‹ Les sources du Nil (volume 3)Chapitre 8 sur 36 · L'OUGOGO ET LE DÉSERT DE MGUNDA MKHALI · texte numérisé non relu

L'OUGOGO ET LE DÉSERT DE MGUNDA MKHALI

L'eau devient rare ; — Désertions embarrassantes ; — Mon premier rhinocéros; — Péril imminent; — Le vizir généreux; — Messagers infidèles ; — Aventures de chasse ; — Une nuit dans les bois ; — Le hongo différé ; — Le roi détrôné ; — Intervention politique ; — Justice locale ; — Le droit au pillage ; — Résumé de nos pertes. *

Après deux jours de campement, nous arrivâmes àOugogo pour y passer le 23, le 24 et le 25. Le pays a un aspect sauvage, et les habitants, toujours armés, fatiguent le voyageur par leur curiosité assidue, leurs démonstrations railleuses, leur familiarité grossière. Aussi les caravanes campent-elles en général au dehors des villages, parmi les figuiers et les calebassiers (Bougon) qui poussent de tous côtés. L'eau était rare dans rOugogo ; elle se payait le même prix que coûte ordinairement la bière indigène.

Aussi me trouvai-je très-contrarié d'avoir à faire halte, par • suite de la désertion de nos Natif de rougogo.

mules qui, trompant la surveillance dont elles étaient l'objet, s'en retournèrent jusqu'à Marenga-Mkhali d'où elles nous fu-

rent ramenées par quelques Vouagogo qui s'étaient chargés de la besogne, moyennant quatre mètres de merkani payés d'avance et quatre autres que j'avais promis de leur compter à leur retour. Pendant cette résidence forcée, nous n'entendîmes parler que des Vouahumba, maraudeurs redoutés dont on annonçait Tarrivée prochaine. Le 26, les mules étant revenues, nous nous mimes en route. Le 27, la fatigue de ces animaux nous força de faire halte à Kanyényé : huit de nos portefaix Vouanyamouézi disparurent ce jour-là et emportèrent avec eux la meilleure partie de leur cargaison. Je profitai du répit pour aller me poster à l'affût, sous la direction d'un guide indigène, dans le voisinage d'une espèce d'étang fréquenté par

L'E ast-Coast Range. — Montagnes de la cùt6 orientale, vues de Marenga-Mkhali.

les rhinocéros. Il fallut les attendra jusqu'à minuit , et mon guide, alors, saisi tout à coup d'une frayeur panique, me laissa seul à mon poste; mais à peine avait-il disparu furtivement que j'aperçus, se profilant sur le ciel que baignaient les clartés de la lu^e, l'animal dont j'attendais la venue. Ses allures étaient inquiètes, et il semblait pressentir quelque danger. Je donnai raison à ses craintes, car me glissant vers lui sur mes genoux le long de la berge qui m'abritait, et parvenu à quatre-vingts mètres de lui, je logeai une balle derrière son épaule gauche. C'était la première fois qu'un rhinocéros mourait de ma main. Ce succès m'ayant mis en veine, — et attendu le besoin de viande qui se faisait sentir parmi nos gens, — je repris mon poste pour guetter une nouvelle occasion. Au bout de quelque temps, je vis arriver

encore, avec les mômes démonstrations d'inquiétude, deux autres rhinocéros. Us furent bientôt à ma portée, et plus près de moi que le premier; mais la lune les éclairait moins bien. Accompagné par les deux négrillons du sheik, que j'avais chargés de ma seconde carabine pour être en état de parer à toute éventualité, j'expédiai une balle à la plus grosse des deux bétes. Le coup la fît tourner sur elle-même avec une sorte d'aboiement formidable, et l'exposa le plus favorablement du monde à un second coup. Mais hélas 1 quand je me retournai brusquement pour saisir mon arme de rechange, mes négrillons étaient partis depuis longtemps et grimpaient comme deux singes après un des arbres voisins. Le rhinocéros, en même temps — et la circonstance fut lieureuse pour moi — prit le parti de s'arrêter au plus vite ; il s'échappa, ne laissant après lui aucune trace de sang, comme il arrive d'ordinaire quand la blessure est produite par une balle conique.

Telle fut la besogne de ma nuit. Le lendemain, à l'aurore, nos hommes, prévenus de ce qui s'était passé, se hâtèrent d'accourir avant que les Vouagogo n'eussent flairé le cadavre abandonné dans l'épaisseur des jungles. Mais à peine avait-on mis le couteau dans la dure carapace de l'animal, que les indigènes accoururent de tous côtés : ce fut entre eux et nos gens une lutte odieuse et grotesque où ils se disputaient les lambeaux sanglants de cette boucherie improvisée, chaque villageois prenant la fuite vers sa demeure aussitôt qu'il avait pu mettre la main sur quelque morceau de choix qu'il craignait de se voir enlever à force ouverte.

29 et 30 novembre, !•' et 2 décembre. — Palais de Mogomba, — Les bras nous faisaient défaut ; cependant je n'ai pas voulu m'arrêter. Moyennant une pièce de drap, j'ai obtenu l'assistance de quelques Vouagogo qui ont porté une partie de nos bagages.. Le premier vizir, accouru à ma rencontre, a exprimé de la manière la plus affable le désir que je vinsse habiter le palais ; mais j'ai déjà trop d'expérience acquise pour me laisser prendre à ces belles démonstrations, et je ne voulais que régler de suite le hongo ou droit de passage. Le Grand Chef, par malheur, ne veut pas entendre parler d'une hâte si inconvenante. Halte forcée dont je profite pour chasser l'antilope. Cet animal, dans l'Ougogo, ressemble à la gazelle pkticaudata du Thibet. La seule différence

bien marquée est dans les dimensions et la forme de leurs cornes respectives.

3 décembre. — Après mille difficultés, le hongo a été fixé à un kitotuou^^ un dabouani, quatre mètres de bendéra (étoffe à drapeau, cotonnade rouge) quatre mètres de kiniki et trois mètres de merkani. Sous prétexte d'un présent qu'il m*a fait, et qui consiste en un pot de beurre rance, le vizir me soutire un cadeau. A peine Ta-t-il reçu qu'il élève contre le capitaine Grant une accusation de sacrilège, pour avoir tiré un lézard qui se chauffait au soleil sur une pierre sanctifiée. — « Quatre pièces de drap scrront à peme une expiation suffisante, et le chef en demandera bien davantage s'il ne s'emploie, lui, vizir, à étouffer le scandales» Je lais rendre à cet animal le présent que j'ai reçade lui, et j'ordonne au sheik de lui jeter à la figure, non-seulement les quatre pièces qu'il demande, mais deux de plus, en lui déclarant de ma part que je ne suis pas sa dupe. — Ce ne sera pas ma faute, doit syouter le sheik, si d'autres voyageurs blancs prennent jamais le chemin de cette résidence.

Quelques portefaix vouanyamouézi, restés ici par suite de maladie, sont tentés de s'engager sous mes ordres, du moins jusques à Kazeh; les Vouagogo les en dissuadent. On me parle d'une caravane nombreuse, où je pourrai trouver des enrôlements à faire, et qui fi'est qu'à une journée de marche. J'y expédie aussitôt trois messagers; mais bien qu'ils aient laissé derrière eux leurs arcs et leurs flèches, pas un ne revient au camp. Une seconde mule a péri, frappée du même mal que la première. Nous bivaquons sous une pluie battante, la seconde de la saison.

4, 5, 6, 7, 8 décembre et jours suivants. — Les deux premières journées se passent à Ouzèkhé^ où huit de nos porteurs prennent la fuite. Nous parvenons heureusement à enrôler quatre VouanyamouézL Le 6, nous arrivons â Khoko, le dernier district du pays que nous venons de traverser. Les habitants se lèvent en masse contre nous, convaincus que nous venons venger un trafiquant arabe dont ils pillèrent le camp l'année dernière, pour Je punir d'avoir tué leur ancien chef, Courtes-Jambes. On parvient pourtant à s'expliquer, et Hori-Hori, qui gouverne à la place de

1. Kitoutou. Variété commune du Msoutou (cotonnade europénne imprimée i Surate, en bleu indigo sur fond garance tacheté de blanc). La pièce a 2 m. 25 cent. Les Tingt pièces coûtent 13 dollars.

Notre campement dans roogogo.

L'OUaOGO. 69

Courtes-Jambes, se félicite hautement d'avoir affaire à des Anglais. Il nous offre de nous laisser enrôler autant de Youanyamouézi qu'il s'en trouvera de disponibles parmi les malades naguère confiés à son hospitalité. J'aurai simplement à payer leurs frais de séjour, dont il s'est déjà largement remboursé, je le sais, en leur faisant cultiver ses champs. J'accepte pourtant la condition, et chargeant le sheik Saïd d'enrôler ces hommes, d'acheter

Antilope noavelle trouTée dan» l'Ougogo.

la provision de blé nécessaire pour traverser le désert, de régler enfin le chiffre du hongo, je consacre à la chasse trois ou quatre journées de halte que réclamera cette triple besogne. Mes aventures du 7 ne méritent pas d'être racontées ; mais la journée du 8 fut marquée par des incidents assez curieux. J'étais parti de bonne heure, accompagné de deux négrillons du sheik (Souliman et Paraj), dont chacun portait une carabine, tandis que j'avais sous le bras un simple fusil de chasse. Une fois dans les taillis, j'entends

sur ma gauche, et de fort près, le mugissement d'un buffle. Bientôt, me dirigeant de ce côté, je découvre un troupeau nombreux qui paissait en toute sécurité. Avant que ces animaux ne se fussent doutés de ma présence, une des femelles avait reçu ma balle en plein corps. Je recharge immédiatement, et vise un taureau qui reste étourdi sous le coup. Voici tout le troupeau en grand émoi ; mais, ne sachant d'où venait la fusillade, ces animaux vont ou viennent indécis, et je mets à profit le répit qu'ils me laissent, d'abord en achevant la femelle blessée, puis en expédiant ma quatrième balle au taureau conducteur, qui s'effarouche et prend la fuite. La troupe dont il était le chef commence à s'ébranler dans la même direction .

