‹ Les sources du Nil, voyage des capitaines Speke & Grant; abrégé d'après la traduction de E.D. ForguesChapitre 15 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE CARAGOUÉ

Hospitalité et richesse du Caragoué. — Lac de Rigi. — Les Nyambos. — Géologie. — Palais de Roumanica. — Petit Windermere. — Famille royale. — Pourquoi on nous refuse du lait. — Le rebelle Rogéro. — Succession au trône dans le Caragoué. — Services rendus par Mousa. — Kyengo. — Engraissement des princesses. — Les joujoux. — Discrétion de Roumanica. — Point départage des eaux dans l'Afrique centrale.

— Montagnes de la Lune, le Mfoumbiro et la Moga-Namirinzi.

— La Cagéra. — Les Amariens. — Le bruit se répand que des trafiquants arrivent par le nord. — Mtésa, prévenu par Nyamgundou, m'envoie Maoula pour me conduire au Pays de Ganda. — La Kitangoulé. — Les sorcières.

Le 17 novembre 1861, jour fortuné! nous fûmes enfin débarrassés des gens du Soui. Nous ne devions plus avoir affaire, jusqu'au Caragoué, qu'aux animaux sauvages qu'on peut rencontrer sur ce territoire neutre, autant vaut dire inhabité, qui sépare les deux pays; nous pouvions donc espérer quelque répit à ces extorsions systématiques dont nous avions tant souffert.

La constitution géologique du district me paraît assez curieuse. Les sommets coniques de ses vertes collines, exerçant une pression centrale sur leurs couches inférieures , mettent en relief, sur leurs pentes rapides, des protubérances argilo-sablonneuses zébrées de pourpre et de blanc. Au pied de ces mêmes collines, des blocs de quartz et d'autres roches ignées sont accumulés dans les bas-fonds , et des conglomérats de gravier rouge indiquent bien évidemment la présence du fer. Le sol lui-même rappelle, par sa richesse et ses teintes rougeâtres, celui de notre beau Devorishire (i).

A peine campés sous un bouquet d'arbres, nous voyons arriver à nous l'officier chargé par Roumanica de nous aider à sortir du Soui. Nasib, qui retrouve un ami d'autrefois dans ce personnage nommé Cachouchou, rayonne littéralement de joie, et cette circonstance favorable lui apparaît comme l'accomplissement des heureux présages qu'il nous signalait hier. Les instructions données à Cachouchou sont en effet très-libérales. Partout où nous ferons halte, les officiers de chaque village sont tenus de nous fournir des aliments aux dépens du roi. Dans le Caragoué, aucune taxe n'est levée sur les étrangers. L'échange des présents est seul permis. Ainsi, toutes nos espérances sont réalisées à cet égard.

Trompés hier par la vue d'une vaste nappe d'eau qui, du haut d'une montagne, nous apparaissait dans

(i) Comté de Devon, qui est dans la presqu'île terminée par la Cornouaille anglaise. — J. B.

le lointain, nous nous supposions en présence du Nyanza de Kéréoué , tandis qu'en réalité nous avions devant nous le Louérou-lo-Qurigi, un lac à part, qui rejoint par une brèche dans les montagnes et par la rivière Kitangoulé le premier que j'ai appelé lac Victoria. On nous affirme qu'autrefois la vallée de Rigi était entièrement recouverte d'eau; à cette époque, on voyageait en bateau sur les basses terres que nous avons traversées à partir du Soui , et les collines en dos d'âne que j'ai tout à l'heure décrites formaient une chaîne d'îlots plus ou moins séparés. Mais le pays s'est desséché peu à peu , et le lac de Rigi s'est transformé en un marécage peu important. On reporte la date de ce phénomène à la mort du feu roi Dagara.

Notre marche d'hier m'a rappelé bien des jours heureux que j'avais passés jadis , parmi les Tartares , dans la vallée du Thibet où coule le fleuve Indus. J'accorderais cependant au pays où je suis une supériorité pittoresque : sur des pentes plus hautes, croît une herbe plus épaisse ; elles se couronnent de fourrés d'acacias où se réfugient les rhinocéros blancs et noirs; dans les parties basses du vallon errent au hasard, comme le kiyang et le yak apprivoisé du Thibet, des troupeaux de hartebeets (i) et de magnifique bétail. Puis enfin, pour ajouter à cette joie des yeux, nous sommes reçus avec une hospitalité prodigue, conformément

(i) Bubale ou bœuf d'Afrique dont la ménagerie de Paris possède quelques échantillons. Il en est de même pour le yak du Thibet. — J. B,

lOÔ LES SOURCES DU NIL

aux ordres du roi. L'officier du village nous amène des moutons dès qu'il nous sait arrivés. Les patates douces , la volaille, affluent vers le camp , et nous en sommes quittes pour quelques mètres de lainage rouge qu'on reçoit avec gratitude , sans nous rien demander davantage.

Plus nous avançons , plus se manifestent le bon ordre de ce pays et la courtoisie des chefs à qui nous avons affaire. Une liberti complète nous est assurée ; et j'en profite pour chasser à droite et à gauche sur les hauteurs les plus voisines. J'ai tué un florican, précieuse ressource pour notre pot-au-feu; plus un rhinocéros blanc, le premier que j'aie vu , et dont j'aurais épargné la vie si j'avais su que personne n'en voudrait manger. Les enfants nous apportent, par centaines, des moineaux à vendre, ce qui me rappelle certaines histoires qu'on m'avait faites jadis sur le Caragoué , où ces oiseaux, me disait-on, pullulent en si grand nombre que, pour sauver les récoltes et ne pas mourir de faim , les habitants en sont réduits à semer une espèce particulière de blé que son amertume soustrait à la voracité de ces innombrables déprédateurs. Cela m'est entièrement confirmé. Le chef du village de Khonzé, un vieillard nommé Mouzégi, m'a affirmé du plus grand sérieux qu'il a vu le temps où on allait en bateau d'ici à Vigoura; le poisson, les crocodiles de la Kitangoulé remontaient jusqu'au lac sur les bords duquel nous sommes; mais le vieux roi ne fut pas plus tôt mort que les eaux baissèrent, Sa Majesté voulant, ceci est clair, laisser des regrets éternels à sa pos-

térité la plus reculée. Après de mutuels présents , cet « ancien » me donne sur les pays environnants une foule de détails précieux; il se sert pour cela d'un bâton couché par terre, dans la direction du sud au nord , lequel représente la route que nous allons suivre; des baguettes de diverses longueurs horizontalement placées , indiquent les distances relatives de chaque localité. Cette géographie primitive, revue et corrigée avec soin , me fournit d'utiles renseignements pour les pays situés à l'est et à l'ouest de notre route.

