LE DERNIER DES ASSASSINS DES OTAGES
— Tii sais que le pauvre père Louis s'en va?
— Pas possible !
~ Paraît qu'il e^t ucliu. En voilà un qui pourrait en dire long sur la Commune...
78 LES SITRYIVANTS DK LA COMMUNE
Tel était le dialogue qu'on échangait auprès de moi, à la fin de 1881, à certaine réunion de la salle Graifart:
Le soir même, je savais ee qu'était « le pauvre père Louis ». Appartenant en 1871 au 6(V' ])ataîllon de fédérés, il avait fait partie du peloton d'exécution des otages. Caché à temps, il avait rchappé à toute poursuite.
Il y avait à recueillir un intéressant iv.-iL des révélations peut-être... Le surlendemain, je me faisais conduire auprès du père Louis, (ju'une maladie de foie allait emporter. Il était nourtant debout. Il ne souffrait qu'à certaines 1i'^îi;OS. Je tombai dans un entr'acte.
— Je n'aime pas à tromper les gens, lui dis-je. J'appartiens à un journal réactionnaire.
— Qu'est-ce que ça me fait! répondil-il. Go ne sont pas les réactionnaires qui nous ont trompés. C'est l'autre !...
Jadis, l'autre, c'était Napoléon P^ A la fin de 1881, c'était Gambetta.
— Évidemment, repris-je, vous avez beaucoup de choses à dire sur le 24 mai. Ce récit n a jamais été écrit par un témoin «oculaire». Voudrlez-vous me permettre devons adresserquelques questions?
: Il réfléchit un instant, puis répondit:
— A une condition. J'ai des enfants qui sont tranquilles. Je sais bien qu'on ne pourrait plus me rien faire aujourd'hui, mais ils n'aiment pas le bruit. Je n'en ai plus pour longtemps. Vous attendrez ma mort pout faire votre travail, et vous ne me nommerez pas. Tout ce que je vous dirai sera la vérité même. Je n'ai plus profit h mentir. Votre article sera d'autant plus intéressant que j'ailu par curiosité tout ce qu'on a écrit sur la chose. Rien n'est exact. Gomment aurait-on su la vérité? Tout le monde a menti devant les juges. Interrogez -moi.
— Quel grade avicz-vous ?
— J'étais simple fédéré.
— Par quels faits êtes- vous arrivé h faire partie du peloton d'exécution?
-— Ce sera long, mais ça explique tout.
Ici il est nécessaire que je dégage ma responsabilité. Je ne vais écrire que ce que j'ai entendu. On verra à la fin de ce chapitre que la preuve de ce que je raconterai se peut encore faire.
— Le 15 mai, dit le père Louis, le 66*' était de garde h la Place. Il était onze heures du soir. Un officier veut y entrer. Je crie ; « Qui
vive ! » Il ne répond pas et m'écarte. Je dis : « Citoyen, tu ne passeras pas sans le mot d'ordre. » Il répond : « Quand on s'appelle le comte de Beaufort, on se fout des gens comme toi. » Et il tire son sabre. Nous le connaissions. C'était un officier d'état-major , mais il était saoul. Deux hommes et moi, nous le désarmons et nous le laissons entrer. Une minute après, il revient avec un pistolet à chaque main. Nous le désarmons encore. Il dit : « Voilà, un bataillon qu'il faudra purger, » Et, le 24 mai, on nous envoie à la rue Gaumartin. C'a été chaud. C'était un vrai guet-apens. Les hommes tombaient comme des mouches. La barricade ne tenait plus. La ligne passait à travers. A un moment, les Versaillais prennent six hommes et les collent contre un mur. Pan I Nous nous retirons. Place du Ghftteau-d'Eau, nous rencontrons un officier qui nous traite de lâches. C'était le Beaufort. « Cochon, lui dit le sergent, tu as dit que tu nous purgerais. Tu viens de faire fusiller six hommes. » Nous le mettons h son tour contre un mur et nous lui faisons son affaire. Tout le monde était excité. Nous étions du faubourg Saint-A.utoîne. Nous allons, à la mairie du XI% raconter la chose. Ferré y était, depuis le malin, avec Gustave Genton et Fortin.
— Que faisaient Fortin et Genton ?