Je m'élance sur ses traces, appelant à moi mes deux acolytes , et comme les empreintes s'accusaient nettement sur le sable humide, j'ai bientôt rattrapé la bande fugitive. Je tire à droite, à gauche, sans m'arrôter un instant, toutes les fois qu'à travers le taillis m'apparaît quelque croupe roussâtre. Plusieurs de mes balles portent ; mais ces blessures d'arrière-train n'ont rien de mortel. L'épaisseur de la jungle s'oppose à ce que, faisant un détour, j'attaque l'ennemi de front. Un des buffles, cependant, à qui j'ai cassé une des jambes de derrière, se hisse péniblement sur un de ces monticules artificiels que crée le travail des fourmis blanches, et, dès que je parais, fond sur moi les cornes basses. Un premier coup de carabine le jette par terre, un second l'a bientôt achevé ; puis je retrouve la piste sanglante d'un autre blessé, presque aussi boiteux que le premier. Atteint dans le flanc pour la seconde fois, celui-ci chancelle et se dérobe à notre vue en se dissimulant au milieu d'un fourré, d'où il s'élance droit sur nous quand il nous croit tombés dans son embuscade. A peine ai-je le temps de le coucher en joue avec mon petit Lancaster. Notre désordre devient comique. Souliman, fidèle à ses instincts de singe, saute après une basse branche, et y reste cramponné justement au-dessus de l'animal furieux. Paraj s'est hâté de fuir, ne me laissant qu'un fusil pour me tirer d'affaire. Le bonheur veut que le coup, précipitamment lâché, atteigne la bête à la naissance de l'épine doi'sale. Elle tombe morte à mes pieds. Nous lui ouvrons la gorge, conformément à l'usage musulman, et croyant avoir assez à faire de retrouver le premier blessé pour l'achever à loisir, nous revenons sur nos pas. Guidés par les traces sanglantes.

nous apercevons bientôt notre victime encore debout, mais empêtrée dans les broussailles et ne demandant, paraissait-il, qu'à être délivrée de ses souffrances. Par pure compassion, je la mets en joue, mais une branche fait, je ne sais comment, dévier la balle, et tandis qu'elle traverse Tair en sifflant, le buffle part au galop. Nous le suivons sans difficulté, vu Texcellence 'du spoor*^ et dix minutes après, conune je débouchais l'arme au poing dans une petite clairière, l'énorme animal, s'élançant d'un bosquet en face de moi, me charge avec une fureur aveugle, ne présentant à mes coups que sa tête revêtue d'une corne épaisse. Un tertre peu élevé se trouvait par bonheur entre nous, et pendant qu'il en fait le tour, je puis, me jetant un peu de côté, lui envoyer une charge en plein flanc. Mais ceci ne suffit pas pour l'arrêter, et plus prompt que la pensée, je le vois devant moi, flairant pour ainsi dire mes pieds, se débattre à coups de cornes contre le nuage de fumée qui, rasant encore le sol et par conséquent au niveau de sa tête, aveugle et suffoque mon antagoniste. Nous étions si près l'un de l'autre, qu'avec ma hache il ne m'eût pas été difficile de le décapiter. Ma situation devenait de plus en plus critique, les négrillons s'étant hâtés de disparaître avec mes fusils de rechange ; mais tout à coup l'animal — sur qui la fumée de la poudre produisait sans doute l'effet d'un fantôme impalpable et inattaquable, — tourna sur lui -même avec effort ' et comme effrayé par quelque apparition terrible, s'éloigna au grand galop, — ce qui, je l'avoue, me tirait d'un fort grand souci.

Que n'aurais-je pas donné dans ce moment-là pour avoir un fusil sous la main! L'occasion était si belle 1 Cependant, tout fâché que j'étais, je ne pus m'empêcher de rire aux grimaces de mes lâches petits compagnons et à leur pantomine expressive, tandis qu'ils représentaient la scène où leur couardise avait failli me coûter la vie. Les mésaventures de ce jour n'étaient pas à leur terme. Bien qu'il plût à déluge, il me semblait au-dessous de moi d'abandonner la partie à l'animal blessé. Je le suivis à la trace parmi les taillis, mais ses blessures cessèrent de saigner, et parmi les pistes nombreuses qui se croisaient de tous côtés

1. C'est TexpressioQ des chasseurs africains pour désigner la piste, la trace de ranimai.

sous le bois, nous eûmes bientôt perdu la nôtre. Point de soleil pour nous guider; les deux enfants ouvraient des avis diamétralement opposés sur la direction à prendre et, — trempé jusqu'aux os, tourmenté par une faim de chasseur, ayant à peu près épuisé nos munitions, soit à tirer çà et là des signaux de détresse, soit à essayer en vain d'allumer un feu de branches, —je résolus d'attendre la nuit, dans Tespoir que les étoiles nous montreraient le chemin. Malheureusement, quand la nuit fut venue, la tempête durait encore. Parmi les éclairs et Me roulement de la foudre, nous nous figurions quelquefois discerner le bruit des coups de fusil que Grant faisait certainement tirer pour nous rappeler au camp ; mais, malgré ces indices équivoques et nonobstant les murmures de mes deux négrillons, je décidai que nous ne bougerions plus, dans la crainte de nous égarer encore davantage. Il fallut donc se résigner à dormir sur la terre humide et froide, et, sauf quelques animaux qui vinrent çà et là renifler à nos pieds, rien ne troubla notre sommeil. Au matin, quand les nuages se dissipèrent, nous retrouvâmes, par une espèce de miracle, la trace perdue la veille, et nous revînmes droit au camp, où je reçus les félicitations chaleureuses du petit sheik, qui avait à me citer, et par centaines, l'exemple de voyageurs perdus dans ces solitudes. En attendant, rien n'avait été fait pour hâter le moment du départ. Tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, le chef remettait à des temps meilleurs le règlement du hongo.Cejourà, par exemple, il n'y fallait pas songer, attendu l'arrivée d'un détachement de Vouanyamouézi fugitifs qui avaient jeté l'alarme dans tout le pays. C'étaient disait-on, les soldats de Manoua-Séra (l'Ivrogne) , chef indigène qui était alors en guerre avec les trafiquants arabes. Il avait été battu par ceux-ci, et c'était par voie de représailles qu'il venait d'expédier ce détachement pour fermer la route aux caravanes,

A force d'insistance, je finis par faire accepter au chef un droit de passage à peu près raisonnable ; mais au moment de partir, je m'aperçus que dix de mes porteurs manquaient à l'appel, et comme il ne m'était pas permis de sacrifier à la légère la charge de dix hommes, il me fallut encore faire halte, bien malgré moi, pendant les journées des 10, Il et 12 décembre. Le sultan et son vizir employèrent tout ce temps à me créer de nouvelles difficultés pour m'extorquer de nouveaux présents. Ds y réussirent

en me promettant quelques ânes, pour me tenir lieu des porteurs qui désertaient l'un après l'autre bien que j'eusse doublé leurs rations d'étoffe. J'en avais perdu plus de la moitié, quand je me décidai à me remettre en route, le 13 au matin, malgré les pluies qui tombaient à torrent et rendaient fort pénible la traversée des nuUahs. Le 15, il fallut s'arrêter devant les progrès de l'inondation, et cette station forcée dura cinq jours. Pour en tirer le meilleur parti possible, je dépêchai vers Kazeh deux de mes honunes avec des lettres pour Mousa et le sheik Snay(deux amis que nous nous y étions faits pendant la première expédition). Je leur demandais de m'envoyer soixante hommes, portant chacun trente rations de grain et quelques charges de tabac indigène. Mes gens, en effet, au milieu de leurs tribulations de toute sorte, regrettaient par-dessus tout de ne pouvoir fumer. D'autres messagers envoyés à Khoko, sur nos derrières, pour y échanger des étoffes contre du grain, revinrent les mains à peu près vides, soit de grain, soit d'étoffes. Par bonheur, bien que le gibier fût rare, Grant parvint à tuer un zèbre et une antilope.