Après avoir quitté les bords du lac actuel de Rigi , nous avons marché quelque temps encore dans ce qu'on nous dit être son ancien lit. L'abondance et la variété du gibier rendent le voyage tout à fait amusant. Les rhinocéros sont en tel nombre et si effrontés, qu'en mainte et mainte occasion ils nous barrent littéralement le passage. En pareille circonstance, il est très-divertissant de voir nos intrépides enrôlés s'avancer par détachements de trois ou quatre vers ces irrévérents animaux; puis, quand ils ont lâché leur volée, s'enfuir d'un côté , tandis que le gibier se sauve de l'autre.

Nous sommes entrés ensuite dans l'opulente vallée d'Ouzenga qu'entourent, à une hauteur de plus de mille pieds, des montagnes escarpées, partout revêtues d'une végétation qui fait songer à celle de l'Ecosse. Dans le bas, les arbres sont magnifiques, et on y voit de riches cultures parmi lesquelles prévaut , nous dit-on, celle du bananier. Malgré cette appa-

rente fertilité, les Nyambos (i), qui habitent là de misérables huttes, paraissent tout à fait pauvres.

En quittant cette vallée, nous sommes montés au sommet du Nyamouara, où nous avons apprécié pleinement, à quelque cinq mille pieds du niveau de la mer, les bénéfices d'une pareille altitude. Descendus dans la vallée de Rozoca, Cachouchou nous déclare qu'il va prendre les devants, son maître désirant savoir d'avance où nous préférons nous établir. Le choix nous est donné entre son palais, un point quelconque à l'extérieur de l'enclos et le village de Coufro, où les Arabes ont un dépôt commercial sur la route directe du Ganda. Tant de politesse a bien le droit de nous surprendre, et nous tâchons d'y répondre convenablement.

Chemin faisant, j'étudiais la formation géologique de ces hauteurs composées principalement d'une argile sablonneuse tantôt bleue, tantôt de couleurs alternantes, et au flanc desquelles on voit se dresser çà et là, comme de longues murailles blanches, des tranches de quartz sans mélange. Tout semble indiquer que ces terrains, ainsi amalgamés quand le sol était bas, se sont élevés graduellement de manière à faire de ces montagnes l'axe du centre du continent ; ce qui leur

(i) D'après Burton, la population du Caragoué se partage en deux ordres, les Houmas et les Nyambos. Les premiers sont les riches, qui possèdent parfois jusqu'à mille têtes de gros bétail, et les guerriers, dont la solde est payée en lait de vaches. Les Nyambos sont traités en esclaves. V. Voyage aux grands lacs de l'Afrique orientale, éd. fr., p. 5og. — Quant aux Houmas, pour plus de détails, v. notre chap. xn. — J. B.

assigne, selon toutes les probabilités, l'origine la plus ancienne.

A quelques milles du palais, nous reçûmes ordre de faire halte pour attendre le retour de Cachouchou. Mais à peine nous étions-nous arrêtés dans un bosquet de bananiers, où la fabrication du pombé se faisait sur une large échelle, que notre ex-guide accourut pour nous témoigner tout l'empressement que le roi mettrait à nous accueillir. Nos gens, cependant, éprouvaient une invincible répugnance à se remettre en route, retenus qu'ils étaient par le charme toutpuissant de la bière nouvellement brassée. Bombay et Nasib partirent donc seuls pour aller offrir nos excuses, et nous les vîmes revenir dans la soirée avec un grand pot de pombé, plus un paquet de tabac, première qualité, que Roumanica nous recommandait de réserver pour notre usage particulier. Le fait est que l'un et l'autre, d'un mérite supérieur, ne faisaient aucun tort à leur royale origine.

Le 25 novembre, nous avons gravi une montagne appelée Ouéranhanjé, dont la cime herbue est à cinq mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer. En descendant un peu le long de ses rampes, nous aperçûmes tout à coup ce qui nous parut d'abord un gros bouquet d'arbres (lat. S. i° 42*42", long. E. 280 41' 34"). A quelque quinze cents pieds au dessous, une belle nappe d'eau reposait dans un pli de la montagne; le bouquet d'arbres était l'enclos ou, si l'on veut, le parc du palais de Roumanica. Quant au lac, faute d'un nom indigène, je le baptisai « le petit Win-

dermere (i), » à cause de la ressemblance que Grant lui trouvait avec celui de nos lacs qu'on appelle ainsi. C'est un de ces nombreux réservoirs où viennent se concentrer les eaux des montagnes environnantes, pour s'écouler ensuite dans le lac Victoria par le lit de la Kitangoulé.

Voulant rendre au monarque de ce charmant pays les honneurs qui lui étaient dus, j'ordonnai à mes hommes de déposer leurs fardeaux et de tirer une salve de mousqueterie. Comme nous défilions, ensuite devant les portes du palais, nous fûmes invités à y pénétrer sans retard, le roi n'ayant rien de plus pressé que de nous faire accueil. Grant et moi, laissant notre bagage au dehors, mais escortés par Bombay et par quelquesuns de mes enrôlés les plus âgés, nous nous dirigeâmes, à travers de vastes enclos parsemés de huttes, du côté d'un édifice au toit incliné, construit par les Arabes pour que le roi pût y traiter à son aise les affaires publiques. C'est là que nous attendaient, assis sur le sol et les jambes croisées, le roi Roumanica ainsi que son frère Nanaji, tous deux de grande taille et de noble aspect. Le monarque portait simplement la choga noire des Arabes et, pour tout ornement, des bas de cérémonie en perles de différentes couleurs; plus, des bracelets ou manchettes de cuivre artistement travaillées.. Nanaji, médecin de très-haute volée, était couvert de talismans, fixés à la grande pièce d'étoffe à damier dans laquelle il se drapait. A côté d'eux étaient cou-

(i) Le Windermere est un des lacs anglais du Cumberland. — H. S.

