‹ Les successeurs de Sir John Franklin [microforme]Chapitre 23 sur 28 · IV.— RESSOURCES MORALES · texte numérisé non relu

IV.— RESSOURCES MORALES

Au nombre des objets réunis à bord pour l'instruction ou l’amusement des officiers, il est inutile de mentionner une bibliothèque de quatre cents volumes , un piano et d’autres instruments de musique. Ces ressources contre l’ennui se trouvent à bord de tous les navires qui ont à faire de longues traversées. Nous surprendrons peut-être davantage le lecteur en dénonçant la présence, à bord de l'Alert, de tout un attirail de théâtre, costumes, décors, en un mot, de tout ce qu'il faut pour monter des pièces, comédies, drames, opérettes, etc.; et nous l’étonnerons bien plus en lui disant que tout ce matériel a été fourni par l’Amirauté britannique. Mais si, familiarisé par nos précédents récits avec les scènes de la vie polaire, il réfléchit à l'ennui qui résulte des longues nuits arctiques, il sera moins étonné de voir l'administras tion se préoccuper es moyens de combattre cet ennui par des diversions de toute sorte et particulièrement par le théâtre. On se rappelle, en effet, que pendant plusieurs mois le soleil reste au-dessous de l’horizon. On se rappelle aussi la profonde impression de tristesse produite par le spectacle de la nuit polaire sur l'esprit du capi-

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laine Hayes. Sans doute la lune reste, par contre, plusieurs jours de suite au - dessus de l'horizon, et puis, enfin, il y a les magnificences féeriques des aurores boréales et des autres phénomènes lumineux; mais ces apparitions sont passagères ; elles deviennent plus rares à mesure qu'on s’approche du pôle, et la lune, enfin, n'éclaire pas plus de dix jours de suite les neiges polaires *. Le reste du temps, c’est-à-dire pendant trois à quatre mois, on est plongé dans les ténèbres dont la continuité dispose l’âme à un ennui mortel, et c’est d'abord pour en combattre l'effet physique que l'Amirauté anglaise a fait donner aux deux navires de l'expédition vingt-quatre lampes de fabrication spéciale, très solides, d’une grande puissance, combinées de manière que l'huile ne s’y coagule pas et qu'elles puissent brûler du suif et de la graisse, dans le cas où l’huilé de colza viendrait à manquer.

Ensuite, pour conjurer l'effet moral des longues nuits polaires, l’administration, on l’a vu , ne s’est pas contentée d'enrichir le mobilier des deux na-

1 Voir plus haut, page 95.

? Par exemple, par le 82 degré de latitude et le 60s de longitude ouest { Greenwich), près de l'endroit où la Discovery devra hiverner, la lune, au mois de décembre (1875), se lèvera le 8 et ne se couchera pas avant le 18; elle atteindra sa plus haute élévation à l'horizon, au passage du méridien, le 13, Pendant ce temps-là le soleil naturellement demeurera invi- Sible sur le 82e parallèle; mais il y aura un clair de lune continuel durant neuf à dix jours ; et il en sera probablement de

même dans le cours des autres mois d’hiver dans les régions polaires.

vires d’une bibliothèque et d'un piano; elle a installé à bord tout le matériel nécessaire pour monter des pièces de théâtre. Et, ici, qu’on ne se hâte pas de sourire. Qu'on se rappelle que la gaieté est un des soutiens de la santé, et que rien n’est i plus propre à l’entretenir que la comédie de S0- Ë ciété. Les acteurs ont, dans l'étude de leurs rôles, | un puissant dérivatif contre l'ennui: d’un autre côté, les spectateurs goûtent un plaisir indicible à assister à l'exécution plus ou moins irréprochable de ces sortes de représentations. La comédie de salon a cela de curieux que la faiblesse de | l'exécution n’agace pas, comme au théâtre; dans le cas de l'insuffisance d’un acteur, on se contente de sourire, et là encore la gaicté conserve ses droits. Si les rôles sont bien rendus, le plaisir est extrême. Peut-être l’'Amirauté anglaise, dans le choix qu'elle a fait du personnel des officiers de | l'Alert et de la Discovery, n'a-t-elle pas été indifférente au talent artistique de quelques-uns d’entre eux; toujours est-il qu'on y attache au delà du détroit une certaine importance, et que M. Clément Markh&m, secrétaire de la Société royale de géographie, dans une lecture qu'il a faite dernièrement sur les expéditions polaires, a cité les principaux officiers de la marine anglaise qui se sont distingués dans les représentations théâtrales données sur les planches de leurs navires, sous les plus glaciales latitudes, C’est ainsi que le commandant en chef de l’expédition, le capitaine Nares lui-même, quand il était second, sous le capitaine

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Kellett, à bord de la Resolute, a joué avec un certain succès le rôle de lady Clara, dans le drame historique de Charles II. L'amiral Sherard-Osborn était directeur des concerts philharmoniques arctiju8 à bord du Pioneer, et l'on voudrait savoir l'effet produit au milieu des solitudes polaires par une syinphonie de Beethoven. L'amiral Ommaney, directeur du théâtre royal arctique, à bord de l’Assistance, ne rougissait pas de remplir le rôle de M" Craux dans la farce intitulée : Did you ever send your wife to Camberwell? L'amiral Nias et le général Sabine étaient d'excellents comédiens amateurs; et nous ne voyons pas quel inconvénient il y aurait à introduire ces coutumes dans notre marine, pourvu qu’elles fussent renfermées dans les bornes de l'honnêteté et de la décence.

Ici, encore une fois, c'est-à-dire dans le cas d’une expédition dans les régions polaires, il ne s'agit pas seulement de procurer à une réunion d'hommes un préservatif contre l'ennui, mais encore un auxiliaire précieux pour l'hygiène et même une ressource préventive contre certaines maladies voisines du spleen. La régularité des exercices et des repas, l’efficace intervention de la prière et des exercices religieux, la lecture, la musique, quelques jeux et, enfin, les représentations théâtrales, il ne faut pas moins que tous ces secours réunis pour aider à supporter avec courage, patience et résignation, les longs mois des nuits polaires,

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