Le sixième jour, n'ayant pu réussir à jeter un arbre en travers du courant qui nous arrêtait, nous le passâmes à gué avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Les huit marches suivantes, — de quatre à cinq milles chacune, — accomplies péniblement et sans ordre dans un pays tout à fait désert, ne méritent pas qu'on s'y arrête. Elles portèrent le découragement dans nos rangs. A l'exception de trois, les Vouanyamouézi désertèrent tous, d'accord avec les gens de la côte, — et sous condition de partager avec ceux-ci, durant la traversée de l'Ounyamouézi, le produit des charges qu'ils nous avaient dérobées. Le 28, nous n'étions plus qu'à une marche de Jiwa-la-Mkoa, où nos hommes espéraient se refaire de la diète à laquelle ils avaient été soumis depuis plusieurs jours. Leur patience était à bout, et la plupart désertèrent pour arriver plus vite dans le paradis où je les aurais conduits le lendemain. Là, plusieurs de ceux qui nous avaient quittés rejoignirent la colonne. Ils avaient appris, de certains voyageurs, que nos amis de Kazeh nous envoyaient un gros détachement d'esclaves. Parmi ces fugitifs que nous ramenait un premier symptôme de bonne fortune, il s'en trouvait deux, Johur et Moutwana, que je pus convaincre de vol, et que je chassai ignominieusement après les avoir fait flageller. Baraka, dans cette circon-

stance , déploya toutes les qualités d'un véritable préfet de police.

Ce fut à Jiwa-la-Mkoa (la Roche-ronde), que nous passâmes la journée du !•' janvier 1861. Le lendemain arrivèrent des nouvelles qui nous y retinrent encore sept jours. Les esclaves que Mousanous avait envoyés, arrêtés en route par la difficulté de se procurer des aliments, étaient retournés sur leurs pas. Les environs de Kazeh, ravagés par la famine, ne pouvaient me procurer le grain sur lequel je comptais. Dans de telles circonstances, impossible de marcher en avant ; et tout ce que je pus faire, après avoir expédié à Mousa une nouvelle ambassade, fut de disperser mes gens dans les villages environnants pour y en-

Le Tembé, ou yillage d*&rgile, à Jiwa-la-Mkoa.

rôler des portefaix vouakimbou. Sur ces entrefaites, et le 7 janvier, notre camp fut mis en grande alerte par la nouvelle que le chef fugitif Manoua Sera se dirigeait de notre côté à la tète de trente hommes armés de mousquets ; mais à la vue de mes gens rangés en bon ordre devant ma tente, le sabre-baïonnette au bout du fusil, « rivrogne «jugea prudent de s'éloigner quelque peu et de m'envoyer une députation pour m'annoncer sa visite. Il vint effectivement, avec une escorte, dès que j'eus témoigné l'intention de le bien accueillir. — « Apprenant, disait-il, que je manquais de porteurs, il ne demandait pas mieux que de m'en fournir si je voulais le conduire à Kazeh, pour m'y constituer l'arbitre médiateur de ses différends avec les Arabes.» Ce jeune

homme, d'une beauté remarquable, commençait à m'intéresser. Je voulus savoir de lui le détail de ses aventures, que je vais résumer ici en quelques mots.

A la mort de Foundi Kira, son père, et conformément aux intentions du vieux chef, Manoua Sera, bien que né d'une esclave, avait été reconnu héritier de la principauté. Mais, quelque temps après , ayant voulu établir une taxe régulière annuelle sur les marchandises qui entraient dans ses domaines, il s'était brouillé av^c les trafiquants arabes, jusque-là exempts de tout impôt ; ceux-ci l'avaient menacé, s'il persistait à les troubler dans leur commerce, de le détrôner au profit de Mkisiwa, autre fils illégitime de l'ancien chef : « Je ne pouvais, poursuivit Manoua Sera, tolérer un pareil langage; les trafiquants ne résident chez moi qu'en vertu de mon autorisation. Je le leur déclarai en les mettant au défi de me désobéir, car je n'étais pas une femme qu'on pût traiter avec tant de mépris. Ainsi éclata la querelle ; Mkisiwa , saisissant l'occasion qui lui était oflerte, employa la corruption pour se faire des partisans. Des paroles on en vint aux coups. Un combat eut lieu, où je leur tuai, où ils me tuèrent beaucoup de monde. Ils finirent par me chasser de mon palais, où Mkisiwa s'est installé pour gouverner à ma place. J'avais néanmoins des partisan;s fidèles à la tôte desquels je me rendis à Roubouga, où le vieux Maoula^ chef de ce pays , voulut bien me recevoir. Lçs Arabes m'y poursuivirent, m'y donnèrent chasse jusqu'au Ngourou, et voulurent tuer Maoula pour m'étre venu en aide. Il leur échappa, cependant, mais ils dévastèrent ses domaines et marchèrent ensuite contre moi dans le Ngourou. Plusieurs mois durant nous combattîmes, Ht lorsque mes approvisionnements furent tout à fait épuisés, défiant l'ennemi qui me croyait cerné, je me fis jour à travers ses rangs. Je mène depuis lors une vie errante, sollicitant une paix qu'on me refuse obstinément, car les Arabes ont juré de me poursuivre jusqu'à la mort. Vous, maintenant, qui avez été l'ami de mon père, vous devriez prendre à cœur de faire finir cette guerre injuste.... »

rassurai Manoua Sera de ma sympathie, lui promettant d'intervenir de mon mieux s'il voulait m'accompagner à Razeh. — J'étais d'aUleurs certain, ajoutai-je, de ne rien -obtenir poUr lui s'il ne revenait aux traditions paternelles en matière de libre

échange. — Il y paraissait tout à fait disposé, regrettant la précipitation avec laquelle les choses s'étaient engagées, et charmé des perspectives de pacification que lui ouvrait mon assistance désintéressée. Aussi me renvoya-t-il presque immédiatement un de mes porteurs, qu'U avait arrêté dans les bois au moment où cet homme prenait la fuite avec une charge de verroteries. Nous nous séparâmes alors, et Baraka eut ordre de faire administrer cinquante coups de fouet au voleur, pour sa désertion compliquée de circonstances aggravantes.

9 et 10 janvier, Garaesvn. Il, 12 et 13, liwho, — G'estàZimbo que nous vîmes arriver Bombay, accompagné de soixante-dix esclaves et porteur de lettres que m'écrivaient Mousa et Snay. Tous deux m'exhortaient, en cas de rencontre avec r« Ivrogne », à lui loger une balle dans la tête, ou à le ramener prisonnier pour qu'ils pussent régler son compte. — « Ce misérable, disaientils, avait voulu frapper des impôts contrairement aux traités passés avec son père Poundi Kira et, plus tard, empêcher ses sujets de leur vendre du grain ; puis enfin, après le début des hostilités, il avait presque anéanti leur commerce en s'opposant au passage des caravanes. >

14 janvier, Mgongo Thembo, — A cette station, dont le nom signifie « le Dos-d'Éléphant, » et quiest ainsi appelée à cause d'une émînence granitique dont la forme générale rappelle eflectivemeat ranimai en question, je rencontrai Maoula, l'allié de Manoua Sera. Ce pauvre vieillard,— un des plus honnêtes parmi les chefs du pays, — avait été notre hôte et notre ami lors de la première expédition. Il me fit présent d'une vache, et il m'en promit dix autres, si je pouvais le réconcilier avec les Arabes qui, sans aucune provocation de sa part, l'avaient expulsé de ses domaines, dépouillé de tout ce qu'il possédait et remplacé au pouvoir par un vil esclave. II. avait, à la vérité, reçu chez lui leur ennemi Manoua Sera ; mais c'était faute d'avoir pu agir autrement, le fils de Poundi Kira s'étant introduit chez lui à force ouverte. Je consolai de mon mieux le malheureux vieillard, que j'engageai à me suivre jusqu'à Kazeh , me portant garant que les Arabes ne lui feraient aucun mal ; mais, trop affaibli pour voyager lui-même , il annonça qu'il me ferait accompagner par son fils.

Toura^ où nous arrivâmes le 16, attestait par ses ruines les

sauvages dévastations de la guerre. Une fois en campagne, les Arabes ou leurs esclaves ne songent en effet qu'à piller, et chacun d'eux travaille pour son propre compte. Le sheik Saïd, déjà souffrant depuis quelques jours, mais dont l'état devint tout à coup plus grave , nous força de ralentir la marche de la caravane et, tandis que nous l'attendions à une demi-marche en avant, un vol nocturne faillit nous priver de plusieurs ballots de rassade. Les déprédateurs, suivis de près par nos gens, jetèrent pour mieux courir une partie de leur butin, et un seul ballot, en somme, se trouva perdu. Dès le lendemain matin (18), je convoquai les notables du village, au nombre de cinq, et je les rendis responsables de la perte que j'avais subie. Ils s'accordèrent à reconnaître la justice de ma réclamation, et je leur adjoignis cinq de mes hommes pour faire évaluer par cette espèce de jury mixte le dédommagement qui m'était dû. Il fut fixé à trente têtes de bétail, mais je n'en exigeai que la moitié, au grand mécontentement de mesHottentots qui semblaient se regarder conune frustrés par ma générosité.

19, 20 et 21 janvier, Roubouga. — Nous sonmies sur le territoire de Maoula, remplacé, nous l'avons dit, par un chef de condition servile, qui doit aux Arabes son pouvoir usurpé. Ils lui ont imposé pour condition de laisser à tous les trafiquants et voyageurs le droit de se pourvoir conmie ils l'entendent. En vertu de cette combinaison essentiellement vicieuse, je ne puis empêcher mes gens de se livrer à leurs instincts de rapine. Us revendiquent hautement le droit au pillage, et me contestent celui de leur enlever une si bonne chance.

