A. BLANQUI
A deux heures précises, heure indiquée pour
le commencement de la cérémonie, la chaire est encore muette. Le peuple trépigne et crie sur l'air des Lampions : Le-bu-reaul Le-bu-reau! On obtempère à ses ordres.
M. Marcus Allard demande la parole.
— Il y a quinze orateurs inscrits, répond le général Eudes. Vous passerez le seizième. Citoyens, ajoute- t-il d'une voix formidable, avant d'ouvrir cette solennité, je vous recommanderai le calme qui lui est indispensable. Nous avons à juger Gambetta et son gra72(;{ ministère ! Malgré toute la colère qu'il y a dans votre esprit, que vos résolutions aillent froidement et droit à la face de ceux qui ont trahi la République. (Applaudissements frénétiques). Je commencerai par vous lire les adhésions des absents.
Là-dessus le général, toujours de sa môme voix qui couvrirait le bruit de la grosse caisse, lit les messages des citoyens de Grenoble, de Marseille, de Vierzon, de Reims, de Nice, de Lyon, de Narbonne, etc., dans l'un desquels je relève ces mots : « M. Fcmj-Famine, qui après avoir affamé les Parisiens en 70, les a fait fusiller en 71, veut maintenant les ruiner. »
Une seconde fois, M. Marins Allard demande la parole... pour une motion d'ordre, dit-il.
— En ma qualité de président, s'écrie le citoyen Eudes, je suis juge d'établir s'il y a lieu à une motion d'ordre. Je vous refuse la parole.
— Si c'est ainsi que vous comprenez la liberté... balbutie M. Marcus AUard.
— A la porte! à la porte I
On l'expulse.
Le citoyen Goullé, premier orateur inscrit, a la parole. Discours vide oîi il déclare seulement que M. Gambetta a fait sa première éducation politique sous l'Empire, que jamais on n'échappe à l'influence du premier âge et que, de la sorte, il est gangrené, pourri...
— Oui, ouil xVbas Gambetta!
Après dix minutes de palinodies, le lever de rideau est joué.
C'est le docteur Gastelnau qui va commencer la grande pièce en entrant à pieds joints dans le sujet du meeting : A qui Incombe la responsabilité de la guerre tunisienne? En ce temps-là, on ne connaissait pas encore le Tonkin.
Il est très regardé, le citoyen Gastelnau. G'est son nez qui en est cause ou plutôt la place de son nez, car il a eu, je ne sais où, l'appendice nasal coiipé net. C'est moins laid qu'on ne croirait. Puis cela permet à ses amis politiques eux-mêmes de
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faire des mots dans le goût de celui-ci : « Néanmoins, il parle bien. »
— Les apôtres de rEvaQgîIe selon saint Léon, dit-il, raconteront que nous sommes ici quelques douzaines d'esclaves ivres et de souteneurs de filles. Comptonsnous. Nous sommes quatre mille. Quand un pays est conduit par un Hiot comme celui qui nous préside; quand il a vu un autre citoyen surgir, pauvre, de la fpule et avoir, après dix années, les poches pleines d'or et de la graisse à en revendre à tous les charcutiers de Paris, des réunions comme celles-ci sont rigoureusement nt'cessaires! (Cela, dit avec un accent méridional qui soulève naturellement une tempête de bravos.) II y a tous les jours dans les cités des brigands qu'on arrùle. Eu matière financière, on les appelle un syndiait. Après avoir acheté à bas prix des actions tu^ nisieunes, ces brigands ont eu l'idôo, profitable pour eux seuls, de les faire remonter. Mais il ne s'agit pas de mots. Il faut des preuves. Les voici.
Suit un long défilé de preuves qui fatiguent visiblement Tassistance.
— Assez, crient quelques-uns.
— Citoyens, s'écrie Eudes, des opportunistes se sont glissés dans la salle et voudraient faire taire l'orateur. Je ferai remarquer qu'on nous a accusés de parler iians preuves. Il ne faut pas que le jour où nous en apportons, on crie: Assez I
Le citoyen Gastelnau reprend la parole et dit même une chose assez jolie. Il lit le premier article du traité volé par la Chambre, en mai dernier. « La République française s'oblige à porter appui au bey et à sa dynastie. » Ainsi, exclame-t'il, les valets de Gambetta lui ont obéi de telle sorte que si la Tunisie voulait se mettre en République, nous serions forcés, nous, d'aller défendre contre nos frères la dynastie du bey !