— Eh bien, Genton, c'était un juge d'instruction installé au Palais de Justice, maïs replié auXP. Fortin était son secrétaire. Sicard, qui nous commandait, dit à Ferré : « Ça ne peut pas aller comme ça. Nous sommes trahis. La Commune a fait un décret pour nous protéger. On a fusillé six prisonniers. Vous avez plus de cent cinquante otages. Nous voulons qu'on en fusille six. » Ferré, qui était membre de la Commune et préfet de police, était furieux. Il parle un instant avec Genton. Il prend un papier; il écrit deux lignes, et il dit k Fortin, en lui donnant le papier : « Fais ce qu'il faut. » Nous suivons tous Fortin...
— Combien étiez-vous?
— Trente hommes à peu près.
— Quelle heure était-il?
— Six heures. Ah! ça n'a pas été long, vous allez voir.
— Qu'y avait-il d'écrit sur le papier ?
— Quelque chose comme cela : (< Ordre au cicitoyen-directeur de la Roquette de faire exécuter six otages. » Je ne réponds que des derniers mots. Il y a eu après cela d'autres mots écrits. Ceux-là, je les sais par cœur et je vous les dirai tout à l'heure. Il y avait des hommes enragés, et Fortin leur montrait l'ordre. En cinq minutes, nous arri-
vons h la Roquette. Nous courions. Fortin montre l'ordre h François.
— Quel François?
— Vous savez bien, le directeur. François dit : <( Voici ma liste. Prenez les six premiers insiM-its. » Fortin lit tout haut les noms. Aussitnl (ont le monde crie: >' Non, non. L'archevôquo n'y est pas. Il nous faut l'archcvùque. Il y a bo.-<»i:i d'un exemple. Nous voulons l'archevêque. »
— Quels étaient donc ces six premiers m.illioureux?
' — Il y avaitl)ep:uerry, Bonjean, Allard, L .-l^ro, iJucoudray, et un autre jésuite pas conn::. l'orliii insiste pour avoir l'archevêque. Françoi- r' viîut pas. Nous disons : t< Allons trouver F.'ii'. » et nous y allons tout de suite. Il était oucoii' à la mairie. 11 écrit en travers de son preujirT ordre d'exécution : « Lt notamment rarchecéf/ur. .« Et il met le timbre. Seulement il dit à Fortin :
— Combien avez-vous d'hommes?
— Trente.
— Ce n'est pas assez. Tâchez d'en raccoler d'autres.
Alors Fortin, sur la place Voltaire, demande tout haut :
— Y a-t-il des hommes de bonne volonté pour exécuter l'archevêque?
. — Oui, tous, tous!
Il y avait môme un pompier en uniforme, qui dit:
— Je veux venger mon frère.
On ramasse comme ça quinze hommes, et nous retournons à la Roquette. Devant Tordre de Ferré, François envoie le brigadier de la prison faire l'appel dans les couloirs.
— Quelle heure était-il?
— Sept heures h peu près, (jluère plus.
— Que s'est-il passé dans la prison?
— Ah! ça, je ne peux pas le dire. J'étais resté dans la cour. Alors nous avons vu les otages descendre dans le chemin de ronde.
— Vous étiez fort ému?
— Pas du tout.
— Quelle attitude avaient donc les hommes?
— Voilà ; de voir les otages venir tranquillement, ça les a calmés. On ne peut pas dire que tout ne se soit pas bien passé.
— Et les otages?
— Ils ont été très bien. On n'aurait jamais dit qu'ils avaient été pris à l'improviste. Ils ont marché devant nous, (ienton, qui, la seconde fois, était venu avec nous, réglait tout ça.
— Quel chemin avez-vous pris?
— Nous avons suivi le chemin de ronde jusqu'au mur.
— Pourriez-vous me faire le plan de la scène?
— Si vous voulez.
Sur mon brouillon^ lun des traits à Vcnri i: s'est effacé sous le doigt de V assassin.
Chemin
de ronde
A LArcbevôqae.
B M. Deguerry.
C M. Bonjean.
D M. Leoière.
E M. Allard.
F M. Ducoudray.
G reloton d'exécution.
H Sicard.
I Fortin.
J Genton.
K Knmçois.
