‹ Les survivants de la communeChapitre 20 sur 68 · ROCHEFORT · texte numérisé non relu

ROCHEFORT

Le directeur de Ylnti^ansigeani est trop connu pour qu'il y ait à insister sur sa personnalité.

Je veux seulement raconter une scène de famille qui, mieux que tout, fera pardonner la couleur extra-rubiconde de ses articles et de ses convictions.

Henri llochefort a trois enfants : deux fils et une fille. Celle-ci est mariée à un peintre de talent.

De ses deux fils, l'aîné, qui porte son prénom, a le goût des explorations ; l'autre s'est voué aux sciences.

Le jeune Henri, qui n'a aujourd'hui que vingttrois ans, a demandé, à l'âge de dix-neuf ans, la permission de faire son service militaire en Algérie. Là, on n'a qu'une année à passer sous les drapeaux, à la seule condition de rester dans le pays en qualité de colon.

Son année finie, autre demande, celle de faire partie de la mission Brazza. Permission accordée. Il s'embarqua au commencement de 1883.

Ah I c'est une histoire assez triste que celle qui va suivre.

M. de Brazza se mit en route avec quarante hommes. Combien y en avait-il auprès de lui h la fin de Tannée? Dix. Deux étaient morts. Les autres s'étaient égrenés ici ou là, exténués, malades, enfiévrés, impotents.

Dès son arrivée au Congo, Henri Rochelbrt attrapa les fièvres. Depuis, elles ne l'ont guère quitté. A peine pouvait-il se tenir debout trois jours par semaine.

Brazza l'avait fuit chef de la station de Loango. Il lui avait donné pour armée dix- sept lajjtots. C'est ainsi que l'on nomme là-bas les tirailleurs sénégalais. Au début, tout marcha assez gentiment, mais bientôt les Portugais, qui n'aiment pas à être dérangés, excitèrent les nègres contre la mission. Celle-ci eut à soutenir un lerril)le combat, où force lui resta, mais où elle perdit cinq iapiots.

On ne sait peut-ôtre pas que KocheforL fils ressemble absolument à son père. C'est un fougueux.

Un jour, il apprit que, non loin de sa station, on allait faire mourir sur le tombeau d'un chef ses trente femmes et presque autant de serviteurs.

Au Malabar, la chose s'ef[ectue dans les flammes.

Au Congo, on empoisonne à Taide d'une essence d'un effet infaillible.

Vite, Henri réunit les douze laptots qui lui restaient. Avec eux, il se rendit à Tendroit du sacrifice. Deux mille nègres piaillaient autour des femmes et des serviteurs.

— En avant ...arche I

Et voilà les laptots qui, la baïonnette en avant, chargent la foule. Les nègres qui ne comprennent rien à la chose s'éclipsent. Le plus étrange est que les femmes étaient absolument furieii>es. Il n'y a pas môme eu moyen de les consoler. Oh I mais, là, pas du tout.

Pauvres laptotsl G^si absolument le conlraire de cela qu'ils rêvaient pour leur récompense...

Et les voilà revenus à leur station. Ace moment-là encore, ça marchait assez bien. Ils avaient au moins de quoi manger.

Mais la vérité est que Brazza est parti sans'argent. Quant à lui, personnellement, il se moque des événements. Il paraît que c'est un sauvage. Il n'éprouve pas le besoin de manger. Une boit pas. Il est tout à son esprit de conquêtes.

Les nègres se refusent à donner même des bananes ? Eh bien ! tant pis. On serrera d'un cran sa ceinture. Cela ne peut faire l'affaire de jeunes

gens qui passent la vie à marcher où & se battre.

Une fois, sur le Quillou, une autre fois sur rOgooué, on fit naufrage. Peu importait à Brazza. Mais les autres, dès que leurs habits étaient secs, dmnandaient à manger. Et rien, rien.

C'est ainsi qu'on vécut six mois au Congo, au Gabon.

Quand on traversait une ville, Henri écrivait ces misères à son père. Rochefort répondait : « Voici ma signature. Prends tout l'argent que tu voudras dans nos comptoirs. »

Mais il fallait d'abord recevoir la réponse, — ensuite, rencontrer un comptoir.

Et le pauvre garçon , toujours en proie aux fièvres, continuait à suivre Brazza sous un soleil torride. Là-bas les fièvres ont pour première conséquence de rendre anémique. La peau devient molle, les jambes se pèlent, les pieds se déchirent.

'A la fin Henri, subissant tous ces effets, succomba. Le médecin de la légion dit :

— Il faut retourner en France.

A la première ville, Henri montra à un banquier portugais la lettre de son père. Ce banquier lui donna mille francs grâce auxquels il s'embarqua sur un vaisseau anglais.

/ Il est revenu à Paris dans la soirée du jeudi

6 décembre 1883. On ne saurait imaginer dans quel état.

Il avait Tair de ces malheureux qu'on voit, pâles, hâves, dans les hôpitaux. Rocliefort a pleuré en le revoyant. Le pauvre enfant n'avait plus de cheveux...

La politique n'a rien à faire en ces choses tout humaines. Le lendemain, vers six heures du <oir, une question artistique m'amenait chez i^ochcfort, juste au moment où allait se passer une scène délicieuse, celle que j'ai annoncée.

La bonne entra :

— Monsieur, dit-elle, c'est M. Octave.

Octave, c'est l'autre fils deRochefort, un aaoioii

élève de l'École centrale que ses condiscipli\s oppelaient Map-Map, parce qiie, quand il fredonne un air, au lieu de faire ti^a la la, il fait map^ map^ map,

— Oh ! s'écrie Rochefort, ne lui dites pas qu'Henri est ici. Faites-le entrer dans la salle à manger. Dans une minute, vous m'annoncerez un monsieur.

Aussitôt Henri comprend. Il redresse son col. Il rabat son chapeau sur ses yeux.

Rochefort et moi, nous allons rejoindre Octave dans la salle à manger.

Au bout de quelques secondes, la bonne revient :

LES ME!HBRES DE LA COMML^'E

— Monsieur, dît-elle, c'est un monsieur.

— Qui ça, un monsieur?

— Je ne sais pas.

— Eh bien I faites entrer.

Henri entre, ayant toujours le chapeau sur les yeux.

— Qu'est-ce que vous désirez? demanda Rochefort.

T/autre essaie de contrefaire sa voix.

— Je voudrais vous parler de la manifestation d'aujourd'hui.

— Oh, Henri ! s'écrie Octave.

Et voilà les deux frères qui se jettent dans les bras l'un de l'autre, pendant que Rochcfort pleure et rit à la fois.

Ah ! je vous jure qu'en ce moment le pamphlétaire était loin. Au diable soient les gens qui ont gâté l'humanité avec leur épouvantable politique !

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