Ici un incident: M. Galelle demande et obtient la parole, pour répondre h l'orateur. Par malheur, il parle mal. Il n'est pas du tout de l'avis du bureau. Il croit que dans la salle il y a un assez grand nombre de citoyens qui sont de son avis. Il les adjure de lever le bras. On le conspue.
— Ne croyez pas que vous faites là un meeting, parvient-il à dire. J'ai vécu dix ans en Angleterre. A Londres, il y a toujours place pour les opinions contradictoires... (Assez, assez. A la porte!) Vous aurez bien de la peine à vous accoutume)* aux mœurs de la liberté!...
Cinq minutes après, il respirait dans la rue l'air pur de la liberté.
Le citoyen Dîgeon gagne la barre. C'est lui qui va formuler les résolutions de l'assemblée.
'— Kous avons, dit-il, à juger l'ami de Laurier, Tê" complice de Ferrand, l'homme qui a toujours favorisé les bénéfices des fournisseurs contre rintérêl de TÉtati ' riiomme pour qui nos frères meurent en Tunisie. Cet homme peut-il être atteint légalement? On dit qu'il n'y a pas dans la Constitution un seul article pouvant le rendre responsable. Nous avons le Code pénal! (Oui, qu'on le juge î Non, au gibet tout de suite!) Quant à moi, voici les résolutions que je vous soumets et que je vais déposer sur le bureau :
1« Ouverture du droit d'insurrection pour le cas où la Chambre, dès sa rentrée, ne décréterait pas la m'' se en accusation du ministère ;
2' La mise hors la loi de Gambetta et des ministr. s, comme on a fait, en 1851, vis-à-vis de Bonaparte et e ses sectaires;
a® I/attrihution, au bureau du présent meeting, <hi pouvoir nécessaire à l'accomplissement de ce qu'il jugera utile.
Bravos, tapage. — A mort, Gambetta I — Vive la Commune !
IjC citoyen Dîgeon dépose ses résolutions sur le bureau et Louise Michel se lève. Elle est, selon son habitude, tout de noir vêtue et étend comme une propliélesseles deux bras. Elle dit solennellement :
— Je salue le peuple qui met en accusation les prè-
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varicateurs, les meurtriers et les traîtres, qui agiotent sur des crimes. Pour que Gambetta ne soit pas encore au bagne...
— Il ira I s'écrie une voix ferme.
Ce mot soulève une ierapôte.
— Non, non! Il faut sa mort. Vive Louise Michel I Vive la Révolution sociale!
— Il nous a menacés, reprend-elle, de venir nous chercher dans nos repaires. Qu'il y vienne, suivi de son Galliffet et de ses sbires I Le lion populaire aura plaisir dans son antre à déchirer ce serpent. Si pourtant nous sommes vaincus, si de nouveau la force nous tue^ tant mieux ! Pour un fils du peuple massacré, dix se soulèveront. Tant mieux aussi, la guerre tunisienne ! Elle est le ruisseau de sang qui fait déborder le fleuve. Quant à vous, ne prenez pas le fusil, contentez-vous de saisir la pelle et le balai. Nous n'avons pas besoin de nous faire soldats. Les soldats sont pour nous. Il n'avait pas prévu cela, le misérable { Quand vos fils reviendront de Tunisie, Galliffet, levant son grand sçibre encore ro\igedu sang de 1871, aura beau leur dire de tirer sur nous, c'est sur lui qu'ils tireront.
— Vive Louise ! A mort Gambetta !
Elle conclut en appuyant énergiquement les conclusions du citoyen Digeon, que d'autres
comparses viennent éf::alement soulenîr. l-e public est frémissanl. Le général Eudes est pressé de faire voter. Les impatients commencent à murmurer. Plus de mille personnes, fatiguées d'être debout depuis trois heures, se dirigent vers la sortie. Eudes les retient à graiul'peine.
Enfin on vole, ou plutôt on acclame les fameuses propositions du citoyen Di:j,oou.
Deux CfMits gardiens de la paix ùlaii^nl dans le bâtiment d'en facis ])i'cU à fiire irruption en cas de trouble. Alais Eudes s'ùcri.^ : u Du calme, citoyens, l'heure n'est pas v^.miuo, > ;'l la sortie s'eirectue sans tapage. La police n'a pas eu à se manifester.
Il a suiïi de trois années pour que petit meeting fût devenu grand.
Souvenez-vous des dernières réunions de la salle Lévis.
' Telle doit être la moralité du premier meeting relativement calme créé et mis au monde parle général Eudes.
LES MEMBRES DE I.A COilMUNi: