LA POULE
Pour ce des choses perdurables Poule et poussins n'oublient mie, A \ous A A liés très affables Vous doigt Dieu paix et longue vie. »
Au moment où les troupes ducales avaient commencé à cerner la ville, quelques citoyens avaient pris le large. On léur fil rudement sentir que leur conduite avait déplu. 20 mars. «Touchant ceux qui ont absenté la ville pendant la guerre, ordonné en Deux Cents qu'ils ayent à en
sortira peine^u fouet et du bannissement perpétuel. On pardonne pourtant à l'un deux, et on le reçoit de nouveau bourgeois pour 10 écus soleil. »
C'est dans ce même mois que fut prise la première décision destinée à introduire quelque uniformité dans l'administration de l'assistance.
« 27 mars. Ordonné en Conseil des Soixante qu'on élabliroit quelqu'un qui reconnoisse les droits des hôpitaux et qui les mette tous en un seul pour secourir les pauvres ^ »
Avec le printemps les alertes recommencèrent.
« Le 8 avril on exposa qu'on disoit que le duc de Savoye avoit ordonné à tous ses sujets d'être prêts pour la guerre. Ordonné de faire bonne garde, d'envoyer les espions et d'achever les murailles de S' Gervais du mieux qu'on pourra.» — ^^«Le 12 avril, en Deux Cents, ordonné de faire des processions générales pendant 9 jours par les paroisses ; ordonné de plus que tous se tiennent dans la ville pour sa défense, et que tous ceux qui sont dehors y reviennent, à peine de confiscation de corps et de biens. » — « Le 16 mai, Baudichon de la Maison neuve et Jacob Simon sont élus pour avoir soin de faire faire les murailles de S* Gervais. » — « Le 15 juillet, ordonné que tous les prêtres s'aident à fortifier la ville. On demande aux Macabées 500 écus soleil pour ce sujet. On prend une tasse d'argent et un calice qui sont dans la grotte (le trésor de la cathédrale) afin de faire charrier les pierres pour les murailles. » — «28 juillet, en Conseil des Deux Cents, les Macabées ayant refusé de contri-
2 Reg. des Cons.
buer, ordonné qu'on prenne leur pré pour 300 écus soleil. ^ » Un peu plus lard, nous lisons que cent tonneaux de chaux furent achetés pour les murailles de la ville à trois florins le lonneau.
Du reste, les Genevois se laissaient aller parfois à des actes provocateurs.
«Le 8 août, on apprit que plusieurs citoyens étoient allés à Gaillard et au pont d'Élrembières où ils avoient fait plusieurs insolences (telles que briser une cloche, rompre l'image de la Vierge), ce qui pourroit rallumer la guerre. Ordonné d'emprisonner Chabod et Paquet qui sont les autheurs de ces choses qui ne se doivent pas soufîrir. » — « Le 15, on envoya demander au châtelain de Gaillard les informations contre les dits, lui promettant d'en faire justice. ^ »
MM. des deux Villes adressèrent dans cette occasion des remontrances très-énergiques aux Genevois.
Ce furent probablement de tels excès trop souvent répétés qui déterminèrent le plus illustre citoyen de Genève, Bezanson Hugues, à déposer ses fonctions de capitainegénéral.
« 25 août. Bezanson Hugues représente en Conseil des Deux Cents, qu'il avoit longtemps servi la ville, et que comme il se faisoit vieux et qu'il avoit plusieurs enfants, il désiroil s'appliquer à ses affaires; c'est pourquoi il renonçoit à tous offices, et particulièrement à celui decapitaine-général, priant qu'on pourvût de cet office un homme plus apte. On le remercia de ses services et on élut pour capitaine général, Jean Philippe.^ »
1 Rcg. des Conseils.
— 373 — (1531) Le dernier août, MM. de Fribourg firent dire parleurs ambassadeurs à ceux de Genève que « ils voloyenl estre poyés de h somme qu'ilz leur debvoyenl comment paravanl leur avoyent rescript ou sinon qu'ilz se recompenseroyent de sorte qu'ilz ne seroyent pas contans. Oeulx de Genève baillèrent un quart de la somme pour les appayser jusques à une aultre fois. »
Cependant les rapports s'envenimaient en Suisse entre les adtiérents des deux confessions, et une collision armée était imminente. Rien ne pouvait être plus fatal pour notre ville qu'un pareil évétiement. Non-seulement la lutte qui allait éclater devait empêcher les alliés de Genève de venir à son aide; mais comme Berne et Fribourg suivaient deux bannières opposées, on pouvait prévoir que l'un ou l'autre de ces cantons, par animosité contre l'autre, serait un jour amené à délaisser les Genevois. Aussi nos magistrats faisaient-ils des vœux bien sincères pour qu'on n en vînt pas en Suisse à des hostilités déclarées. « Ceux de Genève, dit Balard, étoient en grande crainctesi leurs alliés se battoient entre eulx, car ilz en seroient destruictz et ils prioient MM. de Berne de chercher la paix pour l'honneur de Dieu. »
Mais les espérances des Genevois furent déçues, les conférences qui avaient eu lieu pour donner aux différends confessionnels une solution pacifique furent rompues et, le 9 octobre, les cinq cantons catholiques (Uri, Schwytz, Unlerwald,LucerneetZug) déclarèrent la guerre à Zurich. Berne arma aussitôt pour prêter main-forte aux Zurichois et réclama l'assistance armée de Genève aux termes de la combourgeoisie.
