de Almeida, parut prendre un grand intérêt à l'heureuse issue de
notre expédition. Il regrettait que les frais énormes nécessités par le moindre voyage à l'intérieur ne permissent pas à ses officiers de tenter quelque exploration du même genre. Mais les chefs makouas sont intraitables et soumettent le voyageur à des exactions ruineuses.
Le 9 août, nous partîmes de Mozambique, et le lendemain nous rencontrâmes, arrivant à nous, un bâtiment négrier qui se hâta de battre en retraite et de prendre chasse dès qu'il nous eut aperçus. Quatre heures de poursuite acharnée le mirent enfin sous les canons de la Brisky et l'obligèrent à se rendre. C'était un navire parti de la Havane, soi-disant à la destination de Hong-Kong, sous le nom de Sunny-South; débaptisé en route, il s'appelait maintenant la Manuela et faisait la traite dans ces parages. Presque tout l'équipage était espagnol, y compris le capitaine, qui se désespérait de sa mauvaise chance; le fait est que si nous n'avions pas eu le vent en notre faveur, son bâtiment, excellent voilier, nous eût certainement échappé. A son bord étaient cinq cent quarante-quatre malheureux, tous enfants, à l'exception de quelques vieilles femmes. Us appartenaient pour la plupart aux peuplades vouahiyow et, pris durant les guerres, avaient été vendus aux Arabes de la côte, — entreposés, jusqu'au moment de la vente, dans des huttes où on les laissait mourir de faim, — et finalement jetés à fond de cale où ils respiraient l'atmosphère la plus infecte. Ceux d'entre eux à qui restait quelque force en profitaient pour se hisser jusqu'aux écoutilles et humer de temps en temps l'air du dehors; les autres se disputaient, comme autant de chiens, des débris de poisson salé qu'ils trouvaient çà et là sur le plancher de leur cachot flottant. Spectacle hideux qui semblait exaspérer les matelots de la Brisk, et redoubler en eux la haine de l'infâme commerce dont la répression leur était confiée. Le 15 août, la Manuela fut renvoyée à Maurice, et, après avoir traversé les lies Comores, nous arrivâmes, le 17, à notre destination, c'est-à-dire à Zanzibar ^ La capitale que j'avais laissée, seize mois auparavant, dans des conditions bien différentes, sous le coup d'une guerre
Les aborigènes, les Vouakhadim donnent à cette Ile le nom de Lungouja; les Vouasouahili actuels (les habitants de la côte) rappellent simplement Ungouja.
prochaine et menacée en outre de discordes civiles', était parfaitement tranquille, grâce à l'énergie que le gouvernement de Bombay avait mise à dompter les belliqueux instiacts de Timan de Mascate ; tandis que de son côté le consul anglais, le colonel Rigby , s'efforçait avec succès de paralyser l'insurrection projetée par les frères de Saïd-Majid, sultan de Zanzibar. Outre les trois consulats existant à l'époque de mon départ, — ceux de France, d'Angleterre et d'Amérique, — un quatrième s'installait au nom de la ville de Hambourg. Le docteur Roscher qui, pen-
Banian, ou négociant indon, i Zanzibar, en tenue de bnreao.
dant mon absence, avait fait un heureux voyage au lac de l'Étoile (N'yinyezi N'yassa), venait d'être assassiné dans rOuhiyow, et le lieutenant-colonel baron Van-der-Decken, son compatriote, aussi entreprenant, aussi courageux que lui, organisait une expédition en vue de retrouver les restes de l'infortuné docteur, et de mener à fin, si cela se pouvait, le projet qui lui avait été si fatal.
