IV STATUE
Sans désignation. (Voyez p. 68.)
Dans la première partie de ce travail nous avons essayé de répondre à la première question que nous nous som- Qies faite.
Le but des quatorze statues du porche 'de Chartres est de réunir dans un même ensemble la représentation des quatorze Béalitude$ célestes. "Jious avons expliqué aussi les attributs des neuf statues qui ont gardé leur désignation.
Dans cette seconde partie nous avons à résoudre le second problème ainsi posé : Pourquoi ces statues sontelles au nombre de quatorze ?
A cette question, nous répondrons que, vu le mysticisme du moyen Age, le nombre quatorze lui-même était une difficulté. On connaît les nombres mystiques dont le retour continuel est sensible dans tous les monuments religieux du xi" siècle et des quatre suivants : on sait que les plus fréquents sont tous les nombres depuis un jusqu'à sept. On sait aussi que les nombres huit, neuf, dix et douze ont également leur importance mysti-
que; mais là se bornent, du moins dans l'art, les nombres hiératiques les plus usités. Les éorits mystiques ou théo* logiques du moyen âge sont remplis du binarium, du $enarmn, du geptenarium, mémederoctonarium^qui reviennent à chaque page ; mais il n'en est point ainsi du nombre quatorze^ il en est peu fait mention. Il paraissait donc impossible d'atteindre à la solution du problème en l'étudiant par le nombre. L'unique motif, en effet, pour lequel ce nombre se trouve sur le porche qui nous occupe, est une raison théologique qui ne pouvait se rencontrer que dans des traités spéciaux. Il y a quatorze Béatitudes célestes, comme on l'a vu précédemment. Voilà la solution cherchée. Nous allons donc passer maintenant à notre troisième partie.
lU.
Nous avons maintenant à restituer aux cinq statues leurs noms effacés.
Ces cinq statues sont celles qui portent les num^os 1, 4, 5, 10 et iL M. Didron, hasardant sur elles quelques conjectures, a appliqué à la première les noms de la Vertu mère de toutes les atUres \ la Vertu mère ', la Vertu par excellence ^ et aussi la Virginité ^. 11 donne successi-
* Annal, ardiéobg.y tom. i, p. 49.
2 llnd., p. 51.
3 IMd.y p. 49 et 51.
* Itmi., p. 57.
vement aux quatre autres les noms de Prière \ d'Adora^ tim ' de Puûsanee ' et de ReHgian ^
Si ingénieuses qu'elles soient/nous ne pouvons accepter ces nouvelles conjectures de M. Didron. «— Les noms cherchés ne peuvent être autres que ceux des cinq Béatitttdes de saint Anselme dont nous n'avons point encore rencontré les statues, c'est-à-dire la pure Volupté, la Jouis- $anee céleste, la Beauté, Y Immortalité, la Sagesse.
Il nous faut dire à quelle statue appartient chacun de ces noms.
Si l'ordre dans lequel saint Anselme, dans son Traité des Similitudes, range invariablement les Béatitudes, avait été observé quand les statues ont été posées, le problème ne présenterait aucune difficulté. Il n'y aurait qu'à écrire au pied de chaque statue le nom de la Béatitude qui lui correspondrait par son rang dans le Traité de saint Anselme.
Mais , ainsi que nous l'expliquerons plus tard, cet ordre n'a pas été respecté par l'appareilleur.
Cependant deux des statues'innomées sont à leur rang. Ce sont celles qui sont placées, parallèlement, de chaque côté, à la naissance de l'arcature : nous les nommons la Beauté et la Sagesse. La plupart des statues sont placées sans ordre ; nous n'avons donc pu leur restituer leurs noms que d'après les attributs qu'elles portent.
' Annali archéolog., t. I» p. 53.
2 Ibid., p. 52.
3 JMd., p. 54.
* Ibid., p. 57.
V STATUE, (sans nom).
Elle a pour blason un semé de corolles épanouies. La console qui la supporte est tapissée de branches de rosier sculptées, chargées de boutons et de roses. Nous croyons pouvoir assignera cette statue le nom de BEAUTÉ.
La Beauté enchante et rayit. Le symbolisme lui prête la suavité de la reine des fleurs, l'éclat et le parfum de la rose.
