L'Oukhanga est la portion orientale de l'Ouziiua
reponssait les étoffes ordinaires que Baraka lui offrait l'une apràs l'autre, avec une impétuosité bien faite pour déconcerter mon ambassadeur. Le jeune chefvoulaît un diouIi',>^en qu'un dioali, déclarant qu'il n'accepterait pas autre chose. J'en avais trois, soigneusement cachés au fond de mes caisses, et que j'avais achetés de Housa, sur le pied de quarante dollars chacun; mais réservés pour les rois du Karagoué et de l'Ouganda, il ne pouvait me convenir de les livrer ainsi k la rapacité d'un chef subalterne. Je protestai donc que toutes mes étoffes de prix m'avaient été enlevées pendant la traversée du désert. Le débat continua ainsi plusieurs heures, au bout desquelles Baraka laissa maladroitement percer que peut-être , en cherchant bien , trouverait-il un diouli parmi ses propres étoffes. Il vint me dire, en effet, qu'il en avait acheté un, sur la céte, au prix de huit dollars. Son aveu rendait toute résistance inutile, et le diouli fut acquis à Makaka. Mais à peine en était-il possesseur qu'il se h&ta d'en réclamer un second. < Un homme blanc, disait-il, ne pouvait manquer d'étoffes précieuses, et il était habitué aux mensonges des Arabes, qui tous se disaient pauvres diables, qui tous s'empressaient de crier misère, nonobstant leurs immenses profits. >
Ce soir-là, je ne voulus rien céder de plus; mais le lendemain, après d'interminables discussions, Baraka compléta le présent d'amitié en se laissant «rracher d'abord un dabouani , puis un sahari,puisun barsatî, puis un kisoutuu,eten&n huit mètres de merkani ; le tout disputé pied à pied avec une insistance écœu- . rante. Après quoi Makaka, devenu plus traitable, voulut bien nous dire que si le diouli lui avait été remis plus spontanément, nous en aurions été quittes à meilleur marché. « Car au fond, ajouta-t-il , Je ne suis pas un méchant homme, ainsi que vous pourrez vous en assurer. »
Le ■ Pourceau, » de son cété, me voyant inquiet de la rude atteinte portée à ma bourse, affectait de tourner la chose en plaisanterie. < Soyez tranquille, me disait-iil, tous les sauvages se ressemblent, et vous aurez mêmes taxes à payer pour chaque
1. Le diouli, étoffe da Surale, (ouriDt des Indoua, galonné d'or et avec franges de ZaDzibar, est à fond vert, jaime ou rouge, bistorié de diverses rayures et trèsestimé pour écharpes. Le moins cher vaut 7 dollars les 3 mitres et demi , sans compter la frange qui est de ! dollars. Relevée de fils d'or mêlés ï!a trame, l'é- , ehaipe (uiar) de qualité supérieure uc vaut pas moins de gO dollars.
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jtatioD, jusqD'A rUyofou ; mais là commencera le grand jeu. Vons aurez alors afEiire à Souwarora, et non plus à ces prétendus chefs de district, qui sont, &u fait et au prendre, de simples officiers du roi, volant indirectement pour son compte. ■
Les tambours, cependant, n'avaient pas encore battu, Hakaica préteodaDt que nous devions, au préalable, échanger des préseols comme gage de nos bonnes dispositions réciproques. II réglait d'avance les détails de la cérémonie, et ne me tenait pas quitte à moins d'une salve royale, ■ sans laquelle, disait-il, ses tambours ne battraient point. ■ Jamais je ne m'étais senti si humilié qu'au moment où je commandai le feu pour satisfaire à ses exigences; mais je n'en fis pas semblant, et j'avalai cette couleuvre de la meilleure grâce du monde. Quant à lui, cédant à cette mobilité d'impulsion qui fait croire aux gens de sa race que chacun de leurs désirs peut être immédiatement satisfait, il commandait le feu coup sur coup, sans donner à mes hommes le temps de recharger. > Encore, encore!.... Dépéchez-vous, dépécbez-vousl... A quoi ces machines-là sont-elles bonnes? > — Et il montrait les fusils. — ■ Pendant que vous les apprêtez, nous vous percerions de nos lances.... Plus vite, plus vite, vous dis-je r... »
Hais Baraka, pour se donner le temps nécessaire, se rejetait sor la nécessité de prendre mes ordres. ■ Nous ne faisons rien, disait-il, que sur le commandement du Bana. Ceci, d'ailleurs, n'est pas un combat sérieux. ■
Après un feu de Ole régulier, le jeune chef entra sous ma tente. Je lui offris mon fauteuil, ce dont je ne tardai pas à me repentir en voyant tes taches noirâtres dont le meuble fut bientAt couvert. Mon hAte, en effet, avant de ceindre autour de ses haoches une des pièces de barsati qu'il venait de se procurer à mes dépens, s'était imaginé, pour en relever l'éclat, de la lustrer avec do beurre puant, et, la couleur de l'étoffe n'étant pas trèssolide, on voit d'ici ce qui pouvait en résulter.
C'était d'ailleurs un assez bel homme, d'une trentaine d'années ; il portait sur son fh>nt, par manière de couronne, le fond d'une grosse coquille marine découpée en cercle, et plusieurs petites cornes d'antilope, bourrées de poudre magique, aSn de détourner le Mauvais œil. Les gens de sa suite gardaient vis-àvis de lui l'attitude la plus servile, et faisaient claquer leurs
doigts toutes les foia qu'il lui arrivait d'éternuer. Après les premiers compliments, je lui donnai, comme gage d'amitié, en échange du bouvillon qu'il m'amenait, un barsati supplémentaire, et je lui demandai compte de ce qu'il avait vu quand il était allé dans le pays des Masai. Je tirai de lui l'assurance qu'il s'y trouvait non pas un seul, mais deux lacs distincts ; car en passant de l'Ousaga dans le pays en question , il avait traversé uD détroit considérable qui reliait le grand N'yanza et un autre moins étendu, situé à l'angle nord-est du premier.
< A présent que j'ai répondu à vos questions, ajouta-t-il aussitAl avec son impétuosité ordinaire, montrez-moi tout ce que vous avez; je veux tout voir de bonne amitié. Si je ne vous ai pas reçu le premier jour, c'est qu'il fallait, k cause de votre qualité d'étranger, vérifier, au moyen de la corne magique, si votre présence devait ou non causer aucun malheur. Je puis bien vous dire, maintenant, que non-seulement je n'ai rien k craindre de vous, mais de plus que votre voyage s'accomplira sans encombre. Je suis en vérité charmé de vous voir, attendu que ni mon père, ni aucun de mes ancêtres n'ont jamais été honorés de la société d'un homme blanc. >
Mes fusils ensuite, et mes étoffes, et tout mon bagage, fut passé en revue de la manière la plus indiscrète. Il voulut voir mes albums, contempla les oiseaux avec un plaisir extrême, et prétendait insérer sous leur plumage ses ongles, d'une longueur toute royale ou toute chinoise. Ces chefs les laissent croître ainsi pour montrer qu'ils ont le droit exclusif de se nourrir de viande. Makaka, devant chaque animal, poussait des cris de joie et le désignait par son nom. Ma lanterne sourde lui inspirait de tels désirs qu'il fallut se fâcher tout rouge pour mettre un terme à ses importunîtés. Ce furent ensuite mes allumettes qui le charmèrent, au point que je ne savais comment me débarrasser de ses insùinces. Je Bnis par lui offrir un couteau è' la place de la boite qu'il convoitait ; mais il ref\isa, sous prétexte que les allumettes lui seraient, pour ses opérations magiques, d'une utilité toute particulière. La discussion continua jusqu'au moment où je le mis à la porte avec une paire de pantoufles h moi, dans laquelle il avait fourré, sans ma permission, ses pieds fangeux. Je refusai aussi de garder son bouvillon, pour lui témoigner & quel point il m'avait froissé. En revanche, il était décidé à ne pas faire bat-
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Ire le tambour, ajoutant gracieusement ■ qu'il reviendrait peutêtre là-dessus, si je lui accordais un autre lot d'étoffes, égal au second diouli, que je lui aurais dû, en bonne conscience. i>
Je commençais à me demander très-sérieusement s'il ne fallait pas faire fusiller ce hobereau nègre, tant pour punir sa trahison et sa tyrannie que pour donner un exemple destiné à frapper ses collègues; mais le •■ Pourceau ■ prétendait que les Arabes, soumis dans l'Oubéna aux mêmes exactions, payaient toujours sans marchander, et se montraient docilesà tous les ordres qu'on leur donnait. Selon lui, je devais garder le lx)uvillon et livrer l'étoffe. Baraka disait de son cAté : « Si vous l'ordonnez, nous le tuerons.... Rappelez-vous seulement que Grant vient derrière nous et que si vous conmiencez la lutte, il vous faudra combattre tout le long du chemin ; en effet, il n'est pas un chef qui ne se croie désormais tenu de vous résister. >
Je les chargeai tous deux de régler l'affaire comme ils l'entendraient. Ils n'eurent pas plus tôt fait la concession demandée, que tes tanlbours battirent dans tontes les directions. Makaka, de fort bonne humeur, vint m'annoncer lui-même qu'il m'était loisible de partir dès que cela me conviendrait ; il espérait en revanche que je lui ferais présent d'un fusil et d'une boite d'allumettes- C'était, comme on dit, « insulter l'âne jusqu'à la bride. > Les inquiétudes que nous devions à ce drAle av^ent fini par donner la fièvre à Baraka et par me procurer à moi-même un grand mal au cœur. Aussi lui répondis-je > que s'il s'avisait de parler encore soit de fusils, soit d'allumettes, nous viderions la querelle par les armes, attendu que je n'étais pas entré dans son pays pour me soumettre aux menaces du premier fanfaron venu. > Il se réduisit alors à me prier de permettre que mes gens fissent une décharge de mousqueterie en face de sa boma, et cela pour montrer aux Vouatouta — qui résident, paraît-il, derrière une petite chaîne de collines granitiques situées & l'extrémité occidentale de son district, — quelle force imposante il pourrait mettre en ligne au besoin. La permission fut accordée, mais sa bravade tourna contre lui de la façon du monde la plus ridicule. Dès le même soir, en effet, les Vouatouta vinrent attaquer ses villages et tuèrent trois de ses sujets. Les choses seraient peut-être allées plus loin, si mes bommes,à l'approche de ces maraudeurs, n'avaient imaginé de sortir du camp
et de lâcher en l'air un certain nombre de coups de fusil. Les Vouatouta se sauvèrent effarouchés, tandis que nos braTes rentraient & toutes jambes, exaltant comme d'ordinaire les prouesses qu'ils venaient d'accomplir.
Après avoir ordonné le départ du lendemain, j'étais dans la campagne, occupé à mes observations astronomiques, lorsque Baraka et Wadimayo (Ruisseau-du-Cœur), un autre de mes volontaires, vinrent de mon cdté dans un grand émoi, chuchotant à l'oreille l'un de l'autre. Ils avaient, me dirent-ils, d'ef- (i*ayantes nouvelles & me communiquer, — si effrayantes qu'ils ne pouvaient ; e résoudre à me les faire connattre. Je brusquai le préambule, et voici en somme ce qu'ils m'apprirent: — Un voyageur arrivé de l'Ousoui quelques minutes auparavant, racontait que Souwarora, soudainement brouillé avec les Arabes, avait arrêté une de leurs caravanes. Les hommes qui la composaient, répartis tout exprès dans diverses bornas, devaient être exécutés sans plus de cérémonie si les Vouatouta se permettaient de franchir la frontière. — Je fis honte à Baraka' de sa crédulité, de ses terreurs chimériques; < Bombay, lui disaîs-je, ne s'effrayerait pas si facilement, ■ et, pour lui donner du courage. Je lui rappelai, faisant allusion à l'expédition de Petherick, que nous allions au-devant d'un convoi d'hommes blancs, partis du nord pour venir nous retrouver. II paraissait m'écouter et me comprendre, mais au moment où les deux hommes s'éloignèrent, j'entendis Wadimayo lui demandera voix basse : ■ Ëh bien I a-t-il peur? Se décide-t-tl à reculer ? > Ceci m'effraya plus que tout le reste, en me donnant à penser, contrairement à ma première hypothèse, que ces récits en l'air provenaient d'eux, non de Hakaka.
Nous eûmes toute la nuit des patrouilles qui circulaient dans le village, tambour battant et avec des cris féroces, pour éloigner les Vouatouta. Le lendemain, au moment de lever les tentes, pas un des porteurs ne se montra. > Ils n'étaient pas assez sots, disaient-ils, pour passer outre sur des chemins infestés par Ifô Vouatouta. «Persuadé qu'ils ne devaient pas être cachés fortloin, je sommai le ■ Pourceau » de convoquer « ses enfants. » Ce qu'il fit aussitôt, d'assez mauvaise grâce. Mais toute mon éloquence échoua contre leur résolution bien arrêtée de ne pas marcher en avant. Du reste ils n'entendaient pas me voler et renonçaient d'eux-mêmes & leur salaire. Hakaka, survenu pendant la discus-
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sïoD, proposait de nous garder jusqu'à des temps meilleurs, combinaisoD à laquelle Baraka se rangeait moins qu'à toute autre. Il avait assez des procédés de l'honorable chef. Je proposai alors à mes hommes de revenir jusqu'à Hihambo, dans le district de Bogoué. Lh, j'entreposerais mes marchandises, et le ■ Pourceau, > à qui j'offrais pour cela une charge entière de naisima', conduirait Baraka, convenablement déguisé, jusque chez le grand chef de l'Ousoui, auquel il demanderait de ma part quatre-vingts hommes. De mon côté, cependant, je retournerais dan rOunyanyembé pour voir ce que je pourrais trouver de recrues parmi les gens attachés naguère à rétablissement de feu Housa. Grant viendrait alors nous rejoindre et nous voyagerions en un seul corps. Baraka commença par se récrier, mais en parlant à son amour-propre, — et surtout à sa jalousie contre Bombay, —je l'amenai à promettre qu'il irait chez Souwarora si le i Pourceau » voulait l'y conduire. Ce dernier trouvait l'entreprise fort délicate, et, désirant consulter < la corne magique, - remit sa réponse au lendemain.