chées des pipes massives en terre noire. Un peu en arrière, accroupis et immobiles, étaient les fils du roi, six ou sept gamins en jupons de cuir, ayant de plus noués sous le menton de petits charmes destinés à leur procurer de bons rêves. La première bienvenue du roi, qui nous fut adressée en bon idiome du littoral, était empreinte d'une chaleureuse cordialité. Il ne nous fallut qu'un instant pour comprendre que les gens avec lesquels nous nous trouvions maintenant ne ressemblaient en rien aux grossiers indigènes des districts voisins. Ils avaient ces beaux visages ovales, ces grands yeux, ces nez à haute courbe qui caractérisent l'élite des races abyssiniennes. Après une poignée de mains tout à fait anglaise, qui est aussi dans les usages de ce pays, Roumanica , souriant toujours , nous pria de nous asseoir à terre en face de lui. Il voulait savoir ce que nous pensions du Caragoué, de ses montagnes, qui, selon lui, devaient être les plus belles du monde, et du lac, qui, sans nul doute, excitait notre admiration. Il nous demanda aussi en riant, car il en savait toute l'histoire, ce que nous pensions de Souvouarora et de notre réception dans le Soui. Je profitai de l'occasion pour lui remontrer qu'il devrait, dans l'intérêt même de son royaume, mettre un frein à la rapacité de Souvouarora, dont les taxes abusives empêchaient les Arabes d'arriver jusqu'au Caragoué et le privaient ainsi de mille objets précieux, qu'on lui apporterait de toutes les parties du monde si cet obstacle était écarté. Le roi s'informa des moyens que nous avions pour trouver notre chemin sur tous les points du globe, ce

qui nous conduisit à de longs détails sur l'étendue proportionnelle de la terre et des eaux, la capacité (la force) des navires qui portaient jusqu'aux éléphants et aux rhinocéros destinés à nos ménageries. Nous l'étonnâmes aussi beaucoup en lui apprenant que notre pays était au nord du sien, et que nous venions cependant, en nous fondant sur les assurances de son ami Mousa, lui demander passage pour nous rendre dans le Ganda. Le temps s'écoulait avec une rapidité merveilleuse durant ce premier entretien ; mais, comme le jour baissait, il fallut songer à notre installation, et, profitant de l'option qui nous était laissée, nous allâmes nous établir, à l'extérieur du palais, dans un endroit ayant vue sur le lac, dont l'aspect nous avait charmés.

Un des jeunes princes, à qui on avait recommandé de veiller sur nous, ne m'eut pas plus tôt vu installé dans mon fauteuil de fer, qu'il courut rendre compte à son père de cette nouveauté merveilleuse. Cela me valut une invitation à me rendre sans retard au palais pour montrer « l'homme blanc * sur son trône, et dans tout l'appareil de la dignité royale que me conférait un siège si honorable. J'obéis, quelque peu à regret, dédommagé cependant par la joyeuse admiration de mon hôte, par son intelligente curiosité, par la confiance enfin qui s'établissait entre nous : — « Oh ! ces blancs, ces blancs, s'écriait-il avec un hochement de tête significatif, que ne savent-ils pas et que ne peuvent-ils accomplir ! »

Je profitai de l'occasion pour glisser un mot contre

les préjugés superstitieux par suite desquels les Houmas nous refusaient du lait (i). Le roi me répondit que « ces idées avaient exclusivement cours parmi les classes pauvres, et qu'il mettrait bien volontiers à notre service le produit quotidien d'une de ses vaches. »

On m'avait assuré que, par une délicatesse d'autant plus louable qu'elle lui est plus personnelle, Roumanica serait froissé si je m'acquittais trop promptement envers lui du droit de passage. Néanmoins, un jour, voulant ne pas me montrer insensible aux traitements généreux dont je suis l'objet, il m'a paru convenable d'offrir au roi mon pistolet-revolver, le premier qu'il eût jamais vu, et qui avait produit sur lui une impression surprenante. Je suis donc allé le trouver dans la hutte qui constitue sa résidence particulière. La propreté, l'élégance relative et le bon entretien de cette demeure m'ont vraiment surpris. La toiture est soutenue par des poteaux parfaitement réguliers auxquels sont attachés des trophées de lances et de javelines. Les unes ont des manches de fer et des pointes de bronze, les autres se composent de pointes de fer et de manches de bois ; toutes sont artistement travaillées. Un

(i) Ils craignent, à ce qu'il paraît, pour leur bétail l'influence funeste de quiconque, ayant mangé soit du porc, soit du poisson, soit de la volaille, soit une espèce de fève appelée mahavagoué, viendrait ensuite à boire le lait de leurs vaches. — H. S. — Cette explication rend compte d'un préjugé qui s'étend trèsloin vers le nord ; car sir S. Baker Ta rencontré fort souvent durant son voyage de Khartoum au lac Albert. Je ferai aussi observer que la réponse de Roumanica n'est pas d'accord avec l'opinion qui considère les Houmas comme les riches propriétaires, comme l'aristocratie, du Caragoué. — J. B.

grand écran mobile, en tresse de paille élégamment ouvragée, formait cloison et divisait la chambre en deux portions inégales; on voyait, sur la paroi opposée, à titre de simple ornement, de petites ancres d'airain et des modèles de vaches exécutés en fer, dans des proportions fort réduites, par les Arabes de Coufro.

Ma visite nous a été rendue, le soir, par Roumanica et Nanaji, dans un but politique. Le premier venait nous demander d'user de cette magie qui nous fait retrouver notre chemin à travers le monde pour tuer son frère Rogéro,qui réside, m'a-t-il dit, sur une montagne dominant la Kitangoulé. Les deux princes se prélassant sur nos sièges avec une indicible satisfaction, je n'ai pas cru indiscret de leur demander quelques renseignements plus précis et plus détaillés sur l'objet de cette étrange requête. Voici le résumé de ce qu'ils m'apprirent.

Dagara, leur père, avant de mourir de vieillesse, commit l'imprudence de dire à la mère de Rogéro que ce dernier, bien que le cadet de la famille royale, avait toutes les qualités requises pour faire un excellent monarque. Saisissant au vol cette suggestion irréfléchie, la reine en question éleva son fils dans l'idée qu'il gouvernerait un jour le pays, malgré la loi de primogéniture qui règle la succession au trône, et ne s'applique qu'à ceux des enfants du roi qui sont nés depuis son avènement. Dagara mourut laissant les trois fils déjà nommés, et qu'il avait eus de trois mères différentes. Aussitôt s'élevèrent des contestations dans lesquelles Nanaji prit le parti de Roumanica, et Rogéro se vit

expulsé par ses deux aînés. Soit crainte, soit affection, il n'en avait pas moins rattaché à sa cause une bonne moitié de ses compatriotes ; et, comptant sur son influence, il leva une armée pour disputer l'autorité royale à ses frères. Nul doute qu'il ne l'eût emporté sur eux sans l'intervention de mon ami feu Mousa,qui, avec une générosité sans pareille, employa tout ce qu'il avait d'ivoire à s'assurer le concours des esclaves armés de mousquets que les négociants arabes entretenaient à Coufro. Ces puissants auxiliaires mirent provisoirement obstacle aux conquêtes de Rcgéro ; mais il n'en a pas moins juré de réaliser ses projets ambitieux dès que les Arabes auront quitté le pays, et c'est en vue de ces hostilités éventuelles qu'on invoquait notre sorcellerie pour mettre fin à ses jours. Nous déclinâmes modestement le pouvoir qu'on nous supposait; mais le roi, ne voyant là qu'une défaite, employa mille subterfuges pour en arriver à ses fins. Revenant sur d'imprudentes paroles, il repoussait toute idée de fratricide comme en opposition avec les mœurs du pays. « Si je parvenais à lui livrer Rogéro, il se bornerait, respectant sa vie et même sa liberté, à lui faire crever les deux yeux pour le mettre hors d'état de nuire. »>