Aussi, l'art a-t-il semé son blason des corolles de cette fleur, et a-t-il placé des roses sous les pieds de la jeune reine. Les unes tiennent à la branche, les autres en sont détachées ; il en est d'à peine entr'ouyertes ; d'autres sont épanouies. Ces roses, qu'on voudrait cueillir et dont on croit aspirer le parfiim, portent tout d'abord à l'esprit l'idée de la pure beauté, impression que la grâce de la statue justifie.
Saint Anselme définit ainsi la beauté céleste au cba* pitre de la Beauté et de la Difformité.— <c La première Béatitude est la beauté ; son contraire, premier degré de la misère, est la difformité. On ne rencontre en cette vie ni la beauté parfaite, ni la difformité extrême. Car, d'une part, la beauté de l'homme ici-bas pâlit devant l'éclat modeste de la fleur. L'homme possède-t-il la blancheur du lis ou l'incarnat de la rose? — D'un autre côté , cependant, l'homme ne sera jamais assez mal partagé en ce monde pour être absolument difforme.
^ Mais, dans Tautre vie, la beauté etladifTormitéalleindront leurs dernières limites. Ces désirs ardents qui appellent la beauté seront alors comblés. L'éclat des justes égalera celui du soleil... Il est écrit : <c Les justes brilleront devant Dieu comme le soleil. )» Le corps ressuscité du Christ n'est-il pas plusbrillant que la lumière? Nous lui ressemblerons suivant cette parole de TApôtre : ^ Notre corps infirme sera réformé, et le Christ lui donnera la figure de son corps lumineux, n
a La raison vient confirmer cette autorité souveraine. Car le juste est le temple, le trône de Dieu ; et je n'ai jamais lu que le soleil fût investi de l'éclat divin autant que l'âme de l'homme juste. .
« Au contraire, le méchant sera plus fétide qu'un cadavre, et plus noir que la suie. y>
Ainsi s'explique saint Anselme ^
M. Didron a cru voir dans cette statue autre chose que la Beauté, a Ce doit être, dit-il ^, la Vertu par excellence et la mère de toutes les autres. Dans l'antiquité païrane,
les neuf Muses ont une mère, Mnémosyne Ici, de
même, les treize Vertus que nous allons décrire rapidement, sont filles d'une mère commune Ces fleurs
semblent avoir été cueillies au rosier qui tapisse la console où posent les pieds de cette femme puissante. La vertu est le parftim de l'àme humaine comme la rose celui de la terre, et ce parfum monte à Dieu comme Ten-
* De SimililttdinibuSy c. 50.
^ Annales arclmloffiques^ janvier 1847, p. 49, el aussi p. 51.
ffir
/./ff'//J /^r/// ,
cens. « Christi bonus odor sumus Deo, » dit saint Paul. Il n'y a pas le moindre effort à faire pour saisir ce rapprochement. Remarquez V épaisse chevelure et le buste puissant de cette femme ; ainsi constituée, on peut donner Vexis* tence à une nombreuse et forte famille * . »
Tout en acceptant ce que M. Didron dit sur le symbolisme de la rose, nous ne pouvons imaginer sur quel fondement solide il s'appuie pour faire de cette statue une Vertu-mère. Le christianisme ne prête point à la maternité spirituelle les caractères sensuels de la Fécondité païenne. Le même archéologue» quelques pages plus loin, conjecture que cette statue de la Fêrte-mère pourrait bien représenter la Virginité. « Il nous a semblé aussi, dit-il, que le sculpteur chrétien avait pris à la première (statue), qui est probablem>ent la Virginité, la vigueur dès muscles : à la Liberié, à l'Honneur la noblesse et la
fierté^ »
Ces erreurs nous prouvent que, sans les données fournies sur ces problèmes par la théologie, il aurait été impossible de les résoudre.
4* STAUVB (sans nom).
Elle tient de sa main gauche une croix, maintenant tronquée. Ce signe du christianime est parfaitement bien placé dans la main des Béatitudes célestes : c'est le signe de la victoire : rélernelle et suprême joie est le prix con-
^ Annales archéologiques^ t. i, p. 49.