22 janvier, Kigoué. — 23 : Limite orientale de VOunyanyembé, — Trois marches, dont la dernière à travers les bois, nous ont amenés dans le vaste et fertile district de l'Ounyanyembé, au centre de l'Ounyamouézi (terre de la Lune), et à cinq milles de Razeh \ où se trouve actuellement le grand dépôt central de la traite et du commerce d'ivoire. Mes pertes, à cette date (23 janv.), . peuvent se résumer comme suit : un Hottentot mort, et cinq qui ont rebroussé chemin ; un des volontaires indigènes renvoyé avec les Hottentots; un autre chassé du camp après un châti-

1. Xazeh est, à proprement parler, le nom d'une source située au centre du village de Taborau II faut le chercher sous le 6» (f bf de latitude sud, et le 33» 01' 34" de longitude est.

ment ignominieux ; sur les trente-six jardiniers du sultan Majid, vingt- cinq nous ont faussé compagnie; et des cent un pagazis engagés à Zanzibar , quatre-viilgt-dix-huit ont déserté ; douze mules et trois ânes ont péri. — On m'a volé, en outre, plus de la moitié des marchandises dont je m'étais muni et, par suite de la famine qui désolait toute la région par moi traversée, la dé-

Vae prise dans la partie orientale de roanyanyembé.

pense du voyage a dépassé de beaucoup ce que je pouvais et devais prévoir.

N'importe : au prix de tous ces inconvénients et après quatre mois de fatigues, la première partie de notre expédition est achevée. Nous quitterons désormais les routes où d'autres ont mis le pied avant nous, pour marcher à de véritables découvertes.

L'OUNYAMOUÉZr.

Négociations pacifiques; — Notions de géographie; — La montagne merveilleuse ; — Les gens du Kidi ; — Disette et préparatifs ; — Entrée en campagne ; — Marché onéreux ; — Nouvelles militaires ; — L'ambassade inutile ; — Bien commencé, mal fini ; — Mort de Snay ; — Reprise du voyage; — Le recrutement; — Nouveaux obstacles; — Je retourne à Kazeh ; — L'assassinat de Maoula ; — Un armistice ; — L'éloquence du Cyclope ; — Les pilules de Mousa ; — Un chat pour un roi ; — La flèche du Parthe ; — Mousa nous fausse parole ; — Séparation; — Une Vénus à vendre; — Agaceries féminines ; — Un vol salutaire ; — £au bénite de cour ; — ^ Exigences imprévues ; — Les tambours battus.

24 janvier, ifazcA.— Mousa est venu à notre rencontre ; il nous comble de prévenances et de promesses. Sur le point de partir lui-même pour le Karagoué, il a différé son voyage et veut faire route avec nous.— Depuis que nous ne Ta vous vu, il a subi, nous raconte-t-û, une dure captivité. Jaloux des préférences que lui témoignait Manoua Sera, les autres Arabes de Kazeh, Taccusant de fournir de la poudre à ce prince, Tonttenu longtemps chargé de chaînes. Il n'en a pas moins fidèlement veillé sur les marchandises que j'avais entreposées chez lui, mais les énormes dépenses de transport y ont déjà fait une brèche considérable. A peine installé, j'ai reçu la visite du sheik Snay et de tous ses

1. L'Ou-n-ya-mouézi (pays de la Lune) doit avoir été un des royaumes les plus considérables de l'Afrique, mais il est maintenant divisé en petits États. Les instincts commerciaux des Vouanyamouézi, en les poussant vers la cdte, les ont mis, de longue date, en rapport avec les négociants indous; de là ces vagues notions géographiques qui, dès les premières années de Tére chrétienne, signalaient au centre de l'Afrique une chaîne de montagnes appelées Montagnes de a Lune.

t^oogk

collègues, les trafiquants arabes, réunis en une espèce de conclave. Ils énumèrent avec complaisance les quatre cents esclaves armés de fusils qu'ils ont déjà mis sur pied pour donner chasse à Manoua Sera, lé détrousseur de caravanes, et restent sourds à mes paroles de paix. Vainement je leur raconte les entretiens que j'ai eus avec Manoua Sera et Maoula (dont le fils, par parenthèse, est secrètement installé au fond du tembéde Mousa) ; Snay ne veut entendre à rien; il sait mieux que personne comment il faut s'y prendre avec ces « sauvages » et brûle de se trouver en face d'eux. Ses soldats se préparent à la guerre par un grand ■ repas de bœuf » auquel il les a conviés selon l'usage, et il me

Le tembé de Mousa, à Kazeh.

fait ses adieux en toute hâte, vu l'imminence de son départ. Je lui remets, pour le récompenser de ses anciens services, une des montres d'or que je dois à la libéralité de l'administration anglo-indienne. Est-il bien vrai que lui et ses collègues aient retardé, pour me faire accueil, leur entrée en campagne ? Je suis tenté de le croire comme ils me l'ont dit, car, après m'avoir envoyé en présent un certain nombre de vaches, de chèvres et de sacs de riz, ils se mettent en route le soir même de mon arrivée. Quand ils en auront fini avec Manoua Sera, ils doivent aller dans rOugogo, secourir les trafiquants dont les caravanes y sont retenues et qu'on veut soumettre à des taxes exorbitantes. D'après l'avis de Mousa, j'expédie cette nuit même le fils de Maoula pour

Indigène de rounyamouézi.

L'OUNYAMODÉZI. 85

expliquer au vieux chef queTentétement des Arabes afait échouer toutes mes tentatives conciliatrices. Et c'est grand dommage, car Manoua Sera est très-populaire parmi les Youanyamouézi.

25 et 26 janvier. — Ceux des Arabes qui ne font pas campagne sont venus me rendre hommage comme à un représentant de leur prince, c'est-à-dire du sultan de Zanzibar. Us regrettent ainsi que moi Tardeur aveugle de Snay. Un bon traité de paix, voilà ce qu'il leur fallait, car, déjà ruinés à demi, l'avenir ne leur offre guère d'espérances. Je cherche à tirer d'un chacun quelques renseignements géographiques touchant la question qui me préoccupe. Snay regarde le N'yanza comme la source du fleuve Jub * ; mais lorsqu'il apprend de moi que le Nil se prête à la navigation, il hésite là-dessus, car il sait que des vaisseaux se sont montrés sur certaines côtes au nord de l'Ounyoro. Abfioulla, un de nos anciens amis, persiste dans les récits qu'il m'a faits à propos de la navigation du N'yanza-, sur quoi Mousa se hâte d'ajouter, d'après le témoignage des gens du nord, que pendant les crues du N'yanza, le courant est d'une violence telle qu'il déracine les îles et les emporte avec lui.

Ce dernier propos me jetait dans un certain embarras, car j'ignorais alors que le lac et le Nil, — de même que toutes les masses d'eau, — portent en général le nom de iVi/arwra. C'est précisément cette confusion verbale qui, lors de mon premier voyage, m'avait empêché de déterminer d'une manière exacte le point où finit le lac et où le Nil commence ; Abdoulla me parlait encore comme il l'avait fait jadis, d'une montagne merveilleuse située au nord du Karagoué, tellement haute et d'une pente tellement rapide que personne ne la pourrait gravir. Selon lui, on la voit rarement, perdue qu'elle est dans une masse de nuages, d'où tombe à de fréquents intervalles une matière blanche, soit neige, soit grêle. Mousa place cette montagne dans le Rouanda, pays beaucoup plus vaste que l'Ouroundi, et tous deux ajoutaient, conformément à leurs anciens dires, que les pays d'Ousoga et d'Ounyoro sont de véritables îles, complètement entourées d'eau. Par delà FOunyoro gît un lac salé, appelé lui aussi N'yanza, et qu'il ne faut pas confondre avec le grand N'yanza Victoria. Roumanika, roi du

1 . Le Jub, ou Juba, est le plus considérable des cours d^eau que connaissent les Arabes de Zanzibar. Il se jette, sur la cdte orientale, au nord de cette tle et dans le YOisinaf^e immédiat de Téquateur.

Karagoué, reçoit de ce côté, me disent-ils, et par l'entremise de Kamrasi, roi d'Ounyoro, des perles d'une espèce particulière, telles que Zanzibar n'en pourrait fournir. On prétend, en outre, que ces perles ont été enlevées aux blancs par les Vouakidi, sur lesquels circulent toute espèce de traditions quasi mythologiques. Us ignorent l'usage des vêtements, habitent la cime des arbres, laissent pendre jusqu'au bas des reins leurs cheveux couverts de coquilles cawries, et accrochent des rangs de perles à des fils d'archal qu'ils passent dans leurs oreilles et à travers leur lèvre inférieure ; ils portent enfin des colliers et des bracelets de fer. Aucun peuple ne peut résister à leur élan belliqueux, et cependant ils ne connaissent d'autre arme qu'une courte javeline.

