CHAPITRE II
Toxicité des Sulfocyanates.
Les Sulfocyanates sont-ils des composés toxiques.
Les avis ont été très partagés à ce sujet. Le sulfocyanate de potassium CNSK, si répandu dans l’économie, a été longtemps considéré comme (très toxique.
CI. BERNARD (1) le considère comme très toxique : le sulfocyanate de potassium produit la mort par arrêt du cœur, détruit la contraction cardiaque sans affecter, du moins primitivement, le système nerveux ; il possède la propriété de détruire l’irritabilité musculaire lorsqu'il est mis en contact avec les muscles ; les nerfs qui sont en relation avec ces museles ne sont d'ailleurs pas touchés: cette action élective a servi aux physiologistes pour montrer que le muscie a une irritabilité propre indépendante du système nerveux.
Pour montrer à quel degré ce produit est un poison, Cl. BERNARD ajoute : Des trois substances toxiques dont nous venons de comparer l’action, Strychnine, curare, sulfocyanate de potassium, le plus funeste est sans contredit ce dernier : nous l'avons vu foudroyer les animaux vertébrés par un subit arrêt du cœur et, plus tard, de tous les muscles ; les accidents sont définitifs et sans remède ; la fibre musculaire, qu’elle appartienne au type de la vie organique ou à celui de la vie animale, est détruite dans ses fonctions, chez les vertébrés comme chez les invertébrés ; l'examen microscopique du muscle paralysé a montré que les fibres élémentaires avaient perdu leur transparence (grand nombre de granulations) : les globules sanguins deviennent crénelés, déchiquetés, fragmentés.
BELLENI partage les idées de Cl. BERNARD et distingue dans les effels de ce poison deux actions :
1° Une action excitante énergique se manifestant de suite après l'ingestion et faisant place ensuite à :
2° Une action paralysante.
Le sang veineux devient vermeil: ce phénomène n’est pas comparable à celui qui se produit dans l'empoisonnement par loxyde de carbone CO. Le sulfocyanate de potassium agit à la manière de substances artèrialisantes, c'est-à-dire à la manière de ces substances qui, mêlées au sang, produisent la libération de l’oxygène qui est dissout dans le sérum et en même temps accroissent dans les globules rouges le pouvoir d'absorption de l'oxygène. | EBERLÉ croyait que, secrété en abondance par les chiens enragés, il était la cause des accidents qui survenaient à la suite de la morsure de ces animaux : or, la rage n’est pas due, nous le savons, au Sulfocyanate, hôte normal de la salive, mais au virus rabique.
Mais, aujourd'hui, on ne considère plus les sulfocyanates comme des composés toxiques : FRERIGHS et WOHLER croient qu'ils
(1) DuBIEr : Le sulfocyanate de potassi À l Done ne ie Dé ri a potassium dans l'organisme. Thèse
possèdent une action sur la moelle épinière dont ils diminueraient l'activité, et de ce fait les considèrent comme peu (toxiques.
RABUTEAU est de cet avis : Le sulfocyanate de potassium, introduit dans l'organisme et notamment le tube digestif, en solution aqueuse et à faible dose, par exemple 4 à 5 gr. chez les animaux, produit peu de chose: léger ralentissement de la circulation, légère diminution de la fréquence des inspirations, mais on ne saurait vraiment le considérer comme un toxique chez les animaux ; à hautes doses, prostration et mort des animaux dans la syncope et la réfrigération lorsqu'il est absorbé en totalité, car s'il chemine le long du tube digestif, il produit des effets purgatifs permettant l'élimination d’une partie de la substance ingérée, et l'effet signalé plus haut ne se produit pas.
RABUTEAU termine en ajoutant : Le sulfocyanate de potassium agit moins en qualité de sulfocyanure qu'en qualité de sel de potassium. En effet, le sulfocyanate de sodium, qui renferme plus de CNSH que lui, est moins actif.
Les sulfocyanures, dit VIBERT, ne sont pas toxiques ou du moins très peu en tant que composés cyanés ; ils peuvent l'être, en effet, par le métal auquel ils sont combinés : il en est ainsi du sulfoevanure de mercure (SCN)° Hg, auquel nous consacrerons une étude spéciale.
Selon CHaApuis, les vapeurs qui se dégagent de ces corps en combustion seraient toxiques, mais en ingestion il se range à l'avis de HUGOUNENQ et ne voit en eux aucun caractère toxique.
D'ailleurs, la statistique des empoisonnements plaide en la faveur de la non-toxicité de ces composés : on ne relate aucun empoisonnement par les sulfocyanates solubles : ADER a rapporté qu'un jeune ingénieur n'avait pu s'empoisonner avec 30 gr. de sulfocyanate de potassium.
J. Vinriesco et Alin Popesco (1) ont déerit le suicide d'un magistrat qui avait dû, pour mourir, en ingérer une forte dose.
Sulfocyanates de mercure : Un seul sulfocyanate nous a semblé intéressant par suite de la réelle toxicité qu’il présente : c’est le sulfocyanate de mercure ; nous ne nous occuperons pas du sulfoeyanate mercureux, obtenu soit en précipitant l’azotate mercureux en solution étendue et aussi neutre que possible par une quantité de sulfocyanate de potassium insuffisante pour précipiter tout le métal, soit en faisant réagir le sulfocyanate mercurique sur lazo- {ale mercureux, et nous allons traiter du sulfocyanale mercurique :
Sulfocyanate mercurique (2) : On le prépare, soit en dissolvant de l’oxyde mercurique dans l'acide sulfocyanique, soit en mélangeant des dissolutions de chlorure mercurique CFHg et de sulfocyanate de potassium CNSK. Ce sel est peu soluble dans Peau froide, beaucoup plus dans l'eau bouillante et l'alcool, d'où il
cristallise en lamelles nacrées ; il se décompose à la lumière en donnant du sulfocyanate mercureux ; traité par lammoniaque
(1) BARTHE : Toxicologie chimique, p. 221.
() Leipié : Le Mercure el ses composés. Thèse Doctorat Pharm. Paris
De
NH‘OH. ce sel donne naissance à des composés insolubles dont quelques-uns détonent à SU
Le sulfocyanale mercurique forme, par union directe avec un très grand nombre de sulfocyanates, des sels doubles, qui ont surtout été étudiés par NORDSTROEHM.
Ce sulfocyanate mereurique constitue « les serpents de Pharaon », inventés par A. Roussille et que le prestidigitateur CLÉVERMANN mit en vogue en 4865 comme jouet : ce sel se présente alors sous la forme de petites pastilles ou de magdaléons brûlant lorsqu'on les enflamme en donnant naissance à un dépôt très volumineux qui se déroule au sein de la pastille ou du magdaléon comme les anneaux d'un serpent : ce sont ces formes bizarres qu'il affecte lorsqu'il est soumis à l’action de la chaleur, ces boursouflements, qui l'ont ainsi fait utiliser en pyrotechnie.
Mais ce jouet « Serpent de Pharaon » est un amusement dangereux, car de sa combustion il se dégage (1) :
Vapeurs de mercure,
Vapeurs de sulfure de mercure,
Anhydride sulfureux,
Anhydride carbonique,
Cyanogène CNCON et acide cyanhvdrique à l’état de traces,
Azote N et sulfure de carbone $C, et il reste comme résidu une masse gris jaunâtre contenant du « mellon ». Le mellon, ainsi appelé et découvert par LiegiG, est une cyanamide secondaire, l’hydromellon CN°H* ; d’après KLASON, il aurait pour constitution celle du triimide dérivé de la mélamine,
c'est-à-dire CNE(NH) Z C'N° : c’est la formule de l’hydro-
mellon, dont l'hydrolyse fournit de l’ammoniaque NH‘OH et de l'acide cyamélurique.
Le mellon est une poudre jaune, insoluble dans l’eau, l'alcool, l’éther, les acides et alealis étendus ; au rouge sombre, il donne de l'azote N, de l'acide cyanhydrique CNH, de l'ammoniac NH, et du cyanogène CNON.
