MŒURS SUISSES
30° « L'Hermite en Suisse », ou Observations sur les mœurs et les usages suisses au commencement du xix* siècle, faisant suite à la collection des mœurs françaises, anglaises, etc. (par M. Alexandre Martin). Paru, PUlet aine, 1829-30, 4 vol. in-42, ornés d'une carte générale et exacte de la Suisse; des vues des lieux et des monuments les plus remarquables de ce pays, etc., etc.
Un doyen des lettres françaises en Suisse, le respectable M. Philippe Bridel, nous écrivait, à nous personnellement, en date du 20 mars 4834 :
c Je pourrais réclamer pour ma part la moitié au moins des ouvrages suivants, copiés mot pour mot des Biens : c Tableau pittoresque de la Suisse », par M. le marquis àje Langle. Paris, 1790. — « Dictionnaire d'anecdotes suisses. » Paris, 1823. — «L'Hermite en Suisse ». Paris, 1829-30, 4 vol. in-42. J'ignore les noms de ces deux derniers collègues, et je
me plains point de leurs plagiats, puisque au fond, ils font l'honneur de me juger digne d'être reproduit dans leurs compilations. Les Allemands, qui ont reproduit plusieurs de mes pièces, sont plus loyaux et ont indiqué leurs sources. La piraterie littéraire, an reste, ne m'affecte point ».
Nous tenions d'autant plus a faire bien connaître cette collection et les auteurs des ouvrages qui la composent, que l'un des hommes qui tiennent à Paris le sceptre de la critique a grandement erré sur plusieurs de ces ouvrages, dans une appréciation littéraire de Jouy imprimée dans le « Journal des Débats », trois jours après la mort de cet académicien /4 septembre 1846), par conséquent trop précipitamment pour que dans cette appréciation il ne se fût pas glissé des erreurs ; et même un peu fortes. Nous rapportons ici le jugement que M. J. Janin a porté des « Essais » de Jouy, et un antre contradictoire de M. Patin, qui parut aussi dans le « Journal des Débats », le lendemain de celui de M. Jules Janin.
M. Jules Janin lait ainsi la critique de ces « Essais * dans le feuilleton du « Journal des Débats », du 7 septembre 484C, p. 2, col. 5 :
« H écrivit, pour les journaux, nne suite nombreuse de petits tableaux très-étroits, dans un cadre trèsrétréci, d'une touche plutôt vraie que fine et gaie, et ces petits tableaux, dans leurs petits cadres, obtinrent tous les honneurs de la lecture. En ce temps-là on
lisait peu (4), on lisait vite, on aurait eu peur de ces longues pages écrites avec tant de peine que chaque matin nous livrons au lecteur, pour que le lecteur les oublie le soir ; le public ne demandait a ses peintres ordinaires que des esquisses ; il s'extasiait d'une pochade, il était heureux d'un croquis. Ainsi naquirent, page par page, au jour le jour, ces livres que M. de Jouy appelait « l'Ermite de la Chaussée d'Anlin » (2), « l'Ermite en prison », « l'Ermite en province », « l'Ermite en Italie », * l'Ermite de la Guyane », c l'Ermite en Suisse » (3), l'Ermite en liberté », et autres Ermites. Paris était aux ermites comme il était naguère aux mystères! Paris admirait beaucoup ces divers chapitres d'une histoire qui n'a pas eu de commencement, qui n'aura pas de fin : car cette histoire, c'est l'histoire de Paris. A voir aujourd'hui amoncelés devant soi les nombreux volumes remplis d'une seule et même étude, on ne sait pas ce qu'il faut admirer le plus, de la fécondité étroite de l'auteur ou de la patience obstinée du lecteur. Notre moraliste procède par sauts et par bonds, ne s' inquiétant guère que de celle vérité triviale si facile à atteindre et d'un succès si facile; il écrit comme parlerait un homme d'esprit, sans chercher aucune des grâces de la parole, aucun des effets du style; en trois ou quatre pages son chapitre est complet; puis, sans tourner le feuillet, il commence un autre chapitre ; que va-t-il dire ? il n'en sait rien! 11 ne commence pas, il ne finit pas, il ne s'inquiète pas de la conclusion (4) le moins du monde? Son livre ressemble à ces pages d'album sur lesquelles l'artiste jette au hasard cent mille images : une pipe, un chien, une grisette, un espion, une duchesse, un gamin de la rue, un sabot, nn trône, une brique (5), un cheval, une poupée; puis ces pages d'album deviennent ce qu'elles peuvent devenir : le vent les emporte, les enfants les déchirent, quelques rares curieux les conservent; — l'album de M. de Jouy a été enflé outre mesure. Gomme il ne donnait ancnn développement à ses
(4) Un écrivain étranger, plus savant en histoire littéraire de notre pays que M. Jules Janin, et peutêtre meilleur appréciateur de notre littérature que le prince des critiques, M. de Reiffenberg, tout en jugeant de Jouy avec asses de sévérité, a dit : «Le feuilleton du « Journal de l'Empire » était attendu avec impatience par toute l'Europe; mais la « Gazette de France • d'alors, Jouy, c'est tout dire, faisait oublier les malices et les méchancetés de Geoffroy. »
(2) Je respecte la manière d'orthographier de M. Jules Janin ; mais de Jouy orthographiait hermile.
(3) Une preuve du peu de connaissances de M. Jules Janin en histoire littéraire de son pays, c'est que « l'Hermite en Italie », * l'Hermite en Suisse », ne sont pas de Jouy. Le premier est de M. Villemarest; le second est de M. Alexandre Martin, beau-frère de M. Audin, aujourd'hui biographe. Qu'eût-ce été s'il avait nommé les autres Ermites qu'il lui donne?
(4) C'est M. Jules Janin, n'est ce pas, qui commence, qui finit, qui s'inquiète de la conclusion, dans ses feuilletons bavards, prolixes, interminables, qu'il publie sur les théâtres tous les lundis, dans le « Journal des Débats » , sur quinze colonnes !
(5) Allons, M. Jules» Janin, tirez du vocabulaire tous les substantifs possibles, et enflez-en les quinze colonnes de votre feuilleton de commande ! cela donnera à votre feuilleton ces grâces de la parole, ces effets de style dont vous venez, avec un si inconcevable aveuglement, de refuser le mérite aux charmantes esquisses de Jouy.
HERMITES
HERM1TES
meilleures idées, quand il avait une idée, il fut bien vile au bout de ses textes ; les promenades, les salons, le pays latin, les restaurateurs, c'est bientôt dit, quand on ne voit qu'un petit côté de la question; mais vienne un observateur vraiment habile, vraiment ingénieux, vraiment passionné, M. de Balzac, M. Gavarni, par exemple, vous verrez que la peinture des mœurs d'une nation comme la France, ce n'est pas sitôt fait ni sitôt dit qu'on le pensait du temps de M. de Jouy. Rien qu'avec la description d'une pension bourgeoise, M. de Balzac a écrit la moitié d'un très-beau livre ; sous le titre de « Clichy » , M. Gavarni a trouvé plus d'images, plus de mots de comédie que M. de Jouy n'en pouvait mettre dans 6ix tomes de ses < Ermites ». Passe encore pour le premier de tous les Ermites * l'Ermite de la Chaussée d'Antin », mais les autres? Sauf quelques épisodes qui sentent leur roman d'une lieue, le premier « Ermite » est un livre qui peut se lire encore ; on voit que l'auteur sait son Paris ; il raconte ce qu'il a vu, il répète ce qu'il a entendu ; il n'invente pas, il copie, il est dans sa profession tout à fait; et puis ce sont les costumes parisiens, ce sont les habitudes parisiennes, c'est la vraie physionomie de la ville changeante au moment où le peintre l'a vue. Mais les autres « Ermites » (4)! ce ne sont plus que des fantaisies sans réalité! des pastels dessinés au hasard et sans charme ; les puériles inventions « d'un homme qui manquait de souffle, d'imagination, de poésie » 1 Dans la Suisse (2), si notre Ermite y est allé, et j'en doute, à Bordeaux, à' Caen. je ne retrouve plus l'observateur, je ne trouve pas le voyageur; le paysage manque d'horizon, le dialogue manque de naturel, nous n'avons plus qu'une Suisse d'opéra-comique, une Guyenne de vaudeville, une Normandie de comédie ; il faut rendre justice aux modernes romanciers : ils entendent autrement l'histoire pittoresque de leurs provinces favorites, et si par hasard Frédéric Sou lié relisait le chapitre de M. de Jouy, intitulé c Béziers », M. Frédéric Soulié serait bien étonné que l'on pût dire si peu sur une contrée curieuse et rare (3) qu'il connaît si bien. Nous nous rappelons fort bien d'avoir lu les « Ermites en prison » au moment même oh le livre paraissait, en pleine colère de 1 823 ; eh bien 1 même en ce tempslà, on trouvait que ce livre n'était pas un livre, et on commençait à le regarder avec ôtonnemenl (4). (Jules
(1) Ici, M. Jules Janin a raison, c L'Ermite de la Chaussée d'Antin » est infiniment supérieur à tous les autres « Ermites » de Jouy, contre lesquels, en effet, on aurait beaucoup à dire ; on a plus d'une fois, et avec raison, réclamé contre les inexactitudes, par trop manifestes, de son * Ermite en province ». — Plus haut , il a été établi que ce dernier « Ermite ■ était de toutes mains, et par conséquent Jouy n'est reprochante que de ne pas avoir mis sa responsabilité à couvert en nommant les auteurs de cet « Ermite ».