1. Voir à ce sujet le Voyage du capitaine Burton (trad. Loreau), pages 677 et suiv.
Un coup terrible venait d'être porté àTesclavage. Notre consul avait délivré des « billets d'émancipation » à tous les captifs secrètement détenus par les banians indous, sujets de la Grande- Bretagne et, comme tels, soumis à sa juridiction. Une forte amende, frappée sur ces derniers, lui avait fourni le moyen de
Saîd-Majld, saltan de Zanzibar/
faire à chacune de leurs victimes un petit pécule suffisant pour défrayer leurs débuts. A l'intérieur, la guerre sévissait encore entre les chefs de tribus et les trafiquants arabes. Dans TOugogo, par exemple, Myourou-Mfoupi (Courtes-Jambes, chef de Rhoko) avait été fusillé; Manoua-Séra (le Grand-Buveur), qui,
après notre dernier départ de Kazeh, avait succédé à Foundi- Kira, le vieux sultan de rOunyanyembé, faisait campagne contre les Arabes. Ceux-ci pourtant, par leurs lettres les plus récentes, annonçaient comme prochaine la fin des hostilités. Et — pour terminer par ce qui mlntéressait le plus, — le colonel Rigby, treize jours auparavant, avait acheminé sous la garde de deux « fils de Ramji*, » cinquante-six charges d'étofles et de verroterie consignées à Mousa, ce négociant de .Kazeh qui avait si largement pratiqué vis-à-vis de nous, lors de notre passage, les devoirs de rhospitalité.
Le sultan, qui avait droit à notre première visite, nous reçut avec son affabilité ordinaire. Nos projets lui suggérèrent quelques observations passablement rebattues; il s'étonnait de ce que, pour voir la Grande-Rivière sortir du lac, je ne prenais pas la route la plus directe, à travers le pays des Masai et TOusaga'. Du reste, apprenant que je voulais visiter le Karagoué, afin d'établir certains autres points très-essentiels, il m'offrit spontanément toute l'assistance dont il pourrait disposer.
Après le débarquement des Hottentots, des mules et du bagage, les préparatifs du départ commencèrent pour tout de bon. Ils consistaient à éprouver les sextants, régler les montres, examiner les compas, passer les thermomètres à l'eau bouillante, fabriquer les tentes et les bâts, s'approvisionner de perles, de drap et de fil d'archal, enrôler enfin les domestiques et les portefaix.
Notre ancien capitaine de caravane (kafilâ-bashî), le sheik Saïd-ben-Salem, fut de nouveau promu à ces hautes fonctions. Il les avait réclamées lui-môme, « ayant à cœur, disait-il, de réfuter ainsi certaines imputations calomnieuses*. » Bombay et son frère Mabrouki, les premiers à saluer mon arrivée, étaient
1. Voir, au sujet des fils de Rangi, le Voyage du capitaine Burton ; « Le banian Ramji, dit-il, commis de la douane à Zanzibar, possédait quelques esclaves qu'il appelait ses fils et dont il ne sayait que faire. Il m'accorda la grftce de m'en louer une dizaine moyennant 30 dollars pour six mois et par tête. »
2. Le Masai, d'après les informations arabes, s'étend depuis la chaîne des Mo* robého jusqu'à la limite orientale des lacs N'yanza et Baringo; sur la rive occidentale de ce dernier lac, et au nord du N'yanza, on trouve, après avoir traversé les territoires Amara et Oukori, le district appelé Ousaga; c'est à la limite de ce dis^ trict et de TOuganda que le Nil blanc sort du lac par le déversoir auquel M. Speke a donné le nom de Napoléon Channel, — N. du T.