19 juin, retour à Mifiambo. — Le jour suivant, quand nous arrivâmes à Mihambo, les porteurs en masse vinrent me rendre leur paye : ■ Rien, disaient-ils, ne les déterminerait à faire un pas de plus. • Fort désappointé, mais sans en faire semblant, je réglai ce qui leur était dû, et après les avoir renvoyés, je mandai le • Pourceau ■ avec qui je voulais conférer, encore bien qu'il n'y eût rien & espérer de lui en face d'une résolution si unanime. L'Oosoui, au dire de mes compagnons, était en flammes, et je n'avais pas te droit de les y aventurer. Le ■ Pourceau ■ me déclara que toutes les verroteries du monde ne le décidenûent pas à marcher. ■ S'il leur sacrifiait sa vie, à quoi lui serviraientelles ? ■ Baraka, auquel je m'adressai ensuite, plaça par mes ordres, au centre de la borna, qui était très-forte, la totalité de ma cargaison, à l'exception de la rassade nécessaire pour défrayer mes gens de leur nourriture quotidienne. Je le chargeai ensuite de me choisir quelques hommes pour m'escorter jusques à Kaleh, où j'allais, lui dis-je, recruter les porteurs dont j'avais besoin. ■ A défaut de pagazis, j'y trouverais sans doute un émis-
I. Le mzititna est la perle-iuuieBU d'Allemagne, ua laige graio de verre plat qm l'on nomme aussi miounifa, baighami ou djéUxhi: la cbarge représente 63 lijna de 460 grunmea chacune.
saire assez courageux pour aller de ma part chez Souwarora ; et même si j'échouais en ceci, je n'en poursuivrais pas moins mon dessein, retournant s'il le fallait jusqu'à Zanzibar pour y chercher les compagnons qui me manquaient. ■
Cet appel ne l'émut pas autrement; mais, sans répliquer un mot, il procéda d'un air boudeur au tirage de l'escorte qui devait me ramener A Razeh. Les plaintes, les récriminations éclatèrent alors de toutes parts. Pas un des volontaires ne consentait à marcher. Revenant sur leurs anciens griefs, ils me reprochaient de payer les < engagés à temps > plus cher que l'escorte permanente. — lis étaient, disaient-ils, la chair, et je jouais le rdie du couteau, taillant et coupant à merci dans tous les sens, ce qu'ils ne pouvaient tolérer plus longtemps.... Je les mis pourtant à la raison, et confiant à Baraka le soin de veiller sur ma tente au5si bien que sur mes marchandises, je rebroussai chemin, rapportant à Razeh un mauvais rbume, résultat de ces froids vents d'est qui soufflent sur te plateau pendant les six mois de sécheresse, et qui doivent être, — je te suppose du moins, — le Harmattan particulier à l'Afrique.
Grant, que je retrouvai le lendemain, avait réuni quelques hommes du Sorombo et se préparait à marcher sur mes traces. Je lui fis part de ma mésaventure et de mes anxiétés qui étaient fort grandes. Je do savais dans le fait à quoi me décider. Toute autre ressource venant à me faire défaut, je songeais à construire un radeau sur la pointe méridionale du N'yanza, et à tâcher de remonter ainsi jusqu'au Ml. Mon agitation d'esprit ne me laissa pas jouir longtemps du plaisir de causer avec Grant, et me faisant suivre de Bombay, je continuai ma roule vers Kazeh.
A Mbisou, chez Hciiimika, je rencontrai le < Pourceau > qui regrettait, me dit-il, de n'avoir pas accepté mes offres. Baraka et les Vouangouana l'avaient seuls empêché de partir, à force de menteries. Désabusé maintenant, il offrait de braver, en compagnie de Bombay, les périls de la mission que j'avais voulu lui confier. La proposition avait ceci de séduisant, qu'elle me dispensait de continuer péniblement mon chemin vers Kazeh. Mais, après avoir été si souvent dupé par cet homme, je ne pouvais en aucune façon me fier à lui, et il me fallait absolument un guide moins disposé à prendre contre moi le parti des chefs indigènes. Sirboko, chez qui je passai la Journée suivante, jugeait assez pra-
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ticable de m'embarquer sur un radeau ; — <■ mais il ne fallait pas songer, disait-il, à traverser l'Ousoui , à moins que les trafiquants ne se décidassent à parcourir ensemble, et de conserve, les districts du nord. Je ne dompterais pas la résistance obstinée de mes gens, et, si je voulais l'emporter de haute lutte, ils m'abandonneraient'tous infailliblement. ■
Je continuai ma route, malgré la toux qui me fatiguait de plus en plus, et quatre ou cinq jours après, le 2 juillet, j'arrivai chez Abdalla, le fils atné de Mousa, chez qui je constatai une transrormation totale. Au lieu de l'adolescent que J'avais laissé s'adonnant & l'ivn^erie et déponrvu de toute élégance extérieure, je retrouvais une espèce de • dandy » qui passait des journées entières accroupi comme feu son père sur des monceaux de coussins ; mais il inspirait moins de respect à ses subalternes, et la maison n'était plus montée sur le même pied. Le sheik Said, devenu son principal commis, ne le quittait guère, et lesHottentots se dédommageaient chez lui des privations du voyage, mais à mes dépens bien entendu. Voyant l'embarras où j'étais, Abdalla promit de me procurer des hommes; il prétendait même, à l'instar de son père, vouloir s'associera l'expédition; mais il fallait attendre l'arrivée d'une grande caravane qu'on lui retenait dans l'Ougogo.
Uanoua-Séra, pour le moment enfermé dans une bomadu Kigoué, paraissait être aux prises avec une situation des pins critiques , les Arabes ayant pour alliés actuels tous les chefs des districts environnants, y compris Kitambij son ancien confédéré. Cerné de toutes parts, et peu à peu isolé des sources qui pouvaient lui fournir de l'eau , il devait infailliblement succomber. A toutes les questions qu'il leur adressait sur leurs intentions à son égard, les Arabes ne répondaient que par des menaces de mort
3 jttUlet, — Après mille tracas et mille désappointements, je m'assnrai qu'avant la fin des hostilités et le retour des caravanes retenues dans l'Ougogo, il me serait impossible de me procurer les pagazis dont j'avais besoin. J'acceptai donc les services de deux guides que me procurèrent Abdalla et Founâi-3angoro. L'un, nommé Boni, était un fort petit homme affichant de très-grandes prétentions; l'autre, appelé Nasib (Fortune) et voyageur expérimenté, devait, selon toute apparence, m'étre plus
utile. Ces deux esclares, qui cooDaissaient parfaitement les che& et les idiomes de toutes les contrées du nord, jusques et y compris l'Ouganda, s'engageaient à partir pour l'Ousoui avec Bombay, et à ramener assez de porteurs pour que nous pussions, Grant et moi, marcher eu avant. Hs se raillaient des terreurs affectées par Baraka et les Vouangouana, qui, me dirent-ils, étaient bien décidés, — même avant leur départ de Kazeb, — à ne jamais franchir les frontières de l'Ousoui.
Restait à combler les vides qui se faisaient dans ma provision de verroteries et d'étoffes, sous peine de n'aiTiver jamais k Gondokoro. L'avidité des Arabes ne me permit pas de me fournir sur place. Ils ne voulaient vendre qu'avec un bénéfice de deux mille pour cent. J'écrivis, en conséquence, au colonel Rigby de m'envoyer cinquante hommes armés, chacun avec sa charge de perles et de belles cotonnades , ce qui ne pouvait guère me revenir à moins de mille livres sterling (25 000 fr.); et ceci fait, je repris, le 5 juillet, la direction du nord.
Les fréquentes indispositions de mes gens ralentissaient si bien notre marche que je ne pus rejoindre Grant avant le 1 1 du même mois. Sa santé s'était améliorée , car il avait pu prendre part à un grand bal donné par Oukoulima et danser en personne avec la femme du vieux chef. Nous nous livrâmes ensemble à la chasse aux pintades, tandis qu'on cherchait un guide indigène capable de mener mes trois messagers dans l'Ousoui, à travers les jungles et par un chemin plus court que la piste ordinaire. Il nous revint sur ces entrefaites que Souwarora s'était fâché en apprenant que de méchants bruits, répandus sur son compte, m'avaient empêché de pousser jusque chez lui. C'était U une excellente nouvelle dont je ne manquai pas de faire part à Bombay, et qui stimula, effectivement, sa bonne volonté. Il était désormais tout disposé k risquer l'entreprise devant laquelle avait reculé Baraka. Mais de nouvelles circonstances me firent encore^modifier mes plans. Quelques-uns des porteurs enrôlés par le « Pourceau , ■ revenant comme lui sur leur résistance passée, proposaient de me suivre où je voudrais. Je pensai que leur exemple et l'invitation de Souwarora suffiraient pour entraîner Baraka et le reste de mes honHues. Gela étant, mieux valait marcher en avant que de perdre mon temps à expédier une ambassade pour attendre en-
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suite son retour. Cette combinaison allait encore une fois me séparer de Grant, et j'en éprouvais le plus grand regret; mais les circonstances où nous nous trouvions ne me laissaient pas d'autre alternative. Compris, obéi comme j'aurais dû l'élre, mon plan de campagne eût été tout difTérent.
Ce fut le 18, après avoir déjeuné chez Rouhé, que nous arrirâmes à Mibambo sans y être attendus le moins du monde. L'Unùm-Jack, hissé sur la borna, Qottait au-dessus des arbres. C'était un expédient de Baraka pour attester aux Vouatouta la présence de gens armés de fusils ; précaution nécessaire attendu que tous les villages des environs venaient d'être visités et pillés par eux. Loumérëzi, le chefdu district, avait fréquemment insisté pour que mon délégué , quittant le poste où je l'avais mis , vint habiter son palais. < 11 ne pouvait supporter, disait-il, que les étrangers qni avaient reçu l'hospitalité de son mtoto (de son enfant, de son inférieur) — c'est de Rouhé qu'il parlait ainsi — refusassent de vivre sous son toit. > Il ne parlait de rien moins que de faire couper la tête au chefdu village, si Baraka, influencé, croyait-il, par ce dernier, s'obstinait dans ses refus. Puis, changeant de tactique, il menaçait de prendre les visiteurs par la famine, et laissait entendre qu'il exigerait d'eux un hongo pour le moins égal à celui qu'avait reçu Rouhé. Baraka, se retranchant sur ce qu'il n'était qu'un subalterne, était demeuré fidèle à sa consigne; mais il avait cru devoir expédier à Loumérézi une pièce de drap pour ne lui témoigner ni mépris ni hostilité.
Tandis qu'il me donnait ces explications, j'entrai dans ma tente, où il avait élu domicile, et fus assez surpris d'y trouver épars sur le sol plusieurs paquets de fil d'archal. L'incident me parut suspect, et j'ordonnai à Bombay de reprendre immédiatement ses fonctions de factotum. Sur ces entrefaites, un villageois vint m'offrir de troquer une pièce d'étoffe contre du 01 d'archal qu'il m'apportait. Ce fût un trait de lumière, et voyant ce qu'il y avait sous jeu, je sommai Baraka de m'expliquer comment cet homme se trouvait en possession d'un objet qui m'appartenait, lorsque je lui avais expressément défendu de défaire un seul des paquets confiés à sa garde. A quoi il me répondit froidement que le fil ne m'appartenait pas , et que, sans compter le mien , il en existait beaucoup d'autres dans le pays. ■ Oui-da, lui dis-je, mais ce paysan prétend le tenir de vous? — 11 ment, à coup sûr,
et l'aTait sans doute avant votre arrivée. — Si cela est, repris-je, comment se fait-il que mes paquets soient ouverts et mes fils éparpillés de tous côtés. — C'était pour ïes surveiller mieux; je craignais, les laissant au dehors, qu'on ne vint les voler et que .je n'en eusse tout le bMme. ■
Il fallait, ou se contenter de ces mauvaises excuses, ou provoquer de nouveaux démêlés, alors que j'avais besoin de la bonne volonté de tous mes gens. J'optai pour la première alternative, et j'écoutai patiemment tout ce que Baraka voulut me raconter à propos d'une insurrection qu'il avait réprimée au risque de sa vie, mais non, toutefois, sans accorder aux rebelles un certain nombre de vaches qu'il avait pris sur lui d'acheter en mon nom. La vérité — je le sus plus lard — est qu'il avait fait emplette de
Fargtrons ilt l'Ouï ion.
trois ou quatre esclaves, payés de mes deniers, et que sa querelle avec quelques-uns des nôtres avait pour moUf leurs empressements auprès de la femme temporaire qu'il s'était donnée. Pour obtenir cette princesse, née dans le Phounzé, il avait offert à sa mère dix colliers de mes perles , et avait dû s'engager à défrayer les dépenses de la Jeune fille pendant tout le voyage : — que si, au retour, elle lui plaisait encore, et s'il refusait de ta rendre aux siens, il aurait dix colliers à payer de plus.
Je ne demandais qu'à passer outre ; mais ceci n'était pas facile en présence des Vouanyapara (ou barbes-grises), qui, de la part de Loumërézi, réclamaient impérieusement. ma visite. Je leur avais d'abord répondu par un refus formel, malgré les adjurations effrayées de maître Uoui, qui menaçait de me quitter
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S) je persistais & malmener ainsi les chefs indigènes. Mais les barbes-grises revinrent dès le lendemain avec des instances un peu plus pressantes qne par le passé. La journée tout entière se perdit encore en vaines discussions, mes hommes se refusant à bouger sans l'autorisation du chef. Je songeai à {aire partir Bombay, pendant la nuit, avec Boui , Nasib et le guide qui s'était chatte d'eux; le premier s'y prétait, mais les deux autres mirent en avant les mêmes objections qui m'avaient jadis été opposées. Dans cette conjoncture embarrassante, Boui me supplia de permettre qu'il allât négocier avec Loumérézi, et comme il était, après tout, le centre de la résistance, je crus bien faire de me délivrer de lui au moyen de cette mission. 11 en revint, pénétré des bonnes intentions du chef, qui sollicitait simplement l'honneur de nous voir, refusait d'avance tous nos présents, me promettait de recruter pour moi autant de porteurs qu'il m'en follait, et, comme garantie de ses belles paroles, m'envoyait la hachette de cuivre qui est le symbole ofÎBciel de son autorité sur le district.