^ /Wd., t. I, p. 57.
quis par la croix. L'emblème sculpté sur Técu se rapporte aux choses célestes ; c'est un ange, agenouillé, dans un nuage, et levant la tête et les yeux dans une attitude extatique.
Nous croyons pouvoir assigner à cette statue le nom de la septième et dernière Béatitude de Tâme : c'est, selonlelexte desaint Anselme, la JOUISSANCE CÉLESTE, c( gaudium. »
L'extase estTétat de béatitude par excellence. Dans le mysticisme chrétien, une femme à genoux a été l'emblème de la méditation spirituelle ' : un ange à genoux devait être, au même titre, celui de l'extase, qui est la méditation dans le ciel. L'extase répond à merveille à l'acception qu'a ici le mot a gaudium ; x> elle exprime la plénitude et l'excès des félicités éternelles. L'extase est aussi la récompense que Jésus-Christ promet, dans son admirable discours des <c Béatitudes, » aux <c cœurs purs ; » c'est-à-dire aux plus parfaits, et aux plus saints d'entre les hommes. « Bienheureux, dit-il, ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu *. »
On voit la jouissance céleste promise aux justes, sous le même nom « gaudium, » dans plusieurs passages de l'Ecriture ^
^ Iconologfôy ou la science des emblèmes, devises, etc., par J. B. de l'Académie française. Amsterdam, 1698.
^ Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt. (Mattb. v. 8.)
3 Hœc loquor in mundum, ut habeant gaudium meum impletum in semetipsis. (Ev. Joan. xvii, 13.}
Mundus... gaudebit; vos autem contristabimini, sed tristitia vestra vertetur in gaudium. (Ev. Joan. xvi, 20.)
Nunc... tristitiam habetis; iterum autem videbo vos, et gaudebit cor
L*ange sculpté sur l'écu est figuré h genoux , dans un nuage, manière ingénieuse de représenter le ciel. Quel est Vobjet qu'il tient pressé contre sa poitrine? EstH^e un livre, ainsi que M. Didron le pense ' ? Nous, nous croyons que c*est une botte, une cassolette à parfums. La contemplation et l'extase doivent faire monter vers Dieu les plus purs parfums de Tamour ; les prières des saints sont représentées par la fumée de l'encens dans l'Apocalypse et les psaumes^, et l'encens qui monte et qui enivre était un moyen tout mystique de représenter sur la pierre l'extase et le ravissement.
Saint Anselme place cette dernière Béatitude àe l'âme à la suite de la Sécurité, qui a ajouté un prix si grand aux Béatitudes précédentes. Celle-ci marche la dernière, elle est le suprême sceau du bonheur céleste. Elle en résume tous les biens : car la jouissance céleste ne se bor-
vestrum , et gaudium vestrum nemo toUet a vobis. (Ev. Joan. XVI, 22.)
Usque modo non petistis quidquam in nomine meo. Petite et accipietis, ut gaudium vestrum sit plénum. (Ev. Joan. xvi, 24.)
^ M. Didron, Annales archéologiqu/esj t. I, p. 52.
^ Ascendit fumus de orationibus sanctorum, de inanu angeli, (Apoc. vm, 4.)
Dirigatur oratio mea sicut incensum in conspectu tuo. (Ps. CXL. 2.)
Moraliter... incensum devotionis adolendum est in thuribulo cordis, igné charitatis, ut odorem suavitatis emittat. (Innocent ni. Desacroaltaris mysterio, II, 56.)
Per intercessionem beati Michaelis archangeli stantis à dextris altaris incensi..., incensum istud dignetur Dominus... in odorem suavitatis aceipere... Dirigatur, Domine, oratio mea, sicut incensum in conspectu tuo. (Ordo Missœ.)
nera pas pour chaque élu à sa propre félicité, elle l'augmentera encore de la félicité des autres et de la joie du ciel tout entier.
Le contraire de la Joui$sance oileste est la tristesse, ce «c pleur éternel des méchants, p
M. Didron intitule cette statue : la Prière ^ Sa pensée se rapproche de la nôtre, en ce sens que les communications de rame avec Dieu dans la vie future seront sa joie et sa jouissance. Mais ce mot, prière, est loin de la rendre complètement et de traduire la pensée de saint Anselme au sujet de la Joumance célest^.
5* STATUE (sans nom).
Sur ses armoiries est un ange vêtu d'une longue tunique, debout dans un nuage et tenant un encensoir à la main.
Nous croyons devoir assigner à cette statue le nom de PURE VOLUPTÉ. La pure volupté céleste est, autant que la pensée de l'homme peut s'en faire une faible idée, une joie si parfaite de l'âme, qu elle rayonne à travers les corps béatifiés. La pure Volupté céleste est dans saint Anselme la sixième, c'est-à-dire l'avant-dernière des Béatitudes du corps : elle ajoute à toutes les autres et n'est surpassée que par l'Immortalité, qui donne à toutes, en durée, ce que celle-ci leur donne en délices.
L'art chrétien reproduisant la « pure Volupté cé-
* Annales archéologiques^ tom. i, p. 52.
leste, » ne pouvait jamais mettre son image assez en dehors des pensées terrestres, jamais la placer assez haut dans le domaine spirituel. Aussi , lui a-t-il donné pour attribut la créature la plus pure et le parfum le plus sanctifié de la création. Parmi les voluptés bornées et incomplètes de la terre, celle qui nous vient des parfums est la plus délicate et la plus immatérielle. La nuée qui porte cet ange et qui figure ici le ciel, complète l'expression d'une volupté de Tordre le plus élevé.
M. Didron a cru voir dans cette statue la personnification de VAdoralion ^ La pensée de radoration n'est pas en eflet sans affinité avec la volupté céleste. L'adoration est la joie permanente des bienheureux. Seulement, comme il s'agit ici de la « Volupté corporelle, » nous ne pensons pas que la statue qui la représente puisse figurer en même temps Y a Adoration. » Lisons la définition de la pure Volupté céleste dans saint Anselme :
« Les hommes, dit-il, recherchent la volupté et fuient son contraire ; mais, ce qui est digne de remarque, ils ne peuvent atteindre à celle-là que par celle-ci. L'ont-ils obtenue enfin à force de peines, ils ne peuvent la conserver qu'au prix de travaux infinis , et l'excès même de la volupté les ramène à l'anxiété. •• Dans la vie future, au contraire, nos corps seront comme immergés dans une volupté céleste... Pourrais-je la dépeindre ici autrement que par son contraste? Que l'on se représente donc un
* Annales archéologiqtœs, lom. I, p. 52.
homme sous les paupières duquel on enfoncerait un fer incandescent , qu'on se figure tous ses membres, ses entrailles , ses os , leur moelle, soumis à l'action du même feu; que Von ajoute à ce supplice celui d'une durée étemelle : c'est, selon nos idées humaines et par conséquent très-bornées , quelque chose d'approchant de la suprême douleur. La délectation ineffable qui enivrera aussi les bons, sera le contraire de ce supplice. Us seront comblés, accablés d'une exubérance de plaisirs purs. Les yeux, les oreilles, la bouche, les mains, les pieds, le sens du goût, le cœur, foyer des affections, le foie, siège de sensations différentes, le poumon, les os et leur moelle, tout dans l'homme participera à l'enivrement infini que Dieu versera dans ses membres. Car on lit dans les livres saints : « Seigneur, vous les enivrerez ^ du torrent de vos voluptés. * »
Les livres sacrés, les psaumes, parlent de la pure volupté céleste ; leurs aspirations l'implorent, le psalmiste la promet et l'annonce aux justes , il la leur montre auprès de Dieu à côté de la sainte ivresse de son amour, et abritée sous ses ailes. L'espérance de cette volupté, son reflet dans l'âme du juste et la soif qu'il a d'en jouir, n'ont pas d'expression plus brûlante que le psaume 86. Chaque ligne en est imprégnée ; rien de plus tendre et de plus pur :
ce Que vos tabernacles sont aimables. Seigneur, Dieu
* Psal. XXV, 9.
^ S. Anselm. De Similitudimims, c. 55.
des armées 1 Mon âme a aspiré au parvis du Seigneur^ elle a défailli de désir.
ce Mon cœur et ma chair ont tressailli dans le Dieu vivant.
