PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 btS
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LES SŒURS RONDOLl
A Georges de Porto Riche,
— Non, dît Pierre Jouvcnet, jo no connais pas rilalie, et pourtant j'ai tenté deux fois d'y pénétrer, mais je me suis trouvé arrêté à la frontièro de telle sorte qu'il m'a toujours été impossible de m'avancer plus loin. Et pourtant ces deux tentatives m'ont donné une idée charmante des mœurs de ce beau pays. Il me reste à connaître les^villes, les musées, les chefs-d'œuvre dont cette terre est peuplée.
J'essayerai de nouveau, au premier jour, di m'aventurer sur ce territoire infranchissable.
• LES SOEURS rondol:
— Vous no comproacz pas ? — Je m'explique,
C*osl en 1874 que le désir me vint do voir Veniso, Florence^ Rome et Naplos. Co goût mo prit vers It 15 juin, alors que la sèvo violon lo du printemps vous met au cœur des ardeurs do voyage et d'amour.
Jo no suis pas voyageur cependant. Changer do place me parait une action inutile et fatig.mle. Les nuits en chemin do for, le sommeil secoué dos wagons avec des douleurs dans la tète et des courbatures dans les membres, les réveils éreiulés dans celte boite roulante, colle sensation do crasso sur la peau, ces saletés volantes qui vous poudrent les yeux et le poil, co parfum de charbon dont on se nourrit, ces dîners exécrables dans lo courant d'air dos buffets sont, à mon avis do détestables coiamencenontspour une partie do plaisir.
Après celte introduction du Rapide^ nous avons les tristesses de Thôtol, du grand hôtel plein de monde et si vide, la chambre inconnue, navrante, lo lit suspect 1 — Je tiens à
LES SOEUllS RONDOLl %
mon lit plus qu à tout. Il est le sanctuaire de la vie. On lui livre nue sa chair fatiguée pour qu'il la ranime et la repose dans la blancheur des draps et dans la chaleur dos duvets.
C'est là que nous trouvons les plus douces heures de rcxistonce, les heures d'amour et de sommeil. Le lit est sacré. Il doit être, respecté, vénéré, par nous, et aimé, comme ce que nous avons de meilleur et de plus doux sur la terre.
Je ne puis soulever le drap d'un lit d'hôtel sans un frisson de dégoûL Qu'a-t-on fait là-dedans, l'autre nuit? Quels gens malpropres, répugnants ont dormi sur ces matelas. Et je pense à tous les êtres affreux qu'on coudoie chaque jour, aux vilains bossus, aux chairs bourgeonneuses, aux mains noires qui font songer aux pieds et au reste. Je pense à ceux dont la rencontre vous jette au nez des odeurs écœurantes d'ail ou d'humanité. Je pense aux difformes, aux purulents, aux sueurs des malades, à toutes les laideurs et à toutes les sa le tés de T homme.
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Tout (ela a passé dans ce lit où je vais dormir. J*ai mal au cœur en glissant mon pied dedans.
El les dîners d'hôtel, les longs dîners de table dbôto au milieu do toutes ces personnes assommantes ou grotesques; cl las alTreux dîners solitaires à la petite table du restaurant en face d'une pauvre bougie coiffée d'un abatjour.
Et les soirs navrants dans la cité ignorée?
Connaissez-vous rien Je plus lamentable que la nuit qui tombe sur une ville étrangère? On va devant soi au milieu d'un mouvement, d'une agitation qui semblent surprenants comme ceux de songes. On regarde ces figures qu'on n'a jamais vues, qu'on ne reverra jamais, on écoute ces voix parler de choses qui vous sont indifférentes, en une langue qu'on ne comprend même point. On éprouve la sensation atroce de rètre perdu. On a le cœur serré, les jambes molles, Fâme affaissée. On marche comme si on fuyait, on marche pour ne pas rentrer dans l'hôtel où on se trouvcraii
plus perdu encore parce qu on y est chez soi, dans le chez soi payé de tout le monde, et on finit par tomber sur la chaise d'un café illuminé, dont les dorures et les lumières vous accablent mille fois plus que les ombres do la rue. Alors, devant le bock baveux apporté par un garçon qui courte on se sont si abominablement seul qu'une sorte de folie vous saisit, un besoin de partir, d'aller autre part, n'importe où, pour ne pas rester là, devant cette table de marbre et sous ce lustre éclatanL Et on s'aperçoit soudain qu'on est vraiment et toujours \ et partout seul au monde, mais que dans les ^ lieux connus, les coudoiements familiers vous donnent seulement l'illusion do la fraternité humaine. C'est en ces heures d'abandon, de noir isolement dans les cités lointaines qu'on pense largement, clairement, et profondément. C'est alors qu'on voit bien toute la vie d'un seul coup d'œil en dehors de l'optique d'espérance éternelle, en dehors de la tromperie dos habitudes prises et do l'attente du bonheur toujours rôvé.
LES SOErnS nONDOLI
G*est en allant loin q& ou comprend bien comme tout est proche et court et vide; c^esl en cherchant Tinconnu qu'on s'aperçoit bien comme tout est médiocre et vite iini ; c'est en parcourant la terre qu'on voit bien comme elle est petite et sans cesse à peu prfes pareille.
Ohl les soirées sombres de marche au ha* sard par des rues ignorées, je les connais. J'ai plus peur d'elles que de tout.
Aussi comme je ne voulais pour rien partir seul en ce voyage d'Italie je décidai à m'aocompagner mon ami Paul Pavilly.
Vous connaissez Paul. Pour lui, le monde, la vie, c'est la femme. 11 y a beaucoup d'hommes de celte race-là. L'existence lui ap* paraît poétisée, illuminée par la présence dos femmes. La terre n'est habitable que parce qu'elles y sont; le soleil est brillant et chaud parce qu'il les éclaire. L'air est doux à respirer parce qu'il glisse sur leur peau et fait volti* gcr les courts cheveux de leurs tempes. La lune est charmante parce qa'clle leur donne à révcr
et qu'elle prête à l'amour nu charme langoureux. Certes tous les actes de Paul ont les femmes pour mobile; toutes ses pensées vont vers elles, ainsi que tous ses efforts At toutes ses espérances.
Un poète a flétri cette espèce d'hommes :
le déteste surtout le barde à Toeil humide Qui regarde une étoile en murmurant un nom.
Et pour qui la nature immense serait vide . S'il ne portait en croupe ou Lisette ou Ninon.
Ces gens-là sont charmanls qui se donnent la peind^^ Afin qu'on s'intéresse à ce pauvre univers, D'attacher des jupons aux arbres de la plaine Et la cornette blanche au front des coteaux verts.
Cette ils n'ont pas compris tes musiques divines Éternelle nature aux frémissantes voix, Ceux qui ne vont pas seuls par les creuses ravines Et rêvent d'une femme au bruit que font les bois 1
Quand je parlai à Paul de l'Italie, il refusa d'abord absolument de quitter Paris, mais je me misàlui raconter des aventures de voyage, je lui dis comme les Italiennes passent pour charmantes; je lui lis espérer des plaisirs raffinés, à Naples, grâce à une recommandation
fO
IpKS soBuns uoKiiati
une j'avaU pour un certain è^îgaorc !
Amoroso (Jontlos rola lions sont fori util voyageurs; et il le lamu teaLer.
Nous prîmes to Itapide un jeudi isoîr, juin. On no va guère dans lo midi i époque; noua élîoas seuls dam le vfng do mauvaise humour tous les doux, en dû quitter Paris, déplorant d'avoir cédé i Idée de voyage, rcgreUaut Marly si ff Seine si belle, les bcrgcjs si douces, les l journées do ilàne daî.3 uno barque, les 1 soirées dû somnolence 5ur la rive, eu dant la nuit qui tombe.
Paul se cala dans son coin, et dôclar que le train se fût mis eu roulo : « C*eî pi de d'aller là*bas. n
Comme il était trop tard pour quil
geât d'avis, je répliquai : m II ao fallait pi^ venir, u
Il no répQQdit poiQt, Maîâ uoe cavio do rire me pril €n lo regardant tant il avait rair futicux, It I essonable cerLaincmont à un éeureuîL Chacun de nous d'aîUciirs garde dans les traits, sou3 la ligne humaine, un type d'animal, comme la marque do sa race primitive. Combien de gens uni des gueule^ de bulldog, des tètes de bouc, do lapin, de renard, de cheval, do bœuf! Paul est un écureuil devenu homme. Il a les yeux vifs de cette bètc, son poil rous, son nez pointu, Bon corps petit, fin^ souple et remuant, et puis une mystérieuse ressemblance dans Tallurd générale. Quo sais-je ? une similitude de gestes, de mouvemrint^, dû tenue qu'on dirait être du ûOîivenîr*
EnEn nous nous ©cdormlmes tous les deux da ce sammûîl bruissant do chemin de fer que coupent d'horribles crampes dans les bras el dans le cou et les arrêts brusques du train,
L^ rdveil eut lieu conime nous (itions le loiig
ki
tt tes SCEORS nOKPOLI
du niiôae. Et btcnlàt le cri couUntidcs c entrant par la porlibro, co cri qui ion voix de la terre chaude, to clianl do U vcoce, uous jota dans k ligurù, dans I trine, dans l'Ame lu gaie sensalioQ du M $aveur du sol brAlé, do la patrie pierre clairo do rativ:or trapu nu feuillage \ gris.
Cbmmo le Iraîii s*arrèlait encore, un en fl0 mil à courir le long du convoi eu h un Valence sonore^ ua vrai Valence, ave cent, avec tout l'accentj un Valence cnl oau8 fit passer de nouveau dans le co goût de Provence que nous avait déjà la note grinçante des cigales.
Jusqu'à Marseille, rien do nouveau.
Nous descendîmes au buffet pour déj
Quand nous remontâmes dans noire une femme y était installée,
Paul me jeta un coup d'œil ravîjcl geste machinal il frisa sa cour le mous puis, soulevant un peu sa coiffure, il comme uupeigue, ses cinq doigts ouvert
LES âCELlRS IIÛNDOLI 11
ftQs cheveux Fort dérangés pîir celto nmt do voyage* Puis il s'assit en faco de rmconnuo.
Chaque fois que je me trouvOt soit ou roule, soit dans le monde, devaol un visage nouveau j'ai robsessioo de deviner quelle âme, quelle intelUgeoee^ quel caracièro se cacheut der* rièro ces IraiLa.
C'étail une jeune femme^ toute jeune et jolie, une OLle du Midi assurément, EU^ avait des yeus superbes, d'admirables cheveux noirs, ou du lés, un peu crôpclés, tellement toulTus^ vigoureux et longs qu'ils semblaient lourds, qulls donnai eut rien qu à les voir ta seasation de leur poids sur la tête. Vêtue avec élégance et un certain mauvais goût méridional, elle semblait un peu commune, Les traits réguliers de sa face n'avaieut point celte grâce, c© fini des races élégantes, cette délicatesse légère que les fils d'aristocrates reçoivent en naissant et qui est comme la marque héréditaire d*ua sang moins épais.
Elle portait des bracelets trop larges pont être en or, des boucles d'oreilles ornées dd
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pierres transparentes trop grosstï* po lies diamants; et elle avait dans toute i sonne un jo no «nis quoi tle peiiplo. Oi naît tju'ullo devait parler trop fort, a loulo occasion avec des jjoslcs c&ubérati
Li3 train partit*
Elto dumçiirolt immobilo h m pla yeux fixés crevant ollo dans une pose ] gnued^* femme furiouso. EUo a*avaH pua jcl6 un rogard surtjpn^.