« M octobre. MM. de Berne demandent par lettres qu'on envoyé à leur secours cent arquebusiers. On leur envoya Claude Dumolard pour ambassadeur, et on leur écrivit que nous étions prêts à envoyer le dit secours, quoique nous eussions sujet de craindre le duc de Savoie qui avoit commandé que tout son pays fût sous les armes. Le 12 octobre, on lit en Deux Cents les lettres de MM. de Berne et la réponse qu'on leur avoit faite. Sur quoy on ordonna qu'on choisiroit cent hommes pour leur secaurs, que ceux qui seroient nommés pour cela y iroient, sans alléguer aucune excuse, à peine d'être privés de leur bourgeoisie ; et que pour leur payer leurs gages, on en choisiroit cent autres, lesquels, s'ils le refusoient, seroient aussi privés de la bourgeoisie ou iroient en personne, et que tous seroient prêts promptemenl pour se mettre en chemin dès qu'on auroit eu la réponse de notre ambassadeur ^. »
Les Bernois firent dire plus tard aux Genevois de ne pas faire marcher leur contingent avant d'en avoir reçu l'ordre.
Les Conseils venaient à peiïie de faire cette réponse que semblable requête leur fut adressée par les Fribourgeois le 13 octobre; «on leur répond que nous sommes prêts à leur donner tous les secours possibles. »
Le jour même où les Conseils délibéraient sur la demande de Berne, le 12 octobre, les Zurichois étaient défaits à Cappel.
Dans ces conjonctures, on dut redoubler de vigilance.
€ 12 octobre. Serment prêté en levant les mains de
^ Reg. des Conseils.
— olb — (1531)
vivre et mourir pour la défense de la ville, et ce en Deux Cents. ^. »
« 17 octobre. Ordonné de ne donner à personne congé d'absenter la ville, sinon pour un jour, et que ceux qui ne voudront pas payer ceux qui vont au secours de MM. de Berne, soyenl tenus pour rebelles ^. »
On apprit bientôt que les Confédérés avaient fait la paix le 22 novembre ; Tarmée bernoise qui s'était bornée à occuper l'Argovie, sans prendre une part directe aux hostilités, fut licenciée; il n'avait pas été nécessaire de faire partir le contingent de Genève. Malgré l'empressement que les Genevois avaient mis à s'armer pour leur cause, les Bernois n'en persistèrent pas moins à exiger impérieusement par une lettre du 1" décembre le paiement de la somme qui leur était encore due. Il fallut de nouveau recourir à un emprunt forcé que Bezanson Hugues ouvrit en souscrivant pour cinquante écus, et qui produisit 1,400 écus. Comme la somme ainsi obtenue était insuffisante, le Conseil se tira d'embarras en vendant des biens appartenant à des condamnés et en mettant la main sur la succession d'un syndic assez riche qui venait de mourir sans laisser d'héritiers direcis.
Le 15 décembre, les lettres des ambassadeurs de la cité furent lues en Deux Cents avec la sentence de Payerne munie de onze sceaux. « Tous les assistants, disent les Registres^ résolvent unanimement, et protestent tous d'une voix qu'ils souffriront plutôt tous la mort que de changer ou révoquer quoi que ce soit à la bourgeoisie, aux sentences de Payerne, à l'arrêt de S' Julien et autres, faits avec MM. de Berne et de Fribourg. »
* Reg. des Cons.
Le 26 décembre, MM. dp Fribourg font dire qu'ils sont nos bons amis, mais qu'ils veuleni qu'on les paie.
