MAXIME LISBONNE
Comédien il était avant la Gomniiin?.
Comédien il a été depuis.
Comédien il sera toujours.
Directeur du théâtre national dos iîouires-tlu- Nord, on Ta vu de fuis on lois opérer en public. Ce vaincu delà Commune excelle dans les rôles gais.
Il a monté avec enthousiasme, mais toujours gaîment, la fameuse Nadine de Louise Michel. Il a sollicité en riant un drame de Jules Vallès.
Chaque soir, son théâtre servait de lieu de rendez-vous aux vieux communards comme aux jeunes collectivistes.
Il les tutoie tous. D'ailleurs qui ne tutoie-t-il pas ? Il tutoie même Albert WollL
Un de ses souvenirs glorieux est d'avoir été enfermé, après la Commune, à l'hôpital de Versailles, dans la même chambre que Hippolyte Ferré, le frère de Théophile, et que le poète Maroteau.
Il a passé huit ans au bagne, sépare naturellement de sa femme, une charmante personne qu'il adore. En Galédonie, il a souiïert tout ce que l'on peut imaginer. Il n'en veut h âme qui vive. JI est si content d'être revenu qu'il eût donné même à M. Jules Ferry une loge à demi-droit.
Mais attention !
Pour commander autre part que sur un théâtre, pour jouer en pleine vie un vrai drame, au milieu d'une fusillade réelle et d'un incendie pour de bon, le comédien Lisbonne, monté et vêtu comrùe Marceau, agiterait, bel et bien, son grand sabre en criant h la foule :
— Enfants de la République universelle, l'heure de la délivrance a sonné. Pour l'extinction de l'infâme classe bourgeoise, pour la mort des ignobles patrons, pour l'indépendance des pauvres travailleurs, levez-vous. Suivez-moi. En avant et toujours en avant! Arche 1 1
Dire que le jour viendra peut-être oîi tu nous foras peur, colonel I
En attendant, Lisbonne entreprenait, quand il était directeur, tout ce qu'il pouvait pour attirer du monde à son théâtre.
Bien qu'ayant une jambe presque immobi-
Jisée par suite d'une blessure reçue place du Château-d'Eau, pendant la guerre, il déploie en toute circonstance une activité vertigineuse. Jusqu'à Tautomne de 82 pourtant, il se croyait audessous de son devoir.
— La Porte-Saint-Martiu, murmurait-il dans ses nuits d'insomnie, le Ghâtelet,lc Ghâtciau-d'Eau lui-même ont eu des lions et les Bouffes-du-Nord n'ont eu encore que des chevjux et des grues I...
il essaya de s'aboucher avec un dompteur, de p.issage à Paris, mais les dompteurs sont hors do prix! Que devenir?
Or, il paraît qu'il y eut au moins une heure où la Providence veilla môme sur les Boulfes-du- Nord.
Par hasard, Lisbonne apprit qu'il y avait dans les écuries du cirque Feraando cinq vieux lions qui avaient été abandonnes par un dompteur engagé ailleurs.
— J'ai trouvé 1 s'écria-t-il. Je vais faire ce que n'a lait aucun directeur do Paris, Je dompterai ces lions. J'entrerai dans leur cage. Je leur mettrai mon pied malade sur la tête !...
A ce moment son front se rida.
Lisbonne continua son monologue :
-— Oui, mais j'ai eu l'honneur de me battre pour la Commune, d'être condamné pour elle I
Moi aussi, j*ai eu ma rentrée triomphale à Paris. Ge métier va me diminuer...
Il chercha encore. Il trouva. Il appela deux fournisseurs patentés de revues de fin d'année, mes amis Beauvallet et de Jallais. Il leur en commanda une où l'on devait voir un tableau du genre suivant.
Le compère, M. Prudhomme, faisant allusion aux événements de 71, aurait dit solennellement :
— M. Thiers a sauvé la France et si de nouveaux soulèvements se produisaient, d'autres lions encore se dresseraient pour épouvanter et faire fuir les rebelles.