2. Le bruit se répandit alors qu'il avait reçu ordre de ne pas m'accompagner dans ma première excursion au lac N'yanza.
pour moi des compagnons éprouvé?. Les Béloutchis qui nous avaient servi d'escorte pendant l'excursion de 1857-58, ne demandaient qu'à marcher de nouveau sous mes ordres ; mais les Hottentots avaient pris leur place, et je ne fus pas longtemps à le regretter. Le colonel Rigby me permit d'enrôler, parmi les marins qui montaient ordinairement sa chaloupe, quelques hommes de choix capables d'inculquer par leur exemple, au reste de ma troupe, certaines notions anglaises d'honneur et de dévouement. Bombay, mon factotum, détermina trois de ces vieux matelots, — Baraka, Frij et Rahan, — à faire campagne avec moi. C'était là le noyau de ma troupe. Je les chargeai d'embaucher tous les Vouangouana (j'^i déjà parlé de ces affranchis), qui voudraient s'engager à me suivre jusqu'en Egypte, d'où je les renverrais à Zanzibar. Une année de paye leur serait comptée d'avance, et le reste à l'expiration de leur engagement. Tandis que s'opérait cette espèce de recrutement, Ladha-Damji, le collecteur des douanes, avait ordre de réunir une centaine de pagazis (porteballes vouanyamouézi), et de traiter avec eux, ainsi que font les marchands d'ivoire, pour le transport à Kazeh d'une charge de drap, de rassade et de fil de laiton. Le sultan, sur ces entrefaites, apprenant qu'un bâtiment négrier avait jeté Tancre devant Pangani , me pria de prendre le commandement d'un de ses vaisseaux de guerre et d'aller moi-môme punir cette infraction aux traités qui le lient envers la Grande-Bretagne. Bien que nous eussions mis tout l'empressement possible à exécuter ses ordres, le négrier, qui s'était simplement ravitaillé à Pangani, ne s'y trouva plus au moment de notre arrivée. Nous profitâmes de cette occasion qui nous permit de visiter le port, en progrès évidents depuis l'époque où je l'avais vu pour la première fois. Pressés ensuite de retourner à Zanzibar, nous crûmes bien faire, Grant et moi, de quitter notre navire, le jugeant trop faible de voiles pour remonter les courants marins qui nous chassaient dans la direction du nord. L'équipage de la chaloupe que nous avions prise, composé de jeunes nègres fort zélés, ramait vigoureusement. Mais malgré ses efforts, nous eûmes à craindre de nous trouver entrahiés au large dans les vastes espaces de la mer des Indes; il fallut dévier jusqu'à un petit îlot de corail, Masiwa, où nous relâchâmes toute la nuit. Nous en repartîmes le lendemain, munis des indications de quelques
pêcheurs^ et nous fiant à notre bonne chance. Elle ne nous manqua point au milieu des rescifs écumeux que nous avions à traverser et nous arrivâmes dans la ftuit à Zanzibar, — où, par parenthèse, le vaisseau du sultan nous avait précédés.
Le sheik Saïd, pendant mon absence, nous avait procuré dix hommes, sur lesquels on lui en avait vendu quatre au prix de cent dollars que j'eus à payer.
Bombay et les trois matelots en avaient enrôlé vingt-six autres, tous affranchis, et sur la recommandation du colonel Rigby, le sultan Majid lui en fournit encore trente-quatre, qui étaient de simples' terrassiers employés pour la culture de ses jardins. J'aurais voulu emmener une centaine d'hommes de cette espèce, engagés pour toute la durée du voyage; mais comme Zanzibar ne pouvait m'en fournir un si grand nombre, j'espérais compléter la bande dans rOunyamouézi (Terre de la Lune), où l'établissement de chaque trafiquant arabe comporte un personnel trèsnombreux. La solde anticipée de mes hommes fut officiellement enregistrée au consulat anglais, pour prévenir de part ou d'autre toutes difficultés ultérieures. A voir les témoignages de reconnaissance qui me furent alors prodigués, l'ardeur avec laquelle ces hommes s'engageaient à me suivre au milieu de tous les dangers, leurs physionomies expressives, leurs regards brillant de la soif du gain, il semblait que je fusse à la tête de la plus inébranlable cohorte; mais pour se faire une pareille illusion, il aurait fallu n'avoir jamais rien eu à débattre avec cette misérable engeance. Je remis au sheik Saïd un rifle à double canon, sorti des ateliers de Blissett, et distribuai les cinquante carabines d'artillerie entre les plus âgés de mes nouveaux compagnons, sQus la condition expresse que ces armes passeraient en d'autres mains plus dignes de les porter, s'ils venaient à se mal conduire, tandis qu'elles seraient définitivement dévolues à ceux qui, jusqu'au terme de l'expédition, se seraient comportés d'une manière satisfaisante.