Ici nous perdons notre guide fidèle, le syndic Balard, dontle/oMr/»a/nes'éiend pas au delà de l'an 1531. Les quelques mots pleins de candeur par lesquels cet honnête écrivain clôt son récit méritent d'être reproduits :
« Et pour ce que moy ay rédigé en mémoyre et par escnpt les afîayres survenuz en la cité de Genève despuis 15 ans ou 16 ans en ça. ayant désir que mon dit mémoyre demourast hors des dangiers que pour oyent survenir à la dite cité, dont Dieu ne veuille, ay envoyé hors du pays en seurelé ce mémoyre, afin que pour l'advenir il puisse tomber entre les mains des amaiours d'icelle r-iié et que pour uneaultre foys sur ce se sachent bien conduire. Et pour ce que ay veu la cause du bien et du mal de la dite cité, j'en veulx bien advenir La cause du mal ce seroit or gueil, la cause du bien est humilité, ayant à Dieu son espérance principale plus qu'aux hommes. Car en bien faisant ne fault point craindre que toutes choses ne soyent propices à la dite cité de Genève, laquelle plaise à Dieu par sa grande miséricorde l'inspirer de sa grâce et la garder de tous inconvénients. Amen !
« Et moy, Jehan Balard, filz deBalthasard Balard, citoyen de Genève, ay rédigé un mémoyre des choses que j'ai veues la pluspart, moy eslantsindique de la cité en l'an 1525, contrôleur l'an 1527. 1528 et 1529, et Tan 1530 sindique. A Dieu soit l'honneur et la gloyre ! Amen ! »
Le Journal de Balard ne s'arrêtait point à l'année 1531 ; mais le manuscrit a été lacéré, on ne sait par qui ni à quelle époque, et déposé ainsi dans notre Bibliolhè-
— 377 — (1532) que publique. « Si nous en possédions la suite, dit l'éditeur moderne de Balard, M. Chaponnière, nous assisterions, éclairés par l'un des acteurs, à ce qui se passa au sein de Genève au moment où la Réformation y pénétra.»
Les piquantes Chroniques de Bonivard s'arrêtent presqu'au même point que le Journal de Balard; elles ne nous conduisent pas au delà de la sentence de Payerne.
Dès les premiers jours de janvier 1532, la ville fut mise en émoi par des rumeurs alarmantes.
« Le 2 janvier on exposa que le duc doit bientôt venir à Gex avec plusieurs chevaux ; parce qu'il est ennemi de ia ville, on donna divers ordres pour sa garde et seureté. Guillaume Ducis (ancien vidorane) mène quelques pratiques au pont d'Arve ; ordonné que si quelcun a esté pratîiqué, il ait à le révéler. »
Les chefs de famille furent précipitamment convoqués en Conseil à sept heures du soir et prêtèrent serment d'être loyaux à la ville, et de ne renoncer jamais à la bourgeoisie, à l'arrêt de St-Julien et à la sentence de Payerne, à peine de la vie. En même temps, le 3 janvier, Bezauson Hugues acceptait la mission de partir en toute hàle pour Fribourg.
Mais ce qui rendait surtout la situation critique, c'est que le duc avait réussi de nouveau par ses intrigues à éloigner de nos intérêts les chefs du gouvernement bernois, en sorte que le 7 janvier arriva à Genève une ambassade bernoise apportant des paroles qui n'étaient rien moins que réconfortantes.
« Sébastien de Diesbach et deux autres ambassadeurs de Berne, exposent que, par l'ordre de leurs supérieurs,
ils étoienl allés à Gex vers M. le duc de Savoye, pour traiter la paix entre lui et la ville de Genève, et l'avoient prié de vouloir entendre à quelque traité amiable, à quoi il avoit consenti : c'est pourquoi ils éloient venus en cette ville, priant qu'on voulût bien s'y accorder, et considérer que le duc étoil puissant et nous pouvoit faire beaucoup de mal ; et que le dit duc désiroil de pouvoir aller et venir en celte ville, comme il avoit accoutumé autrefois ; qu'il étoit impossible de traiter alliance avec luy, qu'après que l'accord entre luy et nous seroit fait, que la ville est fort chargée el qu'elle a besoin d'aide, laquelleà peine pourrat-elle avoir, sinon en [)ayan!; c'est pourquoi on la prie de vouloir bien consentir à quelque traité. Sur quoi on ordonna d'assembler le Deux Cents. »
« 8 janvier. En Conseil des Deux Cents qui fut fort complet, les dits ambassadeurs exposèrent ce que dessus, ajouianl qu'ils ne pouvoienl faire alliance avec le duc qu'en renonçant à la bourgeoisie de Genève ; que le duc est leur allié depuis longtemps el qu'ils ne voudroient pas voir sa ruine, mais luy aider, que si le duc vouloit assiéger la ville, MM. de Berne ne pourroient pas la secourir, parce que leurs sujets veulent être payés de leurs peines, et que la ville leur doit de grandes sommes pour la dernière armée. Que l'on pourroil faire au lieu de la bourgeoisie quelque autre traité qui ne seroit pas ainsi appelé, dans lequel le duc, les Bernois et les Genevois seroient compris. Que MM. de Berne ne veulent pas refuser l'alliance du duc, et que plusieurs querelles sont nées sous ombre de la bourgeoisie. Que si les citoyens ne veulent pas permettre que le duc vienne en cette ville, le duc ne
permettra pas aussi que les citoyens aillent en son pays. Ils représentèrent encore beaucoup d'autres choses que l'on n'écrivit pas pour leur honneur. »
Mais tous ces raisonnements ne tirent aucune impression sur le Deux Cents.