Pan] âo mil à causer avec mot, à'm choses apprêtées pour produira de FelTi tant une dovanturo de con versa tioB pou rer l'intérêt coramo les marchands étal montre leurs objets de choix pour évcî désir.
Mais elle semblait ne pas on tendre.
— u Toulon! dis minutes d'arrfit! Bu cria remployé.
Paul me lit signe do doscendro, et, sur le quai : « Dis-moî qui ça peut bien
Je me mis à rire : « Je ne sais pas, m m*ost bien égaL »
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Il était fort allumé : a Elle est rudement jolie et fraîche, la gaillarde. Quels yeux! Mais elle n'a pas Taîr content. Elle doit avoir des. embêtements; cllo ne fîiit altontion à rien, m
Ja murmurai : tt Tu perds tes frais. »
Mais il se fâcha : « Je ne fais pas de frais, mon cher; je trouve cette femme très jolie, voilà tout. — Si on pouvait lui parler? Mais que lui dire? Voyons tu nas pas une idée, loi? Tu ne soupçonocs pas qui ça peut être? n
— « Ma foi, non. Cependant je peiichentis pour une cabotine qui rejoint sa troope après une fuite amoureuse. »
11 eutTair froisïiô, comnitj si je lui av;us dit quelque chose de blessant, cl il reprit : " A quoi vois tu ça. Moi je lui trouve au contraire Tair très comme il faut. »
Je répondis : <t UcgaiJc les bracelets, mon cher, et les boucles d'oreillos, et la toilette. Je ne serais pas étonnô non plus que ce fui une danseuse, ou peut-être môme une écuyèro^ mais plutôt une danseuse. Elle a dans toute sa personne quelque chose qui sent le théâtre* »
CcUo îdéo Iq gônail décidétnoat : » E trop jcuïio mou cher, cllû a à poino ans. »
^ « Main, mon bon, 11 y a bien des i qu ou pout fairo avani vingL an^^ la da la déclamalion sont iù colles*là, sans C€ d'aulro'^ encûrequ^ello praLîquo paut-ètr
— <t Les voyageurs pour l'express de
Vintimillc, on voilure! " criail l'emjdoj
Il fallall remouLcr* Notre voisine ma
une oranjje. Du ci dé m ont, elle u*élaii pai Inre distinguée. Elle avaîl ouvert sou choir sur ses genoux ; et sa tnanière d*ar la peau dorée, d*ouvnr la bouche pour les quartiers entre ses livres, de cracl pépins par la portière révélaient tout un cation oominuue d'habitudes et de gesti
Elltî semblait dViillcurs plus grincbu jamais j et elle avalait rapiJcmcut so dvee un air de fureur tout à fait drôle.
Paul la dé%^orait du regard, chcrcbi:
qu'il fallait faire pour éveiller son atte
yGoo^le
LLS SOELUS ROiNDOLI M
pour remuer sa curiosité. Et il se remit à ^auseravccmoi, donnant jour à une procession d'idées distinguées, citant familièrement des noms connus. Elle ne prenait nullement gardé à ses elTorts.
On passa Fréjus, Saint-Raphaël. Le train couraitdans ce jardin, dans ce paradis des roses, dans ce bois d*orangers et de citronniers épanouis qui portent en même temps leurs bouquets blancs et leurs f rui ts d'or, dans ce royaume des parfums dans cette patrie des fleurs, sur ce rivage admirable qui va de Marseille à Gôncs.
C'est en juin qu'il faut suivre cotte côte où poussent, libres, sauvages, par les étroits vallons, sur les pentes des collines, toutes les fleurs las plus belles. Et toujours on revoit des roses, des champs, des plaines, des haies, dos bosquets dé roses. Elles grimpent aux murs, s'ouvrent sur les toits, escaladant les arbres, éclatent dans les feuillages, blanches, rouges, jaunes, petites ou énormes, maigres avec une robe unie et simple, ou charnues, en lourde et brillante toilette.
Et leur souffle puissant, leur souffle continu épaissit l'air, le rend savoureux etalanguissant Etla senteur plus pénétrante encore des oran« gers ouverts semble sucrer ce qu'on respire, en faire une friandise pour Todorat.
La grande côte aux rochers bruns s'étend baignée par la Méditerranée immobile. Le pesant soleil d'été tombe en nappe de feu sur les montagnes, sur les longues berges do sable, sur la mor d'un bleu dur et figé. Le train va toujours, entre dans les tunnels pour traverser les caps, glisse sur les ondulations des collines, passe au-dessus de Toau sur des corniches droites comme des murs; et une douce, une vague odeur salée, une odeur d'algues qui sèchentsemêleparfois à la grande et troublante odeur des fleurs.
Mais Paul ne voyait rien, ne regardait rien, ne sentait rien. La voyageuse avait pris toute son attention.
A Cannes, ayant encorç à me parler, il me fit signe do descendre de nouveau.
A peine sortis du wagon, il me prit le bras.
LES SOEDBS RONDOLI 19
— « Tu sais qu*elle est ravissanlo. Regarde ses yeux. Et ses cheveux, mon cher, je n'en ai jamais vu de pareils I »
Je lui dis : « Allons, calme-toi ; ou bien, attaque si tu as dos intentions. Elle ne m'a pas Tair imprenable, bien qu^elle paraisse un peu grognon. »
Il reprit : « Est-ce que tu ne pourrais pas lui parler, toi? Moi, je ne trouve rien. Je suis d'une timidité stupido au début. Je n'ai jamais su aborder une femme dans la rue. Je les suis, je tourne autour, je m'approche, et jamais je ne découvre la phrase nécessaire. Une seule fcHS j'ai fait une tentative de conversation. Gomme je voyais de la façon la plus évidente qu'on attendait mes ouvertures, et comme il fallait absolument dire quelque chose, je balbutiai : « Vous allez bien, madame? » Elle me ' rit au nez, et je me suis sauvé. »
Je promis à Paul d'employer toute mon adresse pour amener une conversation, et, IqrsAie nous eûmes repris nos places, je denâtndai gracieusement à notre voisine ;
Î0 LES J^OELRâ MONOOLl
M Esl-ccquolafuméo de labac vous gêne? ma-
Ello répondît : « Non capîsco* »
C^étail une Ilaliennol Une folle envie de rîre mo saisit. Paul no sachant pas un mot de celte langue, Je tlav.'iis lui servir d'interprète. J'allais commeuccr nioîi rôle. Je prononçai, alors, en iUilien.
— ti Jo vous de ma n d ri îs, madame, sî la fumée du tabac vous gène le moins du monde? n
El le me jeta d*un nir furieux : a Che mi fa 1 »
Elle n'avait pas tourné la tête ni levé les yeux sur moi, et je dcuieuraifort perplexe, ne sachant sî je devais prendre cew qu'est-ce que came fait?» pour une aulurisalioii, pour un refus, pour une vraie marque d'iiidiiïérenceou pour un simple : « Laissez-moi tranquille, »
Je repris ; ï^ Jladame, si Todcur vous gêne le moins du monde...? n
Elle répondit alor^î : « mica n avec une intonation qui équivahiit k : m Fichez-moi la paix! )> C'était cependaut unepermission, etje dis a Paul : « Tu peux fuincr. n lime regardait
LES SœCRS RONDOLI tl
avec ces yeux élonnés qu'on a quaud on cherche à comprendre des gens qui parlent devant vous une langue étrangère. Et il demanda d'un air tout à fait drôle :
— Qu'est-ce que tu lui as dit?
— Je lui ai demandé si nous pouvions fumer?
— Elle ne sait donc pas le français?
— Pas un mot.
— QuVt-elle répondu ?
^- Qu'elle nous autorisait à faire tout ce qui nous plairait.
Et j'allumai mon cigare.
Paul reprit : « C'est tout ce qu'elle a dit? »
— Mon cher, si tu avais compté ses paroles, tu aurais remarqué qu'elle en a prononcé juste six, dont deux pour me faire comprendre qu'elle n'entendait par le français. Il en reste doue quatre. Or, en quatre mots, on no peut vraiment exprimer une quantité do choses.»
i^aul semblait tout à fait malheureux, désap • pointé, désorienté.
Mais soudain l'Italienne me demanda de ce
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même toninëcoalenc qui lui {mraissail r « Savc^*vDii9 à quelle heure tioiis an & Gônoi? m
Su répondii : « A onsto heures du se dame? *> IHiis, après une minule de J6 repris : <v Nous allons 6galemuol à moa ami ol moi^ et si nous pouvion dant le Irajel. vous filre bons à quelque croyez que nous en serions 1res heui
Comme elle no nîpondaît pas, j'ii ce Vous files seule, el si vous aviez bc nos services... » Elle articula un r Cl mica 3» si dur que je me lus brusquei
Paul demanda :
— Qu'cst-co qu*cllc a dil?
— Elle a dit qu'elle lo Iro avait ch Mais il n était pas en humour do plais
elil me pria sèchement do no point mo de lifi. Alors, je traduisis et la quQslic jcu:ie femme et ma proposition galante tnent repoussée,
11 était vraiment agité comme un en cage* Il dit : « Si nous pouvions savoi
LES SOLUKS ROiNDOLI 23
hftlel elle descend, nous irions au mémo. T&cho donc de l'interroger adroitement, de faire nattro une nouvelle occasion de lui parler, n
Ce n'était vraiment pas facile et je ne savais qu'inventer, désireux moi-même de faire connaissance avec celle personne difficile.
On passa Nice, Monaco, Menton, et le train s^ arrêta à la frontière pour la visite des bagages.
Bien que j'aie en horreur les gens mal élevés qui déjeunent et dînent dans les wagons, j'allai acheter tout un chargement de provisions pour tonterun effort suprême sur la gourmandise de notre compagne. Je sentais bien que celte fillelà devait être, eh temps ordinaire, d'abord aisé. Une contrariété quelconque la rendait irritable, mais il suffisait pcul-ùlro d'un rien, d'une envie éveillée, d'un mol, d'une offre bien faite pour la dérider, la décider cl la conquérir.
On repartit. Nous étions toujours seuls tous les trois. J'étalai mes vivres sur la banquette, je découpai le poulet, je disposai élégamment les tranches do jambon sur un papier, puis
LES SCKOaS nONOOLl
j*arrnngodî avoe soin loui prfcs do U kmmo notre dossort : fraises, prunes, g Aléa 11 X el fuereries.
Quand elle vit que nous nous met!
manger» ollo lira à son tour d*Lm pirLil morceau de chocolat ot deux crois^aîiln cuintuûEiça h croquer de ses belles doots le pain croustillant et la tablette,
l'uul me dit à dami-voîs :
— Invile-lft donc?
— C*ostbietimon int<jnLion,mon chci le Jcbut n*csl pas fiicilo,
CcpeadauL elle regardai l parfois du i nos provisions et, je sentis bien qn'elle encore faim une fois fiais ses deux croî Je la laissai doue terminer son dîner Fuis je lui demandai,
M Vous seriez tout à fait gracieuse, m^ eî voua vouliez accepter un de ces fri
Elle répondit encore : « uiicaî « maîi vobc moins niéchuuto que dans le j( j'însisLai : t< Alors, voulez-vous me pci de vous offrir un peu de vlu. Jo vois qu
yGoo^le
LES SÛËURS RO.'jDOLl 2S
n'avez rien bu. C'est du vin de votre pays, du vin d'Italie, et puisque nous sommes maintonaut chez vous, il nous serait fort agréable de voir une jolie bouche italienne accepter Toffre des Français, ses voisins. »
Elle faisait « non » de la tète, doucement, avec la volonté de refuser, et avec le désir d'accepter, et elle prononça encore « mica », mais un « mica » presque poli. Je pris la petite bouteille vêtue de paille à la mode italienne; j'emplis un verre et jo le lui présentai.