Quelques jours plus tard, comme je lui avais donné, avec un bon assortiment de munitions, ma carabine, qu'il avait reçue avec une joie extrême en pensant que je lui procurais ainsi une supériorité irrésistible sur tous ses ennemis et en particulier sur Rogéro, Roumanica a voulu, dansl'entraînement de sa satisfaction,

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me faire confidence, sous le sceau du secret, de quelques détails qui complètent les précédents.

Il paraît qu'à la mort de Dagara, son cadavre, comme ceux de tous ses prédécesseurs, fut cousu dans une peau de vache et placé sur une barque abandonnée ensuite aux eaux du lac. Trois jours après, la décomposition étant commencée, on alla chercher trois des vers qu'elle avait engendrés, pour les rapporter au palais, où ils furent placés sous la garde de l'héritier présomptif; mais, au lieu de rester ce qu'ils étaient, l'un d'eux fut métamorphosé en lion, l'autre en léopard, le troisième en un bâton ; après quoi le corps du roi fut porté sur la montagne Moga-Namirinzi, où le peuple, au lieu de l'enfouir, construisit une hutte au-dessus de lui. On y fit entrer de force cinq jeunes filles et cinquante vaches, puis, toutes les issues solidement barricadées , on les y laissa mourir de faim.

Vint ensuite la question de la succession à la couronne. Devant les trois prétendants, Roumanica, Nanaji et Rogéro,les dépositaires provisoires de l'autorité royale firent apporter un petit tambour symbolique, léger, à vrai dire, comme une plume, mais qui, une fois chargé de talismans, devint tout à coup d'un poids trop considérable pour que* personne pût le soulever de terre, sauf l'homme en qui les Esprits reconnaîtraient l'héritier légitime du roi défunt. Or, Roumanica fut le seul des trois frères à qui réussit cette épreuve décisive : tandis que les deux autres s'épuisaient en vains efforts, il enlevait de terre, sans la

moindre peine et du bout du doigt, le tambour mystérieux.

Le docteur Kyengo, supposant que tous ces prodiges ne suffisaient pas pour constater à nos yeux la légitimité de son souverain, crut nécessaire de renchérir sur cette mythologie douteuse. Il me raconta que, même après l'épreuve du tambour, on avait obligé les compétiteurs à s'asseoir l'un après l'autre sur un point du territoire national, où le sol, en pareil cas, s'élevant comme un télescope qu'on ouvre, les porte graduellement jusqu'au ciel. Une fois là, celui dont les Esprits ratifient la prétention au trône redescend vers la terre par une série d'affaissements qui n'a rien de périlleux. Lorsqu'il en est autrement, la cime élastique retombe tout à coup, et le prétendant que les Esprits refusent risque fort d'être écrasé dans sa chute. Roumanica, confirmant les paroles du docteur, avouait s'être tiré de cette épreuve le plus heureusement du monde. Je me permis de lui demander si, une fois parvenu dans les hautes régions atmosphériques, il n'avait pas ressenti un froid assez vif. Et comme il répondait par l'affirmative à cette question dont la bizarrerie le faisait rire, je le priai de m'expliquer les lois naturelles qu'une occasion si favorable l'avait mis à même de constater. Cela rendit le roi et le docteur tout à fait perplexes, et le dernier, s'apercevant bien que je raillais, crut remédier à quelque bévue en revenant sur ce qu'avait dit son prince : « Non, non, reprit-il; c'est une grande chaleur que ^ous avez dû éprouver, car, plus vous montiez, plus vous vous rapprochiez du soleil. »

Malgré ces mensonges politiques, préférables en somme aux massacres qui se pratiquent dans les Etats limitrophes en pareilles circonstances, Roumanica et sa famille ont été les seuls chefs que, dans tout mon voyage, j'aie rencontrés loyaux, affables et faciles à contenter. Le roi fut ravi du cadeau que je lui avais fait et qui consistait en une boîte de fer-blanc, un paletot dit Raglan, cinq aunes de drap écarlate, deux paquets de fil de cuivre, cent perles de porcelaine bleue grosses comme un œuf de pigeon, cinq paquets de rassades variées, trois paquets de menues verroteries roses, bleues et blanches. Il se déclarait honteux des craintes que notre arrivée lui avait fait d'abord éprouver. Son frère Nanaji fut enchanté d'une écharpe de soie brodée, de deux paquets de fil de laiton, de cinquante grosses perles bleues, de cinq paquets de rassades variées et de trois paquets de menues verroteries comme celles qu'avait eues le roi. Enfin le frère aîné, Vouazézérou, qui, étant né avant que le sceptre eût échu à son père, s'était trouvé en dehors de l'ordre de succession, fut très-satisfait de recevoir de nous une couverture de laine et soixante-quinze grosses perles bleues.

Chez ce prince, j'ai pu pour la première fois vérifier ce que Mousa m'avait conté sur le système d'engraissement pratiqué en ces régions, à l'égard des femmes distinguées. Comme je pénétrai dans la hutte qui servait de palais au prince, je trouvai le vieillard et sa principale femme assis côte à côte sur un banc de terre gazonnée, au milieu des trophées d'arcs, de javelines et d'assagaies, suspendus aux poteaux qui soutenaient

la toiture en forme de ruche. Devant eux étaient placés un assez grand nombre de vases de bois remplis de lait. Les dimensions tout à fait extraordinaires de la plus belle moitié du prince passaient toutes les idées que je m'en étais faites d'après les récits de Mousa. Cependant, sous ce débordement d'un embonpoint formidable, quelques traces de beauté subsistaient vraiment. Quant à se tenir debout, la princesse en eût été empêchée, au besoin, par le poids de ses bras, aux jointures desquels pendaient, comme autant de saucisses trop délayées, une chair abondante et molle. L'accueil du prince et de ses fils, tous du plus beau type abyssinien, fut marqué au sceau d'une politesse exquise. Ils avaient entendu parler de nos peintures et prirent grand plaisir à les regarder, surtout celles des animaux qu'ils pouvaient reconnaître et qu'ils nommaient en riant aux éclats. Je m'enquis de la raison pour laquelle tous ces pots de lait se trouvaient ainsi réunis autour d'eux ; Vouazézérou se chargea de me l'expliquer en me montrant sa femme : — « C'est de là, me dit-il, que lui vient son honorable rotondité ; c'est en les gorgeant de lait dès leur plus jeune âge, que nous nous faisons des femmes dignes de nous et de notre rang. »

