‹ Les successeurs de Cyrano de BergeracChapitre 95 sur 111 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Je suis si éloigné de vouloir paroître au premier rang, qu'occupent les Célèbres habitans de la République des Lettres, que j'aurai lieu d'être content si les savans me font l'honneur de me placer dans l'un des derniers.

En récompense, je prétens avoir été l'un des plus laborieux amateurs des sciences, et avoir noirci autant de papier qu'aucun Ecrivain de mon tems. En éfet, il n'est pas moins vrai que je le dis, et que mes manuscrits le témoignent, que j'ai tracé fort proprement les figures des quinze livres d'Euclide et en ai abrégé les démonstrations.

i. Lettres choisies, T. I, p. 28, lettre LX à M. de La Porte.

J'ai composé un cours complet de Géométrie, in-folio, aussi beau qu'il s'en soit jamais vu. J'ai fait un excellent Traité de la Fortification, qui m'a servi dans mes CoUèj^es, à former des Ingénieurs, qui se sont distinguez par leur savoir à l'Armée.

J"ai dicté un volume, à peu près semblable aux deux précédens, de toutes les règles de V Arithmétique et de V Algèbre; mais que l'arrivée de plusieurs grands hommes, et entre autres, du R. P. Prestet, me fît abandonner, comme j'en étois venu aux équations cubiques.

J'ai écrit de V Astronomie, de la Géographie, de la Navigation, de VHorlogéographie, de la Perspective, de la Mécanique, et de presque toutes les parties des Mathématiques.

J'avois même entrepris de traiter de l'Histoire et de la Chronologie: mais comme j'en étois venu à Charlemagne, l'Histoire du monde^ parut: je la trouvai si belle, que j'abandonnai entièrement mon dessein, ne me sentant nullement en état de faire mieux.

De tout cela rien n'a paru au jour, à cause de la grande quantité de figures dont ces livres sont remplis et qui les auroit rendus trop précieux, sur-tout dans un siècle où la science des Grandeurs ne se cultive presque plus parmi nous.

Voiant que tous ces beaux et pénibles ouvrages ne pouvoient pas être imprimez, l'envie me prit de tirer de cinq ou six tomes de lettres en feuille, que j'avois écrites à mes amis depuis ma jeunesse, et dont j'avois gardé des copies, une couple de centaines de celles que je crus les plus diversifiées, et les plus propres à faire voir à toute la terre, que bien loin d'avoir été oisif, j'avois leu une infinité de livres, et apris par cette prodigieuse lecture, à en composer moi-même. J'envoiai ce recueil à la Haie, de là il fut porté à Rotterdam, en suite à Amsterdam, et enfin il retourna au même endroit où il avoit été la première fois, et où, après avoir rôdé huit ou dix ans, faute d'avoir trouvé un homme qui, pour avoir eu d'ailleurs trop d'occupation, eût pu jusqu'alors l'entreprendre; il fut pourtant expédié. Pendant ce grand intervale de tems, j'avoue franchement que j'avois perdu l'idée du contenu de tous ces écrits, de sorte qu'apréhendant qu'il ne s'y trouvât quelque chose capable d'aigrir le Public, j'écrivis trois fois à l'Editeur, pour le prier, ne pouvant pas être sur le lieu moi-même, de ne pas permettre que rien de semblable vît le jour.

A cela il me répondit, comme je le vais faire voir, qu'il ne s'étoit rien trouvé dans ce recueil qu'il crût devoir faire la moindre peine à personne. Cependant, ce même recueil, qui est proprement en abrégé, l'Histoire de ma vie, et que j'ai cru avoir autant de droit de mettre en lumière, que Messieurs de Bassompierre, de Pontis^ et d'auti'es, en ont eu de publier la leur, et que j'avois dédié à son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince d'Orange, Stadt-Houder et Capitaine Général des Provinces de Geldre, de Frise, etc., en reconnoissance des bontez que ses Héroïques

^. Histoire du Monde {de Cfievreau), III* éd., revue, corrigée et augmentée (par Bourgeois de Chastcnet). Paris, Nyon, 1717, 8 vol. in-12. La première édit. est de 1686. — 2. Mémoires du Marécfial de Bassompierre... Amsterdam, 17:21, 4 vol. in-12. — Mémoires du sieur de Ponlis (Thomas du Fossé?). Paris, 1G76, 1678. Amsterdam, 1678. Paris, 1715.

Ancêtres, et Guillaume le Grand, Roi delà Grande Bretagne, son parent, de glorieuse mémoire, avoient témoignées à ma famille; et pour le porter à proléger de même mes fila et mes neveux, qui sont encore actuellement dans le service, ce recueil, di-je, à ce que j'ai apris, et tout à fait contre mon atente, a été mal reçu à la Cour, tant parce que je n'en avois pas demandé la permission, comme on y est accoutumé dans la maison de Nassau, ce que j'ai absolument ignoré, qu'à cause qu'on prétend qu'il s'y trouve des endroits enjouez, galans et burlesques, qui ne conviennent nulement à un jeune Prince*, dont les mœurs sont pures, et auquel on ne veut inspirer que des mouvemens de piété; de sorte que je voudrois de tout mon cœur n'avoir point commis cette bévue.