L Chemin
de rou'ie
Le brouillon fait, le père Louis reprit :
— Nous avons placé les otages dans l'ordre que je viens d'indiquer.
— N'ont-ils rien dit, rien fait ?
— Voilà. Dans le parcours, un des Jésuites, >
ne sais plus lequel, s'est jeté aux pieds de rarchevêque comme pour lui demander sa bénédiction. L^archevêque, qui semblait penser à quelque chose, ne Ta pas vu!
— Et M. Deguerry?
— Très calme, très digne. Tous de même d'ailleurs.
— Aucun d'eux n'a eu un mouvement de faiblesse ?
— Aucun... Si, pourtant... M. Bonjean. On voyait bien qu'il avait de la famille. Il tenait à la main un rouleau de papier qu'il a remis à un garde, je ne sais plus lequel, en lui disant : « Vous porterez cela à mon fils. » Je ne crois pas que le garde ait pu faire la commission. Ils ont tous été fusillés au Père-Lachaise.
— Et quand les otages ont été placés, vous n'avez rien remarqué?
— Si. Le Père AUard a dégrafé sa soutane et a montré sa chair.
— Qui a commande le feu ?
— Sicard. Seulement il n'avait pas de sabre, et c'est Fortin qui lui a prêté le sien. Nos hommes étaient sur trois rangées, deux égales et une plus petite. J'étais sur la deuxième. Sicard a levé son sabre. Il y a eu une forte décharge. Cinq sont tombés morts du coup. L'archevêque est resté de-
bout. « Feu! » a cri6 Sîcard. Quatre ou cinq hommes seulement ont tiré. L'archevêque est tombé.
— - Qu'avez-vous fait alors?
— Sicard a envoyé des gardes qui ont donné le coup de grdcc et nous sommes partis.
Tout cela m'était raconté si sèchenienl que je ne craignis pas de demander :
— Vous n'aviez aucune émotion?
— Ah! on était assez habitué à la mort! K<»rlin a l'ait le procès-verbal qu'il est allé porter à Ferré dans la s.ille des mari;iges du XV. Sur la place, un disait que ça marchait mol pour nous. Alors j'ai pensé aux enfants et je suis allé chez un camarade, qui m'a caché une quinzaine de jours. Voilà tout ce que je peux dire.
— Qu'est devenu Sicard?
— Il a été arrêté, mais il est mort de maladie avant d'être jugé.
— Genton?
— Condamné h mort et fusillé le 30 avril 7 2.
— François ?
— Condamné à perpétuité pour l'affaire de l'archevêque et exécuté pour l'aifaire de la rue Uaxo, le 25 juillet suivant.
— Fortin ?
ih
— Condamné à la déportation , mais revenu.
C'est avec moi le seul qui vive encore.
— Que fait-il?
— Il est sculpteur sur bois en vieux meubles. Ouand vous publierez cela, vous verrez qu'il ne vous démentira pas, quoiqu'il ait nié (levant les juges, mais aujourd'hui ça ne lui foit rien. Il est venii me voir. Nous avons causé de cela ensemble.
Le « pauvre père Louis » est enterré aujuur- <i'hui. Je suis donc autorisé à réj)éLer sa confession, que le dernier sur\ivant, le sculpteur Fortin, serait seul en droit de démentir. Il ne la démentira pas. (ic sont les autres récits qu'il rrfute.
J'ai volontairement laissé à mes notes toute la sécheresse des réponses de mon interlucuteur. Les faits sont assez émouvants par eu\-mémes !
Je dois ajouter que, depuis, j'ai vu Fortin qui Ti'a pas du tout l'air d'avoir participé à de tels événements.
C'est un gros garçon, bon enfant réjoui, qui, m'a-t-on assuré^ travaille ferme.
Ce criminel est un homme rangé.
Il est toujours sculpteur sur bois. Il est l'un <les principaux: fournisseurs de la rue Véron, à
Montmartre. On n'imagine pas le nombre de jeunes vietix meubles qui sortent de cette rue.
Fortin n'a guère aujourd'hui que quarante ans. Il s'est marié, — civilement, cela va sans dire, — au commencement de l'hiver de 82. Henri Rochefort et Alphonse Humbert, restés ses amis, lui servaient de témoins.