Plus tard, j'ai eu occasion de revoir de semblables phénomènes et de les étudier de plus près. Une des belles-sœurs du roi, comme la princesse dont je viens de parler, ne pouvait marcher qu'à la façon des quadrupèdes. Pour l'amener à se laisser examiner en détail et à me permetre de bien constater toutes ses

dimensions, je lui proposai de lui montrer mes bras et mes jambes à l'état de nature. Cette fille d'Eve mordit à la pomme, et lorsque, serpentant et se traînant, elle fut parvenue au milieu de la hutte, je pris sur elle, ma promesse tenue, les mesures suivantes que je déclare rigoureusement exactes : tour du bras, om, 58 ; buste, i m 32; cuisse, om, 68; mollet, o m, 5i ; hauteur du sujet, i m, 72.

Pendant ces calculs, la fille de la princesse, qui achève sa seizième année, se tenait assise devant nous, dans un état de nudité complète, absorbant à petites gorgées un pot de lait sous l'œil de son père, qui, baguette en main, et prêt à la châtier pour l'y contraindre, préside à cette opération quotidienne, premier devoir que la mode impose aux femmes de ce pays. Je me permis avec cette Hébé, déjà fort dodue, quelques innocentes agaceries ; elle se leva pour moi, elle me donna même une# poignée de main. Ses traits étaient agréables, mais son corps affectait trop évidemment déjà les formes de la sphère.

Une autre fois, Roumanica m'a présenté à ses cinq femmes, plus grasses les unes que les autres, et dont la dernière seule est d'origine plébéienne. Celle-ci est fille de son cuisinier en chef. Toutes les autres tiennent aux plus grandes familles des districts voisins, et, en me les montrant, le roi se proposait surtout de faire ressortir à mes yeux la considération dont il est entouré. Pour reconnaître ce procédé, je lui ai offert un disque de caoutchouc qui l'amuse au-delà de toute expression.

Du reste, cet homme simple est, en fait de goût, un véritable bébé. Un jeu de cartes que je lui donnai un jour excita son admiration, et, comme je lui demandais ce que ses hôtes futurs pourraient lui apporter de plus agréable, il m'a parlé d'abord d'une étoffe brodée d'or et d'argent; mais ce qu'il préfère à tout, ce sont des jouets d'enfant, des marionnettes, des boîtes à surprise, des soldats de plomb, des poupées, des modèles d'animaux, des voitures, etc. La grande merveille, à ses yeux, est un de ces coucous américains dont le cadran, inséré dans une effigie humaine, y tient la place du ventre, et dont le balancier imprime aux yeux une os-j filiation régulière, qui leur donne une apparence de vie.

Il se montrait à notre égard d'une extrême complaisance. Ainsi Masoudi, Sangoro et autres marchands arabes, que nous avions rencontrés dans le Soui et qui, disait-on, avaient lait tout au monde pour nous fermer l'entrée du Caragoué en nous représentant à Roumanica comme les plus dangereux des sorciers, étant campés à Coufro, je voulus acheter d'eux, la disette m'en faisant une nécessité, les marchandises d'échange dont dépendait en somme le succès de mon expédition. Ils refusèrent de m'en vendre à moins de deux mille cinq cents pour cent au-dessus du prix de Zanzibar. Alors je m'adressai à Roumanica et, pour remplir mes caisses de verroteries, je lui proposai d'échanger son ivoire avec les Arabes de Coufro, lui offrant de le lui payer à raison de cinquante dollars les trente-cinq livres, au moyen de traites sur Zanzibar.

Il hésitait d'abord, en vertu d'un scrupule honorable, « ne pouvant, disait-il, traiter avec moi une affaire commerciale ; » mais, lorsque Bombay et Baraca lui eurent présenté la négociation sous son vrai jour, comme un service qu'il me rendrait sans porter la moindre atteinte à sa dignité, il mit l'empressement le plus obligeant à faire tout aussitôt ce que je désirais.

Plusieurs parties de chasse furent aussi préparées afin de nous procurer l'occasion de parcourir le Caragoué.

Un soir, comme nous rentrions d'une de ces chasses, qui n'avait eu d'ailleurs aucun résultat bien satisfaisant, mon attention se tourna vers de hautes cimes coniques situées dans le Rouanda, et qui étincelaient alors sous les feux du soleil couchant. Cette vue me remit en mémoire les récits assez vagues que m'avaient faits les Arabes touchant une montagne merveilleuse, toujours perdue dans les nuages, et sur laquelle la grêle ou la neige tombait constamment. Ma découverte tout à fait fortuite avait sa valeur, car j'ai vérifié que le principal point de partage des eaux de l'Afrique centrale se trouvait justement sur ces hauteurs. Je me mis à l'œuvre sans perdre de temps, et réunissant tous les voyageurs qui se trouvaient à ma portée, je puisai dans leurs récits les indications topographiques notées sur ma carte, dans le nord, jusqu'au troisième degré de latitude; à l'est, jusqu'au trente-quatrième; à l'ouest, jusqu'au vingt-quatrième degré de longitude orientale. Je n'ai fait depuis que les rectifier

sur quelques points restés douteux, et au sujet desquels j'ai pu obtenir des renseignements plus précis (i).

Je ne m'attendais certes pas à trouver chez ces sauvages autant d'informations, et si correctes, au sujet de pays lointains ; mais le fait est que mes observations personnelles, et la concordance des témoignages puisés à des sources diverses, m'ont révélé chez eux des connaissances pratiques aussi étendues que variées ; je n'engagerai donc personne à contester, autrement que sur les lieux et après des investigations personnelles, les renseignements géographiques dont je leur suis redevable. Je ne conserve de doutes que sur l'étendue des lacs secondaires, et plus spécialement du petit Louta- Nzigé (2), dont j'ai entendu dire, à mon premier voyage, que c'était un lac salé, parce qu'on trouvait du sel sur ses rives ainsi que dans une de ses îles. Ce que m'apprirent les indigènes du Caragoué, à la sollicitation expresse de Roumanica, c'est qu'on pouvait traverser en une semaine le Louta-Nzigé, tandis qu'il fallait un mois pour franchir en canot toute la longueur du lac Victoria. Quant aux montagnes coniques du Rouanda, qui forment le massif appelé Mfoumbiro, j'en évalue la hauteur à dix mille pieds environ, et on

(1) Nous nous refusons ici à toute discussion ; mais le lecteur doit être prévenu que, malgré l'assurance avec laquelle Speke parle en ces passages, son système hydrographique a beaucoup de points qui n'ont pour base que des hypothèses dont la vérification se fait encore attendre. — J. B.

(2) Le petit Louta-Nzige est ce Mwoutan-Nzigé que Baker a baptisé lac Albert et qui paraît aussi étendu que le lac Victoria. — J. B.

assure que les « Montagnes de la Lune » n'ont pas de pics plus élevés. Il existe à leur base des mines de sel et des mines de cuivre, avoisinées par des sources thermales. On trouve aussi de ces dernières dans le Mpororo, et on m'en signale une dans la partie du Caragoué où Rogéro s'est établi.

Une autre fois, pour contenter le désir que j'avais exprimé d'être à même d'étudier le système hydrographique des Montagnes de la Lune, Roumanica voulut me montrer comment la Kitangdulé s'alimente aux dépens de plusieurs petits lacs et de vastes marécages. Parti à la pointe du jour, il a pris la route de terre en m'engageant à le suivre en canot, et je trouve en effet, au bord du lac Windermere, mes embarcations déjà prêtes. Elles sont si petites, qu'en sus des deux rameurs, c'est à peine si deux personnes peuvent y trouver place. Nous nous frayons passage, avec plus ou moins de peine, à travers l'épaisse forêt de roseaux qui recouvre cette partie du lac ; mais, une fois en pleine eau, nous jouissons d'un spectacle magnifique. Un épais gazon recouvre la croupe des monts qui nous entourent ; çà et là des groupes d'acacias ont des formes indécises et presque nuageuses. Sur un sol plus haut, et par conséquent plus éloigné, s'élèvent quelques beaux arbres isolés, parmi lesquels on distingue, disséminé de part et d'autre, le gigantesque aloès médicinal. Arrivés dans le second lac, au pied de la montagne Moga-Namirinzi (i), que nous devons

(i) C'est celle au sommet de laquelle reposent les restes du dernier roi Dagara. — J. B.

explorer, un dernier coup de rame nous lance sur la plage où nous attendent plusieurs rangées de spectateurs respectueux et rangés derrière Nanaji. Je débarque avec la gravité d'un souverain, au bruit d'une musique assourdissante ; puis, précédé par elle, nous nous rendons auprès de Roumanica, installé, pour nous recevoir, dans son palais des frontières. Drapé dans une peau d'antilope-nzoé, il nous accueille avec son sourire habituel. Le dîner, servi à l'instant, se compose de bananes cuites et de pombé ; au dessert, une pipe d'excellent tabac. Roumanica n'est pas insensible à l'idée de voir son nom popularisé par mes écrits; il semble pris d'un beau zèle pour la géographie, et me conduit au bord de la Cagéra (2), où nous retrouvons, à ma grande surprise, les canots que nous avions laissés sur le lac, de l'autre côté de la montagne. Ceci démontre d'une manière victorieuse, et par le fait de la navigation, les rapports qui existent entre ces réservoirs des hautes terres et les diverses rivières par lesquelles s'assèchent les pics des Montagnes de la Lune. La Cagéra est, en elle-même, un cours d'eau profond et bien alimenté ; cependant elle est loin de jouer le principal rôle parmi ceux qui déversent dans la Kitangoulé le trop-plein des vallées montagneuses; je puis donc juger au premier coup d'œil quel puissant tributaire possède le lac Victoria dans la seconde des rivières que je viens de nommer. Souvent aussi les questions que me fait Roumanica

(i) Voir la note de la page i32. — J. B.

témoignent d'une assez rare intelligence. Il s'enquiert des effets et des causes ; il voudrait savoir pourquoi les empires se démembrent. — « Le Caragoué, par exemple, comprenait autrefois, le Roundi,le Rouanda, le Kichacca (i); c'était alors le royaume de Merou gouverné par un seul prince. D'où vient que tout cela est changé ? » Je tâche, en répondant à cette question, de faire comprendre au roi l'influence des doctrines chrétiennes sur la puissance et la stabilité des gouvernements. Il convient sans trop de peine, moyennant les détails dans lesquels je suis entré, que l'ascendant de la plume doit être supérieur à celui des armes, et que la machine à vapeur, le télégraphe électrique, etc., passent de beaucoup les merveilles dont il a jamais entendu parler.

Il m'aidait aussi le plus qu'il le pouvait dans les enquêtes géographiques que j'entamais chaque fois que l'occasion s'en présentait. Par exemple, j'avais rencontré un serviteur de Camrasi, roi du Nyoro. Il était né dans l'Amara, au nord du lac Victoria, et il me donna d'assez intéressants détails sur ses compatriotes, que le missionnaire Léon a représentés comme professant la religion du Christ. D'après lui, leurs deux lèvres et les lobes de leurs deux oreilles sont percés d'un seul trou central, dans lequel ils passent de petits anneaux de bronze. Ils habitent le voisinage du lac Victoria, « là où il communique par un détroi£ avec un lac d'eau salée et déborde dans une rivière

(i) Il allait donc du lac Victoria au lac Tanganyica. — J. B.

qui s'écoule vers le nord (i). » Leurs habitations, bien bâties, ressemblent aux tembés de l'Ounyamouési. Lorsqu'ils immolent une vache, ils s'agenouillent dans l'attitude de la prière, joignant leurs deux mains et tournant la paume du côté du ciel; ils articulent en même temps le mot %ouy dont la signification lui est parfaitement inconnue. Je questionne vainement mon interlocuteur pour savoir si ce monosyllabe peut offrir un sens plus ou moins chrétien, et si par hasard ce serait une corruption du mot « Jésus. » Tout ce qu'il peut me dire, c'est que la circoncision n'est point pratiquée dans son pays, et qu'on ne s'y fait aucune idée ni de Dieu, ni de l'âme humaine. Une tribu appelée les Kouavis, composée d'hommes à peau blanche qui me ressemblent assez, vient souvent par eau faire des razzias de bétail. Leur arme principale est un grand couteau à double tranchant (2). Plus d'une fois les Amariens ont cherché à punir ces audacieuses tentatives,et, lancés à la poursuite de l'ennemi, ils ont pénétré jusqu'à une ville appelée Kisigouisi, où les habitants portent des robes de drap rouge. Les grains importés dans l'Amara proviennent, à ce qu'il pense, soit de l'Orient, soit du Kidi.