Les choses n'en sont pas restées là, il s'est trouvé des gens qui m'ont acusé d'avoir traité trop cavalièrement des matières de Religion : et il n'est pas jusqu'à mon Epouse, qui n'ait été estomaquée d'y avoir trouvé une lettre, écrite à M. le Professeur Toullieu ^, au commencement de notre Mariage, dont elle n'avoit aucune connoissance.

Pour répondre aux premiers, je suis obligé de déclarer, ou qu'ils ne m'entendent pas, ou qu'ils sont trop scrupuleux. Je les prie de prendre la peine de bien examiner toutes mes lettres; ils en trouveront quantité, comme par exemple, la 27 du 2" tome, à la Douairière de Patot, sur le décès de son mari, la 49, à M. Keppel, S'" de Dinx-hof, au sujet de sa conversion, la 102 à M. Tyssot, Capitaine à Ceilon, etc., qui portent des caractères si essentiels de la droiture, de la résignation et de la piété de leur auteur, que je ne comprens pas comment on peut lui atribuer des sentimens, dont il n'a seulement jamais' eu la moindre pensée.

Je suis Mathématicien de ma Profession, et grand amateur de la Phisique; j'aime fort à raisonner, non en Théologien, ou Dogmatiseur, mais en Philosophe, et suivant mes lumières naturelles, de sorte que si je me suis entretenu avec mes intimes amis de quelques passages de l'Ecriture Sainte, qui>paroissent obscurs ou douteux, comme ceux de la 31" lettre du I'^'' tome, ce n'a pas été dans la vue de les éluder, mais de les éclaircir, comme je l'ai fait en plusieurs endroits, et sur tout, dans la 55", d'une manière aussi forte qu'il se peut, et oià je prouve évidemment l'existence d'un Etre Souverainement parfait.

En un autre lieu j'ai proposé comme une simple spéculation, conjecture, hipotè% ou telle qu'on voudra la nommer, le moien de concilier les dilTérenles Nations, par raport à la Chronologie d'une manière qui intéresse si peu l'Ecriture, que j'avois composé sur ce sujet, une Oraison, laquelle j'avois résolu de rendre en public, au cas que Messieurs nos Curateurs m'eussent créé, à mon tour, Recteur Magnifique, comme cela m'apartenoil de droit : et sur quoi je me flattois d'avoir l'aplaudissement de tous les savans; ce que je n'aurois eu garde de tenter si j'avois eu quelque malicieux dessein en tête.

Quand j'ai parlé de l'âme, ce n'a été que dans la vtië de faire voir aux fidèles que quelques argumens que Zenon, Origène, Tertulien, Spinosa et

1. Les Lettres choisies sont dédiées à S. A. S. Mgr Johan Wilhelm Carel Friso de Nassau, prince d'Orange. — 2. Lettres choisies, T. II, lettre LIV, p. 32i.

une infinité d'autres Docteurs, ont emploiez pour prouver qu'elle est corporelle, et par conséquent mortelle; ce ne sont au fond, qu'autant de foibles nuages qui disparoissent à l'aproche des Sacrez Oracles, dont le contenu doit être la règle infaillible de notre foi, puisqu'ils nous assurent de la vérité des mistères les plus incompréhensibles de la Religion que nous professons.

J'ai dit ailleurs que naturellement parlant, il est impossible que le déluge de Noé ait été universel, par raport au globe terrestre, mais simplement à l'égard des hommes, qui ne dévoient pas s'étendre fort loin alors : cela est aisé à prouver : mais je ne le nie pas pourtant; on n"a pour me fermer la bouche, qu'à mettre ce fait au nombre des Miracles, comme la prise de Jérico, la défaite des ennemis des Israélites, dont un Ange en défit cent quatre-vingt cinq mille dans une nuit, alors j'y donnerai les mains, sans difîculté, puis que je sei'ois au désespoir de prescrire des bornes à une Puissance infinie. Enfin, je n'ai traité Adam d'ignorant tant à l'égard des sciences, que l'Ecriture ne dit point qu'il ait entendues, au lieu qu'elle nomme fort bien ceux de ses décendans qui ont été Forgerons, Musiciens, Astronomes, que par raport aux noms qu'il a imposez aux bêtes, qu'après M. Malebranche dans son excellent Traité de la recherche de la vérité^ imprimé à Paris, avec privilège de Louis quatorzième : Si j'ai mal fait en cela, c'est à cet Eclésiastique, consommé dans les Arts et dans les langues, à en répondre, et non à moi. Et si dans le même discours j'ai avancé quelques conjectures, par raport à la prédestination, j'ai pris pour garant l'Apôtre saint-Paul qui me paroit si fort et si clair, sur ce chapitre-là, que je n'ai pas cru me méprendre, de sorte que j'aurois poussé cette matière plus loin, si je n'avois apréhendé que l'on n'y trouvât à redire.

Il est donc vrai comme je le dis et j'en prens Dieu à témoin, que je n'ai rien écrit dans tout mon livre à dessein de choquer mon prochain en quoi que ce soit; si je l'ai fait, ça été par innocence^ je lui en demande excuse et le désaprouve entièrement.

