SCÈNE II Les mêmes, FIELDBO
fieldbo. — Bonjour, monsieur le chambellan ! Bonjour, mademoiselle!
bratsberg. — Ah î vous voilà, oiseau de malheur !
fieldbo. — C'a été, en effet, un incident bien désagréable.
bratsberg (il regarde par la fenêtre). — Vous trouvez ? Vraiment ?
fieldbo. — Je crois que vous aurez remarqué que j'ai, pendant tout le temps, observé Stensgard. Malheureusement, en entendant dire qu'on allait jouer aux jeux innocents, j'ai cru qu'il n'y avait pas de danger.
bratsberg (il frappe du pied). — Etre mis au pilori par un pareil écervelé ! Qu'est-ce que mes invités ont dû penser de moi ? Que j'ai voulu bêtement acheter cet homme, ce... ce... comment Lundestad l'appelle-t-il ?
fieldbo. — Mais...
thora (sans être vue de son père). — Chut !
bratsberg (après un silence à Fieldbo). — Répondez-moi franchement, docteur, suis-je réellement plus sot que la généralité des hommes ?
fieldbo. — Pouvez-vous me poser une pareille question, monsieur le chambellan ?
bratsberg. — Enfin, comment se fait-il que j'ai été probablement le seul à ne pas comprendre que ce maudit discours était dirigé contre moi ?
l'union des jeunes 221
fieldbo. — C'est que vous ne voyez pas votre propre situation dans le district avec les mêmes yeux que le reste de la population.
bratsberg. — Je la vois comme feu mon père la voyait, et l'on n'a jamais osé lui faire une semblablevilenie.
fieldbo. — Votre père est mort vers 1830.
bratsberg. — Oui, et bien des choses ont changé depuis lors ; du reste, je suis cause de ce qui arrive ; je me suis trop mêlé au peuple. C'est pourquoi on me compare maintenant au propriétaire Lundestad.
fieldbo. — Oui, mais à proprement parler, je ne vois pas beaucoup de déchéance là-dedans.
bratsberg. — Oh ! vous me comprenez très bien. Je ne tire naturellement pas vanité des distinctions sociales, mais ce que j'honore et ce que je demande que les autres honorent aussi, c'est l'honnêteté qui est héréditaire dans notre famille. Quand on se mêle comme Lundestad à la vie publique, on se trouve quelquefois forcé à des compromis et on ne peut pas conserver aussi bien son indépendance de caractère et de conduite. C'est pourquoi Lundestad doit se résigner à ce qu'on lui jette de la boue. Mais qu'on me laisse tranquille, je suis en dehors des partis, moi.
fieldbo. — Pas absolument, monsieur le chambellan, puisque vous avez été enchanté tant que vous avez cru que ces attaques étaient dirigées contre Monsen.
bratsberg. — Ne prononcez pas le nom de Monsen ici. C'est lui qui a perdu la moralité du pays; et malheureusement il a aussi tourné la tête à monsieur mon 21s.
thora. — Erik?
OQO
fieldbo. — Votre fils ?
bratsberg. — Oui ; quel besoin avait-il de se jeter dans des spéculations commerciales ?
fieldbo. — Mais, cher monsieur, il faut bien qu'il vive; et...
bratsberg. — Avec un peu d'économie, ne pourrait-il pas vivre, et bien vivre, de l'héritage de sa mère ?
fieldbo. — Peut-être pourrait-il en vivre ; mais, dans ce cas, pourquoi vivrait-il ?
bratsberg. — Pourquoi ? Évidemment il faut avoir un but; eh bien, il a étudié le droit, pourquoi ne se consacrerait-il pas au droit ?
fieldbo. — Ce serait contraire à sa nature; il nepourrait pas non plus songer à obtenir immédiatement un emploi. Vous vous êtes réservé à vous-même l'administration de votre fortune. Votre fils n'a pas d'entants à élever, et puis, lorsque dans de semblables conditions on voit des gens, partis de rien, arriver au demi-million...
bratsberg. — Un demi-million ? Ah ! tenons-nous-en aux cent mille ; mais on n'amasse pas un demi-miliion, ni même cent mille couronnes avec des mains nettes. Ce n'est peut-ôtre pas là l'opinion du monde : le monde, au contraire, vous applaudira de votre succès, mais la conscience. .. Mon fils ne doit se livrer à aucun commerce semblable : soyez sans crainte, le commerçant Bratsberg ne gagnera pas un demi-million.