Mohinna, un autre de mes interlocuteurs, compléta ces propos par un récit pittoresque du combat où il avait tué Courtes- Jambes, l'ex-chef du pays de Khoko. La rixe était survenue à propos d'une source dont les indigènes voulaient faire payer l'usage à la caravane de Mohinna. Celui-ci refusant de se soumettre à cette exaction, en vertu de l'axiome local que « l'eau est un don de Dieu », les coups succédèrent bientôt aux paroles. Abandonné à l'instant même par tous ses pagazis, Mohinna dut céder au nombre, et ses marchandises tombèrent aux mains des Vouagogo; il se vengea, néanmoins, en brûlant la cervelle à Courtes-Jambes, et parvint ensuite à regagner Kazeh, où, grâce à l'assistance de quelques esclaves fidèles, il put ramener ses trois femmes saines e|; sauves.

Les changements survenus dans l'Ounyanyembé depuis que j'ai quitté ce pays, sont tout à fait surprenants. Chez les Arabes, le caractère du trafiquant semble s'être effacé pour faire place à celui du grand cultivateur; ils ont maintenant de vastes étables à portée de leur résidence. Les villages indigènes, au contraire, sont dans l'état le plus pitoyable. Pour me procurer le grain nécessaire à la subsistance de mes hommes, il a fallu faire battre le district dans un rayon de plusieurs journées de marche, et payer au prix de famine ce qui s'y trouvait de disponible. La disette qui sévit de tous côtés n'est pas seulement le résultat de la guerre ; les pluies de la dernière saison n'ont pas été assez abondantes, et les récoltes ont manqué presque partout.

27 et 28 janvier. — J'ai distribué à mes gens de quoi compenser les souffrances par eux subies pendant la traversée du désert,

maïs non sans leur dire expressément ce que je pense de leurs impitoyables voleries. Une bagatelle de surplus que j'accorde aux trois pagazis exceptionnellement restés fidèles à ma fortune, soulève un mécontentement général. C'est à grand'peine, et après des heures d'argumentation futile, que Baraka parvient à faire accepter ma conduite pour ce qu'elle est; celle d'un bon maître disposé à s'acquitter envers ses serviteurs, lors même qu'il n'a plus rien à espérer d'eux.

Je combine, avec Mousa, les moyens d'arriver au Kàragoué. L'Ounyanyembé ne peut pas me procurer les hommes dont j'ai besoin ; tous les habitants en état de porter les armes ont péri dans les guerres passées, ou sont engagés dans la guerre actuelle. Mousa fera donc partir quelques recruteurs pour le pays de ftun- •goua, où il a résidé jadis, et dont le chef, nommé Kiringouana, est favorablement disposé pour lui. Mon hôte me permet aussi d'enrôler, parmi les esclaves attachés à son établissement, tous ceux qui voudront me suivre ; mais bien que cette combinaison lui profite, il m'avertit généreusement que des porte-faix de louage me donneront beaucoup moins d'embarras. Il est au reste d'accord avec moi lorsque je lui dis que pour avancer au delà du Kàragoué, il faudra me trouver complètement indépendant des secours que les naturels pourraient me fournir. J'estime à une centaine le nombre d'hommes armés que je devrais emmener avec moi, et pour arriver à ce nombre, j'ai besoin de soixante recrues.

29 et 30 janvier. — Jafou, kutre commerçant arabe, ancien associé de Mousa, est rentré après une tournée de dix jours qu'il vient de faire dans le district pour se procurer des grains. Ses récits sont désolants. La faim, de tous côtés, décime les populations, n ne pense pas que nous puissions jamais traverser l'Ousoui, dont le chef, Souwarora, renommé pour ses extorsions, doit, paraît-il, nous « écorcher vifs. » Mieux vaudrait attendre que la guerre fût finie; les Arabes, alors, ne demanderaient pas mieux que de combiner une expédition et de marcher avec nous. Mousa lui-même manifeste quelques craintes ; mais j'obtiens de lui qu'il enverra chez Roumanika pour lui annoncer notre visite et le supplier, en même temps, d'employer son influence à nous ménager un libre passage dans l'Ousoui.

Il peut être bon d'expliquer ici que l'Ousoui relève du Kàragoué

par une espèce de lien féodal, et qu'une partie du butin obtenu par les exactions du terrible Souwarora passe dans les mains du roi de Karagoué, lequel n'en jouit pas moins de Testime générale et vit dans les meilleurs termes avec les étrangers attirés par sa bonne réputation. Mousa ne parle jamais de Roumanika sans faire le plus grand éloge de ce prince, qu'il a sauvé autrefois d'une insurrection fomentée par son frère cadet Rogéro, et qui depuis lors n'a cessé de lui témoigner la plus vive reconnaissance.

31 janvier, — Jafou est parti aujourd'hui à la tête de cent esclaves pour aller rejoindre Snay et, de concert avec lui, attaquer le chef du Khoko. Son but n'est pas seulement de recouvrer les dents d'éléphants qui lui ont été enlevées lors de l'attaque dont Mohinna nous a raconté les détails; il s'agit aussi d'imposer la domination des Arabes aux districts du Khoko et de rOusékhé, — d*y vivre à discrétion jusqu'au ramazan, — d'ouvrir passage aux caravanes retenues dans l'Ougogo, — puis enfin, rassemblant une seconde fois leurs forces, de tomber sur rOusoui pour le réduire à son tour.

Premiers jours de février 1861. — Les gens de Mousa sont partis pour Rungoua, promettant de ramener, à l'époque de la nouvelle lune, les porteurs dont nous avons besoin. Ce sera bien assez tôt, car, excepté moi, tous les membres de l'expédition se ressentent encore de la traversée du désert. Les fièvres, le scorbut, l'ophthalmie sévissent parmi eux, et quelque repos leur est nécessaire. Le sheik Saïd, dont l'état s'aggrave de jour en jour, perd ses fonctions de cafila-bashi, que Bombay doit remplir à sa place. Je fais le compte de mes marchandises où je constate un grand déficit, surtout parmi les objets de première qualité. De là, nécessite d'acheter à Mousa les objets qui me manquent, et ce à raison de quatre cents pour cent au-dessus des prix de Zanzibar. C'est le bénéfice normal des trafiquants de Kazeh. Je prie aussi mon hôte de faire transformer en bracelets, selon le goût des gens du nord, tous mes écheveaux de fild'archal ou de laiton.

7 février. — On a des nouvelles du théâtre de la guerre. La petite armée du sheik Snay avait cerné Manoua Sera dans un tembé de Toura où le jeune chef avait cru pouvoir se cacher impunément. Sommé de livrer son hôte, le propriétaire du tembé réclame une nuit de répit; le lendemain, si Manoua Sera s'y trouve encore, les Arabes feront de lui ce qu'il leur plaira. Le lende-

main, naturellement, Manoua Sera s'était enfui, et les habitants de Toura s'apprêtaient à se défendre ; sur quoi les Arabes furieux, après avoir enlevé le village, portent la dévastation et la mort dans tout le district. Tandis qu'ils expédient chez eux les femmes, les enfants, le bétail dont ils se sont emparés, Manoua Sera gagne un district appelé Dara, et s'alliant au chef du pays (Rifounja), proclame bien haut son intention de se porter sur Kazeh, dès le début de la saison des voyages, alors que cette ville est privée d'une portion de ses défenseurs par la dispersion des trafiquants qui vont alors à la recherche de l'ivoire.

La ville entière est en l'air, et les Arabes viennent en masse solliciter mes conseils. Ils condamnent la conduite de Snay,et me conjurent de me porter médiateur entre eux et Manoua Sera. Je ne demanderais certainement pas mieux que de leur rendre ce service; mais, au point où en sont les choses, je ne leur cache pas que mon intervention me semble inutile. C'est contre mon gré que Snay a pris les armes ; il n'est plus temps de le rappeler, et à moins que les Arabes ne soient unanimes, je ne saurais accepter une mission qu'il me serait impossible de mener à terme. Ils répondent que la majorité de leurs compatriotes est encore à Kazeh, que tous veulent la paix à n'importe quel prix, et que les conditions fixées par moi seront acceptées sans réserve. Leur insistance ne me laisse d'autre alternative que d'envoyer à Manoua Sera une ambassade pour l'informer de ce qui se passe, et pressentir ses intentions à ce sujet. Nos quatre messagers (deux de mes gens et deux esclaves de Mousa) reviennent sans avoir pu joindre le chef fugitif, qui va sans cesse d'un endroit à l'autre, pourchassé, traqué par les roitelets du pays, dont sa petite bande vide les greniers, et sur la tête desquels elle attire par sa présence toutes sortes de calamités. Ainsi avorte notre second essai de pacification. Mousa ne le regrette pas autrement : — Manoua Sera, dit-il, n'aurait jamais voulu croire au serment des Arabes, eussent-ils « mêlé leur sang au sien », comme cela se pratique dans les occasions les plus solennelles *.