Mais le sulfocyanate de mercure est vénéneux, non seulement par les produits de sa décomposition, mais encore par lui-même, et cela bien que peu soluble dans l’eau ; il donne lieu aux aecidents du mercurialisme aigu, non seulement quand on respire les vapeurs qu'il émet en brûlant, mais aussi quand on l’absorbe à l’intérieur ; il est probable qu'il subit, par son contact avec les liquides de l’économie et notamment en présence de l'acide chlorhydrique HCI. qui facilite beaucoup sa dissolution, un dédoublement analogue à celui du calomel et que, soumis à ces influences, il se décompose comme le fait lacide sulfocyanique en présence des acides et des alcalis, en donnant de l'acide cyanhydrique HON et,
par suile, du cyanure de mercure, sel très soluble et éminemment toxique,
(1) CUuvIER : Thèse Doctorat Pharm. Bordeaux 1901 : L'étude toxico-
DL de l'acide sulfocyanique et de quelques sulfocyanates métalliques,
Le sulfocyanure de mercure est toxique par le mercure, car une dissolution d'acide sulfocyanique renfermant 13 % d'acide anhydre n’agit comme poison ni sur les chiens ni sur les lapins.
D'après Barre (1), le sulfocyanure de mercure (SCN)’Hg empoisonne avec tous les symptômes de Pempoisonnement mereuriel aigu.
SGHLAGDENHAUFFEN expérimenta les deux composés mercuriels, sublimé corrosif CPHg et sulfocyanure de mercure (SCN)’Hg, sur des chiens : les accidents étaient identiques chez ces animaux.
Il n'a été enregistré jusqu'à ce jour que deux cas d'empoisonnement par le sulfocyanure de mereure (SCN)’Hg :
Le premier cas n'eut pas de suiles graves (2). II a été observé par le D' Michel P£&TER : le 2 septembre 1865, il fut appelé par un riche étranger qui s'était empoisonné avec du sulfocyanure de mercure, désigné vulgairement sous le nom de « serpent indien ». Le malade, lisant son journal, prit un bonbon dans une boîte sur son bureau; à peine l’avait-il porté à sa bouche qu'il senti l'affreuse saveur de la substance : impression de chaleur, constriction de l’œsophage avec vive souffrance dans la région stomacale ; on lui fait prendre de l'émétique, soulagement après les vomissements. mais bientôt après les douleurs réapparaissent.
Le médecin arrive trois heures après, trouve le malade dans cet état : pâleur, faiblesse générale, pouls à 84, peau fraîche, petits frissons fréquents, saveur métallique de la bouche, sensalion de constriction de l'æsophage avec gêne de la déglutition, douleur continuelle au creux de l'estomac, augmentation de cette douleur dès que la moindre substance est ingérée. On administre un traitement à l’eau de chaux pour décomposer le sulfocyanure et faire passer le mercure à l'état d'oxyde insoluble et inoffensif.
Le deuxième cas fut mortel : à l'hôpital militaire, M. de CGarayon-Latour entre avec diagnostic de fièvre continue ; à la veille de sortir, il demande un cachet de sous-nitrate de bismuth pour calmer une diarrhée ; linfirmier lui remit un cachet ; dix minutes après l'absorption du médicament, douleurs très vives à l’estomae, puis dans toute la région abdominale, vomissements sanguinolents, selles de même nature, mort après quinze jours.
Cette intoxication mortelle par les sulfocyanates avait été due à une méprise de l'infirmier, celui-ci ayant remis par erreur à la victime un cachet de sulfocyanure de mercure et non de sousnitrate de bismuth.
Les lésions provoquées par le sulfocyanure de mercure (SON )'Hg ressemblent beaucoup à celles de la dysenterie, car elles siègent surtout à la partie inférieure du gros intestin.
Coxczusionx. — L'emploi des sulfoeyanates en (hérapeutique el leur posologie, le peu d'accidents auxquels ils ont donné lieu jusqu'à ce jour, nous montrent l’inocuité à peu près totale de ces composés.
Nous leur reconnaîtrons une toxicité très faible, à l'exception du sulfocyanate mercurique, qui, seul de la série, doit être considéré comme un poison assez dangereux.
(4) BARTHE : Toxicologie chimique, p. NI, (2) Cuvier : Thèse Doctorat Pharm. Bordeaux 1901.