— Les gens dont vous parlez, des lions I se serait écrié Lisbonne. Faites-les donc voir.
La toile de fond se serait levée. Les cinq vieux lions édentés du cirque Fernando eussent apparu au public, enfermés dans une cage de feuillage. Les auteurs leur auraient donné des noms transparents, sous lesquels on eût reconnu ceux des personnages politiques en vogue.
Lisbonne se serait élancé dans la cage, eût chanté un rondeau foudroyant, agacé et fustigé les pauvres bêtes.
Il comptait sur un grand effet qui, en même temps qull eût empli sa caisse, eût perpétué son rôle d'artiste politique.
Telle était, en 82, sa dynamite, à lui. Après tout, elle vaut mieux que l'autre.
Hélas , il était écrit qiie le vaincu de la Commune serait aussi un vaincu du théâtre. A la fin de la première année, la commandite lui fit défaut. Lisbonne rentra momentanément dans la vie privée.
Il en sortit brillamment un soir, lé 7 août 1884. On était on plein Congrès. Il y avait meeting antiversaîllais, salle Lévis.
Le citoyen Gambon, démissionnaire du Congrès, présidait. Ce grand diable de Lisbonne était là, à côté des députés Maret et Laisant qui, eux, ne voulaient pas démissionner. La salle était houleuse.
Après avoir entendu peu respectueusement les explications des députés Maret et Laisant, les anarchistes, qui ne manquent jamais ces fêtes-là, se déchaînèrent.
L'un d'eux propose de se rendre en masse à Versailles autour de la salle du Congrès, d'envahir celle-ci, de balayer les opportunistes, qui ne sont plus pour eux que des orléanistes déguisés. Lisbonne alors demande la parole.
Avec son chapeau légendaire, tuyau de poêle aux bords plats, toujours planté sur le haut de
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ses cheveux frisés, avec la canne, sur laquelle il est forcé de s^appuyer à cause de sa blessure, il monte à la tribune.
— Citoyens, dit-il, vous voulez aller h Versailles ?
— Oui, oui.
— Eh bien! moi aussi, je suis tout prêt à m'y rendre. Moi, on me connaît. Je suis Lisbonne. On sait où me trouver. On sait aussi ce que j'ai fait en 71. Je ne me contente pas de parler, j'agis. Pendant les journées de Mai, il y avait h Paris deux cent mille braillards qui hurlaient : Vive la Commune! et il y en a eu dix mille à peine qui ont réellement fait le coup de feu. Il ne faut pas qu'il en soit de môme aujourd'hui.
— Non, non!
— A merveille. Eh bien ! vous êtes ici à peu près neuf cents qui criez : Allons à Versailles. Le voulez-vous réellement?
— Oui. A Versailles I
— A la bonne heure. Ça va rouler. Seulement, puisque vous me connaissez, vous trouverez bon que, moi aussi, je veuille vous connaître. Vous ne vous étonnerez pas que je vous demande vos noms et adresses. Que to-us ceux qui veulent venir avec moi, et dès demain, à Versailles, se
LES SOLDATS DE LA COMMUNE il5
mettent de ce côté de la salle. Allons, citoyens, par file à droite, droite !
Un mouvement se lit. Des citoyens se dégagèrent et se rendirent vivement du coté que désignait l'orateur-
Lisbonnc les compta.
Il y en avait dix-neuf !
Pas un de moins. Pas un de plus.
. Lisbonne, alors, eut un geste que n'eût pas désavoué Mirabeau.
— Je vous salue, vous, les bravos, reprit-il eu s'inclinant devant les 19. Je vous admire et je vous remercie au nom de la grande cause, mais vous voyez bien que réellement nous ne sommes pas assez nombreux pour balayer une assemblée. Allons, ousti les braillards! Je crois que vous allez vous taire à présent. Rentrez chez vous, vos femmes vous attendent.
On hua Lisbonne, mais il n'a pas froid aux yeux.
— Puisque la besogne qui se fait ici, reprit-il, est inutile, moi, je vais prendre un bock. Ça vaudra mieux. Ceux qui ne sont pas contents me trouveront au café.
Et il s'en alla, toujours appuyé sut sa canne. Et on n'a plus parlé de Versailles.
Aujourd'hui Lisbonne est journaliste. Il a créé
YAmi du Peuple, journal maratiste, rédigé dans une cave. Il fait ses courses dans une petite voiture peinte en rouge, qu'il conduit lui-même. A côté de lui est un groom déguisé en forçat et fixé au siège par une chaîne I
LOUIS LUCIPIA
Lucipici est presque le compatriote d'Ip^notus. Il est né à Nantes en 1843. On peut dire qu'il <^tait déjà radical sur les bancs du collège où il fut le condisciple de Sigismond Lacroix, de Clemenceau, de Paul Dubois, mort récemment.
11 lit son droit en môme temps que moi à Paris. Je me souviens des articles qu'il publiait en 64-05 dans les journaux du quartier latin, où il mordillait TEmpire.
Membre de Ylnteniationale, il fit partie du Comité socialiste de la septième circonscription et devint le secrétaire de Gantagrel qui, dans les réunions publique de 1869, disait d'une voix de prophète : «Ne criez pas : Vive Gantagrel! Criez ; Vive la République î »
Capitaine pendant la guerre dans un bataillon du génie auxiliaire, il prit part au mouvement du 31 octobre et s'installa à l'IIôtel-de- Ville en compagnie de Blanqui et des autres. On sait comment Jules Ferry Ten délogea.
Le 22 janvier, nouveau mouvement. Les Bretons gardaient l'Hôtel-de-Ville. Lucipia crut qu'il n'avait qu'à leur parler pour les tourner contre Ferry. Ils tirèrent sur lui.
De son côté, au lendemain de la guerre, le général Vinoy, qui n'aimait pas les journalistes, le poursuivit pour un article qui avait ce titre significatif, quoique un peu long : « Retournez à l'atelier, mais gardez votre fusil. »
Lucipia se retira dans son pays où il apprit, le 20 mars seulement, la proclamation de la Commune.
Le surlendemain il était à Paris et s'engageait dans les « fédérés ».
Le 25 mai, après l'assassinat des dominicains d'Arcueil auquel on l'accusa d'avoir pris part, il échappa à la répression en se cachant chez un ami. Pour sortir, il se déguisait tantôt en commissionnaire, tantôt en peintre d'enseignes. Mais il n'est pas de figure plus facile à reconnaître. Ses longs cheveux bleus, son épaisse barbe de démocrate à tous crins, un défaut dans l'œil, puis
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un éternel lorgnon sans Taide duquel il ne verrait point à deux pas, sont autant de « signes particuliers ».
Lucipîa fut reconnu, arrêté, emprisonné. Le conseil de guerre le condamna à mort, mais la peine fut commuée en celle des travaux forcés h perpétuité. C'est ainsi qu'il fit, sans payer, un voyage à l'île Nou.
Aujourd'hui, Lucipia est l'un dés principaux rédacteurs du RddicaL
Il m'est arrivé de le rencontrer au bas do la rue Lepic, achetant les provisions du ménniio. Il évile ainsi à sa more, avec qui il habile au u° >*(), la peine de sortii*.
S'il y avait à féliciter les gens d'aiinor leur mère, il n'est pas d'éloges que le farouche fédéré ne mériterait à cet égard.
La pauvre mère est d'autant plus éprise de son Louis qu'elle a manqué de le perdre, et dans quelle tragédie!
Aux dernières élections municipales, Lucipia, tout comme Joffrin, fut blackboulé à Montmartre.
Les électeurs, maintenant, le trouvent tiède.
Il ne leur suffit pas qu'on ait été emprisonné, condamné à mort pour la cause.
Que leur faut-il donc ?