« Sur quoi on ordonne que l'on se tiendroit à la bourgeoisie, à l'arrêt de St-Julien et à la sentence de Payerne de MM. les Suisses, disant que les Genevois n'avoient point de différend qui n'eût été assoupi par la dite sentence, que selon elle nous voulions vivre en paix et voisiner avec les sujets du duc, et payer ce que nous devons avec l'aidé de Dieu. »
Les ambassadeurs demandent le Conseil Général qu'on leur accorde pour le lendemain ; ils y tiennent le même langage que devant le Deux Cents. « On leur répond comme ci- dessus, et qu'on veut vivre et mourir en celte résolution, tout le peuple criant tout d'une voix : Il est ainsi, nous ne voulons faire autre et plutôt mourir. Les dits ambassadeurs répondirent : Eh bien ! nous le rapporterons à nos seigneurs et supérieurs; par Dieu ils feront ce qu'il leur plaira. »
D'où pouvait provenir ce revirement des Bernois, si peu de temps après le renouvellement de la combourgeoisie ? Nous pensons qu'il faut l'attribuer aux perplexités et aux embarras que causaient au gouvernement bernois les suites possibles de la bataille de Cappel. Les paysans bernois avaient manifesté leur mécontentement de la mollesse avec laquelle les autorités avaient conduit les opérations de la guerre. Dans le cas où la querelle confessionnelle viendrait à se rallumer, il ne pouvait pas convenir
à Berne de se trouver engagé dans un conflit avec le duc de Savoie. De plus, les troubles de Soleure, où les partisans des deux confessions étaient aux prises, forçaient les Bernois à avoir Tœil sur les affaires de ce canton, au lieu de disposer de lui comme d'un allié sûr et éprouvé.
Pendant que les magistrats et le Conseil Général témoignaient à l'envi une admirable fermeté, Bezanson Hugues multipliait ses démarches pour réveiller la sympathie des Suisses, et encourageait ses compatriotes.
« Je vous veux bien assurer, leur écrivait-il le 10 janvier, que s'il plaît à Dieu que puissiez tenir, votre cas se portera bien. Croyez que jour et nuit je suis après les afîaires. Dieu par sa grâce nous soit en aide! »
Ne pouvant pas obtenir des magistrats des deux Villes des promesses d'assistance, il s'était adressé, non sans succès, à des particuliers.
« S'il vous survenoit ((uelque affaire, écrivait-il le 12 janvier, dont Dieu ne veuille ! il y a plusieurs bons compagnons et capitaines qui m'ont dit qu'ils vous bailleront pour secours trois ou quatre mille hommes, quand bien même leurs seigneurs ne voudraient bouger. »
Lorsqu'il eut connaissance de la réponse du Conseil Général aux ambassadeurs de Berne, Hugues obtint d'être entendu devant le Grand Conseil de Fribourg.
« Ils m'ont remis à aujourd'hui dimanche, de bon matin, devant les bourgeois, là où je suis été longuement devant eux, et vous assure que je leur ai exposé ma charge, de sorte que il y en avoit plusieurs à qui les larmes sont venues aux yeux, et m'ont fait plus d'honneur et d'accueil qu'ils ne firent oncques, et m'ont donné ré-
ponse qu'ils ne vous veulent délaisser ; mais pour mieux être instruits, ils rescrivent à leurs ambassadeurs, et mandent à M. de Savoie qu'il ne vous fasse point de force, car ils ne le pourroient souffrir. Je ne les vis oncques de si bon vouloir, et vous assure que vous pouvez et devez tenir bon ; car si vous mandez, je ne fais point de doute que je ne vous mène tant de gens que vous voudrez ; car j'ai fait votre cas fort piteable, disant qu'étiez nuit et jour sur les fossés, et que l'on vous y portoit à boire et à manger. »
Quelques jours plus tard, il mande qu'il a dîné avec l'oncle du syndic Bon. Offischer, « lequel s'en est parti incontinent pour aller faire apprêter les compagnons de Gessenay, et m'a dit que incontinent que vous ou moi le manderez, qu'il fera marcher leurs gens à toute diligence. »
Le 21 janvier, le Grand Conseil de Fribourg écrivit aux Bernois qu'il était fermement décidé à faire observer les articles de Payerne.