« Le passereau trouve une demeure, TbirondeHe un asile où elle dépose ses petits.
c( Pour moi. Dieu des armées, 6 mon roi, ô mon Dieu , vos autels t.. .
<c Heureui; ceux qui habitent dans votre maison : ils vous loueront à jamais. »
10' STATUB (sans nom).
Elle tenait autrefois, de la main droite, un sceptre dont un fragment subsiste encore. Le blason de son écu est un aigle tenant aussi dans ses serres un scep-* tre tréflé ou fleurdelisé.
Nous croyons pouvoir assigner à cette statue le nom de Longévité d'après saint Anselme, d'Immortalité d'après saint Bernard et le Ro^etum. C'est celle que M. Didron appelle Puissance K
L'éternelle Longévité est, dans saint Anselme, la septième et dernière béatitude du corps.
Toiit,*,dans cette statue, a un caractère particulier de
* <c L'oiseau sculpté sur le bouclier de la dixième figure, aigle probablement, tieni à la patte, à la serre, ub sceptre fleuronné. Son front chauve pourrait en faire un vautour, mais le vautour ne possède pas une seule qualité qui puisse convenir à une vertu. Plus de nom sur cette statue, laPm8«&wce, peut-être, Potentia,.. » (M. Didron, Annale$ archéologiquesy tom. I, p. 54.)
gravité et de gloire. Quoique dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, Y Immortalité est grave : elle ne sourit point, elle réfléchit, elle médite peut-être ; il semble que cette jeune reine ne doive sourire jamais, mais elle a une sérénité qui vaut le sourire. L'expression des traits du visage, qui a quelque (^ose d'ascétique , est une douce majesté : celle du front est la pensée, et décèle le souvenir du passé et l'intuition de l'avenir.
La pensée qui donne un sceptre à l'Immortalité est encore accusée et comme fortifiée par le sceptre que Ton voit aux serres de l'aigle. Ces sceptres paraissent être l'image d'une double victoire : L'Immortalité a conquis la vie et elle a terrassé la mort.
L'aigle était, au moyen âge, un emblème de l'Immortalité; il avait eu la même attribution dans la cérémonie de l'apothéose des empereurs. On trouve , non-seulement dans les bestiaires romans, mais aussi dans les théologîensetlesglossateursde l'époque, les deux traditions en vertu desquelles l'aigle figurait l'immortalité. Selon l'une, l'aigle étant devenu caduc, son bec se recourbait de plus en plus et perdait la faculté de s'ouvrir pour laisser passer sa pâture. En danger de périr de faim, l'aigle se précipitait violemment, le bec en avant, contre les rochers ; quelquefois il frappait à coups redoublés la courbure de son bec contre le granit le plus dur : ainsi il brisait l'obstacle; alors rendu à la santé, l'oiseau recommençait une seconde vie '.
L'autre tradition légendaire rappelle la fable de la
* Renov«J)itur, ul aquil», jiiventus mea. (Ps. x, 5.)
fontaine de Jouvence , ce rêve caressé des vieillards dont on retrouve encore des traces dans les proverbes populaires. L'aigle ayant perdu sa vigueur et la finesse de sa vue par excès de longévité, s'élevait au plus haut des airs, se pénétrait des feux du soleil^ pui» allait se plonger trois fois dans une source jaillissante qu'il avait eu soin de choisir. Là, il retrouvait sa jeu* nesse« sa vue perçante et la vigueur des premiers jours « Il n'y a pas un seul bestiaire où cette légende n'ait place.
Li «ligles est rois des oisiaux.
Quant viols est si devient noviaus Par mult miervilleuse nature Une fontaine clere et pure U Taighe soit clere et bruians Quant li solaus est plus raians Ciercle li aigles quant est viols Et il a œourés les iols, Et chaseune ele grief et vaine.
En Tair de sus celé fontaine Comence mult haut a monter Contre soUès raiant et cler :
Quant là sus vient en la calor Ses iols afice en la luor Dou sollès, et tant i esgarde Kavis li est ke trestous arde.