Cette enquête, à laquelle Roumanica prenait part comme interprète et qui paraissait l'intéresser vive- Ci) Ce lac est le Baringo, que n'a pas vu Speke ; et le cours d'eau semble devoir être l'Esoua dont plusieurs géographes ont, à tort suivant sir S. Baker, voulu faire la principale des sources du Nil Blanc — J. B.

(2) Sont-ce les trafiquants en esclaves et en ivoire de Khartoum et de Gondocoro ? — J. B.

ment, l'a plus que jamais confirmé dans l'idée que je viens en effet des pays du nord, et que, ces pays fournissant des verroteries à l'Amara , je pourrais bien , comme je l'en ai flatté, frayer la voie à de nouveaux visiteurs.

Quelques jours après les espérances que mon Amarien m'avait fait concevoir furent augmentées et confirmées par un nouveau témoignage. Des hommes, venant du Kidi et porteurs d'une certaine quantité d'ivoire, se sont présentés chez mon hôte pour lui rendre hommage. « Ils ont vu naguère, disent-ils en répondant à mes questions, dans le pays d'où ils arrivent, des gens ressemblant à mes engagés. Mais, bien que ces étrangers fussent pourvus d'armes à feu, ils furent tous mis à mort par les gens du Kidi. » Précieux renseignement qui venait corroborer une conviction bien arrêtée chez moi, mais difficile à faire pénétrer chez les autres, à savoir que les trafiquants peuvent remonter par le Nil jusqu'au Kidi. Ainsi s'expliquait, d'ailleurs, comment le roi Camrasi avait pu se procurer, quelques années auparavant, certaines perles roses d'une espèce toute particulière, que les marchands de Zanzibar n'ont jamais songé à importer dans le Nyoro.

Durant les journées qui suivirent, ces rumeurs ne firent que se multiplier. Des trafiquants del'Haiya (i), qui ont jadis négocié avec le Kidi, parlent « de Maures venus sur des navires pour faire le commerce dans

(i) Au nord-est du Caragoué. — J. B.

LES SOURCES DU NIL I 2g

le nord du Nyoro; mais que les indigènes de cette contrée, trop sauvages pour comprendre ce dont il s'agissait, ont repoussés à force ouverte. » D'autres voyageurs du nord nous racontent comment des Maures venus pour trafiquer dans le Guéniet leTchopi (i), ont péri sous les coups des naturels. Je crois pouvoir désormais garantir à mon hôte que, d'ici à quelques années, le commerce de son pays avec le nord prendra plus d'importance que n'en pourrait jamais acquérir celui qui se fait avec Zanzibar.

Enfin Camrasi lui-même, par manière de fanfaronnade, a fait informer Roumanica qu'il a lui aussi ses visiteurs étrangers. « Ils n'étaient pas encore dans le Nyoro, à la vérité, mais dans le Guéni, qui en dépend, et remontaient le Nil sur leur navire. Les gens du Guéni, attaquant ces nouveaux venus, les avaient tout d'abord repoussés en dépit de leurs canons, qui brisaient les arbres sur le bord du fleuve, et leur avaient pris beaucoup de marchandises, dont une partie lui avait été fidèlement apportée ; aussi venait-il d'expédier des ordres en vertu desquels ses sujets devaient respecter les étrangers et les laisser parvenir jusqu'à lui (2). »

(1) Tous ces pays sont entre le Mwoutan-Nzigé et TEsoua. — J. B.

(2) C'était là, comme la suite du récit le fera voir, un détail confus de ce qui se passait à Gondocoro, où les navires de commerce venaient de se montrer, et d'une expédition que M. Debono avait expédiée à Faloro dans le Médi, 3° 10' 33" latitudenord, 29° 3o' 3o" iongitude-est. — Note ajoutée par le capitaine Speke à sa seconde édition.

l3o LES SOURCES DU NIL

C'est sous ces heureux auspices que le tambour du Ganda s'est fait entendre à nous. Un messager royal, Maoula, suivi d'une nombreuse escorte d'hommes, de femmes et d'enfants bien vêtus, menant leurs chiens en laisse et soufflant dans leurs flûtes de roseaux, transmet à nos oreilles avides le bienveillant appel dont il est chargé. Informé par notre ami Nyamgundou du désir que nous avions de le voir, et, de son côté, cédant à ses irrésistibles désirs, d'offrir l'hospitalité à des hommes blancs, Mtésa nous demande de l'aller trouver sans aucun retard. « Ses officiers sont chargés, dit Maoula, de nous fournir gratuitement tout ce dont nous aurons besoin, une fois entrés dans ses domaines. »

Je me décidai donc à partir, bien convaincu que je ne tarderais pas à résoudre définitivement le grand problème des sources du Nil. Ma seule inquiétude était de savoir si Grant serait en état de venir me rejoindre avant l'époque de mon retour. Je n'osais en effet présumer que je pourrais me risquer au-delà des frontières septentrionales du Ganda, Roumanica m'ayant affirmé que, depuis l'époque où ce pays avait été séparé du Nyoro, une guerre continuelle et des razzias sans cesse réitérées le mettaient aux prises avec toutes les contrées limitrophes.

Le 10 janvier 1862, je commençai cette nouvelle partie du voyage par une visite aux Arabes de Coufro. Je trouvai chez eux le premier échantillon de petits pois que m'ait offert cette partie du monde. Le lendemain nous campâmes à Louandalo, où Rosaro vint

nous rejoindre pour m'accompagner, suivant les instructions de Roumanica. L'ajournement de son départ avait eu pour objet de réunir un grand nombre de Nyambos, appelés à partager l'existence gratuite sur laquelle croient pouvoir compter ces voyageurs primitifs, dans des conditions pareilles aux nôtres.

Arrivés le 12 à Kisaho, dans ces montagnes de l'Haiya renommées pour leur ivoire et leur café, je fus informé qu'il fallait y attendre Maoula, Roumanica l'ayant retenu pour lui offrir en présent la sœur de Rosaro, mandée tout exprès. Elle était, il est vrai, l'épouse d'un autre, qu'elle avait déjà rendu père de deux enfants ; mais ceci n'importait guère, car ce dernier avait encouru, par je ne sais quel délit, la confiscation de tous ses biens. La halte du 1 3 se passa tant bien que mal au milieu d'une population uniquement occupée à boire du pombé ; puis, quand Maoula m'eut rejoint, nous nous remîmes en marche au son du fifre et du tambour. Ce fut ainsi que nous descendîmes des Montagnes de la Lune pour arriver, le 1 5, par une longue plaine d'alluvion, à cet établissement de Kijtangoulé^dont nous avions tant de fois entendu parler, et où le roi tient en réserve des milliers de vaches. Ces plaines humides sont entourées de marécages où croissent d'épaisses forêts jadis peuplées d'éléphants ; mais, depuis que le commerce de l'ivoire s'est développé, ces animaux, harcelés sans cesse, ont fini par se réfugier dans les montagnes du Kisioua et du Haiya.