Pendant ce temps les oenevois étaient toujours en éveil.
« Le 9 janvier, on ordonne que tous les hôtes seroient obligés à révéler chaque jour ceux qui seroient logés chez eux à leur capitaine. »
« Le 17 on ordonne que personne ne sorte de la ville, parce qu'on apprend que les gentilshommes du duc s'assemblent. On écrit à MM. de Lausanne, afin qu'ils écrivent à MM. de Fribourg, si la ville éloii assiégée. Ordonné que tous les bateaux restent en ville. »
« 23 janvier. Ordonné d'envoyer Jean Lullin à Berne avec une lettre, pour avertir nos amis de la défense des
vivres et des menaces qu'on nous fait. » — « 24 janvier. On écrivit à MM. des deux Villes que chacune envoyât 25 hommes à notre secours, à nos dépens, et on donna ordre à Bezanson Hugues et Hugues Vandel de les faire marcher jour el nuit, afin qu'ils fussent assez lôt^ »
Du reste, si les ennemis de Genève avaient alors formé quelques projets hostiles, ils n'y donnèrent pas suite. Afin de se procurer de l'argent, on recourait à toutes sortes d'expédients. Voici l'un de ceux qu'on s'avisa d'employer:
« Le 1^"" février, en Conseil des Deux Cents, ordonné que l'argent donné par les veufs et les veuves qui se remarient (pour être exemptés du charivari) soit baillé aux cnpiiaines des quartiers où ils demeureront, pour être appliqué à la réparation des murailles de la ville. »
Le 4 février, le Conseil Général élut pour syndics, Guillaume Hugues, Claude Savoye, Claude Dumolard et Ami Porral, A celte occasion tout le peuple promit en levant la main de garder la bourgeoisie et les édits.
Cependant les Bernois, loin de revenir à de meilleurs sentiments, envoyèrent, le 7 février, une nouvelle ambassade pour presser de nouveau la ville de renoncer à la combourgeoisie. Les députés auxquels s'étaient joints des envoyés de Fribourg, reproduisirent leurs représentations le 7 et le 8 février par devant le Conseil des Deux Cents el le Conseil Général. Deux Cents el Conseil Général maintinrent sans hésitation leur refus antérieur.
« Délaissée de tous, dit à ce propos l'historien fribourgeois Berchtold, Genève ne se délaissa pas elle-même, et s'élevant à la majesté du sénat romain, jura itérativement
'qu'elle mainliendrait la bourgeoisie et les édils. » — « Si les Genevois, dit le vaudois Ruchat, eussent molli dans celle rencontre, ils étaient perdus. Des gens aussi courageux que ceux-là étaient dignes de vivre en liberté. »
Bezanson Hugues, bien que sérieusement malade, dut prolonger son séjour en Suisse jusque fort en avant dans le mois de février; il ne pouvait obtenir ni qu'on le rappelât, ni qu'on lui fournît les ressources dont il avait besoin pour s'acquitter de sa mission.
« Il faut argent, écrivait-il le 30 janvier, et je ne sais où le trouver ; car j'ai déjà emprunté pour vos affaires 10 écus du seigneur banderet Pierre Myeursin. J'ai déjà mandé quatre ou cinq fois à Berne; il se faut aussi entretenir sur les abbjjyes avec les compagnons, ce que je fais tous les jours. Ne pensez pas que je veuille que me payez rien de mes dépens pendant que je serai en celte ville, moi et de mon homme; mais quand je manderai aux champs ou ferai quelqu'autre dépense pour vous, il est bien raison que vous le payez. »
Mais quelque dévoué que fut Bezanson aux intérêts de la ville, la calomnie ne l'épargnait pas. C'est ce qu'il constate tristement dans une lettre écrite de Fribourg au Conseil le 6 février, et que son biographe, le professeur Galiffe, a reproduite.