i3}\iHlet.Ckez Lmimérézî. — Toute résistance ultérieure ne devant aboutir qu'à une perte de temps, j'ordonnai qu'on se mit en marche vers la résidence de Loumérézi. Nous ne l'y trouvâmes point, mais il revint le soir même dans sa boma,où, pour célébrer notre arrivée, il fit battre tous ses tambours. Je ripostai par trois coups de fusil & celui qu'il avait tiré en notre honneur; dans la soirée, tandis que je m'occupais d'observations astronomiques, je me sentis envahi par un froid si intense, qu'aussitôt après avoir déterminé la position, je crus devoir m'aller mettre au lit. J'y restai cloué par une fièvre ardente, et le lendemain il me fut impossible de me relever. Mille symptômes alarmants, accompagnés de souffrances aiguës, se compliquaient pour moi pendant mon sommeil d'un tas de visions absurdes: —je combinais, par exemple, avec sir Roderick Murchtson, une marche à travers l'Airique; — je voyais aflluer dans mon camp des êtres bizarres, moitié hommes et moitié singes, venus pour m'annoncer de la part de Petherick qu'il m'attendait avec des barques à l'angle sud-ouest du N'yanza, etc., etc. Loumérézi était venu me voir dès le matin « pour s'enquérir, disait-il, de ma santé > et, désireux de sortir promptement de ses maiasjjel'avaisreçu avec tous les honneurs mililaires; mais
ce gros bonhomme, k physioQomie bénigne, me prouva, dès notre première conférence, qu'il avait mis tout à fait de cAté ses vaines affectitions de désintéressement. C'est tout au plus si je me rappelle les propos que nous échangeâmes & ce sujet; je sais seulement qu'il demandait un diouli comme souvenir de la visite dont l'honorait le « magnanime homme blanc, - et que, perdant bientôt patience, je l'envoyai littéralement promener. Ou S3 au 31 juUlei. — Le lendemain, l'excitation de mon cerveau ne me laissait plus aucun sang-froid, et ce fut avec des rugissements insensés que je lui reprochai sa perfidie; il n'en persista pas moins A me harceler, tandis que je m'administrais
remède sur remède, jusqu'au 25, où il rabattit quelque peu de ses prétentions inadmissibles. Je me hâtai de souscrire à tout ce qu'il demandait, et j'ordonnai de disposer un hamac portatif sur lequel je complais partir le lendemain. Mon hAte, voyant que j'allais mettre mon projet à exécution, refusa de me laisser aller, si je n'ajoutais trois pièces d'étoffe à celles qu'il avait déjà reçues, alléguant que certains membres de sa famille n'avaient pu être compris dans la distribution faite la veille. Après d'inutiles remontrances, je me résignai à ce nouveau sacrifice, mais j'enjoignis à mes hommes de me transporter hors de la boma, où je ne voulais pas demeurer une heure de plus, après y avoir subi de pareils iraitements. Loumérézi n'hésita pas à
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leur bsrrerle passage, sous prétexte que j'étais trop malade poar qu'il permit à qui que ce fût d'emporter, en cet état, un homme dont il tenait de si beaux présents. * U lui serait trop pénible, ajoutait-il, d'apprendre que par sa faute j'aurais péri dans les jungles- Vainement fîs-je appel à son humanité, vainement lui remontrai-je que mon unique chance de salut consistait dans le changement d'air que m'allait procurer une marche en bamac. Certain de son influence sur mes subalternes, il réclamait, de plus belle, le diouli <■ queje devais avoir, disait-il, car je n'avais pu songer à me présenter devant Roumanika sans le seul présent qui fût digne d'être offert à ce prince. • A partir de ce moment, je ne le vis plus. 11 était de sa politique de me tenir en suspens, et j'eusse en effet préféré toute sorte de querelles à ce temps d'arrêt dont rien ne me faisait prévoir le terme. J'appris enûD de lui que je devrais me regarder comme son prisonnier, et non plus comme son héte, si je lui reAisais le diouli destiné à Roumanika. Suivit une interdiction péremptoire à ses sujets de me prêter la moindre assistance; et, là-dessus, reprenant les dehors d'une générosité affectée, il m'offrit une vache que je ne voulus pas accepter.
Du 1" au 4 aovt. — Dans la journée du s, cédant à l'avis unanime de mes compagnons, je revins sur mon refus, dans l'espoir d'arranger les affaires ; mais cela ne servit de rien, car Loumérézi déclara aussitât qu'a moins de deux dioulis, il ne me laisserait pas sortir de chez lui. La situation empirait de jour en jour. Hfoumbi, le petit chef de Sorombo, s'en vint, entremetteur officieux, me présenter les compliments de Makaka, et m'exprimer tous les regrets qu'il éprouvait à me savoir malade. Profitant de l'occasion, il ajoutait > que les districts intermédiaires, jusqu'à la frontière deVOusoui, se trouvaient présentement livrés à toutes les horreurs de la guerre civile. Un grand nombre de villages avaient été brûlés, et les jungles étaient peuplés de bandits errants qui détroussaient indifféremment les voyageurs de toute race. > Je devinais fort bien dans quel but il me fabriquait ces contes à dormir debout; mais Boni etNasib, moins pénétrants, avaient pris l'alarme et me suppliaient de les congédier immédiatement. J'aurais voulu, au contraire, les dépêcher vers Souwarora, dont nous séparaient à peine quatrejours de marche; mais il fut impossible de les pousser au départ. > Le pays était
bouleversé ; nous ne devions trouver sur notre route que des chefs comme Loumérézi ; je n'avais pas la moitié de ce qu'il m'eût fallu pour satisfaire aux exigences qui m'attendaient dans l'Ousoui, > — et mes fidèles serviteurs ne voulaient à aucun prix me voir < mettre en pièces - sous leurs yeux.
h et 6 août. — J'obtiens de Boni la promesse qu'il partira pour l'Ousoui dès que le hongo sera réglé, moyennant que je prendrai toute la responsabilité de cette détermination hardie. Ranimé par ce léger succès et par quelques symptômes avant-coureurs de mon rétablissement, je fais porter mon fauteuil sous un arbre et j'y fume ma première pipe de convalescence. Tambours aussitdt de battre et mes gens de sauter, non-seulement toute la nuit, mais jusqu'au lendemain soir, pour me féliciter de cette résurrection qu'ils étaient loin de prévoir. Us me racontent, avec force éclats de rire et pantomimes grotesques, les scènes étranges qui ont eu lieu entre moi et Loumérézi pendant ces detniëres conférences où j'avais à peu prés perdu la tête. Bombay, sur ces entrefaites, a la sottise de dire au chef que s'il veut un diouli, c'est à Grant qu'il faudrait adresser sa requête. Loumérézi prend feu à l'instant même. — 11 sait fort bien, dit-il, que j'en ai un dans ma malle, et si je veux garder celui-là, je n'ai qu'à prier Grant de m'envoyer l'autre. Dans tous les cas, il ne me laissera marcher au nord que lorsqu'il aura obtenu l'écharpe tant de fois demandée. — Boui et Nasib disparaissent tout à coup flirtivement, et vont coucher à mon insu dans une boma voisine.
Zht 7 du 9 août. — Les choses en sont venues au point qu'il faut céder. Je remets à Loumérézi le diouli réservé pour Roumaniica, prenant soin de l'avertir que s'il fait tort à quelqu'un , c'est à ce prince et non pas à moi. > J'ai tout lieu de penser, lui dis-je encore, qu'après une pareille concession les tambours ne tarderont pas à battre. » Le drôle déroule en ricanant l'étoffe de soie, la dispose à loisir sur ses larges épaules, et me régale ensuite du beau compliment que voici : • Sans doute, sans doute, ceci complète notre présent d'amitié; quant au hongo qu'il s'agit de régler maintenant, je prendrai juste le double de ce que vous m'avez déjà donné. • Je reconnus, dans cette fourberie sauvage, l'inspiration et le génie vindicatif de Makaka. J'étais parveDU à éviter son district; il prenait ainsi sa revanche, et
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tel arait été le but de la mission, soi-disant amicale, que Mfoninbi était veou remplir auprès de moi. L'expérience du passé m'éclairant sur ce q«e je pouvais encore attendre, je voulus en finir de suite avec ces débats qui me tuaient k petit feu. Lotunérézi exigea quinze masango ou bracelets en fil de laiton, seize pièces d'étoffes assorties, et cent colliers de sami^ami ou grains de corail rouge; il Tut stipulé que je payais pour Grant en même temps que pour moi-même. La livraison faite, les tambours battirent, et, le cœur infiniment soulagé, j'ordonnai qu'on seremlt en marche.
Mais nos deux guides, Boni etNasib, ne se retrouvèrent plus; Ua s'étaient décidément échappés. Si l'on veut bien songer que j'étais retourné jusqu'à Kazeh pour y aller chercher ces hommes qui devaient servir d'exemple à mes subalternes, et queje leur avais accordé la même paye et les mêmes rations qu'à Bombay et à Baraka, on peut juger de la déception que j'éprouvai en les voyant déserter ainsi. Entre moi et le but de mon voyage je voyaissedresser d'insurmontables obstacles, et affaibli comme je l'étais, tant de corps que d'esprit, je ne pus m'empécher — j'en conviens à ma honte — de pleurer comme un enfant. Privé de mes interprètes, et dans l'impossibilité où j'étais de marcher moi-même en avant, je me décidai à renvoyer tous mes hommes à Grant sous les ordres de Bombay. Ce dernier pousserait ensuite jusqu'à Kazeh pour y recruter d'autres interprètes, et, à son retour, me ramènerait mou compagnon. Cette résolution soudainement prise fut le signal d'une nouvelle rébellion parmi mes gens, qui, tous, réclamèrent à la fois leur congé. — ■ Libre à moi, si cela me plaisait, d'aller me faire tuer sur la route du Karagoué; mais ils nevoulaientpas en être témoins; ils ne voulaient pas non plus s'échapper, mais rentrer à Zanzibar avec no bon certificat. ■ Quand ils virent que leurs arguments et leurs pronostics me trouvaient parfaitement inébranlable, ils déclarèrent « qu'ils iraient chercher Grant, mais que ce dernier devoir une fois rempli, rien ne les pourrait retenir. »
Du lOou Ibaoûl. — Leur départ me laissa dans un état d'oisiveté forcée durant lequel je ne m'occupai que des soins réclamés par ma santé. Une toux opiniâtre me privant de sommeil, j'essayai divers remèdes plus ou moins violents, qui n'amenèrent aucun résultat.
Du 16 au 19 août.— En l'absence de Loumérézi, je reçois le 17 la visite du chef d'Isamiro, dont le district estvoisia du N'yanza, et qui reparut le 18, avant le retour de Loumérézi. Cette démarche, en apparence tout amicale, n'est en somme qu'une mesure d'espionnage. Itohinda,legr8ndchefmhouma, le maître de rOulchanga, dont Tait partie l'ÉIat de Bogoué, a voulu savoir en quoi consistaient les présents que m'a extorqués Loumérézi, présents sur la plus grande partie desquels il peut revendiquer un droit de suzerain. Au retour de ce dernier, le 19, les tambours battent toute la nuit.
Du 30 au SI août.— Les tambours ont encore battu cette nuitci, mais pour des raisons bien différentes. LesVouatouta r6dent autour de la borna de Loumérézi, proclamant leur intention d'enlever le bétail appartenant aux Vouahouma qui sont venus en assez grand nombre se placer sous la protection de mon hftte. Tout bien vu, cependant, ces bandits ne se risqueront pas à portée de nos balles. Arrive du Karagoué une autre caravane qui m'apporte de bonnes nouvelles. Roumanika et Souwarora nous attendent avec impatience. Ce dernier nous a même dépéché quatre messagers qui seraient arrivés en même temps que la caravane si l'un d'eux n'était tombé malade en route. Je me hâte de transmettre à Grant ces renseignements de bon augure.
Le lendemain, 22, retardés comme nous l'avons dit, se présentent les Vouasoui députés par Souwarora. Leur (aille est petite, mais bien prise, leur physionomie très-douce, leur attitude parfaitement courtoise. C'est à genoux et les mains jointes, qu'ils me font part des intentions de leur chef. Ils désavouent tous les mauvais bruits par lesquels on cherche à m'eflrayer et me pressent de pénétrer dans ses Ëtats. Malgré les conseils de Baraka, qui me suggère l'un après l'autre divers motifs de méfiance, j'expose à ces hommes la situation où nous sommes, et je leur demande d'aller eux-mêmes trouver Grant pour rendre confiance aux gens de notre suite, — ceci moyennant un salaire à compte duquel je leur donne quelques pièces d'étotTes et quelques colliers.
Loumérézi ayant eu vent' de cette libéralité, manifeste une grande colère contre ces messagers, qu'il traite d'imposteurs et dont il ne veut pas autoriser le départ. < Je suis son h6te ; il ne
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permettra pas qu'on me trompe. Souwarora l'insulte grièvement en roulant m'attirer hors de chez lui, etc. , etc. > Je n'en persiste pas moins à maintenir mes ordres, et les Vouasoui me déclarent de leur côté que si Loumérézi s'entête à ne pas permettre qu'ils aillent vers Grant, ils resteront auprès de moi, bien certains que Souwarora, ne les voyant pas revenir, enverra de nouveaux messagers. Xioumérézi, cependant, lorsqu'il les retrouve installés dans mon camp, s'eiaspëre de plus belle; i! leur ordonne de quitter son district et menace au besoin de les y contraindre. Effrayés, ils se décident à partir ; • mais ils reviendront au bout de huit jours, disent-Us, et rapporteront de quoi faire trembler Loumérézi. • Pour stimuler ce beau zèle, je leur donne encore quelques pièces d'étoffe, ce qui excite les murmures de Baraka.
Du 26 août au l" teptemifre. — Grant, à qui j'écris pour avoir des nouvelles, me répond, au bout de quatre jours, que Bombay n'est pas encore revenu de Kazeh, mais que, s'étant procuré ailleurs les secours nécessaires, il pourra se mettre en marche vers le 5 du mois prochain. Les Vouatouta continuent leurs ravages et aanoncent l'intention d'attaquer Loumérézi. Celui-ci, à qui ses sujets demandent protection de tous côtés, passe son temps & conférer avec les ■ barbes-grises ■ et n'envoie de secours à personne.
Le 31, arrivée d'une troisième caravane venant du Karagoué. II s'y trouve par hasard un de mes anciens amis, un métis arabe nommé Saim, h qui, lors de la première expédition, j'ai dû quelques renseignements sur la fabrication du vin de plantain. Comme tous les autres portefaix de la caravane, il a une chemise en écorce de figuier, étoffe végétale particulière aux tribus de l'Equateur. C'est celle qu'on appelle m&ou^ou*. L'écorce est enlevée de l'arbre au moyen d'incisions circulaires pratiquées sur le tronc d'espace en espace, d'abord de haut en bas, puis de bas en haut, et, par conséquent, en deux fois. Cette opération ne tue pas les arbres , moyennant que la blessure encore fraîche soit recouverte de feuilles de plantain, à l'abri desquelles se reforme une enveloppe nouvelle. Pour assouplir l'écorce enlevée, pour la rendre susceptible de servir comme étoffe, on la soumet
1. Mbougou est à la toia le nom de l'arbre, de l'étofTe et du vetemenl. RemarquoDi, néanmoLDi, que s'il est question de l'arbre, on ajoute fréquemment un luire mol pour indiquer te diCtéranee desespices.
k une iminersion prolongée, après quoi on la travaille avec des marteaux à rainure qui en font une espèce de cuir c6telé. Sa'im, qui a résidé dix ans de suite daDs l'Ouganda, dit avoir traversé le Nil et trafiqué, du cdté de l'est, jusque dans le pays des Hasai. 11 suppose que le N'yanza est la source de la Roumouma; car le courant au moyen duquel se décharge le lac après avoir passé entre l'Ouganda et l'Ousoga, traverserait selon lui l'Ounyoro et, faisant ensuite le tour du lac de Tanganyka, irait se jeter dans la mer des Indes, au sud de Zanzibar. Il sait d'ailleurs le klganda' aussi bien que sa langue natale, et, puisque j'avais besoin d'un interprète, il s'offrait à m'en servir. C'était là ce qu'on peut appeler un coup du ciel; aussi me hâtai-je de conclure avec lui, et, après lui avoir fait prendre de nouveaux habita qui lui donnaient une vraie tournure de gentleman, je le dépéchai à Grant, dés le lendemain matin, avec une lettre qui l'accréditait auprès de mon compagnon.
