CHAPITRE I
Plus (l'une roche est soluble dans l'eau soil pure, soit cliargée d'acide carbonique. Le sel gemme et le gypse sont dans le premier cas; le calcaire est dans le second. Aussi les éboulements se produisent-ils fréquemment dans les pays où affleurent ces substances. Pour le sel gemme, un vrai désastre a eu lieu ainsi il y a peii -d'années à Varangeville-Saint-Nicolas auprès de Nancy. Des bâtiments d'usine ont été renversés comme par un tremblement de terre et il y a eu mort d'hommes. Pour les roches calcaires, les exemples sont très nombreux et très variés.
Les eaux corrosives pénètrent dans la masse des calcaires par des conduits qu'elles ont ou créés ou agrandis, gouffres ou ragagés, jusqu'à ce qu'elles soient arrêtées sur certains bancs plus difficilement attaquables; alors l'action s'exerce sur une échelle plus grande et l'excavation produite n'est plus un simple trou, mais une caverne.
C'est le phénomène de la corrosion des calcaires sur de vastes dimensions qui a produit tous les accidents offerts par ces cavernes. Leurs limons ferrugineux.
DEMOLITION DES ROCHES PAR LES SOURCES olO
quelquefois même les mines de fer qu'elles présentent, les masses de carbonate de chaux qu'elles déposent en certaines positions plus ventilées sous forme de stalactites; les amas de tufs ou les calcaires d'eau douce récents qui se présentent auprès des terrains caverneux ; — tous ces effets si variés et si intéressants sont les conséquences de l'érosion de ces calcaires.
Plus les grands plateaux sont arides, plus est grande la proportion d'eau pluviale absorbée. Ils sont d'autant plus arides qu'ils sont plus crevassés : le plateau de calcaire de Fuveau (Bouches-du-Rhône) est devenu plus aride et plus fécond en eaux souterraines, depuis que l'exploitation des lignites a augmenté les excavations et les fractures du terrain.
Outre l'absorption directe, il y a l'alimentation indirecte ; c'est celle qui s'opère lorsque des crevasses absorbent des cours d'eau déjtà formés et -réunis à la surface. Auprès de Marseille, toutes les eaux des terres basses de Gémenos, après avoir été retenues par les argiles tertiaires, viennent s'engouffrer dans les puits absorbants offerts par les calcaires à Chama. Ces puits absorbants, connus en Provence sous le nom d'enibncSy suivent les alignements des sources.
Dans PAveyron, les plateaux des Causses ont une altitude moyenne de 7 à 800 mètres : les calcaires fissurés de ces vastes surfaces laissent passer les eaux pluviales qui gagnent les profondes vallées et alimentent des cours d'eau très abondants. Ce qui empêche la stérilité d'être absolue dans ces régions, c 'est que quelques parties argileuses, pénétrant les tissures, nourissent une végétation suffisante pour le pacage
des moutons. Si l'on aperçoit au loin, disait Dufrénoy, quelque habitation, on peut être sûr qu'un accident ou une disposition spéciale de la stratification a ramené au jour un lambeau des couches marneuses de la base.
C'est ce qui a lieu pour le Larzac, si célèbre par ses brebis, dont le lait donne lieu à l'industrie des fromages de Roquefort. Elles y trouvent des pâturages très aromatiques. En outre les caves où l'on fabrique et conserve le fromage, étant à cause de leur altitude particulière (800 mètres) dans des conditions de fraîcheur, augmentée encore par l'év^poration des eaux d'infiltration qui suintent sur les parois des fissures, on obtient des produits impossibles ailleurs.
De même que les rivières proprement dites démolissent sans cesse leurs berges, de même les cours d'eau souterrains corrodent les parois des conduits dans lesquels ils coulent. La désagrégation de ces parois est nécessairement inégale, d'après la compacité ou la composition de chaque point, et c'est ainsi que se forment des chambres plus ou moins vastes réunies par des étranglements. Les cavernes qui reconnaissent une pareille origine sont innondjrables, on peut dire qu'il en existe partout, et que la croûte terrestre est traversée par des cours d'eau ayant les directions les plus variées. Cependant, ce n'est que dans des localités exceptionnelles qu'on peut pénétrer dans ces antres. L'entrée est souvent fort étroite et entièrement remplie par la source qui en sort. Quand on peut s'y introduire, on arrive toujours, après un trajet plus ou moins long, de plusieurs kilomètres quelque-
fois, à des régions où rcxcursion devient impossible, à cause de rétranglement des conduits ou de l'abondance de Teau. Parmi les cavernes appartenant à ce type, plusieurs ont acquis une grande célébrité par la magniQcence des points de vue qu'elles offrent aux explorateurs.
Les effets les plus curieux sont dus aux stalactites et aux stalagmites, dépôts coniques, formés généralement de carbonate de chaux et dus à Tinfdtration de l'eau à travers les parois du rocher. Les stalactites pendent à la voûte, à la manière des aiguilles de glace attachées aux gouttières pendant l'iiiver. Les stalagmites s'accroissent sur le sol, du calcaire qu'y laisse en s'évaporant chaque goutte d'eau qui tombe. Les stalactites et les stalagmites peuvent s'allonger au point de se rejoindre. Telle est l'origine des colonnes bizarres qui donnent souvent aux cavernes des aspects de cathédrales.