« Je suis encore fort mal du bras gauche, tant que je ne m'en puis aider ; mais je sais bien qu'il y en a en votre Conseil qui disent, à ce qu'on me rapporte, que je semble le chien de Madame, que je cloche quand je veux ; mais je les prie qu'ils y donnent si bon ordre qu'ils viennent eux-mêmes faire les affaires ; car aussi bien ne m'en
veux-je plus mêler. Si ne lerrai-je pour ce à vivre à honneur^ malgré eux, Dieu aidant, auquel je prie. Messieurs et très-honorés seigneurs, vous donner vos désirs. »
Ce fut là la dernière mission de Hugues. De retour à Genève, exténué de fatigue et à demi-brisé par la maladie, il fut dispensé le 20 février d'assister au Conseil, « à condition qu'il promît d'y venir dans les affaires difficiles et fâcheuses. »
Les citoyens continuaient à se tenir sur le qui-vive.
« 23 février. Ordonné de prendre les chaînes de fer qui sont au puits de Notre Dame de Grâce et ailleurs pour les mettre aux pieux qui sont près du boulevard de Longemalle, pour fortifier la ville ^ » — « 20 mars. On écrit à nos ambassadeurs à Berne et à Fribourg de ne pas revenir qu'on ait relâché les vivres et que le Conseil ne le leur ait fait savoir^. » — « 23 avril. Ordonné que les maisons qui sont derrière l'église de Sl-Gervais du côté de Saint- Jean soient abattues ^. »
« 8 avril. Michel Sept et Bon. Offischer, ambassadeurs,, retournés de Berne et de Fribourg où ils éloient allés à cause de la défense des vivres, rapporlent qu'ils ont demandé droit contre le duc à cause des injures, dommages et intérêts; que les Fribourgeois ont dit qu'ils vouloient nous aider à poursuivre notre droit, et que les Bernois nous prient d'attendre un peu, si nous le trouvons; autrement qu'ils veulent poursuivre le droit contre le duc avec nous ^ »
« 11 juin. Ordonné en Deux Cents d'élire des ambassadeurs pour aller à Berne et à Fribourg pour faire conte de ce qu'on leur doit ^ ».
1 Registres des Conseils.
« Le 25 juin. Ordonné que Michel Guillet qui a esté élu pour ambassadeur à Berne y aille, ou qu'il obéisse à l'édit fait contre ceux qui refusent, en payant 25 écus d'or et en absentant la ville pour un an et un jour. » Guillet s'exécuta.
« 28 juin. Le duc s'approchant de Genève (il était venu visiter le pays de Vaud), on ordonne de faire bonne garde K »
« 20 août. Quelques-uns s'estant plains de certains qui battoient du tambour par la ville la nuit, ce qui est scandaleux, parce que ce son peut empêcher qu'on entende les signes qu'on peut donner pour prendre les armes contre les ennemis, on ordonne que si quelqu'un est trouvé dans la ville après neuf heures du soir, il soit conduit en prison ^. »
« 15 septembre. Un messager apporte des lettres de Berne en faveur du duc et du vidomnat de Genève. On répondit qu'il ne tenoit pas à nous, et que le duc n'a pas observé ni accompli ce qu'il devoit pour mettre en effet la sentence de Payerne et que, quand il aura donné la seureté qu'il doit donner, nous luy ferons telle réponse qu'il aura sujet de s'en contenter. On lit les lettres en Deux Cents et on approuve la réponse qu'on y a faite ^ »
Le il octobre, trois ambassadeurs reviennent de Berne rapportant la quittance pour mille écus d'or payés à la seigneurie de cette ville.
Les ressources ordinaires étaient complètement insuffisantes pour parer à toutes les dépenses.
« Le 24 novembre, en Conseil général on propose que,
1 Reg. des Cons.
pour remédier aux nécessités de la ville et payer ses dettes, on avoit trouvé à propos aux Conseils ordinaire^ des Soixante et des Deux Cents, de mettre une gabelle sur la chair, en sorte que les bouchers payeroient un impôt de 2 onces par livre qu'ils vendroient. La plus grande voix approuva cette gabelle, nonobstant opposition. »
Pendant ce temps l'évêque continuait à témoigner la plus mauvaise volonté à la communauté qui, sur l'invitation des Fribourgeois. ne se montrait point éloignée de donner les mains à un arrangement.
Le 13 décembre, cinq ambassadeurs lui avaient été envoyés pour lui demander de vouloir ratifier l'impôt récemment établi.
« Le 26 décembre, ils revinrent de vers M. l'évêque et rapportèrent qu'ils les avoit entretenus de bonnes paroles pendant deux jours, leur promettant de tout accepter et d'accorder les lettres qu'ils demandoient, mais qu'au troisième jour il leur avoit dit qu'il ne leur vouloit rien accorder, non pas seulement pour la valeur d'un écu ; que nous l'avions offensé en nous emparant de sa juridiction^ et que peut-être nous lui en demanderions pardon à genoux et à mains jointes et qu'il vouloit que les dits ambassadeurs s'obligeassent à luy faire rendre sa juridiction. »
L'année 1532, pendant laquelle se manifestèrent à Genève les premières agitations produites par la Réforme, est aussi celle où nous perdons les traces du grand citoyen dont le dévouement à sa patrie ne s'était pas démenti un seul instant, et à la persévérance duquel Genève dut la sympathie et l'appui des cités helvétiques.
Chose qui a lieu de surprendre, l'époque précise de la mort de Bezanson Hugues n'est pas connue, et nous n'avons pas le moindre renseignement sur les circonstances qui accompagnèrent son décès (le même fait se reproduit pour Bonivard). M. le professeur Galiffe établit que cette époque doit se trouver entre le 26 septembre 1532 et les premiers jours de 1533. Nous voyons en effet Hugues appelé au Conseil pour dire son avis le 26 septembre 1532, et le 18 février 1533, terme fixé pour le paiement des intérêts de la dette contractée par les Genevois à Baie, les créanciers de celte ville demandent une nouvelle fiance (caution) en remplacement de celle de feu Bezanson Hugues.
C'est aux derniers jours de la carrière de Hugues que se rapporte un témoignage expressif de la considération exceptionnelle qui entourait cet intègre citoyen.
Jean Kléberger, surnommé le bon allemand, un des plus riches particuliers de son siècle et qui a laissé partout oij il a passé des traces de ses bienfaits avait acheté à Jean Porter la partie de S' Gervais alors en jardins, qui a conservé le nom deBergues, et qui était située au-dessus des moulins que Bezanson Hugues possédait dans ce même quartier. Le frère de Kléberger, qui habitait alors à Genève, se laissa persuader qu'il pouvait s'avancer de neuf toises sur le fleuve pour construire des usines, et il avait élevé une digue qui devait avoir pour effet de mettre à sec les moulins de Bezanson Hugues. On avait profilé du séjour prolongé de Hugues dans les cantons pour exécuter cet empiétement. Ce dernier, de
* Les Lyonnais lui ont élevé récemment une statue.
retour, porta plainte au Conseil qui ordonna une enquête. Mais les domestiques de Hugues n'eurent pas la patience d'attendre le résultat des informations judiciaires et se ruèrent comme des forcenés sur la maison de Kléberger ; le frère de ce dernier se défendit tant bien que mal à coups de pierre, mais n'échappa à la fureur des assaillants qu'en se réfugiant dans une boutique. Kléberger, domicilié à Lyon, fut informé du cas et écrivit au Conseil le 12 juin 1532 une lettre dont nous reproduisons, après bien d'autres, les passages les plus saillants :
« Combien que le cas du dit seigneur Bezanson et de ses serviteurs soit fort violent, encore pour la grande amour que je lui porte, je ne veux pas faire partie contre lui, car j'estime plus l'honnêteté d'un tel personnage que je ne fais mon dommage. Car depuis cent ans en ça n'avez eu en votre ville un si honneste homme que le seigneur Bezanson, lequel a retiré de servitude votre dite ville et icelle mise et réduite en franchise, comme savez, s'eflforçant toujours de mettre corps et biens pour maintenir la liberté, tellement que l'on peut bien dire que c'est le père du pays ; par quoi je dis que, encore que mon frère ait bon droit, je lui donne le tort de se mettre contre un tel homme de bien.
« Touchant à moi, je vous advise. Messieurs, que mon dit jardin est toujours dans le môme état, et que n'y ai ni mis ni ôté depuis, comme vous pouvez informer par les voisins et par Portier qui me l'a vendu. Mais, toutefois que l'on m'a donné à entendre que j'ai le droit de bâtir neuf toises dedans la rivière, puisque c'est contre la volonté du sieur Bezanson, je n'y veux rien faire, et encore.
ce qui est, je le voudrois ôter, s'il lui faisoit fâcherie; et avant que d'être à la maie grâce du dit seigneur, je voudrois plutôt que le Rhône eût emporté le dit jardin. Je vous prie, Messieurs, faire le possible et me recommander à la bonne grâce du dit seigneur Bezanson, trèshumblement et cordialement, car je veux être son serviteur et ami, veuille-t-il ou non, et où je vous pourrai faire plaisir et service à vous et vostre ville de mes corps et biens, je m'y emploieray de très bon cœur, priant Dieu qu'il vous tienne en sa saulvegarde. »
Certes, une pareille lettre ^ honore autant le personnage qui l'a envoyée que celui qui l'a reçue, et, pour ce qui concerne Bezançon Hugues, cet hommage rendu par un adversaire tient lieu de la plus belle oraison funèbre.