Du 18 au 25 février. — N'ayant plus rien à faire d'essentiel, nous partons, Grant et moi, pour la chasse. On nous promet que

1. Âu moyen d'une incision pratiquée sur la jambe des deux parties contractantes.

nous rencontrerons, sur la rive gauche du nuUah Walé, à quelque distance d'ici, l'antilope noire et le blanc-boc, dont je n'ai pas encore d'échantillons. Malheureusement, nous étions dans une région marécageuse, où mon compagnon prit une grosse fièvre qui Tempêchait de sortir. Quant à moi, bien que je fusse dans la boue jusqu'à mi-corps pendant une bonne partie de la journée, je ne vis qu'une antilope noire, et sur sept blanc-bocs que j'avais blessés, un seul me resta. Encore ne l'aurais-je pas eu sans quelques lions qui Je poussèrent du côté de notre camp, et dont les rugissements nous donnèrent Téveil. Dès la pointe du jour, je me mis à leur poursuite ; mais ces prudents animaux avaient détalé de meilleure heure encore, m'abandonnant la moitié de leur proie.

• Du 25 février au 13 mars, — Rentrés à Kazeh, où aucune besogne spéciale ne nous occupe, je passe mon temps à prendre des informations sur les contrées lointaines au sein desquelles je vais m'engager, à augmenter mes collections zoologiques, surtout à de longs calculs d'astronomie. Tout ceci nous mène au 13 mars, jour néfaste où la ville de Kazeh se trouve tout à coup plongée dans le deuil et dans les larmes. Quelques esclaves arrivés de nuit, — après avoir cheminé secrètement à travers les forêts, où une mort certaine les attendait sHls eussent été découverts, — nous apprennent que Snay, Jafou et cinq autres Arabes ont été tués, sans compter un grand nombre de leurs esclaves. L'expédition avait débuté sous les meilleurs auspices. Hori-Hori, le chef de Khoko, était tombé dans le premier combat; une grande partie de ses gens avaient été réduits en esclavage, un bétail nombreux enlevé de vive force, et l'ivoire enfin, le précieux ivoire était rentré dans les mains de ses légitimes propriétaires. Poursuivant leurs avantages, les vainqueurs avaient pris Ousékhé, qui s'était rachetée moyennant une forte rançon. Mais alors, apprenant qu'une caravane entière, avec une cargaison de 5000 dollars, venait d'être coupée par les gens de Mzanza', ils eurent la malheureuse idée de diviser leur petite armée en trois détachements , dont l'un devait ramener à Kazeh le butin déjà fait, l'autre former une réserve à Mdabourou, sur la limite orientale du désert, et le troisième, commandé par Snay et Jafou, marcher à l'attaque de

l. Petit district à dix milles au nord d'Ousékhé.

L'OUNYAMOUEZI. 95

Mzanza. Les deux chefs arabes flrent d'abord merveille ; mais enivrés par la facilité même de leurs succès, ils oublièrent bientôt les précautions les plus indispensables. Un corps de Vouahoumba était accouru au secours des Vouagago.Ils tombèrent de concert, et à Timproviste, sur les envahisseurs jusque-là victorieux, qui furent au premier choc dispersés de tous côtés. Ceux qui avaient de bonnes jambes purent échapper à la mort ; les autres tombèrent sans exception sous la lance des indigènes. Personne ne put nous dire comment Jafou avait péri ; quant à Snay, après avoir essayé de fuir, il appela un de ses esclaves et lui remettant son fusil : « Je suis trop vieux, lui dit-il, pour courir aussi vite que vous ; prenez cette arme que je vous donne à titre de souvenir; je vais me coucher ici pour attendre ce que la Providence décidera de moi. » On ne Ta plus revu depuis lors. Mais ce n'est pas tout : les esclaves porteurs de ces sinistres nouvelles ont rencontré à Kigoué, dans tout le désordre d'une fuite précipitée, le premier détachement, celui qui ramenait le butin de Khoko.Manoua Sera luf avait dressé une embuscade, et se logeant sur sa route, avec trois ou quatre cents hommes, dans un village fortifié, avait déconcerté toute résistance par la brusquerie de son attaque. Restait la colonne de Mdabourou, qui aurait dû marcher au secours des caravanes détenues à Kanyényé ; mais elle en était isolée par les gens de Mzanza, ou pour mieux dire par insurrection de l'Ougogo tout entier. Enfin Manoua Sera, victorieux de tQUtes parts, menaçait de marcher sur Kazeh. Les Arabes, après-le premier éclat de leur douleur, vinrent de nouveau me trouver en corps et réclamer mon assistance, « sans laquelle, disaient-ils, rien ne pouvait les sauver d'une ruine complète. ■ Je leur* répondis, à regret, qu'il m'était impossible de me prêter à leur désir, et qu'ayant mes devoirs comme ils avaient les leurs, je partirais infailliblement sous deux ou trois jours.

Du Ik au n mars. — Les gens de Mousa m'ont ramené de Rungoua trente-neuf portefaix : ils en avaient réuni cent vingt, prétendent-ils; mais à dix milles de Kazeh tous se sont dispersés, sauf les trente-neuf en question, d'après les dires de quelques voyageurs qui faisaient sonner haut les désastres des Arabes et les menaces de Manoua Sera. Mon désappointement est d'autant plus grand qu'aucun de» esclaves de Mousa ne veut entrer à mon service ; les Arabes, d'ailleurs, ont trop besoin d'eux pour les

laisser partir. Décidé à lutter contre ce fâcheux concours de circonstances, je résolus de partir pour Rungoua, suivi de tout le bagage dont je pourrais me charger. Bombay, laissé auprès de Mousa, devait m'amener le reste dès que j'aurais pu lui envoyer des porteurs. Je remis alors à mon hôte la dernière des montres d'or que le gouvernement de llnde avait misés à ma disposition; le sheik Saïd reçut Tordre de rapporter à la côte, aussitôt que la route serait praticable, nos correspondances et la totalité de nos échantillons; puis je marchai vers le nord avec Grant et Baraka, suivi de tous ceux de mes honunes qui étaient en état de porter un fardeau, et de quelques intendants de Mousa, sur lesquels je comptais pour me procurer des pagazis.

Du 17 au 21 mars, Masangé, Iviri, frontière de VOusagariy Nullah de Cross Gombé. — A Iviri, sur la frontière nord de rOunyanyembé, nous rencontrons plusieurs agents recruteurs envoyés par Mkisiwa, pour lever des soldats destinés à coopérer aux opérations militaires des Arabes de Kazeh, contre le terrible Manoua Sera. Leur procédé consiste à se porter çà et là, sonnant des cloches et proclamant à voix haute que « si, dans un temps donné, une certaine quotité de la population ne s'est pas rangée sous le drapeau, le chef du village sera fait prisonnier et les plantations seront confisquées au profit du prince. » Mutinerie de mes gens qui veulent se voir allouer un plus fort équivalent de rations quotidiennes. Il a été convenu que je donnerais à chacun un.coUier de perles pour sa nourriture de la journée. C'est justement le triple de ce que les Arabes leur accordent ; et encore faut-il remarquer que la rassade des trafiquants est inférieure à la mienne. Je résiste donc et, prenant mes gens par la famine, je les réduis à marcher en avant.

22 mars, palais d'Ungoiigou, — Nous sommes dans le district d'Ousagari chez Singinya, chef de l'Ounyambéwa. Ce prince est en campagne, mais sa femme, qui n'est pas pour moi une nouvelle connaissance, me reçoit avec une afliabilité, une courtoisie parfaites.

23 mars, Usenda. — Nous passons dans le district d'Oukoumbi. Les habitants d'un village, nous prenant pour d'anciens ennemis à eux, viennent tumultueusement à notre rencontre, la lance haute et l'arc bandé : leurs grotesques attitudes, leurs contorsions frénétiques eflarouchent quelques-uns de nos porteurs

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qui, jetant là leurs fardeaux, détalent à toutes jambes. Tout s'apaise, cependant, et nous arrivons à Usenda, petit établissement fondé par un négociant métis qu'on appelle Sangoro. Il a laissé ici un sérail au grand complet, et lui-même est parti pour le nord, où il compte ouvrir des relations commerciales avec le Karagoué. Le bruit court néanmoins que Souwarora, le chel de rOusoui, l'a retenu au passage pour s'assurer le secours des fusiliers qui composent son escorte et empêcher, grâce à la terreur qu'ils inspirent, les déprédations des Vouatouta. Ces derniers sont de terribles maraudeurs qui vivent exclusivement du bétail voléaux autres peuplades.

24 mars, Myninga. — r Les bois et les cultures se succèdent alternativement. Nous traversons des plaines fertiles où croît en abondance le palmier dit pain d'épices. Le grand homme de l'endroit est un ancien trafiquant ruiné, Sirboko, qui nous offre une hospitalité assez confortable. S'il faut l'en croire, les Vouatouta ont récemment dévasté Rungoua, et je ferai bien de m'arréler dans ce district où je trouverai plus facilement des porteurs. Je consulte les intendants de Mousa, qui confirment les dires de Sirboko, et finalement je me décide à faire halte, ce qui cause une explosion de joie dans les rangs de ma petite troupe. Làdessus je me ravise, me croyant dupe de quelque complot; mais il est trop tard, personne ne veut plus mettre un pied devant l'autre, et, comme c'est un peu malgré moi que j'entraîne à ma suite tant de pauvres malades, je me résigne sans trop de peine à profiter, pendant quelques jours encore, de l'ample hospitalité que Sirboko pratique à notre égard.