Dans le val d'Orléans on connaît, sous le nom de Gèvre, un gouffre où se perd en entier la petite rivière la Duis, ainsi qu'une partie du Loiret. L'activité absorbante de cet abîme varie d'une manière évidente avec les allures de la Loire : c'est quand le fleuve est bas que l'absorption est le plus active ; aux moments des grandes crues il arrive parfois que le Gèvre rejette de l'eau au lieu d'en prendre. Personne ne saurait douter qu'il existe dans le sous-sol une série de fissures communiquant les unes avec les autres et dans lesquelles circulent les eaux.
Dans l'Yonne, la Cure s'est de même creusé un cours souterrain auprès d'Arcy; et elle paraît l'avoir
suivi très longlemps avant de s'être ouvert son trajet actuel à l'air libre.
L'Iton prend sa source àRouxou (Orne), à une altitude de 280 mètres, entre dans le département de l'Eure à Chaise-Dieu-du-Theil , et arrive à Villalet où il cesse de couler : toute la portion de son lit, depuis cet endroit jusqu'à Gaudreville et quelquefois au delà, reste complètement à sec, d'où le nom de Sec-Iton qui lui est donné.
Il y a longteujps (jue cette disparition a occupé Tattentiou des géologues. Le 12 juillet 1758, Guettard adressait à l'Académie des sciences mi mémoire sur plusieurs rivières qui entrent en terre et qui reparaissent ensuite, 11 domiait dans ce travail le résultat de ses observations sur les pertes de l'Iton. « Peu après être sorti de la forêt d'Evreux, dit-il, on traverse son lit, à sec l'été.... A Yillalet, l'Iton se perd complètement. Il ne va pas plus loin en été. En hiver, son lit se remplit, il devient même alors une espèce de torrent fort à craindre. » Guettard avait déjà remarqué dans le lit de la rivière des bétoires dans lesquels l'eau s'engouffre d'un couis continu. Mais il en est d'autres qu'il n'avait pas aj)erçus : une série d'excavations en forme d'entonnoirs qui existent dans la forêt d'Évreux. Tous ces bétoires paraissent former une ligne presque droite, partant du movdin de Verrière à Coulonges pour aboutir à la source de la Fosseaux-Dames, qui serait d'après les gens du pays, et aussi d'après tous les auteurs qui se sont occupés de la question, le point de réapparition des eaux de l'Iton. Nous empruntons à une note de M. Fer-
ray* quelques détails sur le canal souterrain que suivraient les eaux entre la perte et la nouvelle source.
Le relèvement de l'étage crétacé dit cénomanien aurait formé la partie inférieure de ce canal. Mais la craie blanche qui surmonte cet étage aurait été en partie enlevée par les eaux, pour laisser d'immenses cavernes que personne n'a pu encore visiter, et qui, fort probablement, ménagent de grandes surprises à celui qui, le jiremier, y pénétrera.
On peut se faire une idée des dimensions de ces cavernes, d'après celles des bétoires : l'un des plus considérables mesure 80 mètres de diamètre et 16 mètres de profondeur. Cet effondrement du toit du canal souterrain de l'Iton indique à n'en pas douter que la capacité de la caverne sous-jacente ne peut pas être moindre que celle de l'immense entonnoir; elle a au moins de 25 à 30 000 mètres cubes.
L'hypothèse d'un canal souterrain dans l'alignement des bétoires a été confirmée au cours de travaux sur le territoire des Boscherons. Des ouvriers, occupés à ouvrir une carrière pour l'exploitation de la marne, mirent à jour, à une profondeur de 18"", 70, un canal large de 2"", 90, haut de 1"',75, creusé dans la craie, et dans lequel passe un cours d'eau dont la vitesse est de 6 mètres à la minute, et le débit de 507 litres par seconde. Le plan d'eau de ce canal est à 5'", 16 en contrebas de l'eau ordinaire de la rivière d'Iton sur ce point.
Déjà on avait signalé à 500 mètres en amont du
1. Lecture faite au Congrès des sociétés savantes à la Sorboiine, avril 1882.
point précédent nn autre cours d'eau souterrain, à plus de 8 mètres en contre-bas du plafond du lit.
Ces deux cours d'eau, qui très vraisemblablement sont bien distincts et ne se réunissent pas, permettent de croire à tout un système qui doit sillonner les profondeurs du plateau qui sépare les deux vallées de l'Eure et de l'Iton.
On a vu dans la région des bétoires se produire : en 1880, un puits profond de 20 mètres, à parois cylindriques et bien verticales, de 6 mètres de diamètre, se creusa instantanément. La Fosse-aux-Dames et les autres sources qui débouchent dans l'étang de Bonneville sont, nous Tavons dit, très vraisemblablement alimentées par les eaux de l'Iton. Mais évidemment elles ont d'autres réservoirs.
Dans le département de l'Ain, tout le monde connaît la perte du Rhône à Bellegarde, à cause de son aspect pittoresque : on en a du reste modifié artificiellement la disposition vers 1850, pour faciliter le flottage des bois.
En Espagne, la Guadiana se perd dans un pays plat, au milieu d'une prairie, de sorte que les Espagnols, dit Arago, quand on leur parle avec éloge de quelque grand pont de France ou d'Angleterre, répliquent qu'il en existe un en Estramadure, sur lequel 100 000 bêtes à cornes peuvent paître à la fois.
Nous ne décrirons qu'un petit nombre de cavernes, et encore ne le ferons-nous qu'avec sobriété, puisque la Bibliothèque des Merveilles a tout unlivre sur ce sujets