« La tête de Bezanson Hugues, dit un éloquent historien de notre ville, ne tomba pas sous le fer du bourreau, comme celles de Berthelier et de Lévrier; mais ce héros pacifique succomba sous le poids des fatigues et des douleurs. Un glaive invisible le frappa, et l'on peut dire que la mort des trois grands hommes de l'émancipation genevoise fut la mort des martyrs. ^ »
Nous avons comparé Bezanson Hugues à Guillaume d'Orange. C'est qu'en effet, dans les deux révolutions auxquelles leur nom est attaché, ils ont rempli une mission analogue. Comme notre compatriote, Guillaume sait se
* On peut lire cette lettre dans son entier dans une notice sur Jean Kléberger que M. Théophile Heyer a publiée dans le neuvième volume des Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève.
2 Hist. de la Réf., par Merle d'Aubigné, t. II, p. 647.
dérober à l'orage au moment opportun; comme lui, il ne se lasse pas de chercher au près et au loin des protecteurs pour ses concitoyens opprimés ; comme lui, il engage sa fortune; comme lui, il est souvent méconnu et, comme lui, il ne se décourage jamais.
La fin prématurée de Bezanson Hugues coïncide précisément avec le moment où le courant de la Réformation vient d'une manière assez brusque mêler ses eaux au mouvement d'émancipation politique qui, commencé depuis des siècles à Genève, traversait alors sa crise définitive^. Bezanson Hugues lui-môme ne connut que ce dernier mouvement, qui peut bien être considéré comme accompli au moment oîi il fut rappelé de ce monde. Parvenus ainsi au seuil d'une phase nouvelle de notre histoire, de celle qui jusqu'à nos jours a seule attiré l'attention du public européen, nous éprouvons le besoin de nous recueillir et de réserver à un volume ultérieur, qui ne tardera pas à voir le jour, l'exposé des faits qui ont mis la dernière main à l'œuvre de notre émancipation, au travers des graves et inévitables complications amenées par la Réforme.
Mais avant que d'entrer dans ce sujet, nous aimons à jeter un regard en arrière sur le chemin parcouru et à rendre à nos ancêtres un hommage senti. Inutile de signaler la fermeté et l'admirable persévérance dont ils fi-
* Les placards affichés par Goulaz, en juin 1532, peuvent être considérés comme la première démonstration publique faite par le parti réformé ; jusqu'alors il n'avait qu'existé qu'à l'état latent.
rent preuve, elles ressortent de toutes les pages de notre récit; depuis la journée mémorable du 22 décembre 1525, impossible de surprendre un moment où ils aient faibli ou seulement hésité. Mais c'est aussi l'esprit de modération, le respect pour la légalité, dont ne se départirent jamais les Genevois de cette époque, qui ont droit à notre admiration. Comme ces hommes si dévoués à la liberté ressemblent peu à des révolutionnaires \ A cette époque de passions violentes, dans une ville qui, pour toute force armée, dispose de douze guets, lorsque le représentant de l'autorité suprême, l'évêque, est habituellement absent, c'est à peine si on peut signaler quelques désordres insignifiants. Il y eut des divergences, sans doute, et même des cabales, mais l'ordre public ne fut jamais sérieusement et longtemps troublé, aucun excès grave ne fut commis, et l'impitoyable sentence rendue par contumace contre les émigrés mammelus semble le seul tribut que les citoyens de Genève payèrent aux mœurs de l'époque. Le péril et le malaise sont permanents, mais jamais ils ne font sortir de leur calme imperturbable les âmes fermes de nos glorieux ancêtres.
Pourquoi une modération semblable n'a-t-elle pas présidé au développement des communautés démocratiques de Milan, Florence, Gand, Bruges, bien plus anciennes, plus puissantes que la chétivc Genève? La réponse à celte question donnerait peut-être la clé d'un problème historique qui a été souvent posé. Pour nous, nous n'hésitons pas à dire que si les compatriotes de Lévrier et de Hugues ont pu, avec de faibles moyens, créer des choses grandes et durables, c'est qu'ils ont su commander à leurs
passions et placer le bien public au-dessus de toute autre considération. Or, nous serons appelé à constater de nouveau ce même esprit d'abnégation et d'équilibre, ce même empire sur eux-mêmes dans la conduite que tinrent les pilotes de la nacelle genevoise, lorsque l'agitation produite par la Réforme vint aggraver la position déjà si critique de Genève et la soumettre à une épreuve qui semblait au-dessus de ses forces.