« Buvez, lui dis-je, ce sera notre bienvenue dans votre patrie. »
Elle prit le verre d'un air mécontent et le vida d'un seul trait, en femme que la soif torture, puis elle me le rendit sans dire merci.
Alors, je lui présentai les cerises : « Prenez, madame, je vous en prie. Vous voyez bien que vous nous faites grand plaisir. »
Elle regardait de soncoin tous les fruits étalés à côté d'elle et elle prononça si vite que j'avais grand peine à entendre : « A me non pîacciono
fi LES SUBUMS HÛNDQUt
no le cilîcgîc nù le itisiue; amo solln fragolc. »
— Qu'a»l-co qu'ôUe dU?il€majidtt Pai iil6t.
— Elle diL qa'oUo n^aimo ni los oerisoi prunes, maii gûuleincnL les fraises.
Et jo posai sur SCS genou3^Io journal p fraisds dm bois. Elle so mit aussitôt iiiaDger trës vite, les saisissuût du bo doigts et les lauçant, d'un peu loîu^ d boiichû qui s^ouvraît pour les rijcevoir façon coquette et charmante,
Quaud ello eut achevé lo poli l tas rouj nous avions vu en quelques minutes dinp fondre^ di.^paraîtro sous le mouvement tes maluâ, je lui demandai : a Et maint qu'est'Cequo je peux vous oiTrir? yt
Elle répondit : <* Jo veux bien un ] poulet. »
Et elle dévora certes la moitiû de la > qu'ollG dépeçait à grands coups de mi avec dos alînres do Carnivore, Puis elle cida à prendre des cerises, qu'elle u'aimj
LES SOEURS RONDOLI f7
puis des prunes, puis des gâteaux, puis elle dit : «C'est assez », et elle se blottit dans son coin.
Je commençais à m'amuscr beaucoup et je voulus la faire manger encore, multipliant, pour la décider, les compliments et les oITres. Mais elle redevint tout à coup furieuse et me jeta par la figure un « mica » répété si terrible que je ne me hasardai plus à troubler sa digestion.
Je me tournai vers mon ami : « Mon pauvre Paul, je crois que nous en sommes pour nos frais. »
La nuit venait, une chaude nuit d'été qui descendait lentement, étendait ses ombres tiëdes sur la terre brûlante et lasse. Au loin, do place en place, par la mer, des feux s'allumaient sur les caps, au sommet les promontoires, et des étoiles aussi commençaient à paraître à l'horizon obscurci, et je les confondais parfois avec les phares.
Le parfum des orangers devenait plus pénétrant; on le respirait avec ivresse, en élargissant les poumons pour le boire profondément.
£1 LES SCEUllf^ nOKUULI
Qyelqiic cham da doux^tlo tléHoious, de «cmblait floller dans l*aîr embaumé*
Et tout d'un coup, j'aperçus sous los a lo long àù la voîc^ dans Tombre toute maintonunt, quelque chose comme une d'éloilc». Ou ûût dit des ^oultea de lu fttitliltant, voletant, jouant et courant d^i foui Iles, de» petits astres lombé» du cie faire une partie sur la terre. C'étaient des les, ces mouches iirdi^>nles dansant dau patfumé un étrange ballet de feu*
Une d^elles, par hasard , entra dans wagon et se mît à vagabonder jetant sa intermittente, éteinte aussitôt qu*allum couvris de son voîlo bleu notre quinque regardais la mouche fantastique aller, selon les caprices de son vol euQammé. ] posa, tout à coup, dans les cheveux ne notre voisine assoupie après dîner. Et Pc mourait en extase, les yeux fi ses sur ce brillant qui scintillait, comme un bijou Bur le frout de la femme endormie.
L'Italienne se réveilla vers dix heurei
LES SGBURS RONDOLI S9
quarts, poilant toujours dans sa coiffure la petite bète allumée. Je dis, eu la voyant remuer : '< Nous arrivons à Gènes, madame. »
Elle murmura, sans me répondre, comme obsédée par une pensée fixe et gênante ;; « Qu'estce que je vais faire maintenant? »
Puis,, tout d'un coup, elle me demanda:
— Voulez-vous que je vienne avec vous?
Je demeurai tellement stupéfait que je no
comprenais pas.
— Comment, avec nous? Que voulez-vous dire ?
Elle répéta, d'un air de plus en plus furieux :
— Voulez-vous que j'aille avec vous tout de suite?
— Je veux bien, moi; mais oîi désirezvous aller? Où voulez-vous que je vous conduise ?
Elle haussa les épaules avec une indifférence souveraine.
— Où vous voudrez ! Ça m'est égal.
Elle répéta deux fois : « Che mi fa?»
— Mais, c'est que nous allons à Thôtel ?
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3a LES SOEURS RONDOLt
Ello dit du ton le plus méprisant : « Eh Men I allons à Thôtel. »
Je me tournai vers Paul, et je prononçai*
— Elle demande si nous voulons qu'elle vienne avec nous.
La surprise affolée de mon ami me fit roprendre mon sang-froid. Il balbutia:
— Avec nous? Où ça? Pourquoi? Comment?
— Je n'en sais rien moi? Ello vient de me faire celte étrange proposition du ton le plus irrité. J*ai répondu que nous allions à Thôtcl ; elle a répliqué : Eh bien, allons àThôtel! Elle ne doit pas avoir le sou. C'est égal, elle aune singulière manière de faire connaissance.
Paul, agité et frémissant s'écria : « Mais certes oui, je veux bien, dis-lui que nous remmenons où il lui plaira. » Puis il hésita une seconde et reprit d'une voix inquiète : « Seulement il faudrait savoir avec qui elle vient? Est-ce avec toi ou avec moi î »
Je me tournai vers l'Italienne qui ne semblait même pas nous écouter, retombée dans
LES SOEURS RONDOLI 3t
sa complète insouciance et je lui dis : « Nous serons très heureux, madame de vous emmener avec nous. Seulement mon ami désirerait savoir si c'est mon bras où le sien que vous voulez prendre comme appui ? »
Elle ouvrit sur moi ses grands yeux noirs et répondit avec une vague surprise : a Clie mi fa? »
Je m'expliquai: « On appelle en Italie, je crois, Tami qui prend soin de tous les désirs d'une femme, qui s'occupe de toutes ses volontés et satisfait tous ses caprices, un patito. Lequel de nous deux voulez-vous pour votre patito?»
Elle répondit sans hésiter : « Vous! »
Je me retournai vers Paul : « C'est moi qu'elle choisit, mon cher, tu n'as pas de chance. »
Il déclara, d'un air rageur : « Tant mieux pour toi. »
Puis, après avoir réfléchi quelques minutes : € Est-ce que tu tiens à emmener cette grue-làl Elle va nous faire rater notre voyage. Que veux^ tu que nous fassions de cette femme qui a Taii
sa LES SOBURS RONDOLI
de je ne sais quoi? On ne va seulement pas nous recevoir dans un hôtel comme il faut? »
Mais je commençais justement à trouver ritalienne beaucoup mieux que je ne l'avais jugée d*abord ; et je tenais, oui, je tenais à remmener maintenant. J'étais même ravi de cette pensée, et je sentais déjà ces petits frissons d*altente que la perspective d une nuit d'amour vous font passer dans les veines.
Je répondis : « Mon cher, nous avons accepté. Il est trop tard pour reculer. Tu as été le premier à me conseiller do répondre :
Oui. »
Il grommela : « C'est stupide ! Enfin, fait comme tu voudras. »
Le train sifflait, ralentissait; on arriva.
Je descendis du wagon, puis je tendis la main à ma nouvelle compagne. Elle sauta lestement à terre, et je lui oflris mon bras qu'elle eut l'air de prendre avec répugnance. Une fois les bagages reconnus et réclamés, nous voilà partis à travers la ville. Paul marchait en silence, d'un pas nerveux.
LES SCEUnS RONDOLt SI
Je lui dis : « Dans quel hôtel allons-nous descendre? II est peul-ètro difficile. d'aller à la ^ Cité de Paris avec une femme, surtout avec eette Italienne. »
Paul m'interrompit : a Oui avec une Italienne qui a plutôt l'air d'une fille que d'une duchesse. Enfin, cela ne me regarde pas. Agis à ton gré ! »
Je demeurais perplexe. J'avais écrit à la Cité de Paris pour retenir notre appartement.... et maintenant.... je ne savais plus à quoi me décider.
Deux commissionnaires nous suivaient avec les malles. Je repris : c< Tu devrais bien aller en avant. Tu dirais que nous arrivons. Tu laisserais, en outre, entendre au patron que je suis avec une... amie, et que nous désirons un appartement tout à fait séparé pour nous trois, afin de ne pas nous mêler aux autres voyageurs. Il comprendra, et nous nous déciderons d'après sa réponse.
Mais Paul grommela : « Merci, ces commis^ siens et ce rôle ne me vont guère. Je ne suis
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pas venu ici pour préparer tes appartements et tes plaisirs. »
Hais j'insistai : a Voyons, mon cher, ne te fâche pas. Il vaut mieux assurément descendre dans un bon hôtel que dans un mauvais, et ce n*est pas bien difficile d*aller demander au patron trois chambres séparées, avec salle à manger. »
J'appuyai sur trois, ce qui le décida.
Il prit donc les devants et je le vis entrer sous la grande porte d*un bel hôtel pendant que je demeurais do l'autre côté de la rue, traînant mon Italienne muette, et suivi pas à pas par les porteurs de colis.
Paul enfin revint, avec un visage aussi maussade que celui de ma compagne : « C'est fait, dit-il, on nous accepte ; mais il n'y a que deux chambres. Tu t'arrangeras comme tu pourras. »
. Et jo le suivis, honteux d'entrer en cette compagnie suspecte.
Nous avions deux chambres en effet, séparées pftr un petit salon. Je priai qu'on nous
LES SOEURS RÛNDOLI «I
apportât un souper floid, puis jo mo tournai, un peu perplexe, vers Tltalienne.
— Nous n'avons pu nous procurer que doux chambres, madame, vous. choisirez colle qua vous voudrez*
Elle répondit par un éternel : « Ghe mi fa ? » Alors jepris,par terro, sa petite caisse de bois noir, une vraie malle de domestique, et je la portai dans Tappartcment do droite que jo choisis pour elle... pour nous. Une main française avait écrit sur un carré do papier collé « Mademoiselle FrancoscaRondoli. Gênes. »
Je demandai : « Vous vous appelez Francescaî »
Elle fit « oui» de la tête, sans répondre.
Je repris: « Nous allons souper tout à Thcure. En attendant, vous avez pcut-clro envie de faire votre toilette? »
Elle répondit par un « mica )),mot aussi fréquent dans sa bouche que le « che mi fa. n J'insistai : a Après un voyage en chemin do fcr^il est si agréable de se nettoyer. »
Puis je pensai qu'elle n^avait peut-être pas
les objets indisponsablos à une femme, car elle meparaissait* assurément dans une situation singulière, comme au sortir do quelque aveo' ture désagréable, et j'apportai mon nécessaire
J'atteignis tous les petits instruments de propreté qu*il contenait : une brosse à ongles, une brosse à dents neuve, — car j'en emporte tou- JDurs avec moi un assortiment, — mes ciseaux, mes limes, des éponges. Je débouchai un flacon d'eau de Cologne, un flacon d'eau de Lavande ambrée, un petit flacon de new mown hay, pour lui laisser le choix. J'ouvris ma boîte à poudre do riz où baignait la houppe légère. Je plaçai une do mes serviettes fmes à cheval sur le pot à eau et je posai un savon vierge auprès de la cuvette.