Son histoire est à peu près celle-ci : — Trafiquant en ivoire pour le compte de quelques Arabes de Zanzibar, il a visité l'Ouganda pendant que le feu roi Sounna vivait encore ; il a même commercé dans TOusaga ; mais comme il revenait de ces pays du nord, un incendie qui éclata dans un village où il s'était arrêté, consuma d'un seul coup toutes ses marchandises et le réduisit à la misère la plus complète. En revanche, il eut le bonheur de venir en aide au chef du district, attaqué dans sa borna par les Vouatouta, et qui allait se rendre ignominieusement, lorsque Sirboko, lui redonnant courage, le mit en état de repousser l'ennemi. Une grande concession de terres fut la récompense de cet exploit, et Sirboko, qui avait à craindre en retournant à la côte

de s'y trouver prisonnier pour dettes, a préféré demeurer ici et

cultiver, au moyen du travail servile, sa vaste propriété. C'est le

riz qu'il fait pousser de préférence, attendu que, les indigènes n'ayant aucun goût pour cet aliment, ses moissons se trouvent par là même préservées du vol.

Du 25 mars au 2 avril, — C'est à cette dernière date seulement que les gens de Mousa sont revenus avec trois cents hommes; je les ai inunédiatement dirigés sur Razeh avec ma correspondance et mes échantillons. J'écris à Mousa et à Bombay de venir nous joindre sans retard. Tandis que j'attendais le retour du convoi, un esclave de Sirboko, chargé de chaînes par son ordre, invoqua de la manière la plus touchante ma protection et mes bons offices: « Hai, Bana Wangi, Bana Wangi! (Oh, monseigneur, monseigneur!) prenez pitié de moi, disait-il. Je vous ai vu à Ouvira, sur le bord du lac Tanganyika, dans le temps où j'étais encore libre ; depuis lors, blessé par les Vouatouta et laissé pour mort sur le champ de bataille, j'ai été ramassé par les gens d'Oiyiji qui m'ont vendu aux Arabes.... Délivrez-moi, Bana Wangi, et je vous servirai fidèlement toute ma vie !» Je ne sus pas résister à cet appel si pathétique, et j'obtins de Sirboko, sous promesse qu'il n'y perdrait rien, la libération immédiate de ce malheureux qui, baptisé du tiom de Parhan (Joie), fut inscrit au rôle de mes volontaires. Je voulus savoir si la tribu des Vouabembé, dont il faisait partie, était à la fois mahométane et cannibale. On constata le premier fait sur un autre esclave, qui se trouva bel et bien circoncis. Quant au cannibalisme des Vouabembé, il parait d'autant mieux établi qu'on les a vus souvent échanger avec leurs voisins une chèvre en bon état contre un enfant malade ou moribond, qu'ils destinent à leurs afireux repas, la chair humaine étant pour eux un objet de prédilection. On ne connaît pas, du reste, une seule autre tribu sur qui pèse le même soupçon; les Masai, d'ailleurs, et les peuplades qui ont avec eux une origine commune (Vouahoumba, Vouatatourou, Vouakasangé, Vouanyaramba), — les Vouagogo euxmêmes et les Vouakimbou, — se soumettent à la circoncision. Z>u 2 au 30 avril. — Temps d'arrêt qui met ma patience à répreuve. Je passe ma vie à compléter des collections, j'empaille mes oiseaux, je dessine, etc. Le 15, Bombay arrive amenant tout ce que j'avais laissé derrière moi, plus une certaine quantité de marchandises appartenant à Mousa. Quant à Mousa lui-même, il ne parait pas. Si j'en crois une lettre du sheik Saïd,

les trafiquants arabes, revenus à Kazeh après une heureuse campagne contre Manoua Sera, se sont opposés au départ de mon hôte, et lui ont persuadé d'ajourner son voyage au nord. 11 est maintenant occupé à vendre aux enchères les propriétés de Snay, Jafou et autres victimes des dernières hostilités; mais on me prévient secrètement de sa part qu'aussitôt après sa récolte de riz, il se hâtera de me rejoindre au Karagoué. Saïd ajoute, de son chef, le conseil de précipiter mon voyage le plus possible, attendu que les Arabes m'accusent de conspirer avec Manoua Sera, et marcheront bientôt contre moi s'ils n'apprennent mon départ. Rebuté par la conduite de Mousa et par ses perpétuelles hésitations, je lui écris pour lui dire ce que j'en pense et le sommer de tenir immédiatement ses promesses. Je serais parti sans lui; mais la plupart des porteurs qui ont amené jusqu'ici la portion de bagage que j'avais dû laisser derrière moi, ne voulurent pas s'engager à m'accompagner jusqu'au Karagoué. Us le voulurent moins encore, lorsqu'ils virent arriver, cinq jours plus tard, une portion des gens de Sangoro, lesquels racontaient toutes les exactions, tous les mauvais traitements subis par eux pendant trois mois de séjour forcé dans l'Ousoui. Souwarora devenait peu à peu un épouvantail devant lequel reculaient mes compagnons. Ce fut encore pis lorsque les gens de Mousa rapportèrent de Rungoua la nouvelle que les terribles Vouatouta s'étaient répandus dans la contrée. Ils avaient enlevé, aux portes même du viUage, une cinquantaine de têtes de bétail, et personne n'osait plus mettre le pied dehors. Dans l'intervalle, j'avais expédié Baraka vers Kazeh ; il était chargé d'offrir à Mousa, pour cinquante hommes armés de fusils, une prime égale à ce qu'eût coûté l'acquisition de cinquante esclaves, et j'offrais en outre de payer ces hommes sur le même pied que mes autres serviteurs. La réponse que je reçus (seulement le 30) ne faisait aucune mention de ma demande à cet égard. — Baraka, me disait-on, s'était montré fort insolent envers Mousa et le sheik Saïd; on ajoutait que le porteur de la lettre irait à Rungoua me chercher des pagazis. — Tandis que d'un côté je recevais ces nouvelles, j'apprenais de l'autre que les trafiquants arabes de Kazeh et de Mséné soudoyaient les Vouatouta, et encourageaient ces dangereux alliés à dévaster précisément les pays que j'allais traverser, c'est-à-dire les districts compris entre l'Ougogo et l'Ou-

L'OUNYAMOUÊZI. 105

soui. Je supposai que ces désastreuses mesures avaient été prises à Tinsu de Mousa, et je résolus de retourner sur-le-champ à Kazeh pour m'en expliquer directement, soit avec lui, soit avec ses collègues.

Je me décidai aussi, dans ce terrible embarras, à renvoyer les quatre Hottentots qui me restaient : ces malheureux, tourmentés par la jaunisse et la fièvre, n'avaient pu s'acclimater; à l'exception d'un seul, trop noir pour changer de couleur, ils avaient le teint d'une guinée. J'éprouvais une véritable douleur à me séparer d'eux après les avoir amenés si loin ; mais il était temps ou jamais de prendre à cet égard une détermination définitive ; plus tard , leur retour serait devenu impossible , et cette considération devait l'emporter sur toutes les autres.

l*» er 2 mai, retaur à Kazeh. — Mousa m'apprit, à mon arrivée, que Baraka venait de partir sans emmener un seul homme, tous les esclaves ayant pris peur à la nouvelle de l'alliance conclue par les Arabes. Souwarora vient de faire construire sur sa frontière une série de borna ou maisons fortes, et proclame hautement son intention de mettre à mort tout homme venu des côtes qui se permettrait de pénétrer dans l'Ousoui. Ces communications me jettent dans le plus profond abattement : je ne pourrai désormais emmener avec moi, ceci me semble évident, que des hommes capables de porter un fardeau.

Du 3 au 13 mai. — Baraka est revenu sur ses pas dès qu'il a eu vent de mon retour ici. Son témoignage confirme celui de Mousa. Les Arabes muliplient leurs démarches auprès de moi et ne voient de salut que dans mon intervention. — Manoua Sera coupe' la route à leurs caravanes dont les porteurs diminuent peu à peu, soit qu'ils désertent, soit qu'ils meurent de faim. Ce redoutable ennemi parcourt le district, pourchassant et tuant à coups de fusil les malheureux villageois. Il ne dépend que de moi de faire cesser un état de choses si contraire à leurs intérêts, et alors ils me donneront poiïr m'escorter autant d'hommes armés que je voudrai. — Après leur avoir remontré l'absurdité de leur conduite, je me laisse peu à peu fléchir au point de rédiger les articles d'un traité de paix qu'ils s'engagent à exécuter, une fois signé, sous peine de voir confisquer ce qu'ils ont de domaines le long de la côte. Mais à peine étaient-ils partis avec cette assurance, que Mousa vient me raconter l'assassinat du vieux Maoula

(de Roubouga) commis par Tun d'eux avec toutes les circonstances de la plus abominable trahison. Aussi les accueillis-je fort mal, le lendemain, lorsqu'ils vinrent me demander à signer le traité, leur reprochant ce meurtre dont un de mes protégés venait d'être victime. Il n'en fallut pas moins accepter leurs vaines excuses et leur prêter quelques-uns de mes gens qui, moyennant salaire convenu, se chargeaient d'aller négocier l'armistice à conclure avec Manoua Sera. Cette députation, placée sous les ordres de Baraka, revint dans la journée du 6, ramenant en triomphe deux ministres de Manoua Sera, — dont un borgne que j'appellerai le Cyclope, — et deux autres appartenant à un chef nommé Kitambi (le Petit Drap-Bleu) , lequel est maintenant l'hôte et l'allié de Manoua Sera. Ces deux potentats ont reçu mes gens avec beaucoup d'égards, reconnaissant à l'envi l'un de l'autre que Manoua Sera, sans mon entremise, ne pourrait jamais remonter sur le trône. C'est en vertu de cette considération, qu'après quelques doutes motivés par le meurtre de Maoula, le jeune chef a risqué ses ambassadeurs et accepte la garantie du Bana Mzoungou (c'està-dire du Seigneur blanc). Il exige au reste que la paix se négocie dans rOunyanyembé, « car il serait, dit-il , au-dessous de sa dignité de traiter ailleurs que dans le domaine de ses ancêtres. » Il veut, de plus, que les premières transactions aient lieu dans le tembé de Mousa.

