LA DÉSIRÉE
Un incident marqua la sortie du meeting qui eut lieu, salle Lévis, le 27 août 1882.
Une citoyenne rencontre M. Henri de Lapommeraye qui venait de voir et d'entendre, pour la première fois, mademoiselle Louise Michel.
Elle s'arrête devant lui. Elle lui met le doigt à la boutonnière, sur le ruban rouge dont il a été gratifié comme professeur au Conservatoire.
Elle lui dit crânement :
— Citoyen , comment avez-vous osé venir ici avec cela ?
— Mais, madame, parce que je Tai.
— Si je Tavais, moi, je ne le porterais pas.
Et la voici qui fait son petit discours : « La décoration est le résultat d'un abus du piouvoir. Elle a le tort d'établir une distinction entre des citoyens égaux ». Etpatati, et patata.
— Vraiment, citoyen, contînue-t-elle, on retire son ruban avant d'entrer dans nos réunions.
— Permettez, madame, réplique Lapommeraye, ayant ITiabitude de le porter dans la rue, je juge à propos de ne Tôter nulle part.
Et, sur ces mots, il salue et se retire.
La citoyenne, qui s'était permis cette algarade, était une petite blonde à la figure chiffonnée. Quarante ans à peu près. Toilette assez propre.
C'était la Désirée. On affirme qu'à la fin de l'Empire, elle était assez désirable.
Elle no tenait toutefois son prénom que de sa marraine.
Quant à son nom de famille et à celui de son mari, l'un et l'autre sont restés des mystères.
Les mémoires secrets sont toujours pleins de saveur. Je bénis le hasard qui, de temps en temps, veut bien m'en livrer un chapitre.
Les héros des lignes suivantes seront, outre la Désirée, Napoléon III et Gustave Flourens.
La Désirée venait de perdre son mari.
Gelui-ci, qui était un républicain ardent, l'avait rendue ultra-radicale. On se souvient de l'effervescence, qui troubla Paris à la fin de l'Empire. La Désirée y prit part, marchant à côté des
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forts, exaltant les faibles, ne manquant pas une réunion publique.
Parmi fous ceux qui rêvaient la chute de l'Empire, un bomme surtout lui plut. C'était Gustave Flourens, dont l'enthousiasme et l'audace la conquirent.
Au commencement de 1869, à Belleville, il continua, en dépit du commissaire de police, deux réunions dissoutes. Il fut, de ce chef, condamné à trois mois de prison après avoir déjà, subi deux mois de prévention à Mazas.
Dèsladétentiondeson héros, laDésirée n'eut naturellement d'autre souci que d'adoucir sa captivité. Munie d'un panier contenant un poulet, du vin et autres agréments, elle se rendit naïvement à la prison dont on lui ferma la porte. Il lui fallait ùri laîsser-passer, qu'elle alla demander à la Pré- ' fecturè.
Comme elle n'était ni femme, ni sœur, ni même cousine du prisonnier, le laisser-passer lui fut refusé. Sa rage fut sans égale.
De même que les paysans qui rendent toujours
le gouvernement responsable du mauvais état des
" récoltes, elle accusa Tempereur de ne pas vouloir
qu'elle vît Flourens. Sa haine politique devint
uÂe Ëàihé personnelle.
' ' Ajoutée à iîéla ^uë, de Maz^s, le prisonnier qui
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avait une grande confiance en elle, la demandait par tous ses amis. Il voulait la charger de faire un triage parmi ses papiers dans lesquels il craignait que la police ne fouillât et qui pouvaient compromettre quelques-uns de ses amis.
Folle, exaltée, la Désirée fit un serment, celui de tuer l'empereur. Elle dressa son plan qui, selon elle, était bien simple.
Très lettrée, elle écrirait une jolie supplique à Napoléon III, lui demandant une audience pour intercéder une grâce. Rarement les souverains refusent de ces audiences.
Elle aurait une petite cartouche de picrate de potasse et la jetterait sur le bureau de l'empereur, prête à donner elle-même sa vie. pour la mort du tyran.
Mais, en ce temps-là, on ne trouvait pas facilement du picrate de potasse. Il lui fallait un chimiste pour complice. Le parti radical en comptait quelques-uns qui lui refusèrent leur concours.
Il faut entendre la Désirée flétrir les pusillanimes qui lui répondirent :
-— Au fond, nous ne sommes pas pour l'assassinat politique. Le suffrage universel doit tout faire...
A défaut de picrate, la Désirée pensa à s'ar-
mer d'un revolver, malgré le peu d'expérience qu'elle avait de cette arme.
A ce moment, Flourens, désespérant de la voir, lui fit parvenir ses clefs en lui donnant ses instructions. Vite, elle courut étiez lui, chercha les papiers en question.
Eq les fouillant, elle était bien forcée de lire. Et n'eût-elle pas été forcée?... On n'est pas vainement femme.
Les bras lui tombèrent. Il n'y avait pas que des lettres dans les papiers à consulter. Il y avait des aotes intimes au milieu desquelles s'étalaient des phrases comme celle-ci : « Je serai, pour la Crète, Alexandre doublé d'Aristote. » De ces notes s'exhalaient de terribles aveux d'ambition effrénée. Quoi ? Elle rêvait l'abolition du pouvoir personnel et son héros lui-môme, celui qu'elle considérait comme le type le plus pur de la réforme révolutionnaire, rêvait aussi d'être un tyran. C'en était trop. Son idole se brisa. A quoi bon tuer l'empereur puisque le parti auquel elle s'était vouée réservait peut-être h celui-ci une armée de successeurs ?
iQuelques semaines après, Gustave Flourens sortait de prison. Il reprit rang dans le mouvement radical. Rochcfort se présentait à la députationdans la première circonscription de Paris.
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Flourens se fit son sêîde et le soutint dans toutes les réunions publiques.
Un soir, il était élu président aux acclamations de la salle. Une femme demanda la parole. C'était la Désirée qui monta à la tribune, un parapluie à la main droite, un papier h la main gauche.
— Citoyens, dit-elle, je demande la permission de vous lire quelques notes intimes, en vous déclarant d'avance que je les condamne de la première ligne h la dernière et que. je renie leur auteur, qui a la prétention d*ètre des vôtres.
Le scandale plaît toujours. La salle permit h la Désirée de lire et rugit.
— Eh bien, continua- t-elle, croyez-vous encore maintenant que l'homme qui a écrit cela soit digne de vous présider ? Car l'auteur de ces notes est assis à cette table. C'est vous, Gustave Flourens !
Et, de son parapluie, elle menaça héroï-comiquement celui qu'elle avait tant admiré.
Mais, du coup, on la mit h la porte. Le peuple ne veut pas que Ton touche à ses dieux.
Depuis ce jour-là, la Désirée est reniée par son ancien parti. La passion politique, elle aussi, a ses cruelles hystéries et ses épouvantables désillusions...
La Désirée s'est vengée en se faisant anarchiste.
Elle était au milieu de ceux qui, salle Lévîs, lançaient des morceaux de table aux blanquisles.
LA CITOYENNE LEMELLE
Une des huit condamnées à mort que les survivants de la Commune ont inscrites sur leur martyrologe.
Sa qualité de femme l'a sauvée. Sa peine a été commuée. La citoyenne Lemelle, ou plutôt le vieux sergenty — comme l'appellent encore ses amis en souvenir des fonctions qu'elle remplissait pendant la Commune dans l'armée des fédérés, — a été condamnée à la déportation, puis graciée. Elle vit aujourd'hui à Paris, dans un petit logement, à Montmartre, 12, passage Germain-Pilon. Très intelligente, elle a bravement demandé une place à Henri Rochefort qui lui a fait cette réponse romaine :
— Je ne sais rien de plus honorable pour une femme que de chercher à gagner sa vie par le travail.
La citoyenne Lemelle a maintenant une place
de douze cents francs au journal Y Intransigeant. Ce n'est pas la fortune, mais c'est le pain assuré. Il paraît qu'elle s'en contente. X vrai dire, en sa qualité de déportée en retraite, elle entre gratuitement dans les réunions publiques où elle peut encore rôver en plein tapage le retour de la Commune.