SCÈNE VIII M. BERNIGK, JOHANN
bernigk (il les regarde s'éloigner, ferme la porte, revient vers Johann et lui prend les deux mains qu'il
serre avec expansion). — Johann, enfin, nous sommes seuls! Laisse-moi te remercier!
johann. — De quoi?
bernick. — Maison, patrie, bonheur familial, situation, je te dois tout.
johann. — J'en suis ravi, mon cher Richard. Ainsi, cette sotte histoire s'est terminée pour le mieux?
bernick (il lui serre de nouveau les mains). — Merci, merci du fond du cœur! Il n'y a pas un homme sur mille qui aurait fait ce que tu as fait pour moi en cette circonstance 1
johann. — Ce n'était que justice. Nous étions tous les deux également jeunes et légers; il fallait bien que l'un prit la faute à son compte.
bernick. — Mais qui devait prendre cette responsabilité, si ce n'est le coupable?
johann. — Halte-là ! Ce devait être l'innocent, car j'étais sans famille et j'étais libre. Toi, tu avais, au contraire, ta vieille mère à soigner, et puis ne venais-tu pas de te fiancer avec Betty? Elle t'aimait tant! Que seraitelle devenue si elle avait appris?...
bernick. — C'est vrai, c'est vrai; mais...
johann. — N'est-ce pas également pour Betty que tu as rompu avec Mme DorfT? Mais, pour en finir une bonne fois, où étais-tu ce soir-là...
bernick. — Oui, ce malheureux soir, quand cet homme est rentré, ivre... Sans doute, Johann, c'est pour Betty que j'ai... Et pourtant, que tu aies été assez généreux pour te laisser attribuer cette faute et partir!
johann. — N'aie pas de remords, cher Richard. Nous avions convenu qu'il en serait ainsi. Il fallait te sauver.
N'étais-tu pas mon ami? J'étais si fier de cette amitié; je vivais ici, pauvre hère abandonné, seul dès que ma journée de travail était finie, lorsque tu arrivas, toi, si élégant, si distingué, de ton grand voyage à l'étranger. Tu avais vécu à Paris ; tu avais vécu à Londres ! Cependant ce fut moi que tu choisis pour camarade, malgré que je sois de quatre ans plus jeune. A vrai dire, c'était un peu parce que tu faisais la cour à Betty, j'en conviens à présent. Mais comme cela me rendait fier ! Qui ne l'eût pas été ? Qui ne se serait sacrifié volontiers pour toi ? Surtout lorsqu'il ne s'agissait que de braver quelques semaines de cancans et lorsque s'offrait l'occasion pour moi de partir au loin!...
bernick. — Mon cher Johann, je dois te l'avouer franchement, cette histoire n'est pas encore tout à fait oubliée.
johann. — Non? Que m'importe, puisque je dois repartir et m'installer à jamais dans ma ferme?
bernick. — Ainsi, tu vas repartir?
johann. — Naturellement.
bernick. — Pas encore, j'espère?
johann. — Dès que je le pourrai. Je ne suis venu que pour faire plaisir à Lona.
bernick. — Vraiment?... En quoi?...
johann. — Oui; vois-tu, Lona n'est plus jeune, et dans ces derniers temps elle a beaucoup souffert du mal du pays. Elle ne voulait pas l'avouer. (Souriant.) Gomment aurait-elle pu me laisser seul, moi, le gamin qui, à dix-neuf ans, m'étais permis...
bernick. — Et alors?
johann. — Richard, je dois te faire un aveu dont je rougis encore.
bernick. — Tu ne lui as pas dit comment cela s'était passé?
johann. — Si, je le lui ai dit. C'est mal de ma part, mais je n'ai pu faire autrement. Tu ne t'imagines pas ce que Lona a été pour moi... Tu n'as jamais pu la souffrir. . . Pour moi elle a été une vraie mère. Dans les premières années, où nous étions si pauvres là-bas, comme «lie a travaillé pour moil Et les longs mois où j'étais malade et ne gagnais rien ! Ce fut alors qu'elle partit, je ne pus l'en empêcher, et s'en alla chanter et déclamer dans les cafés. Après cela, elle a publié un livre dont elle a, par la suite, bien ri et bien pleuré. Elle a tout fait pour me sauver. Pouvais-je, moi, la laisser souffrir de cet affreux mal du pays? Elle qui m'avait tant sacrifié, qui avait tant souffert pour moi ! Non, c'était impossible, Richard. C'est alors que je lui dis : « Pars, Lona, ne t'occupe pas de moi. Je ne suis pas si étourdi que tu penses; » et je lui ai tout raconté.
bernick. — Comment a-t-elle pris cela?
