CAVÉ
Au Salon de 1844, j'envoyai en peinture deux tableaux : le Marlyre de saint Sébastien et celui de Joseph expliquant ses songes à ses frères.
J’exposai au Salon de 1845, en peinture, mon tableau de la Délivrance (la mort du prolétaire, de l’homme de génie incompris), aujourd’hui au musée de Lyon, à qui je l’ai donné; en sculpture, un groupe en marbre de Héro et Léandre resté en Angleterre en 1851.
Avant d'exécuter en marbre le monument de Vauban, j'entrepris de faire un voyage d’étude en Grèce, en passant par l'Italie. Avant rencontré à Rome, chez un artiste allemand, un délicieux modèle de jeune fille âgée de quatorze ans, j'en fis ma statue de la jeune Héro, qui est en marbre au musée de Caen, et en bronze au musée de Nantes.
Ce second voyage de Rome me fortifia dans mes aspirations de sculpteur-architecte-peintre. Je revis M. Tenerani et le bon Schnetz, directeur de l’académie de France à Rome, le peintre français moderne qui a vécu le plus longtemps à Rome dans une position officielle.
Eugène Delacroix, à qui je conseillais d'aller en Italie, me disait : « Je m’en garderai bien, j'y perdrais peutêtre le peu de qualités que j'ai comme coloriste. » Et cependant, ce même Eugène Delacroix ne manquait pas, chaque matin, de faire, au moins pendant une heure, des croquis d’après des gravures des grands maîtres italiens, qu’il savait apprécier mieux que personne.
Mais quoi! cet homme de génie était enfant sous ce rapport, caril ne craignait plus de perdre son originalité
en copiant ces mêmes maîtres traduits par des graveurs.
Je lui avais promis de lui faire, ne füt-ce qu’une pochade d’un morceau d’après le Jugement dernier, de Michel-Ange, pour lui donner une juste idée de sa couleur, la copie courageuse de ce pauvre Sigalon étant rouge de brique et nullement dans le ton : ce qui trompait Delacroix comme tant d’autres sur le chef-d'œuvre de Michel-Ange.
J'essayai d'aller à la Sixtine copier un échantillon de cette œuvre merveilleuse dans la couleur réelle, dans le ton vrai, pour mieux dire. J'étais en extase devant ce que le génie humain à produit de plus extraordinaire en peinture, Mais 11 y avait, non loin de moi, un bon vieillard, qui était le pape Grégoire XVI.
Un familier du Saint-Père me dit qu'il avait eu, à quelques jours de là, une singulière affection : ce digne pape, il faut l'avouer, joignait aux nombreuses vertus qu'on lui connaissait, un seul petit défaut : il aimait, disait-on, un peu trop le bon vin.
Lorsqu'il fit cette dernière maladie, son docteur lui avait conseillé de mêler son vin. Le pape avait obéit à la prescription ; il avait mêlé son vin, mischialo ; et son nez grossissait toujours. Sa face était violette et enflammée outre mesure. Le docteur se désolait et le mal empirait. Le pauvre docteur n’y pouvait rien comprendre. Enfin, poussé à bout de sa science, il questionna plus scrupuleusement. son malade, et lui demanda comment 1l mêlait son vin.
« Col vino francese, avec du vin français, du vin de Champagne, dit le malade.
— Oh! je ne m'étonne plus, fit le docteur ; je voulais dire : coll aqua, avec de l'eau, Santo-Padre.
— Oh! che peccalo! quel péché! fit le bonhomme Grégoire XVL. Era tanto buono cosi ; c'était si bon ainsi !» ajouta-t-il.
Je quittai Rome, où la chaleur devenait insupportable, et repris le chemin de la France. Je passai par Florence, où je revis le vieux Bartolini, qui me fit mille amitiés, et me pria de le remplacer à Paris pour la pose de son monument de la reine Hortense dans l’église de Rueil.
Revenu à Paris, mon premier soin fut d'aller aux Invalides pour juger le modèle du Vauban, que j'y avais placé en plâtre de mème grandeur que lexécution. Sans consulter personne, je décidai que je recommencerais les deux figures de la Guerre et de la Science.
M. le duc de Plaisance, général et pair de France, vint me demander la statue du chancelier Lebrun, son père, un des trois consuls avec Bonaparte, et pour la ville de Coutances.
C'était M. de Mercey, le seul directeur des Beaux- Arts, avec M. de Guizard et Lenormant, qui m'avait montré quelque sympathie; M. de Mercey m'avait amené M. le prince Lebrun. C'était lui aussi qui m'avait offert l’ancien logement de M. Cortot à l’Institut.
Ce logement, me disait-1l, me revenait de droit, à cause des grands travaux de l'État que j'avais exécutés depuis quinze ans dans mes ateliers, construits exprès.
Depuis plus de quinze ans je tentais de me délivrer
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 235 de cette charge énorme des ateliers, qui a fait de ma vie un véritable martyre.
Dans mon grenier de lfnstitut, je fis des essais de gravure à l’eau-forte, et je composai quarante sujets au trait. Je reçus, au sujet de mon théâtre grec, le billet suivant, de David d'Angers :
« Je suis venu pour remercier le courageux et infatigable Étex du cadeau qu'il veut bien me faire de ses Compositions sur la Grèce tragique. dele prie de recevoir les salutations empressées de son tout dévoué,