(2) Nous avons dit plus haut que « l'Ermite en Suisse » n'est pas de Jouy.
(3) Une contrée rare. M. Jules Janin, que voulezvous dire?
(4) Si M. Jules Janin était un peu plus versé qu'il ne l'est dans l'histoire littéraire de son pays, il aurait su que la publication des « Ermites en prison » fut peut-être une lionne action de la part de Jouy, qui couvrit de son nom la composition de deux écrivains besoigneux, A. Barginet, de Grenoble, et Magallon, alors détenus comme lui à Sainte-Pélagie pour crime de libéralisme, ne pouvant venir en aide d'une autre façon à ces deux malheureux.
Janin, feuilleton du « Journal des Débals a du 7 septembre 1846, p. 2 et 3.)
Telle est la critique sévère et injuste que le « Journal des Débats » a faite, par l'organe de M. Jules Janin, des « Esquisses de Jouy sur les mœurs ».
Cependant, vingt-quatre heures plu* tard, ce même journal vous parlait des « Ermites » de Jouy sur un tout antre ton. Le « Journal des Débats » dâ 8 septembre 1840 (p. 2, col. 3), cite le discours de M. Patin aux obsèques de Jouy, discours qu'il traie cire « d'une mesure ingénieuse et parfaite ». Voici le passage relatif aux « Ermites » , que le « Journal des Débats » venait de condamner si impitoyablement la veille, à vingt-quatre heures d'intervalle. C'est une instabilité d'opinions vraiment par trop saillante :
« N'oublions pas surtout les charmants écrits rassemblés en si grand nombre sous le titre collectif * d'Essai sur les mœurs » . Car ce poète, qui pouvait, sans s'effacer lui-même, fournir des thèmes si favorable» nu génie dramaLique d'un compositeur inspiré (1), d'un auteur sublime (2), était en même temps et avant tout un moraliste au regard pénétrant, fécond, Tarie, plein de délicatesse, d'enjouement autant que de boa sens. A l'exemple d'Addison, il fit, dans des feuilles légères, devenues un livre durable, la chronique quotidienne de nos humeurs, de nos travers, de nos mobiles usages. Pendant les années de l'Empire et de la Restauration, il tint tout le monde attentif à ces peintures exquises qui lui venaient sans fin, ou bien d'un ermitage imaginaire, placé, par une supposition piquante, dans le centre même du tumulte social ; ou bien des relais de poste, également fictifs, d'un débarqué des colonies, d'un voyageur courant la province, ou bien enfin d'une prison, mais d'une prison réelle, où, dans la compagnie d'un autre ingénieux moraliste (3), l'observateur sous les verrou x n'en observait pas moins. » (« Discours de M. Patin », cité dans le « Journal des Débats » du 8 septembre 1846, p. 2, roi. 3). •
Ainsi, dans le « Journal des Débals » du 7 septembre 1846, -Jouy est déclaré comme ayant, dans ses « Essais sur les mœurs », * une touche plutôt vraie que fine, une fécondité étroite, comme procédant par sauts et par bonds, ne cherchant aucune des grâces de la parole, aucun des effets du style ; comme ne sachant pas ce qu'il va dire ; ne commençant pas, ne finissant pas, ne s'inquiétant pas de la conclusion ; n'écrivant que des pages enflées outre mesure, que le vent emporte, que les enfants déchirent, et que quelques rares curieux conservent ; comme ne donnant aucun développement à ses meilleures idées, quand il avait une idée ; ne voyant qu'un pelit côté de la question ; enfin comme un homme qui manque de souffle, d'imagination, de poésie? »
Et vingt-quatre heures après, ce même journal (8 septembre 1846), oubliant ses arrêts littéraires de la veille, proclame les « Essais sur les mœurs » de Jouy des écrits charmants, un livre durable, offrant des peintures exquises, et dit que Jouy est un moraliste au regard pénétrant, fécond, varié, plein de délicatesse, d'enjouement autant que de bon sens. »
Ensuite, après avoir rapporté dans ses deux numéros
(1) Spontini, auteur de la musique de la c Vestale », opéra de Jouy.
(2) Talroa, qui jouait le rôle principal dans « Sylla », tragédie du même auteur.
(3) Nous avons dit précédemment quels étaient les véritables auteurs des « Ermites en prison ».
HERMOLAUS