‹ Les survivants de la communeChapitre 23 sur 68 · VAILLANT · texte numérisé non relu

VAILLANT

Bombardé membre de la Commune par le VHP arrondissement. Vaillant, après le triomphe de Versailles, fut condamné à mort, mais par contumace, ce qui est rarement dangereux.

Docteur en médecine, docteur es sciences, propriétaire à Vierzon, il vit [aujourd'hui de ses rentes, qui lui permettent d'être sans souci conseiller municipal.

Ancien rédacteur de Ni Dieu m Maître) il a toujours, pour maître et pour dieu, feu Blanqui le père.

Aussi est-il membre du comité révolutionnaire central.

Gela ne Tempêche point d'avoir quelquefois maille à partir avec les révolutionnaires.

Personne n'ignore que ceux-ci sont divisés en

deux groupes principaux : les blanquistes, les anarchistes.

Or Vaillant n'est que blanquiste.

Le dimanche 7 décembre 84, les ouvriers sans ouvrage avaient organisé, salle Favié, un meeting.

Mise en scène : Une salle oblongue. En face de la porte, une tribune protégée par une barrière. Tout autour, môme au-dessus de la tribune, une assez large galerie. Retenez bien ce décor. La salle est archicomble. A la tribune, les organisateurs du meeting essaient de procéder à la formation du bureau. Ohl quel tapage! On hurle deux noms. Il faut bien dix minutes pour les percevoir. Ce sont ceux des citoyens Vaillant et Leboucher.

Vaillant, naturellement, appartient à l'extrême gauche du Conseil municipal. Mais aujourd'hui ce n'est plus assez. C'est un autonomiste. Il veut donc la Mairie centrale, la Commune légale. Insignifiances I... ;

Leboucher est l'un des héros des meetings ouvriers. Il a été arrêté, en novembre 84, à la sortie du meeting de la salle Lé vis. C'est un anarchiste qui, ne reconnaissant aucun gouvernement, dédaigne par conséquent la Commune, puisqu'elle a la prétention d'en être un.

Les deux noms sont mis aux voix. L'élection n'est pas bien nette. Le bureau croit pourtant que c'est Vaillant qui est élu. Celui-ci saisit la sonnette. Mille voix hurlent : « Leboucher I » On Y6ut contrainâre ce dernier h prendre la présidence. Vaillant se croise les bras. Pendant une demi-heure, on se dispute, on vocifère. A la fin, on envahit la tribune dont la barrière se brise. Alors, de la galerie qui domine le bureau, tombent sur ces réactionnaires de blanquistes des tabourets^ des chaises» des banquettes. Les membres du bureau ripostent en lançant leurs sièges aux anarchistes. Cet échange â'annes prolonge la scène. A trois reprises différentes, le champ de bataille est abandonné, puis reconquis. Mais décidément les anarchistes triomphent. Leboucher est hissé sur la tribune au milieu des acclamations. Pendant ce temps, ceux qui ont reçu des horions se mettent des mouchoirs autour de la tête dans un petit café qui sert de foyer aux artistes.

Le silence se fait. On lit des adresses des différents groupes provinciaux et étrangers. On applaudit même celle des Allemands de Londres.

Puis, au nom de la liberté (!), Leboucher prie la salle d'écouter loyalement le citoyen Vaillant.

Celui-ci a préparé un ordre du jour qu'il déve-

loppe. Il veut que les représentants du peuple demandent d'urgence aux corps constitués :

10 Que, vu la crise ouvrière, les appartements audessous de cinq cents francs soient désormais gratuits^

2o Que les logements non occupés soient livrés au peuple ;

3« Que tous les travaux reconnus nécessaires soient immédiatement entrepris ;

40 Qu'une somme de cinq cents millions soit mise à la disposition des ouvriers.

11 demande tout cela d'une voix de baryton enrhumé. Il a cependant l'air de rire. Il est vrai que sa tête de singe grimace toujours. Il n'a pas de succès. Tous les couplets laissent la salle froide.

C'est que les anarchistes ont préparé un autre ordre du jour qui, d'ailleurs, est beaucoup moins net. Mais vous comprenez la situation. Puisqu'il y a en ce moment la guerre entre les anarchistes et les blanquîstes, le point important est que l'ordre du jour de ces derniers, fût-il excellent pour les ouvriers, ne soit pas voté.