johann. — Elle m'a répondu, à juste raison, que si j'étais innocent, il n'y avait pas d'obstacle à ce que je fisse avec elle un petit voyage au pays... Du reste, n'aie aucune crainte. Lona est discrète; quant à moi, je saurai tenir ma langue.
bernick. — Oui, oui, j'en suis convaincu.
johann. — Voici ma main et n'en parlons plus. C'est, heureusement, la seule sottise dont nous nous soyons
rendus coupables Je veux jouir en paix du bonheur
que me réservent les quelques jours que j'ai encore à
LES SOUTIENS DE LA SOCIÉTÉ 6î
passer ici. Nous avons fait, ce matin, la plus délicieuse promenade du monde. Qui aurait cru que cette petite Dina qui jouait à nos côtés autrefois et remplissait les
rôles d'ange au théâtre? Mais, dis-moi, que sont
devenus ses parents ?
bernick. — Mon cher, je ne puis t'en dire rien de plus que ce que je t'ai écrit immédiatement après ton départ. Tu as reçu mes deux lettres ?
johann. — Sans doute, je les ai encore. Son ivrogne de mari l'a aussi abandonnée.
bernick. — Oui ; après quoi il s'est cassé les reins, je ne sais où.
johann. — Elle est morte peu de temps après, n'estce pas ? Je suppose que tu as fait pour elle tout ce qu'il était possible de faire sans éveiller l'attention des gens.
bernick. — Elle était fière, elle n'a rien dit et n'a rien voulu recevoir.
johann. — Dans tous les cas c'est très bien d'avoir pris Dina chez toi.
bernick. — Oui, oui. Du reste, c'est Martha qui a tout arrangé.
johann. — Martha ? Est-ce vrai?... Où est-elle aujourd'hui ?
bernick. — Oh 1 quand elle n'est pas à son école,
elle soigne les malades.
johann. — Ainsi Martha s'est chargée d'elle?
bernick. — Oui ; elle a toujours eu un faible pour les enfants. C'est pour cela qu'elle a accepté d'être institutrice à l'école communale. Ça été une grande folie de sa part.
johann. — Elle m'a paru très énervée hier. J'ai craint que sa santé ne fut pas bonne.
bernigk. — Si ; on ne peut pas se plaindre de sa santé. Mais c'est désagréable pour moi. On peut croire que son frère refuse de subvenir à son entretien.
johann. — Son entretien ! Je croyais qu'elle avait elle-même une fortune très considérable.
bernick. — Pas un schilling. Tu dois te rappeler dans quelle situation critique se trouvait ma mère au moment de ton départ. Au bout de quelque temps, grâce à moi, on put continuer le commerce; mais cela ne dura pas. Bref, je dus me charger de tout. Et quand nous fîmes nos comptes il se trouva que de ma mère, j'avais autant dire rien. Lorsque ma mère mourut, Martha naturellement resta sans ressources.
johann. — Pauvre Martha 1
bernigk. — Pauvre ? Pourquoi cela ? Tu ne crois pas cependant que j e l'ai laissée manquer de quoi que ce soit ? Moi, je puis le dire, je suis un bon frère. Elle vit avec nous, elle mange avec nous ; tous ses appointements lui restent pour s'habiller. Une femme seule que pourrait-elle vouloir de plus ?
johann. — Hum ! Nous ne pensons pas ainsi en Amérique.
bernigk. — Je le crois bien. Dans une société minée
en dessous comme la société américaine Mais dans
nos petits cercles où, jusques à présent, grâce à Dieu, la
corruption n'a pas encore pénétré Ici les femmes se
contentent d'une position convenable et modeste.... Au reste, c'est la faute de. Martha, il y a longtemps qu'elle aurait pu se placer, si elle l'avait voulu.
johann. — Tu veux dire se marier.
bernick. — Oui; elle aurait pu prendre de très bons partis. On lui en a proposé plusieurs ; des gens tout à fait bien, ce qui est étonnant. Une fille sans fortune, qui n'est plus jeune, et tout à fait insignifiante.
johann. — Insignifiante ?
bernick. — Oh! je ne lui en fais pas un reproche; je ne la désire pas autrement. Tu sais, dans une grande maison comme la nôtre, il est toujours bon d'avoir une de ces personnes simples à qui l'on peut toujours se fier.
johann. — Oui, mais elle?
bernick. — Elle? Gomment? Elle ne manque pas de gens auxquels elle peut s'intéresser. Elle a moi, Betty, Olaf et moi. Ni l'homme, ni la femme ne doivent penser à soi d'abord. Nous devons tous prêter notre appui à une société quelconque, grande ou petite. C'est, au moins, ce que je fais {montrant Krapp qui vient par la droite avec des dossiers). Vois, tu en as là une preuve. Pensestu que ce soient nos propres affaires qui m'occupent ainsi ? Pas du tout. (Rapidement à Krapp). Eh bien ?