1" et i sepumbre. — Les Vouatouta ontdécidément commencé les hostilités en tuant une femme, jadis leur captive, et qui, échappée de leurs mains, était venue résider ici. Loumérézi a dû se mettre en campagne pour tirer vengeance d'un tel affront; mes ■ hommes ont consenti à l'accompagner, mais l'expédition n'a conduit i rien, si ce n'est à effaroucher l'ennemi et à retrouver le cadavre de la malheureuse victime. Le lendemain, la disparition de trois femmes Vouahouma souleva àe nouveaux orages. Loumérézi soupçonna aussitôt que les gens de lacaravane, dontSum faisait partie, avaient dû les emmener à titre d'esclàves.Ce n'était pas la première fois que pareil vol aurait été commis. Le chef de la caravane, ramené de force, prétendait n'avoir aucune connaissance de l'incident; mais on lui déclara qu'il resterait prisonnier jusqu'à ce que l'affaire fût écl&ircie. Presque en même temps, un des sujets de Loumérézi, revenant du Sorrombo avec un troupeau de vaches dont il était allé faire emplette, a été arrêté par l'ordre du chef. Il paratt que, pendant son absence, on avait constaté la grossesse de l'une des filles de Loumérézi, laquelle, interrc^ée de fort près, a fini par désigner cet individu comme complice de sa faute. Pour compenser la < moins-value ■ de sa fiUe, qui perd
1. D'après 1m explications données plus haut, le kigaada est l'ididine particulier de rougsndt.
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environ cinquante pour cent de son mérite conjugal, Loumérézi a jugé bon de coolisquer le troupeau tout entier.
Du 3 au 10 s^terr^re. — Les femmes Vouatiouma n'avaient pas été enlevées par la caravane. L'une d'elles, retrouvée dans un village voisin, déclare que, lasse des mauvais traitements de son mari, elle avait tout simplement pris la fuite. On l'a fouettée jusqu'au sang pour lui apprendre à mieux se conduire. Les deux autres ont été vues du cAté de l'établissement de M'yonga. Mais les maris qui étaient partis pour les chercher s'en reviendront très-probablement les mains vides, car, eu vertu de la loi de bouni, généralement pratiquée dans ces districts, M'yonga peut réclamer leprixdesfugitiveSjSurlesquellesila un droitde saisine.
Nouvelles incursions des Vouatouta. Un certain nombre des protégés de Loumérézi ont pris peur et se sont sauvés avec tous leurs troupeaux chez un chef du voisinage. Mais là, ils ont trouvé un des - anciens ■ de ce district, qui les y a ramenés à coups de fouet, en leur faisant honte de leur ingratitude et de leur couardise.
. 10 Mplemdre.—UndesfilsdeLoumérëzi.quiétaitallé acheter du bétail dans les environs de la capitale de l'Oukhanga, vient d'être arrêté par ordre de Rohinda. C'est la conséquence des rapports qu'a faits le chef d'isamiro sur les trésors que m'a soustraits Loumérézi, et dont ce dernier s'était bien gardé de rendre compte à son suzerain. On le somme, k présent qu'on a un otage, ou de rendre le fruit de ses rapines, ou de m'expédier à Rohinda qui m'exploitera de son mieux. Dans la perplexité où lejette cette alternative, Loumérézi. recourt à mes conseils. On devine que je le laisse dans l'embarras, et que — riant à part moi de ses inquiétudes — je me borne à lui signaler les conséquences fatales de son excessive rapacité.
0u 1 1 au 15 septembre. — Masoudi et sa caravane sont arrivés de Mchiméka. Ce négociant se plaint des pertes qu'il a subies par suite de désertions nombreuses. M'yonga, Rouhé l'ont indignement exploité, ce qui me décide à écrire à Grant, afin qu'il évite, autant que possible, de passer sur le territoire de ce dernier chef. Loumérézi me semble levenu à de meilleurs sentiments, et, d'après mes conseils, se montre plus traitable envers Masoudi. Il est persuadé, maintenant, que des exactions illimitées tourne- ' raient en définitive à son détriment; il a, pour se confirmer dans
cetteidée,)'eiemplederODnyanyembéetderOtigogo. D'ailleure, je lut fais honte de son attitude vis^-vis de Rouhé, qui prend des airs de sultan et semble rouloir s'attribuer le monopole des hongos à payer pour la traversée du district : > Si j'étais & votre place, lui dis-je, Il aurait à me rendre tout ce qu'il a pris de trop à ta dernière caravane, et je le restituerais à Masoudi. *
Le 16, à minuit, je suis soudaiDement réveillé par un bruit de pas. Plusieurs hommes se précipitent dans ma tente et, tout haletants encore de leur course, parlant par saccades, presque inintelligibles dans leurs explications incohérentes, me racontent qu'ils ont laissé Grant aux prises avec des périls de tout genre, par suite d'une attaque imprévue qui a dispersé la caravane. • Tous les Vouangouana ont été lues ou mis en fuite par les gens de ftTyonga. Grant est resté seul sous un arbre, sans autre , proteclion que celle de son fusil. Quant à eux, simples portefaix, n'ayant ni les moyens ni la mission de le défendre, ils se sont h&tés d'accourir vers moi, pour que j'avise à le tirer de cette position critique.... > Ces mauvaises nouvelles me trouvent en garde contre leur exagération. Je comprends, néanmoins, qu'il se passe quelque chose de grave, et, sans une minute de retard, j'ordonne à tous mes gens de marcher au secours de Grant. Baraka, toi^ours décourageant, profite de l'occasion pour s'écrier à haute voix, en s'arrétant devant ma tente, ■ qu'il est impossible, désormais, de songer au voyage du Karagoué. > Je loi adresse, en revanche, une verte réprimande, à l'adresse de nos auditeurs, qui s'éloignent bien édifiés sur mon invariable déterroinaUon de marcher en avant.
Le lendemain, 17, lettre de Grant, où il me fait connaître (exactement les détails de la catastrophe.
• l6!ioplembre 1861.
■ Mon cher Speke, I La caravane a été attaquée, pillée, dispersée de toutes parts, tandis que nous traversions ce matin le pays de M'yonga. Eveillé dès l'aurore, je pressais le départ afin de vous rejoindre plus tôt, lorsque mon attention fut attirée par un débat assez vif qui venait de s'élever entre nos principaux guides et sept ou huit gwllards bien armés, que m'avait dépêchés le sultan M'yonga pour me persuader de m'arrëter dans son village. II leur fut sommairement répondu qu'ayant déjà reçu de vous un présent.
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leur chef n'avait rien àespérerdemoi.Sans insister autremeat, et en vertu des instructions qu'ils avaient sans doute, ils se coostituërent nos guides d'ofGce, jusqu'au moment où nous voulûmes quitter te sentier qu'ils suivaient : slors, gagnant les devants par ODe manœuvre rapide, ils nous barrèrent le passage, plantèrent leur lance dans le sol, et nous défièrent d'avancer 1
■ Cette menace ne fît que nous aflermir dans notre détermination, et nous nous jetâmes en avant, balayant du pied leur fragile barricade. Après avoir franchi environ sept milles sans être inquiétés le moins du monde, une clameur aiguë partie des bois attira mon attention, et nous vîmes fondre sur nous, avec les dehors de la gaieté la plus cordiale, une masse d'à peu près deux cents hommes. Un instant plus tard, abordant le centre de la caravane, ils se jetaient sur nos pauvres portefaix. La lutte n'a pas été longue; nos hommes, pris à la gorge et menacés de mort, se laissèrent dépouiller, non-seulement de leurs fardeaux, mais de leurs vêtements etde leurs parures : avant que la résistance pût être organisée, toutes les marchandises avaient disparu. Trois hommes seulement tenaient boa à cdlé de moi; j'avais beau rappeler les autres, qui, ne songeaat qu'à éviter un coup de flèche ou de javeline, s'étaient dispersés dans les taillis. Un seul, notre petit Rahan, son fasil armé, défendait vaillamment sa chaîne contre cinq sauvages arrivés sur lui la lance haute. Parmi les fuyards, deux ou trois passent pour avoir été tués; quelques-uns ont reçu des blessures. Nos caisses, nos verroteries, nos étoffes, jonchaient au hasard les bois voisias. Bref, un naufrage complet.
■ On s'opposaitouvertementàce que j'allasse demander justice au sultan, et il a follu me résigner â demeurer assis au milieu de cette insolente canaille, exaltée par sa facile victoire. Parmi lescoquins qui m'entouraient, plusieurs étaient déjà vêtus de la dépouille enlevée à nos gens.
■ Dans l'après-midi, quinze hommes et autant de charges m'ont été renvoyés avec un message du sultan. Il affirme que l'attaque est le résultat d'une simple méprise, qu'un des agresseurs a déjà eu la main coupée pour ce méfait, et que tout ce qui nous appartient nous sera rendu.
> Tout à vous,
• J.A. Grant. »
Ces remords de M'yong^s — remords qu'il n'était nullemeot obligé d'affecler — prouvaient assez, selon moi, qu'on avait efTectivement dépassé la portée de ses instructions. Il avait tout simplement voulu forcer Grant à faire séjour dans son palais et à lui payer tribut. Hais le vol à main armée, s'il n'inspire à ces chefs aucun scrupule de conscience, leur parait une combinaison abusive, allant directement contre lebut qu'ils se proposent; il modifie l'itinéraire des caravanes, et tendrait, en se généralisant, à les mettre tout à fait hors d'usage. Restait à savoir ce qu'on pouvait faire pour Grant. Loumérézi se refusait, malgré mes instances, à lui envoyer des secours, sous prétexte qu'étant en guerre avec H'yonga, celui-ci ne manquerait pas de mettreàmort les messagers expédiés dans ce but. Cette mauvaise volonté me semblait d'autant plus inopportune que, d'après un nouveau billet de Grant, reçu dans la soirée, il était rentré en possession de toutes nos marchandises, moins six charges de verroteries, quatre-vingts mètres d'étoffe américaine, et quelques autres menus objets enlevés çà etlà. — U me demandait également de restituer à un homme, arrivé en môme temps que les porteurs de sa missive, une femme mhouma dont Saïm s'était épris chez Oukoulima, et qui, pour s'échapperde chez son mari, avait proQté du départ de nos gens.
Je Qs comparaître cette pauvre créature qui étaJt vraiment belle, et sur qui sa beauté avait attiré toute sorte de malheurs. Enlevée de chez ses parents, dans l'Oujiji, par l'homme qui la réclamait aujourd'hui, et contrainte de devenir sa femme, elle s'était vue en butte aux plus mauvais traitements, n'ayant ni de quoi se nourrir, ni de quoi s'habiller, et fréquemment accablée de coups. De Ut venait son empressement à écouter le doux langage de Saïm, qui, la prenant en pitié, lui avait promis de la faire vivre pendant toute la durée de noire voyage, et, au.retour, delà remettre chez ses parents. C'était d'ailleurs un couple bien assorti; car tous deux, selon moi, provenaient de la même race, dans laquelle se mêlent la descendance de Sem et celle de Cham. Néanmoins, comme j'avais bien assez de femmesdans mon camp, je fis présenta celle-ci de quelques verroteries et, un peu malgré moi, je la rendis k l'homme qui la réclamait.
20 «21 septembre. —J'ai fini par persuadera Loumérézi qu'ilfallait demander compte & M'yonga des violences excercées con-
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Ire les paf^is de Grant, aussi bien parce qu'ils sont sçs sqjets qu'à raison des conséquences inséparables de pareils procédés. Les routes ainsi fermées, pltis de caravanes et plus de hongos. Lui-même, d'ailleurs, se verrait bientôt hors d'état d'expédier son ivoire sur la cdte. Touché de ces raisons, il autorise le départ d'une douzaine de portefaix qui consentent à s'aller mettre sous les ordres de Grant.
Celui-ci était aux prises avec de nouvelles prétentions de M'yonga.qui réclamait, à titre de hongo, deux fusils, deux caisses. de cartouches, quarante bracelets en fil de laiton et cent soixante mètres d'étoffes américaines,— ou bien, à défaut de ceci, l'assistance de dix Vouangoaana pour élever une borna sur un point de son district sujet aux invasions des Vouasonga. Ne voulant à aucun prix livrer une seule de nos armes àfeu,— cequi étaitcontraire aux principes posés par moi, — Grant se trouvait fort empêché; d'autant que ses nouveaux porteurs commençaient à s'inquiéter, et que la désertion se mettait dans leure rangs. J'expédiai aussitôt fiaraka, changé de dégager Grant à quelque prix que ce fût, — sauf toutefois un sacrifice d'hommes, de fusils ou de munitions, — luieujoignanten outre de rappeler àM'yonga que, .selon nos sUpulations expresses, le tribut payé pour mon passage devait affranchir Grant de toute taxe.
Quelques-uns des bandits qui avaient dévalisé mon compagnon , étant venus trafiquer de leur butin sur les terres de Loumérèzi, ont été chargés par M'yonga d'y vendre un certain nombre d'esclaves, parmi lesquels se trouvaient, par hasard, les deux femmes Vouahouma dont il a été question précédemment. Celles-ci ont été reconnues, et nos voleurs arrêtés sur-lechamp. Conduits à la résidence de Loumérézi, devant lequel ils avaient à comparaître , mais 'qui se trouvait momentanément absent, ils ont cru bien faire, pour employer utilement leura loisirs, de venir me proposer l'achat de leurs verroteries. J'en ai reconnu la provenance et je les leur ai reprises sans balancer; je les aurais même régalés du fouet, si je n'avais craint les représailles auxquelles mon compagnon de voyage était encore eq>osé. Quant aux pauvres femmes Vouahouma, elles furent mises à mort par leurs maris, dès leur retour chez Loumérézi, parce qu'en se soumettant volontairement k l'esclavage, elles avaient enfreint les lois de leur race.
Ou SS ou 84 sept. — Les agitations de ces dernières jooniées ont été, en somme, favorables & ma santé. Loumérézi, harcelé par moi, s'est décidé à faire menacer H'yongà de nos tiostilités combinées, s'il ne livrait pas immédiatement passage à Grant. Cet ttltimatum est arrivé trop tard, alors que le tiongo venait d'être définitivement convenu. La nouvelle m'en a été apportée par Bombay, qui, après six semaines d'absence, me revient enfin deKazeh. Il me ramène le vieux Nasib, que Foundi-Sangoro a fait vigoureusement fouetter pour le punir de m'avoir abandonné; le pauvre diable, honteux de sa conduite, a juré de l'expier par un dévouement irréprochable. Boni, son collègue, soumis k la même correction, s'est déclaré un lâche endurci, et a reçu son congé définitif. Bombay me rapporte trois nouveaux dioulis qui me coûtent cent soixante dollars. U parait que la campagne dea Arabes contre Hanoua-Séra n'est pas encore terminée. Le jeune chef déjoue par ses ruses toutes les tentatives fai'es pour s'emparer de sa personne.
Le S5, je m'attendais & voir arriver Grant, et, nonobstant mon épuisement asthmatique, j'allai au-devant de lui. Encore une déception : Rouhé le retient par des exigences auxquelles Grant ne veut se soumettre que si je lui en donne l'ordre formel. Mon compagnon m'envoie, en même temps que cette dés^réable nouvelle, le compte exact de ce que lui ont enlevé les gens de M'yonga et de ce que M'yonga lui-même l'a contraint à payer. Le tout équivaut à huit charges d'hoimne. Outre les étoffes et les verroteries, on lui a volé un sabre-baïonnette, un miroir, une scie, une caisse de munitions. Une autre ciùsse de munitions ligure dans le hongo ; et enfin Grant me signale la perte d'uo pauvre Ane, ma monture favorite, que les sauvages ont assommé à coups de bâton. — Cette perte m'affecte encore plus que toutes les autres.
J'allais répondre à Grant, d'après les dires de Louméréii, qu'il ne fallait rien payer à Rouhé, auquel son ■ père > avait fait enjoindre de renoncer à ses prétentions, et contre lequel il voulait marcher dans le cas où son autorité serait méconnue; mais avant que ma lettre fût terminée, Grant lui-même vint se jeter dans mes bras, et nous nous ^yflmes ensemble du récit de nos mutuelles infortunes. Rouhé, bien loin d'obéir aux ordres de Loumérézi, avait tout mis en œuvre pour dompter la
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réûsUace de Grant, jusqu'à l'afbmer littéralement, lui et Icb siens, et à faire battre ■ ses tambours de guerre ■ pour effaroucher les paguis. Harcelé de menaces et de mauvais procédés, maa compagnon avait fini par lui livrer un de nos ftisils, sous la condition expresse que cette arme nous serait restituée si, lorsque cette transactiori nous serait connue, nous refusions, Lonmérézi et moi, de la ratifier.
Le S7, je mandai mon hôte pour lui remontrer et l'injustice dont nous étions victimes et le mépris qu'on faisait de son autorité. Le vieux chef, & ces mots, baissa la tête, et reconnaissant que j'avais lai^ment payé son hospitalité, sans parler du grand service que je lui avais rendu en frayant la voie aiu caravanes futures, témoigna le regret que mes plûntes lui causaient. 11 teniût paiement compte du danger qu'il y avait à faire peser sur le pays une double autorité. — > Mais pour le moment, ajoutaitr il, ses mains étaient garrottées. Obligé de foire face k une foule de mécontents, aux incursions des Vouatouta, aux hostilités de ll'yoDga, il ue pouvait en vérité s'occuper encore de Rouhé ; une fois délivré de ses autres soucis, il montrerait bien qu'il était le maître, etc. ■ La femme de Lonmérézi, brochant sur le tout, élevait des prétentions nouvelles, se fondant sur ce * qu'elle était la mère de Rouhé (elle l'avait eu d'un premier mariage), et sur ce que son second mari, l'ayant épousée veuve, n'avait i l'autorité suprême que des droits équivoques. >
Pour comble d'embarras, tons mes Vouangouana se mirent en grève, le 88. Comme d'ordinaire, ils ne voulaient pas aller plus loin et réclamaient un supplément de paye. J'invoquai, comme d'ordinaire, la foi du traité passé entre nous et transcrit à Zanzibar sur les registres du consulat britannique. — ■ S'ils me quittaient, ajoutais-je, ce serait à leurs risques et périls et je les ferais emprisonner comme déserteurs. > Ceci leur ferma la bouche, mais d'eux d'entre eux désertèrent le soir même. Les porteurs Vonanyamouézi en firent autant, et il fallut procéder à des enraiements nouveaux. Pendant le délai qu'ils occasionnèrent, je mis & jour mes correspondances, et j'emballai mes collections que Raban fut chat^ de rapporter à Zanzibar avec prière au sheik Saïd de faire arrêter mes deux fuyards, et de les ramener sur la cdte bien et dûment chargés de fers. 4 oetçbre. — Message de Rohinda, qui ne veut rendre le fils
de Loùmérézi qu'en échange de trente pièces d'étoffe. Il eqjoint de plus aux Vouahouma réAigiés ici de venir le trouver sans retard. ■ Si ces ordres ne sont pas ponctuellement exécutés, il enverra saisir Loumérézi, à la place duquel il instituera un autre chef. ■ Mon hdte me consulte, et, en m'expHquant la conduite de son prince, lui attribue l'intention de l'humilier, pour réprimer l'orgueil excessif qu'a dû lui causer la présence de visiteurs tels ({ue nous. — Je lui réponds que, s'il ne se trompe pas, le mieux serait de nous laisser partir au plus vit«, en noas procurant, comme il l'a promis, tous les secours nécessaires pour arriver k rOusoui. Ces suggestions sont accueilbes. Loumérézi m'assigne pour guide un de ses officiers nommé Sangizo. Pendant que cet homme, Ser de sa miàsion, se met en mesure de nous trouver des porteurs, nos amis les Vouasoui, partis, on s'en souvient, le ib du mois d'août, revinrent avec ce qu'on pourrait appeler la
■ masse > de Souwarora — une longue baguette de bronze autour de laquelle sont fixés des talismans et qu'on appelle Kaqutnzingiriri (le Mattre de toutes choses). — « C'était, disaientils, une invitation que leur chef nous adressait ; Souwarora ne réclamait aucun hongo; son unique but était de nous voir, et il noiis envoyait ce kaquenzingiriri pour nous faire respecter partout où nous passerions. >
5 octobre. — Loumérézi, bien évidemment confus de l'ascen-' dant qu'exerce sur lui cette baguette de Souwarora, nous a quittés cette nuit sans prendre congé de nous. 11 nous a Eut dire
■ qu'il partait pour aller se faire rendre par Rouhé te fusil et les divers autres objets indûment exigés de Grant. ■
6 octobre. Mouamia. — Ayant h ma disposition ce qu'il me faut de pagazis pour, emporter la moitié de nos marchandises, je pars en avant, tout malade que je suis, obligé de m'arrëter à chaque pas pour reprendre haleine, et complètement privé de f usage de mon bras gauche. Grant me rejoint te lendemain (7J, avec le reste des bagages, portés par des hommes qui se soni enrôlés seulement pour une journée de marche.
Nous ftmes halte le 8, ayant devant nous cinq journées de voyage i travers un pays dévasté par les Sorombo et les Vouatouta. 11 faut se procurer des rations pour toutes ces étapes; il faut aussi, ne trouvant personne qui veuille s'engager à nous - accompagner au Karagoué, embaucher à des prix exorbitants des ,
porteurs à destination de l'Ousoui. Trois esclaves du sbeik Saïd nous rejoignirent pendant que nous étions occupés de ces soins. Nous eûmes par eux une lettre du colonel Rigby, lettre dont le premier aspect nous combla de joie; mais ce bel entbousiasme , se refroidit quand nous primes connaissance du contenu de la ■ missive. Elle nous annonçait l'envoi d'une foule d'objets essen-, tiels et de lettres arrivées d'Angleterre, le tout expédié de la cdte. à la date du 30 octobre 18601 Nos messagers m'apprirent qu'un Q^ocîant, dont le surnom était Msopara, s'était avisé de consigner les caisses entre les mains de quelques-uns de ces Arabes. qui étaient retenus dans l'Ougogo, tandis que lui-même remontait la rivière Ronaha jusqu'à l'Ousanga et l'Osenga', d'où il. s'était ensuite rendu à Razeb. Ds m'apportaient aussi les compliments du sheik Sud et ses heureux pronostics pour mon voyage, fondés sur trois rêves consécutifs qu'il avait faits à des époques favorables, et qui tous me montraient faisant au Caire une entrée triomphale. Hanoua-Séra tenait toujours la campagne, et les affaires étaient totOours en suspens.
9 octobre. Kagongo. — Nos porteurs étant en nombre sulUsant, nous nous sommes remis en route tous ensemble dans un pays qui,par son aspect, diiïère essentiellement de celui que nous venons de traverser. Ce ne sont plus, comme dans l'Ounyamouézi des vallons séparés par une série d'éminences granitiques : ici nous n'apercevons que deux chaînes de petites collines fort éloignées l'une de l'autre, et le terrain qu'elles bornent i notre droite et à notre gaucbe, au lieu de se creuser en vallées, s'élève en longues pentes sablonneuses revêtues d'une mesquine végétation forestiÈre, parmi laquelle on retrouve fréquemment une espèce de fleur qui rappelle la primevère , mais dont les dimensions sont beaucoup plus considérables, et qui offre généralement une nuance rose tirant sur le cramoisi. N'eussent été les continuelles jalousies, tes rancunes secrètes, les tentations de révolte, les querelles qui troublaient quotidiennement notre existence, nous aurions pu cheminer assez agréablement au sein de ces contrées désertes. Mais, malgré les harangues dont le krrangozi régalait le camp chaque soir, nous n'obtenions jamais
D lud de Xueh, ne «ont point ntirqués
(ju'une pacification iDcomplète. Nons sortîmes du Bogoué le 1 1 , ponr passer dans le district d'Ongomba, et la marche suivante (12) nous fit traverser, dans l'Oogombé, le nuttah ou ravin d'Ougongo, qui va se jeter à l'ouest dans la rivière Halagarazi. Li, quelques-uns des porteurs, essayant de Ibir, virent leur retraite coupée par mes gens de la cdte, avec lesquels ils engagèrent un combat. Ceux-ci victorieui, brisèrent les arcs de leurs adversaires, ce qui mit tout le camp en révolution, l'honneur de la tribu se trouvant compromis, à ce qu'il semble, par cet injurieux procédé. Bombay apaisa pourtant ces susceptibilités, au moyen de quelques fils de verroterie judideusement distribués.
13 et 14 octobre, ffafu ehexPongo. — Pongoestle nom du chef de ce district; il débute par nous envoyer une vaclie dont il réclame, bien entendu, l'équivalent. Une entrevue que nous sollicitons est refbsée, sous prétexte que noire hâte consulte sa corne magique afin de savoir quelles gens nous sommes. Suivent les Tatigantes négociations du hongo, telles qu'il a fallu les raconter iijk bien des fois. Nos présents nous sont retournés avec un dédain affecté. Ce que nous y ajoutons, conformément aux prétentions qu'on a élevées, se trouve encore insuffisant, marchandage honteux, débats écœurants, qui aboutissent enfin, tant bien que mal, à un compromis équivoque. Cette fois quand on a battu le ■ tambour de satisfaction >, les gens de Sonwarora viennent le plus galamment du monde se prosterner & mes pieds en me félicitant de cette heureuse issue. Pongo se montre enfin après une nuit d'hésitations, mais avec une nombreuse escorte et en tenant sa tête cachée dans un morceau d'étoffe, pour conjurer, à ce qu'il parait, notre « mauvais œil. • U n'en rachète pas moins en partie ses fâcheux procédés, car ses exhortations déterminent un certain nombre de ses sujets h s'enrdler avec nous, et nous en avions grand besoin, vu que la moitié de nos pE^azis venait de prendre la fuite. On abuse, il est vrai, de notre position pour nous faire payer horriblement cher. Nos portefaix sont^ engagés à raison de dix colliers de perles par tète et par journée de marche. C'est à peu près dix fois plus que n'accordent ordinairement les trafiquants arabes. La volaille abonde ici comme ailleurs, bien qu'on l'élève uniquement pour la vendre aux caravanes, et que les indigènes n'en usent jamais
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pour eux-mêmes, si ce n'est dans les sacrifices divinatoires, lorsqu'ils coupent l'animal en deux pour préjuger l'avenir d'après rinspeclion de son sang et de ses os.
17oct. Chez ICyarouwamba.— KépétiUon de ce qui s'est passé chez Poogo. Je me garde bien d'accepter la vache avant que le tribut ne soit réglé. Hais cette précaution ne me sert pas à grand'chose. J'ai afTaire k un coquin dont les promesses les plus formelles sont violées avec un saog-ih>id parfait. Quand il tient ce qu'il a demandé lui-même, il réclame impudemment de nouvelles concessions, un makétê * par-ci, un bracelet par-là ; tant et si bien que mes hommes perdent patience et risqueraient volontiers le combat, indignés de voir ■ qu'un roi peut ainsi fausser sa parole. > Il n'en faut pas moins céder, et, à neuf heures àa soir seulement, le bruit du tambour nous annonce que nous sommes libres.
18 oct. FrontîèrB de VOuhhanga. — Nous avons traversé le Youanga jusqu'à son extrémité nord. Devant nous s'étend un désert qui Sépare les possessions de Rohinda et celles de Souwarora. Installés dans une borna, nous y sommes bientôt assaillis par des villageois qui nous cherchent querelle et commencent à se gourmer avec mes hommes dans l'espoir de nous dépouiller; mais nos fusils nous donnent une supériorité marquée sur ces pauvres diables, qu'un petit nombre de coups tirés en l'air dispersent à travers champs ; ils reviennent k la nuit complètement pacifiés, et tout semble promettre un relourde calme, quand une nouvelle alerte nous est donnée. Il s'agit d'une marche des Vouatouta qui vont à ce qu'on prétend, attaquer N'yarouwamba. Les pagazis enrôlés chez Pongo nous ont déjà faussé compagnie, Encore un jour de perdu (IS) avant de pouvoir traverser le désert et de nous rencontrer à la frontière de l'Ousouî avec N'yamanira, l'officier auquel Souwarora délègue ses pouvoirs dans cette partie du district.
1. Le makété ett un collier de mzizims. Le mziiima, ntius l'avons dit, est la perlo^niieau d'AUe magne ; la pliu commuoe eat d'un bUu foncé, l'autre d'une teinte blancMtre et opaline.
asKD
vu
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Métamorphose subite. — Défi d'un sorcier. — Un eolremetteur intéressé.
— Aventure de voleurs. — Mesures énergiques. — Triomphe diplomitique de Bombaj. — Un palais. — Échantillon de subtilité cosmopolite.
— Un e^rit fort. — Timidité ministérielle. — La pays des Masai. — Rivalités et dénonciations. — /n tmo i;enfau. — L'aniour et ta probité.
— Les remords de Bombay. — Une fiancée à crédit. — Le monarque invisible. — rumuli druidiques. — Paysage. — L'oiseau prophétique. .— Nudités innocentes.
i; A peine sommes-nous sur ce nouveau terrain que les quatre messagers, porteurs du fameux kaqiienzingiriri, renonçant tout & coup & leur courtoisie d'emprunt, exigent péremptoirement leur salaire avant de faire un pas de plus. Ma promesse de les récompenser richement lorsqu'ils nous auront conduits cttes Souwarora les laisse parfaitement insensibles. Ils veulent recevoir immédiatement ce qui leur est dû, et fixent à quatre bracelets le prix de leurs peines et démarches. Raisonnements et menaces, rien ne triomphe de ces prétentions exorbitantes. ■ Ils peuvent, diseot-ils, nous retenir ici tout un mois ; ils peuvent nous ménager à chaque station de nouvelles avanies. ■ Dans le pays où nous sommes, toute trahison est redoutable. Il faut se résoudre à payer ce qu'ils demandent. Après eux, j'ai affaire à FTyamanira, qui joint à ses fonctions politiques la profession de médecin et de sorcier. Sur la tète il porte, fixée au front, l'extrémité d'un coquillage, symbole de sa chaîne, tandis qu'une petite corne de brebis, posée coquettement sur sa tempe, indique sa
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aiissioa surnalurelle. Il a pour église (ougaoga) un arbre aux branches duquel sont attachés une corne de bison remplie de poudre magique et un sabot de zèbre suspendu par une ficelle au-dessus d'un vase d'eau enfoncé dans la terre. Je me permets quelques railleries au si^jet de ce temple si élémentaire, et N'yanianira, piqué au jeu , me somme de montrer mon pouvoir magique en faisant jaillir du sol une source permanente. Je m'engage à le faire aussitôt qu'il m'aura donné l'exemple , et cette réponse, qui lui coupe la parole, parait égayer mes gens.
Le S2 au soir, invités k marcher en avant, mes guides rehisent, malgré l'engagement formel qu'Us avaient pria, i cet égard en touchant leur salaire. Il faut, à ce qu'ils assurent, que Souwarora soit préalablement averti de notre arrivée. Deux d'entre eux resteront avec nous, un troisième se rendra auprès du chef. Presque aussitôt après le départ de ce messager, survient un of&cieuz nommé Hakinga. Il nous presse d'avancer au nom du docteur K'yengo, son frère adoptif. C'est grâce à ce dernier que Souwarora, d'abord très-inquiet à notre si^el, s'est déterminé à nous accueillir. Je reconnais ce Makinga pour un de mes anciens porteurs, qui s'était proposé, k Sorombo, pour remplir avec Baraka la mission dont ce dernier n'avait définitivement pas voulu se charger auprès de Souwarora ; sur notre refus, il est parti seul pour aller prévenir le docteur K'yengo, et c'est bien évidemment à l'intervention de ce dernier que sont dues les démarches faites auprès de moi par le chef de l'Ousoui. Makinga, du reste, ne se bornait pas k ces communications ; et, quand Je voulus partir, dans la matinée du 33, il prétendit, lui aussi, me soumettre k la taxe. Mes protestations énergiques et mon recours à l'officier du district me débarrassèrent momentanément de lui.
Le ik, après de longs circuits dans une vaste forôt, nous débouchâmes dans une des portions cultivées de l'Ousoui, composée de collines aux croupes rondes, que recouvrent des broussailles partout où la main de l'homme n'a pas transformé le terrain. Les petits villages à huttes gazonnées n'y sont point entourés d'une boma,mtùs simplement cachés dans de vastes plantations de bananiers. On y trouve beaucoup de bétail élevé pardcEVouahouma, qui se refusent à nous vendre leur lait^ donnant pour raison que nous mangeons de la volaille et une s(Hie de f%ve appelée maharagoué.
25 oct. Chôs Yihora. — On se rappelle peut-être Siriwko, notre hdt« de Mininga, et le meurtre commis par lui sur la personne d'un des chefs indigènes. Ce dernier était précisémeat te père de Vikora, qui, en souvenir de cet acte, se montre habituellement très-rigoureux à l'égard des trafiquants. Il s'abstient cependant de nous molester, en rertu des ordres exprès de Souwarora, qui nous mande, par le retour de notre messager^ de venir le trouver au plus vite.
36 oct. Chez Karivouami. — Ces bons procédés du chef de rOusoui ooas ayaot mis en joie, nous avions gravi lestement la montagne de N'yakasenyé, lorsqu'en arrivant au sommet, nous noua trouvâmes en face d'un gros détachement qui exigeait le prix du passage. Souwarora s'était ravisé, à ce qu'il parait, sous l'influence dominante de deux de ses principaux officiers, — Karivouami, chez lequel nous étions, et Virembo, qui habite à deux marches en arrière, — tous deux en ce moment auprès de leur chef: N'ayant rien de mieux à &ire, j'ordonnai de former le camp et je dépéchai Nasib à ■ Sa Hautesse ■ pour lui adresser de ma part les représentations les plus pressantes, non celles d'un simple marchand, mais d'un prince son égal, venu pour remplir une mission amicale auprès de lui et de Roumanika. Tandis qae le soir même, pour attendre avec plus de patience le retour de mon ambassadeur, je m'occupais de quelques observations astronomiques, d'audacieux voleurs se glissèrent parmi les broussailles qui entouraient le camp, et vinrent accoster deux de nos femmes, sous prétexte de leur demander ce que je faisais. Sans méfiance, elles répondaient ft leurs questions, lorsque ces misérables se jetèrent sur elles et disparurent après les avoir dépouillées de tous leurs vêtements. Klles fiirent obligées, pour rentrer au camp, de passer sous mes yeux dans un état de nudité complète. J'avais souffert patiemment, jusque-là, quelques larcins de peu d'importance qui se renouvelaient à peu près toutes les nuits; mais cette fois, je trouvai la hardiesse un peu forte, et j'ordonnai de tirer sur tous les déprédateurs qui se montrer«i«nt aux environs. Cette consigne, ponctuellement exécntèe, eut de prompts résultats. Dans la nuit du 26 au S7, un de nos larrons reçut une blessure qui nous permit le lendemain matin de suivre jusqu'à une certaine distance ses traces ensanglantées, et dont il mourut, k ce qu'on nous dit, quelques heures plus tard.
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Je m'attendais à des difScoltés, mais les * sncîens > dn pays Tinrent au coDtraire me rendre hommage. Cet acte de vigueur les avait d'autant plus frappés que le voleur en question était an sorcier jusqu'alors réputé invulnérable. Ceci du reste n'empêcha pas de DDUTelles tentatives. L'endroit où nous étions fourmillait de gens disposés à s'approprier le bien d'autrui. Ouelques-nns de mes hommes, attirés dans des huttes écartées sous prétexte d'invitation & dtner, y furent dépouillés de tous leurs vêtements. Musieurs nuits de suite, notre camp fut assailli h coups de pierre. Il &Ilut de nouveau recourir aux grands moyens. Un de ces bandits fut tué, deux autres J)Ies8é8 grièvement.
Nasib était revenu, nousapportant delà part de Souwarora des paroles de sympathie. Toutefois, ce chef se déclarait hors d'état d'intervenir dans le règlement des taxes réclamées par ses ofS ûers. — ■ Pour lui-même il ne demandait rien et comptait sur notre visite aussitôt que nous serions affranchis, en sacrifiant quelques bagatelles, de ces exigences subalternes. > Ces vains compliments ne me dissimulaient pas la vérité. Je savais & merveille que les agents inférieurs de Souwarora prélevaient à peine un pour cent sur le produit de leurs rapines ; tout le reste allait dans la caisse royale. Il ne restait qu'à se tirer le plus tét possible de ces mains rapaces. Je me mis donc en mesure de faire partir un messager pour le palais de Roumanika, dans l'espoir que ce chef voudrait bien m'envoyer sa ■ masse • pour nous tirer de l'Onsoui, comme celle de Souwarora nous avait tirés du Bogoué. Puis, je me débattis comme je pus avec Karivouami, àargi de régler le hongo pour son compte et pour celui de son collègue. La discussion dura toute la journée du 26 et celle du S9. Elle n'était pas terminée, tant s'en faut, lorsque Bombay revint du camp de Hasoudi (le négociant arabe dont j'ai déjà parlé plusieurs fois) dans un état de jubilation tout à fait extraordinaire: ~< Par un hasard des plus singuliers, disait-il, j'ai pD voir dès les premières vingt-quatre heures le grand Ukama lui-même, auprès duquel Hasoudi demande vainement à être adn^, et qui, depuis quinze jours, malgré des instances quotidiennes, lui foit attendre le règlement de son tribut.
— A la bonne heure, lui dis-je; mais aurons-nous une audience t
— Ceci, je l'ignore, me répondit-il. Souwarora était si com-
platement ivre qu'il n'a pu comprendre ud seul mot à ce que je lui disais de votre part.
— Pourquoi donc se tant féliciter T
— Je l'ai vu, vous disrje, et cela dès le premier jour, tandis que Masoudi, après tant et tant de délais, n'a pas encore obtenu la même Taveur. ■
Nasib semblait tout aussi émerveillé que Bombay : — * Vous ne connaissez pas, me dît-il, l'étiquette dont s'entourent eei rciis Vouahouma ; ils ne ressemblent en rien à ceux que vous avez pu voir dans l'OunTamouézi ou partout ailleurs ; ils ont des offiâers et des soldats comme Saïd Hajid, le sultan de Zanzibar.
— Hé bien I repris-je, m'adressant à Bombay, comment avezvous trouvé Souwaroraî
— C'est un fort bel homme, répondit-il ; tout à Ëiit la taille et la figure de Grant : si Grant était noir, vous ne les distingueriez pas l'un de l'autre.
—Est-ce que ses of&ciers se trouvaient dans le même état que lui?
— Certainement ; ils s'étaient grisés tous ensemble. Le pombé circule par-là du matin au soir.
. — Et on ne vous a pas fait boire T
— Si fait, certes, répliqua Bombay, dont le sourire narquois mit au jour sa double rangée de dents taillées en pointe. Ils ont tisayé.... Après quoi, ils m'ont fait voir l'emplacement assigné è votre camp.... Ce n'est pas dans le palais, mais au dehors, dans un endroit où il n'y a pas un arbre.... La résidence n'a rien qui promette beaucoup. . . . • '
Il fallait pourtant en finir avec le damné hongo. Bombay fut chai^ de faire accepter aux deux chefs, à la place des étoffes qu'ils demandaient et que je n'avais pas, un équivalent en SI d'archal- lorsque tout fut conclu,— et au moment oîi j'allais me mettre en marche, — Vikora,dontjenem'occupai8pll]s, se présenta tout à coup, armé de prétentions égales h celles de ses collègues. La journée du 30 fut encore perdue à me débattre pour lui faire accepter moins qu'ils n'avaient reçu. L'affaire ne flit terminée que le lendemain matin (31) ot, après élre descendus dans une vallée fangeuse et lorsque nous eûmes gravi une seconde montagne, nous vtmes enfin devant nous le palais de Souwarora. Sise au fond de la vallée d'Outhoungou, cette habitation, dont les clétures embrassent une vaste étendue dé terrain.
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ne laisse pas de produire un effet assez imposant. Une triple haie d'arbustes épineux lui sert de rempart. La hutte du chef (auquel je ne donne pas le nom de roi, parce que la souveraineté du pays me semble id partagée) est trois fois aussi grande qu'aucune des autres; elle est au fond de l'enceinte, dans un endroit bien à part, tandis que les habitations réservées à ses officiers et aux gens de sa maison se groupent de distance en distance, séparées les unes des autres, de manière à permettre l'installation du bétail qu'on fait rentrer chaque nuit.
Maldnga vint encore nous ennuyer de ses réclamations, et, bien qu'étranger comme nous, se permit de telles importunitès que Grant fut obligé de lui montrer les dents. Vikora, l'étemel Vilcora, dont je me croyais délivré, reparut également dès que nous eûmes installé notre camp près de celui de Masoudi, à deux mi/es environ du palais, dans le voisinage des huttes occupées par le général en chef des troupes de Souwarora. Je l'envoyai promener sans trop de cérémonie. Masoudi et les autres Arabes qui voyageaient avec lui vinrent me demander ce que je pensais des taies du pays. I^eur hongo, r^lé le jour même avec Souwarora, se soldait par quatre-vingts paquets de fil d'archal, cent vingt mètres d'étoffe et cent trente livres de verroteries, sans compter les présents ou • bonnes mains > largement distribués aux grands officiers de la couronne. Informé de ce que j'avais payO, Masoudi s'étonna que j'eusse pu m'en tirer à si bon compte. Dès le lendemain (1" novembre), ses compagnons et lui partirent pour le Karagoué. Depuis plus d'un an qu'ils avaient quitté Kazeb, ils n'avaient pu, malgré leurs efforts, traverser les contrées qui les séparaient de ce pays inabordable. Dans la vallée fertile où Us nous laissaient, les provisions ne manquaient pas ; elles adluaient au contraire de tous les cAtés, apportées par les indigènes,qui,d'ailleurs,vétuscommelesVouaDyamouézi, fixent de pins autour de leur taille un jupon, une espèce de kilt en peaux de bètes façonné avec beaucoup d'él^nce. Il était au reste difficile de déterminer ici le véritable type de la race locale, vu l'extrême variété de traits qui résulte du continuel mélange de la population aborigène avec les Vouahouma et les Vouanyamouézi. Nulle part je n'ai rencontré, chez les individus de l'an et de l'autre sexe, autant d'yeux brun-clair.
Dans la soirée, un habitant de l'Ouganda, noiamé N'yam-
gundoU, vient nons faire-une visite de politesse. Il a pour vêlement un large surtout fait d'uue quantité de petites pesux d'antilopes, prises sur des sujets très-jeunes, souples comme du chevreau, et cousues ensemble avec autant de soin que si elles eussent passé par les mains de nos gantiers. A notre grande surprise, les manières du personnage sont en parfait rapport avec les soins qu'il semble'prendre de son extérieur, et nous sommes tous enchantés de lui, bien qu'il ne puisse être compris que de Nasib, lequel déclare l'avoir connu précédemment. C'est le frère de la reine douairière de l'Ouganda, député par Htésa, qui règne actuellement sur cette contrée, pour venir demander en mariage la fille de Souwarora, renommée à cause de sa beauté merveilleuse. N'yamgundou et les ofSciers qui complètent le personnel de l'ambassade, retenus ici depuis plus d'un an, ont vu mourir la jeune fille dont ils venaient solliciter la main ; et Souwarora, dans la crainte où il est que le grand roi Ulésa ne tire vengeance de ces retards, cherché h conjurer sa colère en lui envoyant, aux lieu et place de la fille qu'il a perdue, un tribut suffisant en fils de laiton. Ceci m'explique l'acharnement avec lequel je me suis vu exploiter.
Le lendemain, autre visite. Sirhid se présente comme le plus grand personnage de VÉtat. C'est un jeune homme de bonne mine, chez qui se retrouvent les indices caractéristiques d'une origine Youahouma. Son turttan, les étoffes voyantes de son costume lui constituaient une toilette à grand effet; il s'exprime avec une douceur inusitée, et s'installe sur nos tabourets comme si l'usage de pareils sièges lui avait été Eamilier dès son enfance. Je lui explique — avec toute la dignité d'un grand personnage poursuivi par une fortune contraire, ~- i quelles épreuves je viens d'être soumis. Il promet de tout redire à son maître et de faire en sorte que nous soyons traités avec moins de rigueur. Je voulus alors le charger pour Souwarora de quelques présents exceptionnels, dont je pris soin de mettre en relief l'importance et la rareté : un pistolet à cinq coups, une grande botte de fer blanc, etc. ; mais lorsqu'il les eût examinés :
■ Non, me dit-il, n'exhibez pas tout d'abord ces objets qui pourraient effaroucher le mkama ; il les prendrait pour des engins de malèûce et me ferait couper la tète pour avoir osé les lui présenter. On ne sait ensuite ce qui arriverait.
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— Ne puis-je donc être admis à lui offrir mes hommages?
— NoD, répondit Sirhid, il ùiut que je le voie au préalable ; ce n'est pas un simple individu comme moi, et avant de recevoir quelqu'un il doit prendre toutes ses sûretés.
— Pourquoi donc ces invitations qui m'ont attiré chez luiî
— La nouvelle lui était arrivée que Makaka d'abord, puis Loumérézi, mettaient des obstacles à votre voyage, et curieux de savoir i quoi s'en tenir sur votre compte, il m'avait enjoint de T0U3 dépêcher quelques hommes. C'est ce que j'ai fait, vous le savez, à deux reprises diiférentes. Il désire certainement vous voir, mais il n'aime pas que les choses se fassent avec précipitation. Sur les hommes qui n'ont pas, comme vous et moi, l'expérience du monde, la superstition conserve beaucoup d'empire. »
Sirhid ajouta qu'il demanderait pour nous une audience dans le plus bref délai possible ; puis, prenant congé, il nous témoigna le désir d'emporter avec lui le fauteuil en fer sur lequel il s'était assis. Néanmoins, il se retira sans rien objecter quand nous lui eûmes dit que, n'étant pas habitués à nous asseoir par t«rre, nous ne pouvions nous priver de ce meuble.
Virembo se présenta le 3 avec de nouvelles réclamations, contre lesquelles Sirhid, survenufort à propos, nousfoumitluiméme d'excellents arguments; mais, à peine Virembo parti, l'habile diplomate nous fît entendre ■ que lorsqu'il s'entremettait pour le compte des négociants arabes, ils ne manquaient jamais de le récompenser par quelques présents. La moindre bagatelle suffirait ; mais, en fait de bagatelles, c'était aux étoffes qu'il donnait la préférence. -
Mon embarras était d'autant plus grand que tous nos tissus communs se trouvant épuisés, il nous restait seulement, — et Sirhid le savait bien, — des articles de qualité supérieure. Je me résignai cependant, pour ne pas perdre le bénéfice d'une intercession puissante, à faire le sacrifice des shoukkas ' premier choix que je tenais en réserve. En échange, il m'envoya deux chèvres : mais k peine avions-nous réglé cette petite affaire, qu'il m'annonça son départ presque immédiat. Souwarora l'envoyait, comme le médecin le plus éminentde son royaume,
], Heaure d'éloffes : un mètre soii
auprès d'un malade de sa famille : — > Mon frère Karamboulé, ^outa-t-il, restera chargé pendant mon absence, qui doit durer cinq jours, de tout ce qui concerne le règlement de votre hongo; mais la négociation ne pourra commencer que demain ; car il faut, avant tout, que j'aie vu Souwarora. »
La surprise n'avait rien d'agréable. En revanche, nous reçûmes la visite quelque peu iatéressée d'un natif de l'Ouganda, Irungou, — fort beau gar{;on, par parenthèse, — lequel nous af- Grma de nouveau que le roi Mtésa désirait ardemment nous voir. J'aurais voulu que ce personnage consentit à nous servir de g]uide ; mais il refusa d'attendre que notre hongo fût réglé, se laornant à nous offrir de laisser derrière lui, si nous le désirions, quelques hommes de sa suite : leur présence devait intimider Souwarora et le mettre en demeure de nous expédier plus promptement.
Je proposai ensuite à Irungou de lui confier une carabinerevolver, fabriquée dans les ateliers de Coït, que je voulais envoyer à son roi comme gage de mon empressement à me présenter devant lui ; mais il refusa de s'en charger, et cela par les mômes raisons que m'avait données Sirhid. Un couteau et diverses curiosités, que je voulus successivement lui remettre, effarouchèrent au même degré sa prudence diplomatique ; et comme je tenais infiniment à me faire précéder par un présent quelconque destiné à me frayer la route, il fallut se rabattre sur un méchant mouchoir de poche, en cotonnade rouge, dont la valeur n'excédait pas douze sous, mais qui trouva grAce aux yeux de l'ambassadeur. Irungou s'étonnait, du reste, que je n'eusse pas préféré, pour arriver dans l'Ouganda, la route la plus directe, celle qui traverse le pays des Masai. Je lui rappelai qu'une caravane arabe, parvenue dans cette direction à la frontière de l'Ouganda, — et retenue par suite de quelques incidents politiques dans la région dont il me parlait, — s'était assez mal trouvée du séjour forcé qu'elle y avait fait. Il fut obligé d'en convenir; mais, selon lui, ceci tenait à des circonstances exceptionnelles. — ■ Le Masai s'était pacifié depuis lora, et Mtésa, qui désirait vivement ouvrir par cette voie des communications avec la c61e, me fournirait, pour revenir par là, autant d'hommes que j'en voudrais emmener. >
Je connaissais à cet égard les intentions de Mtésa, intentioos
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plusieurs fois manirestées aux trafiquants arabes, et dont ils D'avaient pas manqué de m'entretenîr; mais je n'en fus pas moins satisfait de me les voir confirmer par pon ambassadeur, car j'avais écrit à la Société géographique, — avant de quitter le Bogoué, — que si je trouvais M. Petherick dans l'Ouganda ou à l'eitrémité nord du N'yanza, j'essayerais, la question de l'origine du NU se trouvant ainsi vidée, de regagner Zanzibar en traversant le Hasai. J'aurais voulu faire revivre à mon profit nne ancienne coutume des rois de l'Ouganda, qui, lorsqu'une visite leur était annoncée, envoyaient jusque dans le Karagoué le nombre de porteurs nécessaire pour les bagages du voyageur, et je priai Irungou de dire à Htésa ■ qu'il me faudrait au moins une soixantaine d'hommes ; • sur sa promesse formelle de transmettre ma requête, je lui octroyai les verroteries qu'il était venu me demander.
Du 4 (m 6 novembre. — Karamboulé nous enjoint de préparei notre tribut, et mes gens se mettent en besogne pour se conformer i ses instructions. Mais le lendemain nous apprenons que, sous prétexte de maladie, il ne s'est môme pas rendu au palais. Aussi, poussé à bout par tant de déceptions successives, je lui fais dire que * s'il ne tient pas sa promesse, je m'ouvrirai de force l'accès de la résidence royale, « Ceci donne lieu à de nouveaux débats, où reparaissent les exigences de Virembo et de Vikora. Je ne pourrai, semble-t-il, parler à Souwarora que lorsque ces bandits subalternes m'auront exploité à leur complète satisfaction. Chaque journée de retard constituant en elle-même un impôt très-lourd, je me vois réduit h céder encore. Karamboulé réclame ensuite le prix de son entremise, et je m'estime heureux d'entamer la négociation au prix d'une de ces couvertures rouges appelées j'oAo et de cinq fils de mzizima, équivalant à cinquante fils de perles blanches communes.
6 et 9 novembre. — Un grand désordre se met dans le camp, où l'ivrognerie engendre mainte et mainte rixe. Nous sommes de plus harcelés par les Vouasoui, qui envahissent notre hutte pour nous r^arder manger, et mendient nos restes avec une merveilleose effronterie. Ds ne connaissent pas ce fameux bakhsbish*,
si usité en Orient; mais ils tendent leurs mains, se frottent le ventre, et répètent jusqu'à satiété le mol haniviani (mon ami). Impossible, cependant, de garder rancune à ces enfants naïfs : nous leur jetions quelquefois de l'eau pour les éloigner, mais ils revenaient aussitôt, tournant la chose en plaisanterie.
Dix jours s'étaient écoulés (le 10) sans que nous fussions arvivés à rien, — ce qu'il fallait attribuer, selon Karamboulé, aux préoccupations militaires de Souwarora, qui rassemble des troupes pour aller châtier un de ses oflîciers, lequel refuse d'acquitter les taxes dues au trésor et veut transformer en royaume indépendant la province qu'il était chargé d'administrer. A minuit, cependant, je vis arriver Karamboulé, qui venait en grand émoi m'apprendre que je pourrais , dès le lendemain matin , ré^erdéûnitivementavec Virembo le tribut à payer: Souwarora, complètement absorbé par ses soins guerriers, ne pouvait cette fois nous donner audience. Hais, avant tout, il fallait remettre à notre intermédiaire, pour lui et Sirhid, vingt paquets de 01 de fer, trois joho, trois barsaii', vingt cordons de mzizima et mille de perles blanches. — Je dus encore m'exécuter.
11 novembre. — L'animosité qui existait sourdement entre Bombay et Baraka devait tât ou tard amener une explosion. Bien que je l'eusse défendu, presque tous mes gens ont pris femme chemin faisant. Bombay lui seul était resté célibataire. Devenu amoureux d'une jeune fille qu'il avait vue au passage, il a eu le malheur de mettre Baraka dans sa confidence, et celui-ci — bien assuré que son collègue n'arriverait pas gratuitement i la réalisation de ses vœux — s'était mis à espionner de prés toutes ses démarches. Bombay, en effet, pour satisfaire aux exigences de son futur beau-père, parait avoir détourné, avec l'assistance de quelques-uns de mes gens, cinq paquets de fît d'archal, une couverture rouge, et cinq cents cordons de verroteries. Aujourd'hui, tous deux se sont grisés, et dans leurs violentes altercations la vérité s'est fait jour. Je la démêlai & grand'peine, k travers, leurs explications contradictoires, mais Bombay a fini par convenir de ses torts, les rejetant sur la violence de sa passion, l'avidité du père de sa bien-aimée, l'exemple de ses camarades, etc. Au fond du cœur, tout en le blâmant, je ne pouvais
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m'empëcher d'apprécier la sincérité de ses aveux; mais j'ai dû — la bonne politique le voulait ainsi — féliciter tout haut Baralca de la subtilité avec laquelle il avait surpris les larcins de son camarade, larcins d'autant plus coupables qu'ils tournent au détriment de la communauté, puisque, les dépenses du voyage une fois payées, l'eicédant des marchandises doit être fidèlement distribué entre tous mes compagnons. En réalité, Baraka n'est pas plus irréprochable que Bombay, et ce dernier n'a pas manqué de m'en fournir d'irrécusables preuves. J'ai lâché de les réconcilier l'un avec l'autre, bien décidé dorénavant à veiller moi-même sur mes verroteries.
12 et 13 novembre. — Bombay, complètement revenu à lui, s'est jeté à mes pieds, puis à ceux de Grant, protestant < que j'étais son Ma-pap (son père et sa mère), — qu'il me doit toute sa prospérité, — que s'il a péché, c'est faute de meilleurs enseignements, mais que si je lui pardonnais, etc., etc. > Puis, réconforté par quelques bonnes paroles, il s'est décidé k prendre pour femme la sœur de Sangizo, qu'on lui donne à crédit, et qu'il payera peu à peu sur ses salaires, promettant d'ailleurs de la restituer à son frère aussitôt que le voyage sera terminé.
Dans la soirée, les stipulations relatives au hongo royal ont été convenues avec Virembo et Raramboulé. Ils exigeaient soixante paquets de fil d'archal, cent soixante yards de merkani, trois cents cordons de mzizima, et cinq mille de perles blanches, — ce que j'ai fait réduire à cinquante paquets de fil de fer, vingt pièces d'étoffes choisies, cent cordons de mzizima, et quatre mille de kouunummazi ', mes verroteries blanches étant tout à fait épuisées. Souwarora, qui persiste à ne pas nous recevoir, nous promet en revanche un meilleur accueil à notre retour de l'Ouganda ; il ne se doute évidemment pas que j'ai formé le projet bien arrêté de ne point traverser un pays où j'ai subi tant d'exactions humiliantes et des traitements si peu en rapport avec les invitations pressantes qui m'y avaient attiré. Je n'ai pas manqué de laisser voir mon mécontentement aux deux
1. Cette espèce de verroterie ipt'on «ppeile aiiasi ni'K (nili veut dire verre, tmlouamnon' Teat dire Teuillea de cocotier), est une petite perle de Terre transpareote. Le prix varie de- six ï onze dollars les traoteHsinq lifres, ou la ftatihh, pour parler la langue du pays. Le niJt est irèsenbTeurdaDsrOujlji, et reçu avec plaisir, en petite quantité, sur toute la ligue du centre.
négociateurs, mais ils se sont empressés de cbai^r de sujet, eo réclamant les cadeaux que l'usage attribue aux Vouahinda ou Vouanawanis (les enfants du roi). Je m'en suis tiré avec trente-quatre paquets de fil de Ter et six pièces d'étoffes premier choix.
15 nov. KUarè. — Une escorte d'officiers nous est assignée, qui veillera sur nous jusqu'à la frontière. C'est un grand honneur, sans doute, mais nous le devons principalement  la terreur superstitieuse que nous vaut notre réputation de sorcellerie. Peu nous importe, au surplus : l'essentiel est de trouver devant nous une hospitalité moins rapace.
En gravissant les hauteurs qui dominent la vallée d'Uthoungou, nous rencontrons sur notre roule des eaims on litmuli, auxquels il est d'usage que chaque voyageur ^oute une pierre. Sur l'ori- ^ne de ces monuments, qui rappellent les gal-gal, les menhirs, les dol-men de l'époque druidique, Je n'ai pu me procurer aucuns renseignements positifs ; je suis cependant frappé de ce fait, qu'ils se montrent à moi dès que j'aborde une contrée appartenant exclusivement aux Vouahouma, et que je les ai vus précédemment dans le pays des Somals, qui, très-certainement, à une époque antérieure, fut gouverné par un rameau détaché de la race abyssinienne. L'officier du district où nous campons, bien qu'il réside k dix milles de nous, envoie réclamer la taxe à laquelle il prétend avoir droit. Je m'exécute après quelque résistance, mes guides s'étant engagés A me garantir contre toute réclamation ultérieure.
16 nov. Yihembé. — Pressant le pas et avecla gaieté de l'oiseau qui s'envole, nous sommes arrivés, au sortir d'une belle forêt, à l'entrée d'une vallée profonde qui porte le nom de Lohougati. Sans nous être donné le mot, et par un mouvement instinctif, la caravane entière s'arrête devant l'imposant tableau qui s'offre tout à coup à ses yeux. Au fond de cette vallée, couverte d'épais ombrages, un courant d'eau limpide s'élance dans la direction du N'yanza. Une végétation luxuriante et variée, des arbres magnifiques, parmi lesquels se distingue le gracieux palmier qui porte le nom de pandana, des jardins de bananiers, des plants énormes d'indigo sauvage et de chardons, font de ce coin de terre une espèce de paradis touffu, par delà lequel on entrevoit une rangée de cènes rougeAlres aux sommets dénudés, sillonnés du
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haut en bas de longues traînées blanches, et qui ressemblent comme deux gouttes d'eau à des volcans récemment ouverts ; — plus loin encore, et dominant le tout, sont les collines du Rara goué et du Kishakka, tapissées d'herbages opulents.
Au moment où nous reprenons notre marche, le sentier que nous suivons est traversé tout à coup par un oiseau appelé ftAougota, ce que le vieux Nasib proclame, avec un enthousiasme naïf, comme un présage certain de voyage heureux. Après avoir passé laririère, nous recevons, assis sur ses bords, la visite des habitants du vallon. Jamais je n'ai vu nudité si complëtequelaleur. Les jeunes (illes elles-mêmes, parvenues à l'Âge de puberté, s'exposaient hardiment à nos regards , sans la moindre aitièrepen6éedemal.De]à,nousarrivâmes&rétablissementdeVihembé, le dernier qu'on rencontre avant de franchir les limites de l'Ousoui. Nos guides avaient droit à un salaire que Nasib fixa luimême. Mais nous restâmes sourds aux réclamations du < beaupère, » que Bombay avait désappointé dans ses espérances, et qui, lui aussi, réclamait un dédommagement. Le messager qu'il nous avait dépéché nous menaçait aussi des vengeances de Sou* varoTa, mécontent du hongo stipulé par ses subalternes. Ce prince nous ordonnait de revenir sur nos pas, — ■ et si nous nous permettions d'enfreindre à cet égard sa volonté souveraine, nous allions rencontrer une armée qui nous barrerait le passée . > Inutile de dire que ces vaines paroles ne nous arrêtèrent pas an instant.
LE KARAGOUÉ.
Remarques géologiques. — Un lac, — Souvenirs du Thibet. — Une jeune
mariée. — Accusation de sorcellerie. — Les baguettes géographiques.
— Un orchestre de voyage, — Conjectures. — Un messager inexact. ' " Réception royale, — La question du lait, — Proposition homicide.
— Chronique de la cour. — Les frères ennemis. — Embonpoint forcé.
— Prodigalités bien entendues. — Une enquête topograpbique. — Ambassade à Mtésa. ^ Le miracle du docteur K'yengo. — Une coquette et deux rivaux. — Excursion au petit Windermere. — Un sacrifice humain. — Prodiges politiques- — Audience de cérémonie. — Exploits de chasse. — Plan, coupe et circonférence d'une beauté noire. — Les anthropophages. — Premiers indices du voisinage de TÉgypte.
17 nov. Vigara. — Heureuse journée, qui nous délivre de bien des soucis. Nous sommes quittes de nos soi-disant protecteurs, les VouBsoui, et d'ici au Karagoué, nous n'aurons à nous débattre que contre des animaux sauvages sur ce territoire neutre, autant vaut dire inhabité, qui sépare les deux pays; nous pouvons donc espérer quelque répit à ces extorsions systématiques dont nous avons tant souflert.
La constitution géologique du district me parait assez curieuse. Les sommets coniques de ses vertes collines, exerçant une pression centrale sur leurs couches intérieures, mettent en relief, sur leurs pentes rapides, des protubérances ar^ilo-sablonneuses zébrées de pourpre et de blanc. Au pied de ces mômes collines, des blocs de quartz et d'autres roches ignées sont accumulés dans les bas-fonds, et des conglomérats de gravier rouge indiquent bien évidemment la présence du Ter. Le sol lui-même rappelle,
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par sa richesse et ses teintes rougeAtres, celui de notre beau DeroDshire.
A peine campés sous un bouquet d'arbres, nous voyons arriver à nous l'officier chargé par Boumanika de nous aider à sortir de L'Oqsouî. Nasib, qui retrouve un ami d'autrefois dans ce personnage nommé Kachouchou, rayonne littéralement de joie, et cette circonstance favorable lui apparaît comme l'accomplissement des heureux présages qu'il nous signalait hier. Les instructions données 4 Kachouchou sont en effet très-libérales. Partout où nous ferons halte, les officiers de chaque village sont tenus de nous fournir des aliments aux dépens du roi. Dans le Karagoué, aucune taxe n'est levée sur les étrangers. L'échange des présents est seul permis.
Trompés hier par la vue d'une vaste nappe d'eau qui, du haut d'une montagne, nous apparaissait dans le lointain, nous nous supposions en présence du N'yanza lui-même, tandis qu'en réalité Dous avions devant nous le Louérou-lo-Ourigi , un lac & part qui rejoint le Victoria-N'yanza par une brèche dans les montagnes et par la rivière Ritangoulé. On nous affirme qu'autrefois la vallée-de l'Ourigi était entièrement recouverte d'eau; h celiu époque , on royageait en bateau sur les basses terres que nous avons traversées à partir de l'Ousoui, et les collines en dos d'ftne que j'ai tout à l'heure décrites formaient une chaîne d'Ilots plus ou moins séparés. Hais le pays s'est desséché peu à peu, et le lac d'Ourigi s'est transformé en un marécage peu important. On reporte la date de ce phénomène à la mort du feu roi Dagara.
Notre marche d'hier m'a rappelé bien des jours heureux que j'avais passés jadis, parmi les Tartares, dans la vallée du Thibet où coule le fleuve Indus. J'accorderais cependant au pays où je suis une supériorité pittoresque : sur des pentes plus hautes croît une herbe plus épaisse; elles se couronnent de fourrés d'acacias où se réfugient les rhinocéros blancs et noirs ; dans les parties basses du vallon errent au hasard, comme le kiyanget le yak apprivoisé du Thibet, des troupeaux de hartebeets et de magnifique bétail. Puis enfin, pour fgouter k cette joie des yeux, nous sommes reçus avec une hospitalité prodigue, conformément anx ordres du roi. L'officier du village nous amène des moutons dès qu'il nous sait arrivés. Les patates douces, la volaille, affluent
vers le camp, et nous en sommes quittes pour quelques mètres de lainage rouge qu'on reçoit avec gratitude, sans nous rien demander de plus.
19 nov. Second Ourigi. — Plus nous avançons, plus se manifeste le bon ordre de ce pays, la courtoisie des chefs à qui nous avons affaire ; une liberté complète nous est assurée ; et j'en profite pour chasser à droite et & gauche sur les hauteurs les plus voisines. J'ai tué un (lorican, précieuse ressource pournotre potau-feu, plus un rhinocérosblanc,lepremierquej'aie vu, etdont ■ j'aurais épargné la vie si j'avais su que personne n'en voudrait manger. Les enfants nous apportent, par centaines, des moineaux à -vendre, ce qui me rappelle certaines histoires qu'on m'avait faites jadis sur le Karagoué , où ces oiseaux , me disaiton, pullulent en si grand nombre que, pour sauver les récoltes et ne pas mourir de faim, tes habitants en sont réduits à semer une espèce particulière de blé, que son amertume soustrait h la voracité de ces innombrables déprédateurs. Ceci m'est entièrement confirmé. Le soir, occupé d'observations astronomiques, je vois passer près de moi, non sans quelque surprise, un long et bruyant cortège en tête duquel est portée , sur les épaules de trois ou quatre hommes, une jeune fille roulée dans une enveloppe de cuir noir. Des informations que j'ai prises, il résulte que c'est une mariée du matin qu'on va déposer ainsi en paquet sur le lit de son époux; on ne se donne cette peine toutefois que pour celles qui sont réputées vierges. D'après certains récits qui parviennent à mes oreilles, Masoudi, le négociant arabe dont j'ai parlé, a fait tout au monde pour détourner Roumanika de nous recevoir, et peu s'en est fallu qu'il n'ait réussi, en nous représentant comme des sorciers très-dangereux. Heureusement nous arrivions avec la recommandation de Mousa, et Roumanika — nous l'avons dit ailleurs — se considère comme lui devant la couronne. Ce motif a fait prévaloir les remontrances de nos partisans.
30 nov. Khonzi. — Le chef de ce village , un vieillard nommé Mouzégi, m'affirme du plus grand sérieux qu'il a vu le temps aix on allait en bateau d'ici à Vigoura; le poisson, les crocodiles de laKitangoulè remontaient Jusqu'au lac sur les bords duquel nous sommes ; mais le vieux roi ne fut pas plus tAt mort que les eaux baissèrent, Sa Majesté voulant, ceci est clair, laisser des regrets
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éternels h sa postérité la plus reculée. Après de mutuels présents, cet * ancien > me donne sur les pays environnants une foule de détails précieux ; il se sert pour cela d'un bâton couché par terre, dans la direction du sud au nord, lequel représente la route que nous allons suivre; des baguettes de diverses longueurs, horizontalement placées, indiquent les distances relatives de chaque locabté. Cette géographie primitive, revue et corrigée avec soin, me fournit d'utiles renseignements pour les pays situés à l'est et à l'ouest de notre route.
21 nov. Camp dt Kiwéra. — Nous quittons les bords de l'Ourigi actuel, pour marcher quelque temps encore dans ce qu'on nous dit être son ancien lit. L'abondance et la variété du gibier rendent le voyage tout à fait amusant. Les rhinocéros sont en tel nombre et si effrontés, qu'en mainte et mainte occasion ils nous barrent littéralement le passage. Il est très-divertissant, en pareille occasion, de voir nos intrépides Vouangouana s'avancer par détachements de trois ou quatre vers ces irrévérents animaux; puis, quand ils ont lAché leur volée, s'enfuir d'un cAté, tandis que le gibier se sauve de l'autre. Nous sommes rejoints après le coucher du soleil par le docteur R'yengo, porteur du tribut extraordinaire (âls d'archal et ûls de laiton) que Souwarora expédie au grand roi Mtésa, comme équivalent de la défunte princesse que ce dernier voulait épouser. Il est entendu que nous voyagerons de conserve jusqu'à Utbenga.
22 nov. Utiienga. — Opulente vallée qu'entourent, à une hauleur de plus de mille pieds, des montagnes escarpées, partout revètnes d'une végétation qui fait songer à celle de l'iîcosse. Dans le bas, les arbres sont magoiûques, et on y voit de riclies cultures parmi lesquelles prévaut, nous dit-on, celle du bananier. Malgré cette apparente fertilité, les Vouanyambo qui habiteni ' là de misérables huttes paraissent tout à fait pauvres. Sait-on qui nous troavonsinstallédansle village?... Irungou, l'officier de l'Ouganda 1... Au lieu de porter mon présent à Mtésa, comme il l'avait promis, le drôle a trouvé bon de s'arrêter chez les Vouanyambo, dont U exploite largement la docilité, se grisant à loisir de cet excellent vin de bananes qu'ils appellent marwa, mais qui est désigné plus généralement sous le nom de pombé. U ne demanderait pas mienx que de me soutirer un supplément de passade, et, voyant que je ne me laisse plus prendre à ses ruses,
il essaye de se faire un titre à notre reconnaissance, ea mettant ses tambours et ses fifres à notre disposition pour égayer notre marche. C'est là un privilège particulier à sa race, et dont jouissent, soit chez eui, soit & l'étranger, les Vouakoungou* de l'Ouganda.
23 nov. -Rozoka. — En quittant la vallée de l'Uthenga , nous sommes montés au sommet du N'yamwara, où nous avons apprécié pleinement, à quelque cinq mille pieds du niveau de la mer, les bénéfices d'une pareille altitude. Descendus dans la vallée de Rozoka, Kachouchou nous déclare qu'il va prendre les devants, son maître désirant savoir d'avance où nous préférons nous établir. Le choix nous est donné entre son palais, un point quelconque à l'extérieur de l'enclos et le village de Kufro, où les Arabes ont un dépAt commercial sur la route directe de l'Ouganda. Tant de politesse a bien le droit de nous surprendre, et nous tâchons d'y répondre convenablement Notre ami Kachouchou, gratifié par nous d'un rouleau de fil de cuivre, dira de notre part à son maître que notre unique objet est de le voir, lui et les autres grands monarques de la contrée. Nous accepte- ' rons tous les honneurs qu'il voudra bien nous conférer, mais nous ne faisons pas le commerce et nous n'avons, par conséquent, aucun rapport avec les Arabes.
ik nov. Katawanga. — Nous arrivâmes le lendemain ài la rencontre de deux routes, et, tandis qu'Imngou, suivi de ses tambours, de ses fifres, de ses amazones, prenait, avec les porteurs du hongo de Souwarora, celle qui conduit à Kufro, nous continuâmes à marcher dans la direction du palais. J'étudiais, chemin faisant , la formation géologique de ces hauteurs composées principalement d'une ai^ile sablonneuse tantôt bleue , tantôt de couleurs alternantes, et au flanc desquelles on voit se dresser çà et là, comme de longues murailles blanches, des tranches de quartz sans mélange. Tout semble indiquer que ces terrains, ainsi amalgamés quand le sol était bas, se sont élevés graduellement de manière à faire de ces montagnes l'axe du centre du continent; ce qui leur assigne, selon toutes les probabilités, l'origine la plus ancienne.
A quelques miks du palais , nous reçûmes ordre de faire halte
LE KARAGOUB. 175
pour attendre te retour ae Kachouchou. Mais à peine nous étions- Doos arrêtés dans un bosquet de plantains, où la fabrication du poDibé se faisait sur une large échelle, que noire ex-guide accourut pour nous témoigner tout l'empressement que le roi mettrait ànousaccueilIir;nosgens, cependant, éprouvaient une invincible répugnance h se remettre en route, retenus qu'ils étaient par le charme tout-puissant de la bière nouvellement brassée. Bombay et Nasib partirent donc seuls pour aller offrir nos excuses, et nous les vtmes revenir dans la soirée avec un grand pot de pombé, pins on paquet de tabac, première qualité, que Rouma- Dika nous recommandait de réserver pour notre usage particulier. Le fait est que l'un et l'autre , d'un mérite supérieur, ne faisaient aucun tort h leur royale origine.
25 Dov. Weranhanjé. — C'est le nom d'une montagne dont la dme herbue est à cinq mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer. En descendant un peu le long de ses rampes, nous aperçûmes tout à coup ce qui nous parut d'abord un gros bouquet d'arbres (lat. S. l" kî'ki', long. E. 31* r4»*). A quelques quinze cents pieds au-dessous, une belle nappe d'eau reposait dans un pli de la montagne ; le bouquet d'arbres, au fait et an prendre, était l'enclos, ou si l'on veut, le parc du palais. Quant au lac, faute d'un nom indigène, je le baptisai ■ le petit Windermere', • h cause de la ressemblance que Grant lui trouvait avec celui de nos lacs qu'on appelle ainsi. C'est un de ces nombreux réservoirs où viennent se concentrer les eaux des montagnes environnantes, pour s'écouler ensuite dans le Victolîa-N'yanza par le lit de la Kitangoulé.
Pour rendre au monarque de ce charmant pays les honneurs qui lui étaient dus, j'ordonnai à mes hommes de déposer leurs fkrdeanz et de tirer une salve de mousqueterie. Comme nous défilions ensuite devant les portes du palais, nous fûmes invités à y pénétrer sans retard, le roi n'ayant rien de plus pressé que de nous faire accueil. Grant et moi, laissant notre bcgage au dehors, — mais escortés par Bombay et par quelques-uns de mes Vouangouana les plus âgés, —nous nous dirigeâmes, à travers de vastes enclos parsemés de buttes, du c6té d'une baraxa au toit incliné, consti-uite par les Arabes pour que le roi pût y traiter