Iluec en celé ardor esprent Ses îols, se eles ensement Puis descent vis en la fontaine Là u Taighe est et claire et saine Si se plonge et bagne trois fois Tant qu'il est bien, si le sachois, Tous fres et tous renouvelés Et de sa vielecces sanés.
(Bestiaire de Gmllaume te Normand^ msc.
de la BibKoth. nationale K)
* Mêmes légendes dans le Bestiaire de V Arsenal, celui de Phili^ipe
U* STATUB (sans nom).
Sur la console où pose cette statue, est sculptée une oie déployant ses ailes et ouvrant le bec pour crier «. Le blason sculpté sur l'écu est un griffon, à en juger par les serres de Tavant-corps, les pattes de Tarrière-train, les ailes, et le signe légèrement indiqué à la partie antérieure de la tête.
M. Didron, remarquant Tétèndard triomphal de cette statue et le caractère victorieux que lui donnent ses accessoires, a présumé quelle peut représenter la Religion*. Le nom que nous croyons pouvoir lui assigner a de l'analogie avec celui-là : ce nom est la Sagesse unie à la Science, toutes deux exprimées parle mot latin Sade Than (x« siècle), dans S. Epiphane, S. Isidore de Séville, Rhaban Maur, S. Brunon d'Asti, S. Ambroise, etc., etc.
' Nous ne pouvons nous expliquer pourquoi M. Didron (Ann. arch., t. 1, p. 58), appelle cet oiseau un dragon. Nous ne comprenons pas mieux qu'il ait donné ce même nom à l'autre animal sculpté sur l'écu. Le dragon du moyen âge est invariablement caractérisé dans les écrivains sacrés, dans les mssc., et, ce nous semble aussi , sur les monuments du moyen âge, par une queue semblable à celle du serpent, mais d'un volume monstrueux. C'est dans cette queue du dragon que, selon les idées de ce temps, consistait sa redoutable et pernicieuse puissance. La plupart des écrivains de cette époque n'attribuent point de venin à cet animal. — (V. S. hidor. Hispcd, — Rhaban. Maur. y De (/«*©. Vin. 3. — lind., in Apoc.y XII. 4. — Pkr. Hier., IV., 30. Ceres. — Etc.)
^ <K ... Le nom manque malheureusement à cette dernière statue; mais volontiers, si on n'en retrouve pas l'inscription, nous l'appellerions /a Religion [Religio]. » Annalea archéologiqtœsy idiïw'xer 1847, pag. 57.
pientia. Ce nom nous semble convenir mieux à cette statue» qu'à aucune autre des quatre statues sans désignation.
Les emblèmes de celle-ci rappellent, dans leurs sens les plus ordinaires, la Science, la Vigilance et la Bmstance.
Dans Fart du moyen âge, comme dans ses traités mystiques, le griflTon, animal hybride, a de l'aigle les ailes, la tête, les serres, toute la partie antérieure du corps; il tient du lion tout Tarrière-train et les deux pattes postérieures. Le griffon avait plusieurs sens mystiques, parmi ceux-ci, celui de science, de vigilance et de défense.
Le griffon représentait la science la plus sublime, particulièrement la science sacrée comme dominant toutes les autres. C'étaient surtout ses ailes et sa tête d'aigle qui lili prêtaient ce symbolisme : ses ailes, à cause de la sublimité de leur essor ; sa tête, parce que ses yeux, disait-on, aimaient à se fixer sur le disque étincelant du soleil ^ Saint Jean, qui a déroulé dans son évangile les mystères de la génération divine, avait l'aigle pour attribut.
C'est peut-être à cause de son allusion à la science, outre d'autres motifs encore qui sont en dehors de notre sujet, que le griffon était attelé au char d'Apollon dans le paganisme, et représenté ainsi sur les monuments.
' Le soleil est ]'un des symboles de Dieu dans les livres saints : Dieu y est appelé Soleil tk justice et Soleil levant . (Malach. Vf, 2, — Zachar. Hl, 8.— vi. 12.)
Le grifion représentait aussi la mgilanee et la difân$ey ces qualités de la sagesse chrétieniie, qui conststent à prévoir, et à combattre les mauvaises inspiratkms. Lés légendes du moyen âge montrent le grifibn faisant sentinelle auprès de mines d or et d'émeraudes cachées dans des vallées secrètes parmi les monts éthiopiens : elles racontent aussi ses luttes interminables avec les Arimaspes, cyclopes des contrées voisines, qui leur disputaient ces trésors.
Le lion prêtait au griffon le sens de la force prodigieuse dont il est Temblème.
Pierius croit qu'il est impossible d'arriver à eompren^ dre ce que signifie dans son ensemble le griffon» si Ton ne considère le sens allégorique de chacun de ses membres en particulier, a Pourrait-on, dit-il, comprendre le sens des chimères, des sphynx, des centaures, des griffons y des hydres (tous monstres nommés dans les livres saints), si on ne le cherchait dans leurs mem^ bres d'emprunt? Ces membres sont en eux ce que sont les mote dans les phrases : ceux donc qui connaissent le sens de chaque animal en particulier peuvent dé* terminer par là même le sens des animaux complexes ^ »
L'oie était aussi, au moyen âge, un symbole de vigilance. Cet oiseau passait pour marquer les veilles de la nuit par ses cris, et pour être averti de l'approche de l'homme par une finesse de perception unique parmi les oiseaux^.
* Pier. Hieroglyphic. xxiil.
^ Istc vigilias noctis assiduitate ciaiigoris teslatur. I^uUuni autem
La Science et la Sag^$e sont souvent nommées daps les livres saints, et toujours comme un don de Dieu K Ici, encore inséparables, elles sont à l'âme des saints ce qu'est à leur corps la beauté, la première béatitude et le point de- départ deà autres.
Saint Anselme s'étend beaucoup sur les privilèges de la science en particulier. « Dieu même, dit-il, est la science ; celle-ci n'existe point à l'état parfait hors de Dieu, ei le juste en sera rempli parce qu'il verra Dieu
face à face Le passé comme l'avenir, la chaîne des
générations, et chaque être en particulier, la patrie, l'origine, toutes les actions de chacun, seront connues de chaque élu;.... Loin d'attrister jamais leur e<Bur, cette connaissance y versera une joie parfaite, et leur bonheur en sera accru en mille manières ^ »
DU CbASSEBKXNT DS8 BÉATITUDES CÉLESTES.
L'ordre des Béatitudes tel qu'il est déterminé par saint
animal ita odorem hominis sentit, ut anser, unde et claugore ejus Gallorum ascensus in Capilolio deprehensus est. Haec providos homines et erga custodiam quam bene vigilantes signifîcare potest. ( S. Isidor. Hispal.)
Sunt qui per anserem pictam custodiam interpretentur. (Pier. Hieroglyph. xxill.)
Tbid. dans Rhaban Maur, De umverso, et dans Vleonohgiaie César Rrpa.
* Isa. XI. 2. — Dan. il, 20, 21, 23, 30.— V. 11 et 14.— Ephes, i, 17.— m, 10.— Coloss. I, 9, 11, 3.
^ S. Anselm. SimilUud., cap. 59, eo, 62.
Anselme, est interverti sur le porche de Chartres; les statues qui représentent les béatitudes du corps sont mêlées avec les statues qui représentent les béatitudes de Tâme. Ainsi, la liberté de $e transporter où l'on veut (libertas peragrandi ), qui est une de celles du corps, est placée à côté de YHonmurj et en face de la Sécurité, qui sont deux béatitudes de râmé : il n'y a entre ces trois statues, ni similitude, ni gradation, ni contraste. De même \si Majesté ou Puissance, qui est une béatitude de Tâme, est placée à côté de la Santé, qui est une béatitude du corps, avec laquelle elle n'a également ni a£Qnité ni contraste, et en face d'une statue sans nom, dans laquelle nous avons reconnu la Jouissance, le « Gaudium » de saint Anselme. Nulle gradation, nul ordre logique entre ces statues : il en est de même pour les autres.
Néanmoins, les deux statues placées à droite et à gauche aux deux retombées de l'arcade , c'est-à-dire aux points de départ des deux séries, Tune de Vâme^ Vautre du corps disposées dans l'ordre ascendant, nous semblent avoir été mises à leur place. Les béatitudes du corps devant être à gauche du spectateur, les béatitudes de Vâme doivent se trouver à sa droite *.
