SCENE III
DESILLES, VALLERAY, FERMONT.
FERMONT
Madame, j’ai l'honneur... votre serviteur, monsieur Dcsillcs. Je vous fais compliment, madame, vous habitex une charmante propriété. Je viens d'admirer le parc avec les yeux jaloux d*uu voisin, et le chemin vicinal avec la complaisance j d’un maire. Nouvellement établi à Sentis, j'ai reçu flusieursvisites de votre mari, sans avoir pu vous rendre encore mes devoirs. Aurez-vous la bonté , de m'excuser?
M me VALLERAY.
Permettez-moi de vous traiter en ami. M. Valleray est déjà une de vos anciennes connaissances.
PERUORT.
J'ai surveillé son éducation à Bordeaux, pendant les fréquens voyages d’un de ses parens, négociant comme moi, mais plus actif, plus aventureux. Ce cher Adrien ! je riais alors de ses escapades. Plus tard, je l’ai revu dans la même ville, ci je crois qu'alors il était marié.
■ m * VALLERAY.
Oui, monsieur. 11 y a près de trois ans, il me quitta pour aller à Bordeaux recueillir une faible part de l'héritage de cet oncle qu'il avait à peine connu: car Adrien, orphelin en bas âge, n'a jamais su ce que c’était qu’une famille.
fermort.
Aussi a-t-il fait son chemin tout seul. Dans celte carrière de l'industrie, où tout le monde cherche la forluoe , il a cherché d'abord les
moyens de se rendre utile. Ses efforts ont été appréciés, et maintenant, grâce à un heureux ma riage, à un nom honorable et â un caractère in • dépendant, le voilà, tout jeune encore, sur le point d’élre élu député.
RESILLES.
Ses concurrens sont, je crois, peu redoutables.
FERMONT
Par leur mérite, oui; mais par leurs Intrigues... L’un a promis, s’il était nommé , de nous faire obtenir une nouvelle route; l’autre parle d'une coifr royale ; et Adrien, qu'a-t-il promis?
RESILLES.
De travailler au bonheur public. L'intérêt de la France vaut bien celui d’une localité.
FERMORT.
La localité n’eat pas de votre avis : elle lient compte du bien qu’on lui fait. Moi, par exemple, nouveau venu dans ce pays, je me suis acquis une sorte de popularité en cédant à la ville quelques toises de terrain dont je n’avais que faire. Je veux profiter de ma position pour servir Adrien, et, quoique je ne sois pas orateur, je prendrai la parole pour rappeler tous ses titres. Que ne puisje , madame , en faire valoir an qui , pour bien des gens, serait une garantie de plus! Un père cl** famille, disent-ils, est atla<-hé à son pays par un double lien : homme politique, il vent que son œuvre lui survive; législateur, il s’occupe du présent, les yeux fixés sur l’avenir.
VALLERAY.
Hélas , monsieur Fermont, le bonheur dont vous parlez, celui de se voir revivre dans scs enfans, est le seul que depuis six ans le ciel ne nous ait pas accordé. Mais il semble que le hasard ou plutôt la volonté humaine ait pris soin de nous dédommager.
FERMONT
Comment cela?
«*' VALLERAY.
C’est le récit que je vous ai promis, monsieur DesiUes. Voici cequi nous est arrivé. (il Fcrmoni.) Comme premier magistral de la ville, monsieur, vous obtiendrez peut-être des rcnscignemcns qui jetteront quelque jour sur cette aventure. 11 y a trois semaines, nous étions seuls, mon mari et moi : monsieur venait de nous quitter; nous dirigeâmes notre promeuade du soir vers la charmille qui est à l’extrémité du parc. Le temps était beau, l’air pur; assis sur un banc de verdure, nous regardâmes long-temps le soleil descendre derrière les maisons de la ville, et tandis que nous causions sans suite cl vaguement, commo l’pn fait quand on se sent heureux , la nuit nous surprit à la même place. Alors jo me levai pour aller, suivant l’usage, fermer la grille qui donne sur la petite avenue : à peine avais-je fait quelques pas que tout-â-coup un faible cri m'arrêta ; je prêtai l’oreille , un nouveau cri se fil entendre; il partait d'un bosquet voisin. Jo passai derrière la charmille, et là, sur le gazon, à la dernière clarté du jour, j'aperçus une pe^
MAGASIN THEATRAL
tue fille qui promenait autour d'elle de grands yeux effrayés. Je la pris dans mes bras et j'appelai mon mari, qui fut bien étonné de cette rencontre. Nous nous avançâmes dans l'avenue pour découvrir les personnes A qui appartenait cette enfant ; nous ne vîmes rien; nous appelâmes, on , ne répondit pas. Nous reprîmes alors l'allée du ’ parc ; l'enfant pleurant toujours, et moi la tenant j embrassée : combien je la trouvais jolie l nous ne i pouvions nous lasser de la regarder. Elle passa la nuit à mes côtés. Le lendemain Adrien fit des démarches aux environs pour retrouver quelque trace de cet événement; pendant ce temps la pauvre petite s'était habituée A mot : elle no pleurait plus, elle me souriait, et nous étions devenus les meilleurs amis du monde. Lorsque mon mari rentra, il n'avait rien découvert, et je lui sautai au cou, car j'étais bien contente!
VERRONT
• Et depuis ce temps-là il ne vous est parvenu aucune nouvelle?
VALLCIUV.
Aucune.
verront.
El vous n’avez pas trouvé le moindre indice ?