Elle suivait mes mouvements de son œil largo cl fcLché, sans paraître étonnée ni satîsn faite do mes soins.
Je lui dis : « Voilà tout ce qu'il vous faut, Je vous préviendrai quand lo souper ser>»
prêt. »
El je rentrai dans le salon. Paul avait pria
possession do l'aulro cliaaibro et s'était enfermé dedans, je restai donc seul à attendre.
Un garçon allait et venait, apportant les assiettes, les verres. Il mît la table lentement, puis posa dessus un poulet froid et m'annonça que j'étais servi.
Je frappai doucement à la porte de M"' Rondoli. Elle cria: « Entrez. » J'entrai. Une suffoquante odeur de parfumerie me saisit, cette odeur violente, épaisse^ des boutiques de coiffeurs.
L'Italienne était assise sur sa malle dans une pose de songeuse mécontente ou de bonne renvoyée. J'appréciai d'un coup d'œil ce qu'elle entendait par faire sa toilette. La serviette était restée pliée sur le pot à eau toujours plein. Le savon intact et sec demeurait auprès do la cuvette vide ; mais on eût dit que la jeune femme avait bu la moitié des flacons d'essence. L'eau do Cologne cependant avait été ménagée ; il ne manquait environ qu'un tiers de la bouteille; elle avait fait, par compensation, une surprenante consommation d'eau de lavande
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ambrée et do new mowQ hay. Un nuage de poudre do riz, un vague brouillard blanc semblait encore flotter dans Tair, tant elle s'en était barbouillé le visage et le cou. Elle en portait une sorte do neige dans les cils, dans les sourcils et sur los tempes, tandis que ses joues en étaient plftlrées et qu'on en voyait des couches profondes dans tous les creux de son visage, sur les ailes du nez, dans la fossette du menton, aux coins dos y^iix.
Quand elle se leva, elle répandit une odeur si violente que j'eus une sensation de migraine.
Et on se mit à table pour souper. Paul était devenu d'une humeur exécrable. Je n'en pouvais tirer que des paroles de blâme, des appréciations irritées ou des compliments désagréables.
M"' Francesca mangeait comme un gouffre.
Dès qu'elle eut achevé son repas, elle s'assoupit sur le canapé. Cependant, je voyais venir avec inquiétude Theure décisive de la répartition des logements. Je me résolus à brusquer les choses, et m'asseyant auprès de
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ritarieane, je lui baisai la main avec galanterie.
Elle enti^ouvrit ses yeux fatigués, me jeta entre ses paupières soulevées un regard endormi et toujours mécontent.
Je lui dis : a Puisque nous n'avons que deux chambres, voulez-vous me permettre d'aller avec vous dans la vôtre? »
Elle répondit : « Faites comme vous voudrez.
Ça m'est égal. — Ghe mi fa? m
Cette indifférence me blessa : « Alors, c^ne vous est pas désagréable que j'aiUe avec vous? »
— Ça m'est égal, faites comme vous voudrez.
— Voulez-vous vous coucher tout de suite?
— Oui, je veux bien; j'ai sommeil.
Elle se leva, bâilla, tendit la main à Paul qui la prit d*un air furieux, et je Téclairai dans notre appartement.
Mais une inquiétude me hantait : « Voici, lui dis-je de nouveau, tout ce ce qu'il vous faut. »
Et j'eus soin de verser moi-même la moitié du pot à eau dans la cuvette et do placer la serviette près du savon.
Puis je retournai vers Paul. Il déclara dën que je fus rentré : « Tu as amené là un joli cbameaul » Je répliquai en riant : « Mon cheri no dis pas de mal dos raisins trop verts. »
11 reprit, avec une méchanceté sournoise :
« Tu verras s'il t'en cuira, mon bon. »
Je tressaillis, et cette peur harcelante qui nous poursuit après les amours suspectes, celte peur qui nous gàlo les rencontres charmantes, les caresses imprévues, tous les baisers cueillis à Taventurc, mo saisit. Je fis le brave cependant : « Allons Jonc, celle fiUc-là n'est pas une roulcusc. »
Mais il mo tenait, le grcdîn! Il avait vu sur mon visage passer l'ombre de mon inquiétude : — « Avec ça que tu la connais? Je te trouve surprenant! Tu cueilles dans un wagon une Italienne qui voyage seule ; elle t'offre avec im cynisme vraiment singulier d'aller coucher avec toi dans le premier hôtel venu. Tu remmènes. El tu prétends que ce n'est pas une fille! Et tu te persuades que tu ne cours pas plus de danger ce soir que si tu allais passer
LES SGEURS BONDOLl 41
la nuit dans le lit d'une d'une femme at*
teinte de petite vérole. jt
Et il riait do son rire mauvais et vexé. Je m'assis, torturé d'angoisse. Qu'allais-jo faireî Car il avait raison. Et un combat terrible se livrait en moi entre la crainte et le désir.
Il reprit : « Fais ce que tu voudras, je t'aurai prévenu; tu ne le plaindras point des suites.»
Mais je vis dans son œil une gaité si ironique, un tel plaisir de vengeance; il se moquait si gaillardement de moi que je n'hésitai plus. Je lui tendis la main. « Bonsoir, lui dis-jo.
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
Et, ma foi, mon cher, la victoire vaut le danger. »
Et j'entrai d'un pas ferme dans la chambre de Francesca.
Je demeurai sur la porto, surpris, émcr* veillé. Elle dormait déjà, toute nue, sur ie lit. Le sommeil l'avait surprise comme elle venait de se dévêtir; et elle reposait dans i.i pose charmante de la £;rande femme du Titien.
41 LBS SOEURS HONDOLI
Elle semblait s*être couchée par lassitudey pour 6ter ses bas, car ils étaient restés sur le drap ; puis elle avait pensé à quelque chose, sans doute à quelque chose d*agréable, car elle avait attendu un peu avant de se relever, pour laisser s'achever sa rêverie, puis, fermant doucement les yeux^ elle avait perdu connaissance. Une chemise de nuit, brodée au col, achetée toute ^aite dans un magasin de confection, luxe de débulante, gisait sur une chaise.
Elle était chaimante, jeune, ferme etfraichor^
Quoi de plus joli qu'une femme endormie?
Ce corps, dont tous les contours sont doux, dont toutes les courbes séduisent, dont toutes les molles saillies troublent le cœur, semble fait pour l'immobilité du lit. Cette ligne onduleuse qui se creuse au flanc, se soulève à la hanche, puis descend la pente légère et gracieuse de la jambe pour finir si coquettement au bout du pied ne se dessine vraiment avec tout son charme exquis, qu'allongée sur les draps d'une couche.
J'allais oublier, en une seconde, les conseils
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pradents de mon camarade; mais soudain, m'étant toumé vers la toilette, je vis toutes choses dans l'état où je les avais laissées ; et je m assis, tout à fait anxieux, torturé par Tirrésolution.
Certes, je suis resté là longtemps, fort longtemps, une heure peut-être, sans me décider à rien, ni à Taudace ni à la fuite. La retraite d'ailleurs m'était impossible, et il me fallait soit passer la nuit sur un siège, soit me coucher à mon tour, à mes risques et périls.
Quant à dormir ici ou là, je n'y devais pas songer, j'avais la tète trop agitée, et les yeux trop occupés.
Je remuais sans cesse, vibrant, enfiévré, mal à l'aise, énervé à l'excès. Puis je me fis un raisonnement de capitulard : « Ça ne m'engage à rien de me coucher. Je serai toujours mieux, pour me reposer, sur un matelas que sm* une chaise. »
£tje me déshabillai lentement; puis, passant pardessus la dormeuse, je m'étendis contre la muraille, en offrant le dos à la tentation.
Et jo demeurai encore longtemps, fort longtemps sans dormir.
Mais tout à coup, ma voisine se réveilla.
Elle ouvrit des yeux étonnés et toujours mécontents, puis s'étant aperçue qu'elle était nue, elle se leva et passa tranquillement sa chemise do nuit, avec autant d'indifférence que si 30 n'avais pas été là.
Alors... ma foi... je profitai de la circonstance, sans qu'elle parût d'ailleurs s'en soucier le moins du monde. Et elle se rendormit placidement, la tête posée sur son bras droit.
Et je me mis à méditer sur l'imprudence et la faiblesse humaines. Puis je m'assoupis enfin.
Elle s'habilla de bonne heure, en femme habituée aux travaux du matin. Le mouvement qu'elle fit en se levant m'éveilla; et jo la guettai entre mes paupières à demi-closes.
Elle allait, venait, sans se presser, comme étonnée de n'avoir rien à faire. Puis elle se décida à se rapprocher de la table de toiletta et elle vida, en une minute, tout ce qui re«*-
LES SOEURS RONDOLl «ft
tait do parfums dans mes Qacons. Ello usa aussi de Tcau, il est vrai, mais peu.
Puis quand elle se fut cQmpIi*(oniont vêtue, elle se rassit sur sa malle, et, au ^cnou dans ses mains, elle demeura songeuse.
Je fis alors semblant de rapcrcovoir, et je dis: « Bonjour, Francosca. »
Elle grommela^ sans paraître plus gracieuse que la veille : « Bonjour. »
Je demandai : « Ave2^vous bien dormi. »
Elle fit oui de la tête sans répondre; et sautant à terre, je m'avançai pour Tembrassor.
Elle me tendit son visage d'un mouvement ennuyé d'enfant qu'on caresse malgré lui. Je la pris alors tendrement dans mes bras (lo vin étant tiré, j'eus été bien sot de n'en plus boire) et je posai lentement mes lèvres sur ses grands yeux fâchés qu'elle fermait, avec ennui, sous mes baisers, sur ses joues claires, sur ses lèvres charnues qu'elle détournait.
Je lui dis : « Yous n'aimez donc pas qu'on ^ous embrasse. »
Elle répondit : « Mica. »
46 LES SOCUnS RONDOLI
Je m*assis sur la mallo à coté d elle, et passant mon bras sons lo sien : « Mical micat mien ! pour (oui. Jo uo vousappelcrai plus que mademoiselle Mica. »
Pour la première fois, je crus voir sur sa bouche une ombre de sourire, mais il passa si vile que j*ni bien pu me tromper.
— Mais si vous répondez toujours «mica»
je ne saurai plus quoi tenter pour vous plaire. Voyons^ aujourd'hui, qu*est ce que nous allons faire?
Elle hésita comme si une apparence de désir eût traversé sa tête, puis elle prononça nonchalemment : « Ça m'est égal, ce que vous voudrez.»
— Eh bien, mademoiselle Mica, nous prendrons une voiture et nous irons nous promener.
Elle murmura : « Comme vous voudrez. » Paul nous attendait dans la salle à manger uvcc la mine ennuyée des tiers dans les affaires d'amour. J'affectai une figure ravie et je lui verrai la main avec une énergie pleine d'aveux triomphant*?.
LES SOëURS ROliDOLI 47
Il demanda : « Qu'est-ce que tu comptes
faire?»
Jo répondis: « Mais nous allons d*abord parcourir un peu la ville^ puis nous pourrons prendre une voiture pour voir quelque coin de» environs. •
Le déjeuner fui silencieux, puis on partit, par les rues, pour la visite des musées. Je traînai à mon bras Francesca de palais en palais. Nous parcourûmes le palais Spinola, le palais Doria, le palais Marcello Durazzo, le palais Rouge et le palais Blanc. Elle no regardait rien ou bien levait parfois sur les chefsd'œuvre son œil las et nonchalant. Paul exaspéré nous suivait en grommelant des choses désagréables. Puis une voiture nous promena f^r la campagne, muets tous les trois.
Puis on rentra pour dincr.
El le lendemain ce fut la môme choseï et le lendemain encore.
Paul, le troisième jour me dit : « Tu sais, }8 te lâche, moi^ je ne vais pas rester trois se«
LES SCEURS nOXDOLI
maidosà to regarder faire Tamour ave grue-là?»
Jq demeurais fort purploxe, fort car, à ma grande sur]>rjsû,jo m*£li)ls :
h Francoiica d'tiirc façon singulière. L'I est faible et bèio, cntriilttable pour ue i lùcho loulos les fois que ses sens sont ou domptés* Je tenais h cet Le fille qui connuissats point, à celte fille taeiLurnc jours méeontento. J'aimais sa figuri gneuse, la moue de sa bouche^ rennui regard ; j'aiomis ses gestes faligués, s< sentcments méprisants, jnsquà riudil!
do sa caresse- Un lien secret^ ce lien rieux de lamour bestial, eettû attache i do la possession qui ne rassasie pas, m oait prfcs d'elle, Je le dis à Paul, tout fr ment. Il mo traita d'imbécile, puis m (r Eb bien, emmè ne-là. n
Hais elle refusa obstinément de Gênes sans vouloir expliquer pourquoi ployai les prières, les raisonnements» 1 oiessos; rien n'y fit-
El Je restai.
Paul déclara qu^il allait partir tout seul.
II fitmcme sa malle, mais il resta également.
£t quinze jours se passeront encore.
Francesca, toujours silencieuse el <l*liumeur Irritée, vivait à mon côté plutôt qu avec moi, répondant à tous mes désirs, à toutes mes demandes, à toutes mes propositions par son élemel « che mi fa » ou par son non moins éternel « mica ».
Mon ami ne dérageait plus. A toutes ses colères, je répondais : « Tu peux t'en aller si tu t'ennuies. Je ne te retiens pas. »
Alors il m'injuriait , m'accablait de reproches, s'écriait : « Mais où veux-tu que j'aille mainienanl. Nous pouvions disposer de trois semaines, ctvoilà quinze jours passés! Ce n'est pas à présent que je peux continuer ce voyage? Kt puis, comme si j'allais partir tout seul pour Venise. Florence et llonie 1 Mais tu me le paie- , ras, cl plus que tu no penses. On ne tait pas venir lin homme de Paris pour renfermer dans un liôtel de Gcucs avec une rouleuse italienne I »
ftO LES SOEURS RONDOLl
Jo lui disais trariquillcmont : « Eh bien, retourne à Paris, alors. » El il vociférait : « C'est ce que jo vais faire ot pas plus tard que demain. »
Mais le lendemain il restait comme la veille, toujours furieux et jurant.
On nous connaissait maintenant par les rues, où nous errions du malin au soir, parles rues étroites et sans trottoirs de cette ville qui ressemble à un immense labyrinthe de pierre, percé do corridors pareils à des souterrains. Nous allions dans ces passages où soufflent de furieux courants d'air, dans ces traverses resserrées entre des murailles si hautes, que Ton voit à peine le ciel. Des Français parfois^ se retournaient, étonnés de reconnaître des compatriotes en compagnie de cette fille ennuyée aux toilettes voyantes, dont Tallure vraiment semblait singulière, déplacée ontro nous, compromettante.
Elle allait appuyée à mon bras, ne regardant rien. Pourquoi restait-elle avec moi, avec nous, qui paraissions lui donner si peu d'agrément? Qui élait-eilo? D'où venait-elle? Que
LES SOEURS RONUOLI %\
bisaiUelle? Avait-elle un projet, une idée? Où bien vivait-elle, à l'aventure, de rencontres et de hasards ? Je cherchais en vain à la comprendre, à la pénétrer, à l'expliquer. Plus je la connaissais, plus elle m^étonnait, m*apparaissait comme une énigme. Certes, elle n'était point une drôlesse, faisant profession de Tamour. Elle me paraissait plutôt quelque fille de pauvres gens, séduite, emmenée , puis lâchée et perdue maintenant. Mais que comptait-elle devenir? Qu attendait-elle? car eile ne semblait nullement s'eiTorccr do me conquérir ou de tirer de moi quelque prolil bien réel. J'essayai de l'interroger, de lui parler do son enfance, de sa famille. Eile ne me répondit pas. Et je demeurais avec elle, le cœur libre et la chair tenaillée, nullement las de la tenir en mes bras, cette femelle hargneuse et superbe^ accouplé comme une bête, pris par les sens ou plutôt, séduit, vaincu par une sorte do charme sensuel, un charme jeune, sain, puissant qui se dégageait d'elle, de sa peau savoureuse, des ligues robustes de son corps
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Iluit jours encore 8*écoulèrent. Le terme do mon voyage approchait car je devais être rentré h Paris le 11 juillet. Paul, maintenant prenait à peu près son parti de Taventure, tout en m 'injuriant toujours. Quant à moi, j'inventais des plaisirs, des distractions, des promenades pour amuser ma maîtresse et mon ami; je me donnais un mal infini.
Un jour, je leur proposai une excursion à Santa Margarita. La petite ville charmante, au milieu de jardins, se cache au pied d'une côte qui s'avance au loin dans la mer jusqu'au village de Portofino. Nous suivions tous trois Tadmirablo route qui court le long de la montagne. Francesca soudain me dit: «Demain, je ne pourrai pas me promener avec vous.
J'irai voir des parents. »
Puis elle se tut. Je ne l'interrogeai pas, sûr qu'elle ne me répondrait point.
Elle so leva en effet, le lendemain, de Iris bonne heure. Puis comme je restais couch6 elle s'assit sur le pied de mo2 lit, et prononça, d'un air gêné, contrarié, hésitant: « Si je ne
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suis pas revenue ce soir, est-ce que vous viendrez me cherche^?»
Je répondis : « Mais ouï, certainement. Où
faut-il aller?»
Elle m'expliqua ; » Vous irez dans la ritd Victor-Emmanuel, puis vous prendrez le passage Falconc et la traverse Saint- Raphaël, vous entrerez dans la maison du marchand do mobilier^ dans la cour^ tout au fond, dans le bâtiment qui est à droite^ et vous demanderez M^^Rondoli. C'est là. »
Et elle partit. Je demeurai fort surpris.
En me voyant scul^ Paul, stupéfait balbutia: a Où donc est Francesca?» Et je lui racontai ce qui venait de se passer.
Il s'écria : « Eh bien, mon cher, profite de Toccasion et- filons. Aussi bien voilà notre temps fini. Deux jours do plus ou de moins ne changent rien. En route, en route, fais ta malle. En routo 1 »
Jo refusai : « Mais non mon cher, je ne puis vraiment lâcher cette fille d'une pareille façon, après être resté près do trois semaines avec
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c]lo 11 faut que je lui dise adiou, que jo lui fasse accepter quelque chose; non, je me conduirais là comme un saligaud. »
Mais il ne voulait rien entendre , il me prossaiti me harcelait. Cependant jo no cédai pas.
Je ne sortis point de la journée, attendant le retour do Francesca. Elle ne revint point.
Le soir, au dîner, Paul triomphait : « C'est elle qui t'a lâché, mon cher. Ça, c'est drôlo, c'est bien drôle. »
J'étais étonné, je l'avoue et un peu vexé. Il me riait au nez, me raillait: « Le moyen u'esl pas mauvais, d'ailleurs, bien que primitif. — Attendez-moi, je reviens. — Est-ce que tu vas l'attendre longtemps? Qui sait? Tu auras peutêtre la naïveté d'aller la chercher à l'adresse indiquée : — Madame Rondoli, s'il vous plaît? — Ce n'est pas ici, monsieur. — Jo parie que tu as envie d'y aller ? »
Je protestai : « Mais non, mon cher, et jo t'assure que si elle n'est pas revenue demain matin, je pars à huit heures par l'express. Jo
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serai resté vingt-qualro heures. C'est assez ; ma conscience sera tranquille. »
Je passai toute la soirée dans Tinquiétudc.
un peu triste, un peu nerveux. J'avais vraiment au cœur quelque chose pour elle. A minuit je me couchai. Je dormis à peine.
J'étais debout à six heures. Je réveillai Paul^ je fis ma malle, et nous prenions ensemble, deux heures plus tard, le train pour la France.
Or, il arriva que Tannée suivante, juste a la même époque, je fus saisi, comme on Test par une fièvre périodique, d'un nouveau désir de voir l'Italie. Je me décidai tout de suite à entreprendre ce voyage, car la visite de Florence, Venise et Rome fait partie assurément de l'éducation d'un homme bien élevé. Cela donne d'ailleurs dans le monde une multi*
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tude do sujets do conversation et permet dn débiter des banalités artistiques qui semblent toujours profondes.
Je partis seul cette fois, et j'arrivai à Gènes à la même heure que Tannée précédente, mais sans aucune aventure de voyage. J'allai coucher au môme hfttel ; et j'eus par hasard la même chambre I
Mais à peine entré dans ce lit, voilà que le souvenir do Franccsca, qui^ depuis la veille d'ailleurs flottait vaguement dans ma pensée, me hanta avec une persistance étrange.
Connaissez-vous cette obsession d'une femme, longtemps après, quand on retourne aux lieux où on l'a aimée et possédée?
C'est là, une des sensations les plus violentes et les plus pénibles que je connaisse. Il semble qu'on va la voir entrer, sourire, ouvrir les bras. Son image, fuyante et précise est devant vous, passe, revient et disparaît. Elle vous torture comme un cauchemar, voua tient, vous emplit le cœur, vous émeut les sens par sa présence irréelle. L'œil l'aperçoit;
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odour do son parfum vous poursuit ; ou a sur les lèvres le goût do sos baisers, et la caresse de sa chair sur la peau. On est seul cependant, on le sait, on souffre du trouble singulier de ce fantôme évoqué. Et une tristesse lourde, navrante vous enveloppe. Il semble qu'on vient d'être abandonné pour toujours. Tous les obj ets prennent une signification désolante, jcllcnt à Tâme, au cœur, une impression horrible d'isolement, de délaissement. Oh ! ne revoyez jamais la ville, la maison, la chambre, le bois, le jardin, le banc où vous avez tenu dans vos bras uno femme aimée I
Enfin, pendant toute la nuit, je fus poursuivi par le souvenir de Francesca ; et, peu à peu, le désir de la revoir entrait en moi, un désir con fus d'abord, puis plus vif, puis aigu, brûlant. Et je me décidai à passer à Gènes la journée du lendemain, pour lachor de la retrouver. Si je n'y parvenais point, je prendrais le train du soir.
Donc, le matin venu, jeme mis à snTecherche. Je me rappelais parfaitement le rens»ojgncment
qu'elle m'avait donné on me quittant : — Rue Victor-Emmanuel, — passage Falcono, — traverse Saint-Raphaël, —maison du marchand do mobilier, — au fond de la cour, le bâtiment à droite.
Je trouvai tout cela non sans peine, et je frappai à la porte d*une sorte de pavilloa délabré. Une grosse femme vint ouvrir, qui avait dû être fort belle, et qui Q*était plus que fort sale. Trop grasse, eUe gardait cependant une majesté do ligaes remarquables. Ses cheveux dépeignés tombaient par mèches sur son front et sur ses épaules, et ou voyait flotter, dans une vaste robe do chambre criblée de taches, lout son gros corps ballotant. Elle avait au cou un {inorrïie collier doré, et, aux deux poignets, |do superbes bracelets en filigrane do Gènes.