Or, la première des Béatitudes du corps est la Beauté ; la première des Béatitudes de l'âme est la Sagesse. Ces
' Dans cette voussure, le côté d'honneur semble avoir été déterminé par rapport au spectateur qui est placé en face, comme on le voit par le cordon des Vierges sages et celui des degrés de la vie contemplative, placés à sa droite, et par celui des Vierges folles et de la représentation de la vie active, placés à sa gauche.
deux statues sont précisément celles qui occupent les points de départ à droite et à gauche.
Il nous faut expliquer ici pourquoi nous pensons que Tordre a été interverti pour toutes les autres statues, et pourquoi aussi nous croyons qu'il a été maintenu pour deux d'entre elles.
L'examen des monuments de la même époque offre de nombreux exemples de semblables interversions. Il semble que l'appareilleur a été autre que le dessinateur et que le sculpteur, et qu'il se soit moins préoccupé de classer les statues dans un ordre déterminé, que de les combiner d'après l'espace dont il pouvait disposer, et l'analogie des statues entre elles ; peut-être même les posait-il dans le rang où les pièces sculptées lui étaient remises. Ainsi, à la façade de Saint-Denis, on ne voit que dix signes du zodiaque, et tous sont rangés confusément. On y remarque encore une Vierge sage et une Vierge folle qui, n'ayant pu trouver place dans les jambages de la baie extraie du portail, ont été placées dans les angles inférieurs du tympan. Le même désordre existe à Chartres pour les signes du zodiaque et pour les statues des dix Vierges dont le thème y est reproduit plusieurs fois. Dans la baie même où sont les quatorze Béatitudes, deux des Vierges n'ayant pu trouver place dans le cordon d'archivolte où sont échelonnées leurs sœurs, ont été transportées aux extrémités du cordon contigu à celui-là. La confusion des statues des Béatitudes s'explique donc complètement par les exemples identiques qu'on en voit fréquemment ailleurs.
Ce qui explique encore pourquoi Tordre rationnel a été maintenu pour les statues de la Beauté et de la Sagesse, c'est que ces deux statues sont posées sur des consoles où se trouvaient sculptées àTavance des attributs en rapport exact avec les armoiries de leur écu; etquela place de ces deux consoles, semblables entre elles et différentes des autres^ était nécessairement déterminée par la fin de larcature^puisqu elles servaientde pendentifs terminaux.
Voici maintenant le classement qui aurait dû être observé dans l'ordonnance des quatorze Béatitudes sur la baie du porche de Chartres : c'est celui qui leur est fixé dans le traité des Simlitudes de saint Anselme.
Parmi les béatitudes du corps, la première à gauche est la Bmvié.
La Beauté est id-bas l'un des charmes les plus souhaités et les plus entourés d'hommages; elle est un reflet des vertus de l'âme, et le pur rayonnement de Dieu présent au fond du coeur des justes. Le premier rang lui était dû. Au-dessus d'elle, devaient s'échelonner, comme dans le traité des Similitudes, Y Agilité, la Force, la Itberti (HbertoM perûgrandi) qui 1^ suppose l'une et l'autre, puis la Santé, et au-dessus la pure et sainte Volupté; enfin, au sommet de l'ogive, Yltnmortalité ou Longémti.
De même, la première béatitude de l'âme étant dans les Similitudes la Sagesse ou science céleste, compagne et charme de toutes les joies intellectuelles, sa place devait être à droite, à la retombée de l'ogive : auhdessus d'elle, Y Amitié, la plus belle fleur de la vie : et successivement la Concorde, YHomteur, dans son acception d'hommage
reçu, la Pmftaneê^ la SéomiU: au sommet, la Jamsmnce, qui» comme le dit saint Anselme, est la conséquence des autres, ou plutôt leur dernière sœur.
Yoîci donc Tordre rationnel dans lequel les statues de Chartres auraient dû être disposées d'après saint Anselme : c'est non-seulement un classem^it, mais encore une gradation admirablement combinée. Nous croyons deToir r^oduire aussi lordimnance des Béatitudes, telle qu'on la voit sur le porche.
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