Le ténor Ponchet, une des célébrités anarchistes, veut prendre la parole. De môme que Leboucher, Ponchet a été arrêté après le grand meeting de la salle Lévis. Un groupe de blanquîstes essaie de s'opposer & sa rentrée. Dans un coin, les parti-

sans de Vaillant chantent la Carinagnole, « A la porteJ >) crie-t-on. La chose est décidée. Les. anarchistes s'élancent et expulsent les blanquistes, au milieu desquels est par hasard le citoyen Grespin, un révolutionnaire qui, paraît-il^ n'est pas très pur. Onvajusqu'àraccuser d'être un fauxfrèreetd'avoîr des relations avec la police. On le roue de coups. Il sort tout ensanglanté de la salle. Son vêtement est en lambeaux. Grespin ne peut plus se tenir. Les nombreuses personnes qui stationnent devant la salle Favié n'ont que le temps de le porter dans un fiacre, oîi il s'évanouit. Il a reçu un coup de couteau anonyme...

Pendant ce temps, on déblatère dans la salle contre Tordre du jour de Vaillant qui finalement est repoussé.

La chose, paraît-il, fut sensible au conseiller autonomiste, car on le vit durant un mois orga- ;iiser avec soin des réunions aux heures mêmes oîi les anarchistes en tenaient. De la sorte, les blanquistes étaient seuls et pouvaient acclamer en famille le vieux singe qui a des rentes.

..Et, Ip 21 .janyiçr dernier. Vaillant procédait jp.Vibliq^ieipeçt,, ri^e de Jussieu, 4 'la. deuxième exëcutiQn de Louïs XVI. ' . .

De Louis XVI ? Pardon. J'oublie ou je suis. Ici

on ne connaît Tauguste victime de la Tlévolution que sous le nom de M. Louis Capet.

Oui, une quinzaine dé blanquistes ont eu l'idée 'd'organiser, à Toccasion du 92^ anniversaire de la mort de Louis XVI, une « grande conférence publique » dont l'ordre du joiir était : L'exécution de Louis Capet, ses causes et ses conséquences.

Les dames étaient instamment priées d'y assister. Elles sont venues. On en a môme nommé une assesseur.

Une autre a été élue secrétaire.

Le président, le premier assesseur et les deux citoyennes prennent place sur le petit théâtre de la salle de l'Ermitage. Un piano derrière lequel se mettent les orateurs sert ainsi de billot. L'exécution va commencer.

Sur chacun des murs latéraux est une immense affiche illustrée. Elle annonce la revue de fin d'année qu'on doit prochainement jouer sur cette scène minuscule : Cherchez le microbe. Eh bieni soit, cherchons le microbe.

Une deuxième exécution ne doit pas ressembler à la première. D'abord, il y a des chances pour quQ le héros principal manque. Ce soir, on procède longuement, n y a autant de bourreaux que d'prateura. Chacun d'eux participe au crime.

66 LBS SURVIVANTS DE hk COUMUNE

C'est d'abord le citoyen Bergerol qui punit Louis Capet d'avoir entretenu une correspondance secrète avec les émigrés et d'avoir souhaité l'intervention des étrangers. Il reconnaît toutefois que, comme bourgeois, le sieur Capet eût été irréprochable. Ah I s'il s'était contenté d'être serrurier. Mais tu as été roi. A mort, misérable !

Le citoyen Chauviôre lance un autre réquisitoire. Ce qu'il veut tuer en Louis Capet, c'est l'idée religieuse en vertu de laquelle celui-ci s'est cru Roi. Mais, par bonheur, cotle royauté a eu une flUe : la République. Et cette fiUc, aidée d'ailleurs d'un prince du sang, Philippe- Egalité, l'a fait périr dans le sang comme périront les petits-fils de Philippe-Egalité qui briguent aujourd'hui le trône... Ilourcusemont, le citoyen Chauviôre est pressé d'aller dans une autre réunion. Il exécute vite.

Vient le tour du citoyen Emmerique. peuplc,^ comme on t'instruit I Pour ce troisième bourreau, la Révolution a été préparée par Voltaire, par Jean-Jacques Rousseau, puis par Corneille, quia fait des comédies républicaines! Au moins celui-là exécute gaîment.

II n'en est pas de même, hélas I du citoyen Vaillant, qui veut absolument être député, et qui comptant sur le scrutin de liste, se répand en ce

moment dans toutes les réunions. II va de la Villette à Montrouge, des Epinetles au Jardin-des- Plantes. Il est l'inévitable Bertron actuel, promenant partout la monotonie de son éloquence, qui a des glou-glou de ruisseau.

En lui, il n'y a que le verre de ses lunettes qui brille. Je ne connais pas d'orateur plus assommant. Ce n'est pas seulement Louis Gapet qu'il exécute. C'est toute la salle. Les auditeurs, d'ailleurs, écrasés par le sommeil, ont déjà l'air de tendre le cou. Et comme je merebilie, mes yeux, de nouA^eau, tonabent sur l'une des deux grandes affiches : Cherchez le microbe!

Mais le voilà, le microbe. Il s'appelle Vaillant, le microbe de l'ambition impuissante !

C'est très malsain, les microbes. Je me sauve.

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