Le sultan, lorsqu'il me vit prêt à partir, m'offrit pour traverser l'Ouzaramo une escorte de vingt-cinq Béloutchis sous les ordres d'un djémadar (lieutenant). Je l'acceptai, plutôt à titre de passe officielle destinée à me protéger contre les mauvais tours des natifs, qiie pour ajouter à la force matérielle de notre expédition. Son Altesse nous avait également permis de monter sa
corvette de vingt-deux canons, la Secundra-Shah , qui nous transporta le 25 à Bagamoyo, notre point de débarquement sur la côte. Sheik Saïd et le reste de nos hommes, ainsi que les mules et les bagages, y étaient depuis le 21 et nous avaient préparé une réception confortable; les soixante-quinze pagazis de Ladha, loués pour, transporter à Kazeh mes cent charges d'objets de troc, • avaient» déjà reçu leur salaire, fort élevé à raison des circonstances et de l'empressement que mettaient conmie moi les trafiquants arabes à partir de suite pour devancer Tépoque où, sévit la famine. Je payais fort cher tous mes achats, et mes hommes se plaignaient d'être écorchés dans les bazars comme appartenant à un personnage considérable, lequel devait les rétribuer plus largement que tout autre. Les Hottentots, de leur côté, commençaient à ressentir les eflfets du climat, et comme ils s'étaient vantés dans les tavernes de Zanzibar < d'être plus forts que d'autres parce qu'ils buvaient davantage, » mes Vouangouana se moquaient d'eux et de leurs infirmités, qu'ils attri^ huaient « au manque de grog. > Une fois le camp formé à l'ombre de quelques manguiers , nous nous occupâmes d'assigner à chaque honune le rôle spécial qu'il allait avoir à jouer. Ceux des Youanguana que j'avais pourvus de carabines, — divisés par compagnies de dix hommes, dont chacune avait son capitaine, et tous placés sous les ordres du matelot Baraka, devenu général en chef, — s'exerçaient chaque jour au maniement de leurs armes.
Le 2 octobre, enfin, après une revue générale et quand mes comptes furent réglés avec Ladha, nous flmes nos adieux au colonel Rigby; puis, quittant le shamba ou jardin d'Ougénî, qui ressemble par sa fertilité aux plus riches districts du Bengale, nous nous mîmes définitivement en route. Mes porteurs étaient alors au nombre de cent un.
Gmsd
L'OUZARAMO.
Aspect du pays. — Ordre de marche. — Les taxes commencent. — Les griffes du sultan Lion. — Le sultan Queue-de-Singe. — LaKingani. — La discorde s'introduit parmi nos hommes — Jalousies et difficultés. — L'assassin de M. Maizan.
UOu-zà-ramo (mot composite sur la dérivation duquel aucun des natifs n'a pu me donner de renseignements) est compris, du nord au sud, entre les deux rivières Kingani et Loufigi*, de Test à l'ouest, entre la côte et. le point où la Kingani se joint à sa branche supérieure la rivière Mgéta. Ce pays n'a pas de montagnes, mais entre les deui riH^res que nous venons de nommer, le terrain , s'élevant par degrés , forme une espèce de plateau bombé dont les eaux s'écoulent au nord et au sud, dans la saison des pluies, au moyen de nombreux nuUah ou ravins. Les villages, qui n'y sont pas très-nombreux, consistent généralement en uYie quinzaine de huttes aux toits coniques. Leurs chefs, appelés phanzéj vivent en général sur la côte où ils prennent le titre de dihouans et reconnaissent l'autorité du sultan Majid ; mais à peine avertis delà marche d'une caravane, ils transportent sur son chemin leurs résidences mobiles, deviennent sultans à leur tour, et prélèvent sur les voyageurs, autant qu'ils le peuvent, une taxe évidemment illégale.
1. La rivière Loufigi ou Roufigi, dont le cours n'est qu'approximativement indiqué sur la carte de M. Speke, et qui se jette dans Tocéan Indien en face de 111e Mafia ou Honfia, par conséquent au-dessus de Quiloa, reçoit plusieurs affluents, l'Ouranga, leMarofo, la Ruaha, cette dernière sortant d'un lac qui porte le même nom.
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Le Mzaramo (rhabitant de TOuzaramo), cultive les champs et n'élève pas de bétail, si ce n'est quelques chèvres dont il fait commerce. La chasse aux esclaves, qu'il pratique avec habileté, lui procure d'assez gros bénéfices et lui permet de satisfaire son goût pour la parure, trait caractéristique de la race. Le soin particulier qu'il met à disposer sa chevelure et à se frotter la peau d'une espèce d'argile couleur d*ocre, atteste des dispositions au dandysme ; son arc, ses flèches sont toujours en bon ordre, et ces dernières, enfermées dans un carquois délicatement ouvré, portent avec elles un poison subtil. La traversée du pays n'est à peu près sûre que pour les voyageurs sans ressources, car la population est composée d'insatiables voleurs. Quant aux caravanes, on essaye de les intimider; mais en somme, moyennant quelques bonnes paroles, elles s'en tirent à peu de frais.
Soit orgueil, soit pour ajouter à leur prestige par un lointain mystérieux, les chefs traitent volontiers par délégués la quotité du hongo ou droit de passage qu'ils prétendent extorquer. Çà et là, sur la route, un petit tas de cendres blanchâtres, parmi les- Natit de rouzaramo. quelles on distingue des ossements calcinés. Ce sont, à ce qu'on assure, les restes de certaines femmes naguère brûlées pour sorcellerie. Nous longeons les hauteurs qui bornent à droite la vallée de la Kingani. Nos regards embrassent les plaines de rOuzégura, district parallèle à l'Ouzaramo, dont la Kingani le sépare; il s'étend au nord jusqu'à la rivière Pangani, et se trouve coupé à son centre par la rivière Vouami, dont nous aurons à parler plus loin.
Notre caravane est trop nombreuse et trop mêlée pour que tout s'y passe régulièrement. Elle se compose de dix soldais hottentots, dont un caporal, de vingt-cinq Béloutchis sous les ordres d'un djémadar, d'un ka/Ua-bashi arabe, à la tète de soixante-
quinze aflranchis, d'un kirangozi (guide indigène), que suivent cent portefaix nègres, dç douze mules non dressées, de trois ânes et de vingt-deux chèvres. Dès le premier jour, et contre toute attente, sur les trente-six hommes que m'avait donnés le sultan, dix me faussent compagnie en vertu de cette étrange idée, que « l'homme blanc > étant généralement cannibale, nous les emmenons à l'intérieur pour les dévorer à notre aise. Un pagazi s'échappe également, mais celui-ci du moins, plus honnête que les affranchis, a posé à terre, avant de s'enfuir, la' solde qu'il avait reçue. Ces désertions ne doivent pas nous arrêter; il faut, au contraire, marcher en avant de peur qu'elles ne se propagent. Voici dans quel ordre défile notre cortège : le kirangozi est en tète, son sac sur l'épaule, son pavillon à la main ; — viennent ensuite les pagazis armés de leur lance ou de leur arc, et entre lesquels la cargaison est répartie par poids égaux, drap et rassade en ballots recouverts de nattes, fil d'archal ou de laiton enroulé autour d'un bâton qu'ils portent sur l'épaule; — à ceux-ci succèdent, pêle-mêle, les Vouanguana, qui ont leur carabine sous le bras, et sur la tête, des boîtes, des paquets, la toile des tentes, la vaisselle de cuisine ; bref, tous les accessoires du mobilier de voyage; — les Hottentots viennent après, entraînant de leur mieux les mules rebelles qui portent les munitions, mais auxquelles nous n'imposons qu'un très-léger fardeau, en vue des services à venir qu'elles pourront nous rendre : — enfin, le sheik Saïd et les Béloutchis de l'escorte, — et tout à fait à Farrière-garde, les chèvres, les femmes malades, les traînards de tout ordre. Nos ânes, qui constituaient un hôpital ambulant, sont dès lors occupés (et ils le furent toujours) par quelques-uns de nos Hottentots invalides, car la moindre indisposition mettait ces gaillards-là sur le flanc.
Voici maintenant la mission de chacun : le sheik Saïd, assisté de Bombay, distribue aux hommes l'équivalent de leurs rations quotidiennes sous forme d'étoffes, savoir un quart de charge, c'est-à-^dire environ quinze livres pesant, réparti entre nos cent soixante-cinq porteurs; les Hottentots préparent nos repas et les leurs, à moins que, succombant à la fatigue, ils ne s'étendent haletants sur le sol ; les Béloutchis, qui ont pour mission apparente de garder le camp, préfèrent bavarder et polir leurs armes. Quelques hommes ont ordre de mener paître au dehors nos
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mules, nos ânes et nos chèvres; le reste est chargé d'empaqueter la vaisselle, de piquer nos tentes, de couper les branches nécessaires à la construction des huttes, et de la palissade qui devrait, en bonne police, entourer le camp. Il est rare, toutefois, qu'on prenne cette derpière précaution. A Tissue du repas et lorsque la nuit commence, Téternelle danse s'organise ; on entend çà et ià les mains qui frappent, les grelots qui tintent, roulés autour des jambes, le tout accompagné de ces insignifiants refrains, répétés à satiété, que les nègres acceptent en guise de chansons. De chansons proprement dites , ils n'en ont point, et malgré leur exquis sentiment du rhythme, ils paraissent jusqu'ici inoapables d'aucune composition musicale.
Reste à parler de nous-mêmes et de nos inférieurs immédiats. Commençons par ces derniers : j'ai pour valet de chambre Rahan, petit nègre couleur de poivre, qui, lors de la prise de Rangoon, servait à bord d'un vaisseau anglais. Baraka, élevé à la même école, et qui de plus a combattu dans le Moultan, remplit les mêmes fonctions auprès du capitaine Grant. Tous deux parlent Tindoustani ; mais le second, qui a passé presque toute sa vie avec des Anglais, est le nègre le plus élégant et le plus intelligent qu'H m'ait été donné de rencontrer. Le colonel Rigby, qui l'employait à découvrir les marchands d'esclaves, s'est privé à regret de ses inappréciables services, c ne sachant, disait-il, cpmment il pourrait le remplacer. » Outre le soin qu'ils prennent de nos tentes et de notre mobilier personnel. Baraka, je crois l'avoir dit, commande en chef nos Vouanguana, dont une compagnie est sous les ordres du capitaine Rahan. Dresser la carte du pays est ma principale occupation. Je passe les ennuyeux détails de ce labeur topographique, où j'employais tour à tour la montre, le compas, le thermomètre, le sextant et l'azimuth. Quelqjies esquisses, le journal à tenir, l'accroissement de nos collections géologiques et zoologiques, occupaient le reste de mon temps. Les collections botaniques et lé registre du thermomètre concernaient le capitaine Grant, à qui revenaient aussi les observations hygrométriques et le maniement des appareils de photographie, que je fus bientôt obligé de supprimer, l'ardeur du climat rendant ce travail par trop pénible et par trop malsain. Une fois la marche finie, le reste du jour se distribuait ainsi : après le déjeuner, une pipe qui nous préparait à la be-
sogne ultérieure, excursions dans la campagne ou dans les villages, perquisitions, enquêtes scientifiques ; — le dtner aussitôt après le coucher du soleil ; — le thé, la pipe avant de se coucher 4 octobre, Ikambourou, — Le chef ou phanzé de ce village, qui appartient au district de Nzasa, porte le nom sonore de Kombéla-Simbâ, ce qui veut dire Griffe-de-Lion. Inunédiatement après notre arrivée, il nous envoie un panier de riz, lequel vaut un dollar. Je riposte par quatre mètres de cotonnade américaine. Le « sultan, * devinant bien le sens de cette libéralité, me renvoie mon cadeau, inférieur, dit-il, à ce qu'il a reçu lors de notre premier passage; < sa famille ne croirait jamais qu'il ait pu s'en contenter, et Taccuserait d'avoir détourné à son profit une partie du droit perçu. > Je repousse de mon mieux ses exigences ; mais mon petit sheik^ facilement intimidé, plaide la cause