Le 16 janvier, nous sommes parvenus au bord de la

l32 LES SOURCES DU NIL

agéra, (i)ou rivière de Kitangoulé, qui, je m'en étais assuré en i858, se jette au côté occidental du lac Victoria. Par malheur, au moment delà traversée, la pluie semità tomber et jeta le désordre dans nos rangs; je ne pus ni la dessiner (ce que Grant fit plus tard), ni mesurer exactement sa largeur ou sa profondeur. Il fallut même soutenir une longue discussion avec les superstitieux bateliers pour qu'ils me permissent de monter dans leur canot avec mes chasseurs. Ces pauvres diables s'imaginaient que leur Neptune, irrité d'un procédé si leste, les ferait chavirer ou dessécherait la rivière. Tout ce que je puis dire de la Kitangoulé, c'est qu'elle doit avoir une largeur moyenne de vingt-cinq mètres, qu'elle est encaissée entre deux hautes rives, et que les crocs de nos bateliers n'en touchaient pas le fond. La rapidité de son cours peut êtreévaluéeàquatre nœuds par heure.

Je ne la voyais pas sans quelque orgueil puisqu'elle vérifiait l'exactitude des raisonnements scientifiques d'après lesquels j'avais conclu qu'elle devait être alimentée par des sources placées sur les hauteurs des Montagnes de la Lune, dont il fallait évaluer l'altitude, d'après la masse de ce courant, à huit mille pieds pour le moins, (2) précisément celle que nousleur voyons dans le Rouanda. Je me répétai ce que je m'étais dit chez Roumanica, lorsque m'apparurent pour

(1) A la page 125, ce mot est employé comme un nom propre. — J. B.

(2) Ces conjectures sont consignées dans le Blackwood's Magasine du mois d'août 1859. — H. S.

la première fois les cônes élevés du Mfoumbiro, et en présence des renseignements géographiques réunis par moi de toutes parts, à savoir que ces hautes Montagnes de la Lune, continuellement saturées de pluie, donnent naissance au Congo comme au Nil, et aussi sans doute à cette branche du Zambèse qui porte le nom de Chiré (i).

Le district qu'arrose ici la Kitangoulé s'appelle Ndongo. C'est un véritable jardin de bananiers, et la contrée, généralement parlant, manifeste une fertilité surprenante. Dans ce sol humide, sous ce climat tempéré, toutes les cultures se font sans peine et donnent de merveilleux résultats. Voilà un véritable paradis de nègres, et je dois dire d'ailleurs que l'entretien des huttes et des jardins dénote des habitudes d'ordre, de propreté, de travail.

A Ngambési, Nasib m'a montré un petit éperon montagneux qui, du royaume de Nkolé, à notre gauche, se prolonge dans la direction du lac Victoria. Vers l'extrémité de l'éperon, et sur notre droite, se prolonge à perte de vue, une plaine bien boisée et marécageuse, parsemée de vastes étangs qui, m'assure-t-on, portaient bateau il y a peu d'années, mais se dessèchent maintenant par degrés, comme le lac de Rigi. Je suis porté à croire que le Victoria baignait originairement le pied de ces montagnes, et qu'il s'est trouvé réduit à ses limites actuelles par un abaissement progressif de son niveau.

(i) Nous ferons ici les mêmes réserves qu'à la page 120. — J. B.

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Ngambési m'a frappé d'admiration aussi bien par la propreté, le bon ordre des habitations, que par la richesse du sol et la beauté des paysages. Sous ce double rapport, ni le Bengale ni Zanzibar n'ont rien de mieux à offrir.

Le lendemain, nous nous arrêtions à Semizabi, chez le gouverneur qui a l'administration de ce districtpour Roumanica,et se nomme Isamgévi. Sa résidence était fort bien tenue. En avant, il avait fait élever ce qui, chez les nègres, équivaut à une église, c'est-à-dire un enclos avec trois petites huttes, ainsi mises à part afin de servir aux exercices du culte. Il fit danser devant nous quelques-unes de ces mendiantes (vouichoué^i selon les uns, mébandoua selon les autres), qui, bizarrement vêtues d'étoffe d'écorce, couvertes de verroteries et de petites baguettes peintes, nous débitèrent en même temps une chanson comique ; le refrain, pour lequel la danse s'interrompait, consistait en une sorte de roucoulement aigu, indéfiniment prolongé. Les fonctions que ces femmes remplissent participent de l'obscurité qui règne chez les nègres en toute matière concernant la religion. Suivant les uns, elles chassentles démons; suivant les autres, elles préservent du « mauvais œil. » En somme, elles prélèvent une taxe sur ces êtres naïfs, toujoursdisposésà s'imposer un sacrifice quelconque pour se concilier une divinité qu'ils ne sauraient définir, mais qu'ils supposent capable d'influer en bien ou en mal sur leurs destinées en ce bas monde.

A Kisouéré, nous touchons aux frontières de Rou-

manica. Derrière le groupe de montagnes sur lequel s'élève le village, commence, au nord, le royaume du ÎSI^ôw. C'est ici que Baraca doit me quitter pour se rendre chez Camrasi. Maoula, dont la résidence n'est qu'à une journée de marche, me plante là, comme un drôle qu'il est, sous prétexte d'avertir Mtésa par un message, ainsi qu'il en a reçu l'ordre, afin que le monarque avise aux moyens de protéger notre marche. « Leshabitants duGanda, me dit-il, sont une race turbulente que la crainte du bourreau peut seule tenir en respect; et, dès que je lui serai signalé, Mtésa fera sans doute couper la tête à un certain nombre de ses sujets pour inspirer aux autres une terreur salutaire. » Je savais fort bien le néant de ces hâbleries, et je ne lui dissimulai pas mon incrédulité à cet égard ; mais, du moment où. il m'abandonnait ainsi à moi-même, il fallut bien faire halte (i).

(i) La suite du récit prouvera au lecteur qu'il y avait dans les allégations de Maoula beaucoup plus de vérité que Speke n'était disposée l'admettre. — J. B.

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