Elle demanda d'un air hoslila : « Qu'est-ce que vous désirez? » |
Je répondis : « N'est-ce pas ici que demeure i M"' Francescà Rondoli? » I
— Qu'est-ce stuo vous lui voulez?
— J*ai eu le plaisir de la rencontrer Tannée dernière, et j'aurais désiré la revoir.
La vieille femme me fouillait de son œil méfiant : a Dites-moi où vous Tavez rencontrée? »
— Mais, ici-même, à Gênes !
— Comment vous appelez-vous?
J'hésitai une seconde, puis je dis mon nom.
Je l'avais à peine prononcé que Tltalienne leva les bras comme pour m'embrasser: « Ahl vous êtes le Français; que je suis contente de vous voir I Que je suis contente! Mais, comme vous lui avez fait de la peine à la pauvre enknL Elle vous a attendu un mois, monsieur, oui, un mois. Le premier jour, elle croyait que vous alliez venir la chercher. Elle voulait voir ti vous Taimiez ! Si vous saviez comme elle a pleuré quand elle a compris que vous ne vien« driez pas. Oui, monsieur, elle a pleuré toutes ses larmes. Et puis, elle a été à Thôtel. Vous étiez parti. Alors, elle a cru que vous faisiez votre voyage en Italie, et que vous alliez encore passer par Gênes, et que vous la chercheriez ^^ retournant puisqu'elle n'avait pas voulu
aller avec vous. El elle a attendu, oui, monsieur, plus d*uQ mois; et elle était bien triste, allez, bien triste. Je suis sa mère I »
Je me sentis vraiment un peu déconcerté.
Je repris cependant mon assurance et je demandai : « Est-ce qu'elle est ici on ce mo* ment? »
— Non, monsieur, elle est à Paris, avec un peintre, un garçon charmant qui laime, monsieur, qui Taime d'un grand amour et qui lui donne tout ce qu'elle veut. Tenez, regardez ce qu'elle m'envoie, à moi sa mère. C'est gentil, n'est-ce pas?
Et elle me montrait, avec une animation toute méridionale, les gros bracelets de ses bras et le lourd collier de son cou. Elle reprit: «J'ai aussi deux boucles d'oreilles avec des pierres, et une robe de soie, et des bagues; mais je ne les porte pas le matin, je les mets seulement sur le tantôt, quand je m'habille en toilette. Oh! elle est très heureuse, monsieur, très heureuse. Comme elle sera contente quand A lui écrirai que vous êtes venu. Mais entrez,
monsieur, assoyoz-vous. Vous prendrez bien quelque chose, entrez.
Je refusais, voulant partir maintenant par le premier train. Mais elle m'avait saisi le bras et m'attirait en répétant : « Entrer donc, monsieur, il faut que je lui dise que vous êles venu chez nous. »
Et 30 pénétrai dans une petite salle assez obscure, meublée d'une table et de quelques chaises.
Elle reprit: « Ohl elle est très heureuse à présent, très heureuse. Quand vous l'avez rencontrée dans le chemin do fer, elle avait un gros chagrin. Son bon ami l'avait quittée à Marseille. Et elle revenait, la pauvre enfant. Elle vous a bien aimé tout de suite, mais elle était encore un peu triste^ vous comprenez.
Maintenant, rien no lui manque; elle m'écril tout ce qu'elle fait. Il s'appollo M. Bellemin. On dit quo c'est un grand peintre chez vous, n l'a rencontrée en passant ici, dans la rue, oui, monsieur, dans la rue, et il l'a aimée tcul do suite. Mais, vous boirez bien un verre
«t LES SOEURS RONDOLI
de sirop? Il est très bon. Est-ce que vous ètos tout seul celle année?
Je répondis : « Oui, je suis tout seul. »
Je me sentais gagné maintenant par une envie do rire qui grandissait, mon premier dé^ sappoînlcment s'envolant devant les déclarations de M"' Rondoli mère. Il me fallut boire un verre de sirop.
Elle continuait : « Gomment vous êtes tout seul? Oh! que je suis fâchée alors que Francesca no soit plus ici; elle vous aurait tenu compagnie le temps que vous allez rester dans la ville. Ce n'est pas gai de se promener tout seul; et elle le regrettera bien de son côté. »
Puis, comme je me levais, elle s'écria :
« Mais si vous voulez que Carlotta aille avec vous ; elle connaît très bien les promenades. C^cst mon autre fille, monsieur, la seconde. »
Elle prit sans doute ma stupéfaction pour un consentement, et se précipitant sur la porte intérieure, elle l'ouvrit et cria dans le noir d'un escalier invisible : « Carlotta! Carlolta! descends vile, viens tout de suite, ma fille chérie, »
Je voulus protester ; elle ne me le peimit pas: « Non, elle vous tiendra compagnie; elle est très douce, et bien plus gaie que Tautre ; c*est une bonne iille, une très bonne fiUe que f aime beaucoup. »
J'entendais sur les marches un bruit de semelles de savates; et une grande fille parut, brune, mince et jolie, mais dépeignée aussi, et laissant deviner, sous u.ie vieille robe de sa mère, son corps jeune et svelte.
M"' Rondoli la mit aussitât au courant de ma situation : a C'est le Français de Francesca, celui de Tan dernier, tu sais bien. Il ve* nait la chercher; il est tout seul, ce pauvre monsieur. Alors, je lui ai dit que tu irais avec lui pour lui tenir compagnie.
Carlolta me regardait de ses beaux yeux bruns; et elle murmura en se mettant à sourire : « S'il veut, je veux bien, moi. »
Comment aurais -je pu refuser? Je déclarai : (i Mais certainement que je veux bien. »
Alors, M"* Rondoli la poussa dehors : « Va
tliabilicr, bien vite, bien vite, tu mettras ta robebleueettoncbapeauàflcur8,dép6chc-loi.»
Dès que sa fille fut sortie, elle m^expli- '|ua : « J'en ai encore deux autres, mais plus petites. Ça coûte cher, allez, d'élever quatre dnfantsl Ilcurcusemcnt que l'aînée est tirée d*aflaire à présent. »
Et puis elle me parla de sa vie, de son mari qui était mort employé du chemin de fer, et do toutes les qualités de *sa seconde Qlle Carlotta.
Celle-ci revint, vêtue danslegoûtdeTalnée, d'une robo voyante et singulière.
Sa mère l'examina de la tète aux pieds, la jugea bien à son gré, et nous dit : « Allez, maintenant, mes enfants. »
Puis, s'adressant à sa fille : « Surtout, ne rentre pas plus lard que dix heures, ce soir ; tu sais que la porte est formée. »
Carlottarépondit : « Ne crains rien, maman. »
Elle prit mon bras, et me voilà errant avec elle par les rues comme avec sa sœur, l'année d'avant.
Je revins à Thôtel pour déjeuner, puis j'cu>
menai ma nouvelle amie à San la Margharita, refaisant la dernièro promenade que j'avais failo avec Francesca.
Et, le soir, elle no rentra pas, bien que la porto dût être fermée après dix heures.
Et pendant les quinze jours dont je pouvais disposer* je promenai Garlotta dans les environs de Gènes. Elle ne me fit pas regrcllcr l'autre.
Je la quittai tout en larmes, le matin de mon départ, en lui laissant, avec un souvenir pour elle, quatre bracelets pour sa mère.
Et je compte, un de ces jours, retourner voii lltalie, tout en songeant, avec une certaine inquiétude mêlée d'espoirs, que M""* Rondoli possède encore deux filles.
Au docteur Baradue,
JTiabîtaîs alors, dit Georges Kervelen, une maison meublée^ rue des Saints-Pères.
Quand mes parents décidèrent que j*irais faire mon droit à Paris, de longues discussions eurent lieu pour régler toutes choses. Le chiffre de ma pension avait été d'abord lixé à deux mille cinq cents francs, mais ma pauvre mère fut prise d'une peur qu'elle exposa à mon père : « S'il allait dépenser mal tout son argent et ne pas prendre une nourriture sufUsanté, sa santé en souffrirait beaucoup. Ces jeunes gens sont capables de tout. »
Alors il fut décidé qu'on mo chercherait une pension, une pension modeste et confortable, et que ma famille en payerait directement le prix, chaque mois.
Je n^avais jamais quitté Quimper. Je désirais tout ce qu*on désire à mon &ge et j'étais disposé à vivre joyeusement, de toutes les façons.
Des voisins à qui on demanda conseil indiquèrent une compatriote, M"* Kergaran, qui prenait des pensionnaires. Mon père donc traita par lettres avec cette personne respectable, chez qui j'arrivai, un soir, accompagné d'une malle.
M"" Kergaran avait quarante ans environ.
Elle était forte, très forte, parlait d'une voix de capitaine instructeur et décidait toutes les questions d'un mot net et définitif. Sa demeure tout étroite, n'ayant qu'une seule ouverture sur la rue, à chaque étage, avait l'air d'une échelle de fenêtres, ou bien encore d'une trancha de maison en sanwich entre deux autres.
La patronne habitait au premier avec sa
LA PATRONNB 7^
bonne ; on faisait la cuisine et on prenait les repas au second ; quatre pensionnaires biclons logeaient au troisième et au quatrième. J'eus les deux pièces du cinquième.
Un petit escalier noir, tournant comme un tire-bouchon, conduisait à ces deux mansardes. Tout lo jour, sans s'arrêter, M*"* Kergaran monlait et descendait cotte spirale, occupée dans ce logis en tiroir comme un capitaine à son bord. Ello entrait dix fois de suite dans chaque appartement, surveillait tout avec un étonnant fracas do paroles, regardait si les lits étaient bien faits, si les habits étaient bien brossés^ si le service ne laissait rien à désirer. Enlin, elle soignait ses pensionnaires comme une mère, mieux qu'une mère.
J*eus bientôt fait la connaissance de mes quatre compatriotes. Deux étudiaient la médecine, et les deux autres faisaient leur droit, mais tous subissaient le joug despotique do la patronne. Ils avaient peur d'elle, commo un maraudeur a peur du garde-champêtre.
Quant à moi, je me sentis tout de suite des
7t LA PATRONNE
désirs (l'indépendance, car je suis un révolté par nature. Je déclarai d'abord que je voulais rentrer à Theure qui me plairait, carM"* Kergaran avait fixé minuit comme dernière limite. A collo prétention, elle planta sur moi ses yeux clairs pendant quelques secondes, puis elle déclara :
— Ce n'est pas possible. Je no peux pas tolérer qu'on réveille Annettc toute la nuit, Vous n'avez rien à faire dehors passé ccrlaino heure.
Je répondis avec fermeté : « D'après la loi, madame, vous êtes obligée do ni'ouvrir à toute heure. Si vous le refusez, je le ferai, constater par des sergents de ville et j'irai coucher à l'hôtel à vos frais, comme c'est mon droit.
Vous serez donc contrainte de m'ouvrir ou de me renvoyer, La porto ou Tadieu. Choisisse?:, b
Je lui riais au nez en posant ces conditions. Après une première stupeur, elle voulut parlemeotor, mais je me montrai intraitable et elle céda. Nous conviâmes que j'aurais un
LA PATRONNE 7t
passe*partont, mais à la condition formelle que tout le monde Tignorerait.
Mon énergie fit sur elle une impression salu- ^ire et elle me traita désormais avec une faveur marquée. Elle avait des attentions, des petits soins, des délicatesses pour moi, et m6me \ necertaine tendressebrusquequinemcdéplait lit point. Quelquefois^ dans mes heures do gaieté, je l'embrassais par surprise, rien que pour la forte gifle qu^cIIe me lançait aussitôt. Quand j'arrivais à baisser la tète assez vite, sa main partie passait par dessus moi avec la rapidité d'une balle, et je riais comme un fou en me sauvant, tandis qu'elle criait : « Ah 1 la canaille! je vous revaudrai ça ».
Nous étions devenus une paire d'amis.
Mais voilà que je fis la connaissance, sur le trottoir, d'une fillette employée dans un magasin.
Vous savez ce que sont ces amourettes de Paris. Un jour, comme on allait à l'école, on rencontre une jeune personne en cheveux ^ui
scpiomènoau bras d'uneamio avant do reulror au Iravail. On échange un regard, ci on seul cti soi cette petite secousse que vous donne Tœil de certaines femmes. C'est là une des choses <:harmantes de la vie, ces rapides sympa ihics physiques que fait éclore une rencontre, ^ celle légère et délicate séduclion qu'on subit tout à coup au frôlement d'un £lre né pour vous plaire et pour être aimé de vous. Il sera aimé peu oubcaucoup, qu'importe? Il est dans sanalure dorépondre a*i secret, désir d'amour do la vôlre. Dès la première fois que vous apercevez ce visage, celte bouche, ces cheveux, ce sourire, vous scnlez leur charme entrer on vous avec une joie douce et délicieuse, vous sentez une sorte do bien-être heureux vous pénétrer, et réveil subit d'une tendresse encore confuse qui vous pousse vers cette femme inconnue. Il semble qu'il y ait en elle un appel auquel vous répondez, une attirance qui vous sollicite; il semble qu'eu la connaît depuis longtemps, (ju'on l'a déjà vue, qu'où sait co qu'elle pense.
LA PATllONNB ?»
Le lendemain, à la mcine heure, on repassj par la même rue. On la revoit. Puis on revieul le jour suivant, et encore le joui* suivant. On 86 parle eniin. Et Tamourctte suit son cours^ régulier comme une maladie.
Donc, aubout de trois semaines, j*en élais avecEmmaà lajpériode qui précède la chute. La chute même aurait eu lieu plus tôt si j'avais su en quelendroitla provoquer. Mon amie vivait on famille et refusait avec une énergie singulière de franchir le seuil d'un hôtel meublé. Je me creusais la tète pour trouver un moyen, une ruse, une occasion. Enfin, je pris un parti désespéré et je me décidai à la faire monler chezmoi, un soir, vprs onze heures, sous prétexte d'une tasse dothé.lP® Kergaran se couchait tous les jours à dix heures. Je pourrais donc rentrer sans bruit au moyen do mon passo^ partout, sans éveiller aucune attention. JNous redescendrions de la même manière au bout d'une heure ou deux.
Emma accepta mon invitation après s'être fait un peu prier.
Je passai une mauvaise journée. Je n^étais point tranquille. Je craignais descomplicalions, une catastrophe, quelque épouvantable scandale. Le soir vint. Je sortis et j'entrai dans une brasserie où j'absorbai deux tasses de cafô et quatre ou cinq petits verres pour me donner du courage. Puis j*allai faire un tour sur le boulevard Saint-Michel. J'entendis sonner dix heures, dix heures et demie. Et je me dirigeai, à pas lents, vers le lieu de notre rendez- vous. Elle m'attendait déjà. Elle prit mon bras avec uneallurecâline et nousvoilà partis, toutdouce* ment, vers ma demeure. A mesure que j'apprc* chais de la porlc, mon angoisse allait croissant. Je pensais : a Pourvu que M"" Kergaran soit couchée. »
Je dis à Emma Jeux ou trois fois : « Surtout, ne faites point de bruit dans l'escalier. »
Elle se mit à rire : « Vous avez donc biea peur d'être entendu. »
a Non, mais je ne veux pas réveiller mon voisin qui est gravement malade. »
Voîcî la rue des Saints-Pèros. J'approche de mon logis avec cette appréhension qu'on a en se rendant chez un dentiste. Toutes les fenêtres sont sombres. On dort sans doute. Je respire. J'ouvre la porte avec dos précautions de voleur. Je fais entrer ma compagne, puis je referme, et je monte Tcscalier sur la pointe des pieds en retenant mon souffle et en allumant des allumettes bougies pour que la jeune fille no fasse point quelque faux pas.
En passant devant la chambre de la patronne je sens que mon cœur bat à coups précipités.
Enfin, nous voici au second étage, puis au troîsiboie, puis au cinquième. J'entre chez moi.
Victoire !
Cependant, je n'osais parler qu'à voix basse et j'ôtai mes bottines pour ne faire aucun bruit. Le thé, préparé sur une lampe à esprit de vin, fut bu sur le coin de ma commode. Puis je devins pressant... pressant..., et peu à peu, comme dans un jeu, j'enlevais un à un les vêtements de mon amie, qui cédait en résistant,
rouge, confuse, retardant toujours l'instant fatal et charmant.
Elle n'avait plus, ma foi, qu'un court jupou blanc quand ma porte s'ouvrît d'un seul coup, et M"** Kergaran parut, une bougie à la main, exactement dans le même costume qu'Emma.
J'avais fait un bond loin d'elle et je restais debout effaré, regardant les deux femmes qui se dévisageaient. Qu'allait-il se passer?
La patronne prononça d'un ton hautain que je ne lui connaissais pas : « Je ne veux pas de filles dans ma maison, monsieur Kervelen. »
Je balbutiai : « Mais, madame Kergaran, mademoiselle n'est que mon amie. Elle venait prendre une tasse de thé. »
La grosse femme reprit : « On ne se met pas en chemise pour prendre une tasse de thé.
Vous allez faire partir tout de suite cette per- ; sonne, b
Emma, consternée, commençait à pleurer en se cachant la figure dans sa jupe. Moi, je perdais la tête, ne sachant que faire ni que dire, ' La patronne ajouta avec une irrésistible au-
torilé : « Aidez madomoiselle à se rhabiller et recondaisez-Ia tout de suite. »
Je n'avais pas autre chose à faire, assurément, et je ramassai la robe tombée en rond, comme un ballon crevé, sur le parquet, puis jo la passai sur la tète de la fillette, et je m'efforçai de Fagrafor, de l'ajuster, avec une peine infinie. Elle m'aidait, en pleurant toujours, affolée, se hâtant, faisant toutes sortes d'erreurs, ne sachant plus retrouver les cordons ni les boutonnières ; et M*"' Kergaran impassible^ debout, sa bougie à la main, nous éclairait dans une pose sévère de justicier.
Emma maintenant précipitait ses mouvomonts, so couvrait éperdûment, nouait, épinglait, laçait, rattachait avec furie, harcelée par un impérieux besoin de fuir ; et sans mémo boutonner ses bottines, elle passa en courant devant la patronne et s'élança dans rescalier. Je la suivais en savates, à moitié dévêtu moi« mèmo, répétant : « Mademoiselle, éccutez, mademoiselle. »
Je sentais bien qu'il fallait lui dire quelque
•• LA PAinONNE
chose, malsjo ne trouvais rien. Jo la rattrapai jaste à la porte do la rue, et je voulus lui prendre le bras, mais elle me repoussa violemment, balbutiant d*une voix basse et nerveuse : « Laissez-moi... laissez-moi, ne me touchez pas. »
Et elle se sauva dans la rue en refermant la porto derrière elle.
Jo me retournai. M*' Korgaran était restée au haut du premier étage, et je remontai les marches à pas lents, m*attendant à tout, et prêt à tout.
La chambre de la patronne était ouverte, elle m*y Ht entrer en prononçant d*un ton sérère : « J'ai à vous parler, monsieur Kervelen. »
Je passai devant elle en baissant la tète.
Elle posa sa bougie sur la cheminée puis, croisant ses bras sur sa puissante poitrine que couvrait mal une fine camisole blanche :
— Ah ça, monsieur Kcrvelen, vous prenez donc ma maison pour une maison publiquo ! »
Je n'étais pas fier. Je murmurai : « Mais
LA PATRONNE tl
non, madame Eergaran. II ne faut pas vous fâcher, voyons, vous savez bien ce que c*esl qu'un jeune homme. »
Elle répondit : « Je sais que je ne veux pas de créatures chez moi, entendez-vous. Je sais que je ferai respecter mon toit, et la réputation de ma maison, entendez-vous? Je sais... »
EUe parla pendant vingt minutes au moins, accumulant les raisons sur les indignations, m'accablant sous Thonorabilité de sa maison, me lardant de reproches mordants.
Moi (l'homme est un singulier animal), au lieu de Técouter, je la regardais. Je n'entendais plus un mot, mais plus un mot. Elle avait une poitrine superbe, la gaillarde, ferme, blanche et grasse, un peu grosse peut-être, mais tentante à faire passer des frissons dans le dos. Je ne me serais jamais douté vraiment qu'il y eût de pareilles choses sous la robe de laine de la patronne. Elle semblait rajeunie de dix ans, en déshabillé. Et voilà que je me sentais tout drôle, tout... Comment dirai-je?... tout remué. Je retrouvais brusquement devant elle
•s LA PATRONNE
ma silualion... interrompue un quart' d*heure plus tôt dans ma chambre. |
Et, derrière elle, là-bas, dans Talcôve, je regardais son lit. Il était enlr'ouvert, écrasé, montrant, par le trou creusé dans les draps la pesée du corps qui s'était couché là. Et je pensais qu'il devait faire très bon et très chaud là-dedans, pi us chaud que dans un autre lit. Pourquoi plus chaud? Je n'en sais rien, sans doute à cause de l'opulence des chairs qui s'y étaient reposées.
Quoi de plus troublant et de plus charmant qu'un lit défait? Celui-là me grisait, de loin, me faisait courir des frémissements sur la peau.
Elle parlait toujours, mais doucement maintenant, elle parlait en amie rude et bienveillante qui ne demande plus qu'à pardonner.
Je balbutiai : « Voyons... voyons... madame Kergaran... voyous... » Et comme elle s'était tue pour attendre ma réponse, je la saisis dans mes deux bras et je me mis à l'embrasser, mais à l'embrasser comme uc
Lk PATRONNE S3
affamé, commo un homme qui altond ça dopuis longtemps. /
Elle se débattait, tournait la tète, sans se fAcher trop fort, répétant machinalement selon son habiludû : a Oh! la canaille.. • la canaille... la ca... »
Elle no put pas achever le mot, je Tavais en levée d'un effort^ et je remportais, serrée contre moi. On est rudement vigoureux, allci. en certains moments t
Jo rencontrai le bord du lit, et je tombal dessus sans la lâcher...
11 y faisait en eiïet fort bon et fort chaud dans son lit.
Une heure plus tard, la bougie s'étant éteinte, la patronne solevapour allumer l'autre. Et comme elle revenait se glisser à mon côte, enfonçant sous les draps sa jambe ronde et forte, elle prononça d'une voix câline, satisfaite, reconnaissante peut-être : « Ohl... la canaille I... la canaille!... »
A Adolphe Tavernier.
Mnîlrc Chicot, rauborgîste d'Éprevîllc, arrêta sou tilbury devant la ferme de la mère Magloire. C'était un grand gaillard de quarante ans, rouge et ventru, et qui passait pour malicieux.
Il attacha son cheval au poteau de la barrière, puis il pénétra dans la cour. Il possédait un bien attenant aux terres de la vieille, qu'il convoitait depuis longtemps. Vingt fois il avait essayé do les acheter, mais la mère Magloire s y refusait avec obstination.
•I LE PEJÎT PUT
— J'y sicus née, j'y mourrai, dîsaît-olle.
II la trouva épluchant des pommes do terre devant sa porte. Agée de soixante-douze ans, elle était sëche, ridée, courbée, mais infatigable comme une jeune fille. Chicot lui tapa dans le dos avec amitié, puis s'assit près d'elle sur un escabonii.
— Eh bien I la mère, et cHe santé, toujours bonne?
-!-.Pas trop mal, et vous, maît' Prospcr ?
— Eh ! eh I quéques douleurs ; sans ça, ce s'rait à satisfaction.
— Allons, tant mieux I
Et elle ne dit plus rien. Chicot la regardait accomplir sa besogne. Ses doigts crochus , noués, durs comme des pattes de crabe, saisissaient à la façon de pinces les tubercules grisâtres dans une manne, et vivement elle les faisait tourner, enlevant de longues bandes do peau sous la lame d'un vieux couteau qu'elle tenait de l'autre main. Et, quand la pomme de terre était devenue toute jaune, elle la jetait dans un seau d'eau. Trois poules hardies s'en
LK ÎMCTIT FUT «
venaient Tune aprbs Tautrc jusque dans ses jupes ramasser les épluchures, puis so sauvaieu^l à toutes pallos, porUiiii au bec lour^ butin.
Chicot semblait gêné, hésitant, anxicux^^ avL'c quoique chose sur la langue qui ne voulait pas sortir. A la fin^ il se décida:
— Dites donc, mèroMagloire.,,
— Que qu'i a pour votre service ?
— C*te ferme, vous n' voulez toujours point m' la vendre ^
— Pour ça, non. N'y comptez point. C'est dit, c'est dit, n'y revenez pas.
— C'est qu' j'ai trouvé un arrangement qui f rait notre aiïaire à tous les doux.
— Que qu* c'est ?
— Le^v'la. Vous m* la vendez, et pi vous la gardez tout d' même. Vous n'y élcs point ?
Suivez ma raison.
La vieille cessa d'éplucher ses légumes et fixa sur l'aubergiste ses yeux vifs sous leurs )iu]iiëres fripées. l
II reprit: 1
— Jo m*expliquo. J' vous donne, chaque mois cent cinquante francs. Vous entendez; bien: chaque mois j' vous apporte ici, avec mon tilbury, trente écus de cent sous. Et pi n'y a rien <jo changé do plus, lîen de rien; vous restez chez vous, vous n' vous occupez point de mé, vous n' me d'vez rien. Vous \i faites que prendre mon argent. Ça vous va-t-il?
Il la regardait d'un air joyeux, d'un air de bonne humeur,
La vieille le considérait avec méfiance, cherchant le piège. Elle demanda :
— Ça, c'est pour mé; mais pour vous, c'te ferme, çan' vous la donne point?
11 reprit:
— N' vous tracassez point dé ça. Vousreslez tant que F bon Dieu vous laissera vivre. Vous éles chez vous. Seulement vous m' ferez un pUit papier chez T notaire pour qu'après vous ça me revienne. Vous n'avez point, d'éfants, rien qu' des neveux que vous n'y tenez guère. Ça vous va-t-il? Vous gardez votre bien votre
Tie daraai, et j*vous donno trente écus de cent sous par mois. G*ost tout gain pour vous.
La vieille demeurait surprise, inquiète, mais tentée. Elle répliqua:
— Jeudis point non. Seulement, j' veux m' faire une raison là-dessus. Rev'ncz causer d' ça dans l' courant d' l'autre semaine. J' vous frai une réponse d' mon idée.
Et mailre Chicot s'en alla, content comme un roi qui vient de conquérir un empire.
La mère Magloire demeura songeuse. Elle ne dormit pas la nuit suivante. Pendant quatre jours, elle eut une fièvre d'hésitation. Elle flairait bien quelque chose de mauvais pour elle là-dedans, mais la pensée dos trente écus par mois, de ce bel argent sonnant qui s*cn viendrait couler dans son tablier, qui lui tomberait comme ça du ciel, sans rien faire, la ravageait de désir.
Alors elle alla trouver le notaire et lui conta 8on cas. H lui conseilla d'accepter la proposîïon de Chicot, mais en demandant cinquante
écu8 do cent sous au lieu de trente, sa ferme valant, au bas mot soixante mille francs.
— Si vous vivez quinze ans, disait le notaire, il ne la payera encore, de cette façon, que quarante-cinq mille francs.
La vieille frémit à celte perspective do cinquante écus do cent sous par mois; mais elle se méfiait toujours, craignant mille choses imprévues, des ruses cachées, et elle demeura jusqu*au soir à poser des questions, no pouvant se décider à partir. Enfin elle ordonna de préparer Tacte, et elle rentra troublée comme si elle eût bu quatre pots de cidre nouveau.
Quand Chicot vint pour savoir la réponse elle se fit longtemps prier, déclarant qu'elle ne voulait pas, mais rongée par la peur qu'il ne consentit point à donner les cinquante pièces de cent sous. Enfin, comme il insistait, elle énonça ses prétentions.
Il eut un sursaut de désappointement et refusa.
Alors, pour le convaincre, elle se mît à raisonner sur la durée probable de sa vie.
Je n*cn ai pas pour pu do cinq a six ans pour sûr. Me v'ià sur mes $oixanle*trcize, et pas vaillante avec ça. L'aut'e soir, je crûmes que j'allais passer. Il me semblait qu'on me vidait r corps, qu'il a fallu me porter à mon lit.
Mais Chicot ne se laissait pas prendre.
— Allons, allons, vieille pratique, vous êlcs solide comme 1' clocher d' Téglise. Vous vivrez pour le moins cent dix ans. C'est vous qui m'enterrerez, pour sûr.
Tout le jour fut encore perdu en discussions Uais, comme la vieille ne céda pas, Taubcrgiste, à la fin, consentit à donner les cinquante écus.
lis signèrent Tacte le lendemain. Et la mère Magloire exigea dix écus de pots de vin.
Trois ans s'écoulèrent. La bonne femme se portait comme un charme. Elle paraissait n'avoir pas vieilli d'un jour, et Chicot se désespérait. Il lui semblait, à lui, qu'il payait cette renie depuis un demi-siècle, qu'il était trompé, fioué, ruiné. Il allait do temps en temps rendre
visite à la fermifero, comme on va voir, en juillet, dans les champs, si les blés sont mûrs pour la faux. Elle le recevait avec une malice dans le regard. On eût dit qu'elle se félicitait du bon tour qu'elle lui avait joué; et il remontait bien vite dans i^on tilbury en murmurant x
— Tu ne crèveras donc point, carcasse!
Il ne savait que faire. Il eût voulu Télranglcr en la voyant. Il la haïssait d'une haine féroce, sournoise, d'une haine do paysan volé.
Alors il chercha des moyens.
Un jour enlin, il s'en revînt la voir en se frottant les mains, comme il faisait la première lois lorsqu'il lui avait proposé le marché.
El, après avoir causé quelques minutes :
— Dites donc, la mère, pourquoi que vous ne v'nez point dîner à la maison, quand vous passez à Épreville? On en jase; on dit comme ça que j' sommes pu amis, et ça me fait deuil. Vous savez, chez mé, vous ne payerez point. J' suis pas regardant à un dîner. Tant que le cœur vous en dira, v'nez sans retenue^ ça m' fera plaisir.
LB PKlll FUT 9S
La mtiLxVlagloîre ne se le fit peint répéter, et le surlendemain^ comme elle allait au mar« ché dans sa carriole conduite par son valet Célestin, elle mit sans gène son cheval à récurie chez maître Chicot, et réclama le diuer promis.
L'aubergiste, radieux, la traita comme mie dame, lui servît du poulet, du boudin, do Tandouille, du gigot et du lard aux choux. Mais elle ne mangea presque rien, sobre depuis son enfance, ayant toujours vécu d'un peu de soupe et d'une croûte de pain beurrée.
Chicot insistait, désappointé. Elle ne buvait pas non plus. Elle refusa de prendre du café.
Il demanda :
— Vous accepterez toujours bien im p*tit verre.
— Ah! pour ça, oui. Je ne dis pas non.
Et il cria de tous sespoumons, à travers Tauberge :
— Rosalie, apporte la fine, la surfine, le iil-en-di}(.
Et la servante apparut, tenant une longue
H LE PETIT FOT
bouteille ornéo d*uiio feuillo do vigne on papier.
Il emplit deux petits verres.
— Goûtez ça, la mère, o'esl do la fameuse.
Et la bonne femme se mit à boire tout doucement, à petites gorgées, faisant durer le plaisir. Quand elle eut vidé son verro, elle régoutta, puis déclara:
— Ça, ouï, c'est de la fine.
Elle n'avait point fini do parler quo Chicot lui on versait un second coup. Ello voulut refuser, maïs il était trop tard, et ello le dégusta longuement, comme le premier.
Il voulut alors lui fairo accepter uno troisième louriae, mais elle résista. 11 insistait :
— Ça, c'est du lait, voyez-vous; mé j'en bois dix, douze, sans embarras. Ça passe comme du sucre. Rien au ventre, rien à la tête ; on dirait quo ça s'évapore sur la langue. Y a rien de meilleur pour la santé !
Comme elle en avait bien envie, elle céda, mais elle n'en prit que la moitié du verre.
LE PETIT FUT fl
Alors Chicot, dans un élan de générosité, é'écrîa :
' — T'nez, puisqu'elle vous plaît, j' vas vous eii donner un p*lit fût , histoire de vous montrer que j* sommes toujours une paire d'amis.
La bonne femme ne dit pas non^ et s^en alla, un peu grise.
Le lendemaiUi Taubergisto entra dans la cour de la mère Magloire, puis tira du fond de sa voiture une petite barrique cerclée de fer. Puis il voulut lui faire goûter le contenu, pour prouver que c'était bien la même fine ; et, quand ils en eurent encore bu chacun trois verres, il déclara, en s'en allnnl:
— Et puis, vous savez, quand n'y en aura pu, y en a encore; n' vous gcncz point. Je n' suis pas regardant. Pu tôt que ce sera fini, pu que je serai content.
Et il remonta dans son tilbury.
Il revint quatre jours plus tard. La vieille était devant sa porto, occupée à couper le pain de la soupe.
Il s'approcha, lui dit bonjour, lui parla dans le nez, histoire de sentir son haleine. Et il reconnut un souffle d*alcooL Alors son visage s'éclaira.
— Vous m^offrirez bien un verre de fil 7
dit il.
Et ils trinquèrent deux ou trois fois.
Mais bientôt le bruit courut dans la contrée que la mère Magloîre s'ivrognait toute seule. On la ramassait tantôt dans sa cuisine, tantôt dans sa cour, tanlôt dans les chemins des environs, et il fallait la rapporter chez elle, inerte comme un cadavre.
Chicot n'allait plus chez elle, et, quand on lui parlait do la paysanne, il murmurait avec avec un visage triste :
— G'est-il pas malheureux, à son âge, d'avoir pris c't' habitude-làî Voyez-vous, quand on est vieux, y a pas de ressource. Ça finira bien par lui jouer un mauvais tour I
Ça lui joua un mauvais tour, en eiïet. Ella mourut rhiver suivant, vers la Noël, étant tombée, soûle, dans la neige.
LA PETIT FUT 9f
Et maître Chicot hérita de la fermer en déclarant :
— C'te manante, si aile s'était point boissonnée , aile en avaU bien pour dix ans de plus.