de l'ennemi; le djémadar insiste de son côté; tous deux portent le hongo à une pièce de dabouani^ (2 mètres 25 cent.), une de sor hari • : plus, huit mètres de merkaniou calicot américain. Griflfede-Lion n'en persiste pas moins à rejeter le présent que je regarde comme l'extrême limite des concessions acceptables. Il rend les étofifes au sheik (n'ayant pu obtenir l'accès de ma tente), et se retire ftirieux, annonçant pour le lendemain une visite dont la caravane se souviendra. Le petit sheik se met incontinent à fondre des balles pour son rifle à deux coups et, traînant de tous côtés un sabre presque aussi long que lui, enjoint aux Vouanguana de charger leurs carabines; mais en même temps» il me supplie d'ajouter une pièce d'étoffe, et de ne pas hasarder le salut de l'expédition pour quelques mètres de cotonnade. Notez que tout ceci se passe à douze milles de la côte, chez un chef indigène qui se déclare le protégé du sultan de Zanzibar. En vérité cela promet, et on s'explique que le voyageur en Afrique, rebuté par de pareils procédés, incline toujours à découvrir* avant tout un chemin où ils lui soient épargnés, abrégeant de son mieux la route au lieu de visiter à loisir les localités les plus dignes d'intérêt. 5 octobre, Kizoto. — La menace de Griffe-de-Lion n'a pas de
1. Cotonnade de Mascate à petits carreaux bleus et blancs, traversée dans le quart de sa largeur par une bande lisôrée de blanc et de jaune.
% Le sahari ou n'dta, autre cotonnade de Mascate, très- supérieure au do^ bouani; elle porte aux deux bouts une lisière plus ou moins haute de carreaux mêlés de rouge et plus grands que ceux du milieu.
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suites; iï vient en personne, renonçant à ses scrupules, quérir l'offrande qu'il avait dédaignée. Le phanzé de Kizoto. — Moukia- Ya-Nyani ou Queue-de-Singe, envoie réclamer ses « droits. » On lui délivre un dabommi, avec ordre de ne plus approcher du camp, s'il ne veut sentir l'odeur de ma poudre. J'apprends le soir, par Bombay, que le sheik Saïd, toujours méticuleux, a pris sur lui d'ajouter deux dabouani, dont un prélevé sur sa provision particulière. Voici déjà, dans l'Ouzaramo, trois marches de faites ; et à part les chefs ou leurs envoyés, nous avons à peine rencontré çà et là un des gens du pays, ce qui, d'ailleurs, ne nous attriste pas autrement.
6 octobre, Kiranga-Ranga. — Nous nous sommes un peu écartés de la Kingani pour monter sur ce plateau cultivé où nous trouvons un phanzé de bonne composition, — Mkungu-Paré, — dont nous récompensons la modestie en lui offrant un sahari, quatre mètres de merkani et huit mètres de kiniki^. Charmé de notre libéralité, il nous délègue, en cas de vol, son droit de haute et basse justice. Le tir à la cible, que nos hommes pratiquent pour leur instruction, ne l'étonné pas médiocrement : « — Avec tant de fusils, dit-il, vous pouvez aller sans crainte partout où il vous plaira. » De ce point élevé, nous avons sur l'Ouzégura des perspectives fort étendues. Le sol, se relevant par delà la Kingani, forme des collines basses, richement boisées, la contre-partie exacte de celle où nous sommes.
Le colonel Rigby nous fait parvenir ici un assortiment de quinine et d'autres drogues, d'autant mieux venues que nos Hottentots, affaiblis par la fièvre, tomberaient tout à fait sans leur ration quotidienne d'eau-de-vie et de quinine.
Les gens du sultan,— farouches comme autant d'animaux non apprivoisés, — ne veulent pas frayer avec les Vouanguana ; ils construisent leurs huttes, ils mangent, ils causent à l'écart, ayant conscience de leur infériorité. J'en suis réduit à leur donner un chef pris dans leurs rangs et qui sera responsable de leur conduite. Le soin des chèvres leur est dévolu. Trois d'entre elles s'étant égarées, je me permets de soupçonner qu'on les a mises de côté en vue de quelque régal particulier. Le chef reçoit ordre d'en aller demander compte à ses subordonnés. Il nous revient, rossé