Pour achever de dissiper entièrement ce nuage épais, qui ne peut avoir été formé que par les vapeurs que l'inadvertance ou le trop peu d'atention que l'on aura aportée à la lecture de mon ouvrage, plutôt que la malice, et le désir de me rendre odieux à la société, auront insensiblement produites : j'ai cru que je ne ferois pas mal d'insérer dans le premier tome de mes Œuvres poétiques, une dissertation où je démontre, d'une manière claire et concise, l'existence de Dieu, et l'immortalité de l'âme afin que l'on aprenne à juger, par là, de mes véritables sentimens.

Pour satisfaire de même Madame Tyssol, quoique ce soit une afaire qui n'intéresse point proprement le Public, je proteste que je ne comprens pas comment cette lettre burlesque et obscène est entrée dans le recueil du petit nombre que j'en ai fait mettre sous la presse, puisqu'étant en vers, si elle avoit dû se trouver quelque part, c'étoit dans les Œuvres Poétiques, et nulement parmi la pi'ose; je ne laisse pas d'en faire un sacrifice à sa vertu..

Au reste, ce n'a pas été seulement dans la manière vulgaire de s'exprimer, que je me suis mêlé d'écrire ; j'ai donné aussi quelques heures de

mon tems au Parnasse. J'étois encore fort jeune lors que j'avois commencé la correction des Pseaiimes, que je ne trouvois nulement de mon goût, et j'en étois environ à la troisième partie, quand celle qu'en avoit faite M. Conrart* me tomba entre les mains, et m'ôta l'envie d'y plus travailler. Je m'étois aussi proposé de faire, en vers, l'harmonie des quatre Evangiles, et je me trompe si je n'en étois au quatorzième chapitre de Saint-Mathieu, lors qu'un pareil ouvrage, intitulé VEnianuel^ me fit jetter au feu ce que j'en avois mis sur le papier.

Le plaisir que j'avois pris dans mon enfance, à la lecture des métamorphoses, et autres semblables fictions, m'en avoit fait mettre plusieurs en rime. Il n'y a guère de vertus morales, au sujet desquelles je ne me fusse exercé : J'avois fait des stances sur la Prière, sur la Foi, sur les Bonnes Œuvres, sur la Piété, sur les Richesses, sur la Pauvreté, sur la Patience, et sur tant d'autres sujets semblables, que j'en avois un nombre prodigieux, mais que je sacrifiai en suite à Vulcain, parce que Momus les avoit trouvez dignes de sa censure.

Je n'ai presque conservé que ce que renferment les trois tomes suivants, que j'ai crus, en quelque façon, dignes de voir la lumière : j'avoue pourtant, quelque exact que j'aie été à en retrencher un grand nombre de pièces, les plus enjouées et les plus jolies, mais capables de choquer de nouveau de certaines oreilles trop chatouilleuses par raport à un homme de mon tempérament et de ma profession, qu'il y a des endroits, qui quoi qu'ils soient infiniment moins licentieux que les ouvrages de Messieurs Marot, de La Bergerie, de La Fontaine, etc , auroient pu encore être plus châtiez, mais je me suis imaginé que je n'ai absolument rien avancé qui ne soit fort pardonnable à un Poëte.

Tout ce que je demande, c'est qu'on n'en tire aucune conséquence qui intéresse ma probité : si mes paroles sont libres, mes actions sont retenues, modestes et incapables de scandaliser qui que ce soit, c'est de quoi tout l'univers me rendra témoignage. Je suis fort, robuste et de si bonne constitution, que j'ai lieu de douter que le père d'Ali, fameux parmi les Turcs, au témoignage de M. Chevreau, ait été plus vigoureux et de meilleure trempe que je le suis. Gela sans doute, m'a porté, aussi bien que lui, à aimer le badinage, sur tout depuis cinquante-deux ans que je me suis marié pour la première fois, me persuadant que la couche est alors sans tache, mais je ne me suis jamais souillé ailleurs, quoi que j'en aie eu les ocasions du monde les plus favorables et que mes Epouses n'aient que rarement répondu à mes caresses assidues.

Je puis avoir des sentimens, lesquels ne conviennent pas, à tous égards, avec ceux du vulgaire, qui juge ordinairement d'un homme parce qu'il fait semblant de croire, au lieu que je ne regarde principalement qu'à ce qu'il fait, mais je respecte les loix jusqu'au scrupule, et je crois même la Nature si fort capable de nous punir, lors que nous passons les bornes

i. Les Psaumes retouchés sur l'ancienne version de Cl. Marot et de Tli. de Bèze. Charenlon, 1677 et Ifwi), in-t:?. — 2. Emmanuel on Paraphrase Evangélique, poi-me chrétien divisé en 15 livres {de Philippe Le A'oir), 1638, in-15. — ;<. Gilles Durant de La Bergerie, auteur de : Imitations de Jean Bonnefons.., et autres gaietés amoureuses, etc., 1587, in-12, souvent réimprimées, et d'Œuvres poétiques, 1594.

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