Le lendemain, 7 , devant l'assemblée des Arabes, en présence de tous mes gens, les deux envoyés écoutent solennellement les propositions que Baraka est chargé de leur faire en mon nom. Dès qu'il a fini, les Arabes y donnent leur adhésion la plus complète. Le Cyclope, alors, avec une éloquence digne de notre premier ministre, résume rapidement les incidents de la guerre. — Son chef, dit-il, n'avait de rancune que contre Snay. Ce dernier ayant été tué, Manoua Sera ne demande qu'à faire la paix. — Les Arabes répondent en termes convenables , attribuant leur ressentiment à une injure obscène que Manoua Sera se serait permise à leur égard, outrageante allusion à certain rite du culte musulman. Ceci, comme le reste, sera mis en oubli, puisque Manoua Sera manifeste un sincère désir de réconciliation. — On aborde ensuite la question délicate du territoire à lui rendre. Je m'attendais à lui voir réclamer l'Ounyanyembé tout entier. Le Cyclope prétend, au contraire, qu'on pdurra le contenter à moins.

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ce royaume ayant déjà été partagé. Ceci sera l'objet d'une conférence tenue avec Manoua Sera lui-même, que j'invite à venir immédiatement, parce qu'il m'est impossible de différer mon départ. Mousa, cependant, n'est pas encore tout à fait décidé à me suivre : disons mieux, il ne veut pas m'accompagner au delà des frontières de TOusoui, craignant qu'on ne le rende responsable, sur la côte, des exactions énormes que je vais avoir à subir. Il est d'ailleurs très-malade et se bourre de pilules pour être en état de m'accompagner quand je partirai. Ces pilules sont tout bonnement des boutons de roses séchés au four, qu'il alterne avec des morceaux de sucre candi.

Sur ces entrefaites (du 10 au 12) un messager nous arrive de rOusoui, lorsque j'espérais le moins une pareille bonne fortune. Celui qui l'envoie est un grand mganga ou magicien, nommé le docteur K'yengo, un ancien ami de Mousa, qui, engagé actuellement à titre de mtongi ou directeur de caravanes, désirerait avoir, en échange de quelques morceaux d'ivoire , un certain nombre de belles étoffes, et cela le plus tôt possible, car il centralise en ce moment toutes les caravanes destinées à un long voyage dans l'Ouganda. Je voudrais saisir la balle au bond et, au moyen de quelques présents, me créer des relations avec un homme si bien placé pour servir mes projets. Mousa me dissuade de lui rien envoyer. — Le messager, dit-il, s'appropriera le cadeau que je lui aurai confié, puis fera tout au monde pour m'empècher de voir K'yengo. — Survient presque immédiatement un autre messager envoyé par Souwarora pour savoir de mon hôte s'il est vrai que les Arabes se soient alliés aux Vouatouta. Ce prince demande qu'une ambassade vienne l'assurer expressément, au nom de Mousa et de ses collègues, qu'ils ne nourrissent contre lui aucun dessein hostile. Il demande aussi qu'on lui envoie un chat. Un beau matou noir est remis en conséquence au messager, en môme temps qu'une sorte de mémorandum où Mousa raconte tout ce que j'ai fait pour arriver à la conclusion de la paix. — Il ajoute, pour me ménager un bon accueil, que j'emmènerai, dans TOusoui, l'ambassade désirée par Souwarora.

Dans la soirée, mes gens reviennent avec le Cyclope, chargé cette fois de nous dire, de la part de son maître, « que ce dernier désire toujours la paix, mais qu'il n'a pas cru devoir venir, attendu que rien n'est encore décidé, touchant la déposition

de Mkisiwa. Or les Arabes n'ont pas pu supposer un moment que Manoua Sera consentirait à partager ses domaines avec un homme qu'il regarde comme son esclave. Son intention est, au contraire, de le poursuivre comme un animal sauvage et de ne déposer les armes qu'après l'avoir mis à mort. »

Le traité, cette fois encore, est à vau-l'eau, et le Cyclope s'est échappé dans la nuit, en véritable voleur, décochant derrière lui une flèche que Manoua Sera l'avait chargé de nous laisser conune un symbole de ses intentions meurtrières à l'endroit de l'usurpateur. — De ce moment les Arabes, profondément humiliés, n'osèrent plus se présenter devant moi, et Mousa, dont la maladie s'aggravait, ne voulut pas se laisser convaincre que le meilleur remède à son mal eût été un voyage en hamac, comme je le lui proposais. En conséquence, las de tous ces retards, je remis au sheik Saïd un supplément de lettres et d'échantillons ; et après lui avoir enjoint de ramener mes Hottentots à la côte dès que les communications auraient été rétablies, je partis de nouveau dans la direction du nord. Bien que Mousa eût promis de me rejoindre dès le lendemain , dût-il mourir à la peine, et de m'amener les ambassadeurs requis par Souwarora, je ne doutai pas un instant qu'il ne manquât de parole. Il serait parti avec moi, si sa décision eût été réellement prise. Au moment où je quittai le district, les Arabes et Mkisiwa faisaient « manger le bœuf » à leurs hommes avant d'aller combattre Manoua Sera qui, réunissant une force mixte de Vouarori, de Vouagogo et de Vouasakouma, était de nouveau parti pour Kigoué. On prétait à ce jeune chef de vastes ressources. Son père Foundi-Kira, renommé par son opulence, avait enfoui d'énormes approvisionnements dont Manoua Sera, héritier désigné, possédait seul le secret. Les Vouanyamouézi lui gardaient au fond un véritable attachement, motivé par sa générosité bien connue; ils le croyaient, de plus, protégé par un don de sorcellerie qui lui permettait de déjouer à son gré tous les plans decampagne inventés par les Arabes.

Du l^ au 19 mai, Mi7iinga. — En traversant l'Ounyambéwu (le 14), je fus invité à visiter le chef du pays dans sa « maison de guerre » (boma) pour manger avec lui une vache qu'il m'avait réservée. Quant à revenir chez sa femme, où j'étais alors, il ne le pouvait absolument : — on aurait dit, le voyant agir ainsi, qu'il « perdait sa force. »

A Mininga, j'eus k plaisir de trouver Grant beaucoup mieux portant. Un vol avait été commis à son préjudice et à celui de Sirboko, et les auteurs de ce crime, poursuivis jusqu'aux limites du district voisin, devaient être, à ce qu'on assurait, livrés par le chef dont ils avaient réclamé la protection. Eugali , sans cela, les ferait traquer par ses magiciens (vouaganga*). Deux jours s'étant passés sans qu'aucun pagazi m'arrivât de Rungoua, je priai Grant de pousser en avant jusqu'à TOukouni*. Tous mes gens de la côte devaient l'accompagner, et j'attendrais, pour mettre en route le reste des bagages, l'arrivée des esclaves de Mousa et des vingt-deux porteurs que j'avais enrôlés à titre temporaire, en sus de mon escorte permanente. ^

20 t% 21 max^ iftwo^.— Deux jours après arrivèrent ceux que j'attendais ; mais les porteurs ne voulaient plus s'engager que pour deux marches, et cela par ordre de leur chef, qu'effrayait l'invasion plus ou moins avérée des farouches Vouatouta. Ils demandaient en outre, comme salaire de ces deux marches, le quart du prix total qu'on leur paye ordinairement pour le voyage du Karagoué. Les effets personnels de Mousa ne devaient pas être acheminés avec les miens , et ce dernier détail des instructions par lui données me prouva que, décidément, il renonçait à me tenir parole. Ceci me créait de nouvelles difficultés, mais il n'en fallait pas moins partir, et partir au plus vite, car mes provisions se consommaient de jour en jour avec une effrayante rapidité : aussi payai-je tout ce qu'on me demandait, et dès le lendemain je rejoignis Grant à Mbisou, village de l'Oukouni, dont le petit chef, Mchimika , venait de terminer une guerre de deux ans avec Oukoulima (le Mineur), sultan deNounda (la Bosse). Dans le cours de cette double campagne, la perle avait été seulement de trois hommes pour chacune des parties belligérantes. Cependant , sur le bruit d'un accident arrivé au chef des Ounyambéwa, les gens de Mousa nous quittèrent une belle nuit, sans tambour ni trompette , ce qui ne diminuait en rien mes embarras.

Z>M 22 au 31, halit à Mbisou.—Je parvins néanmoins à me procurer un kirangozi (un guide) dont le nom n'avait rien de très-

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