LE8 SECTAIRES
ALLEMANE
Le typographe AUemane est un homme de quarante-deux ans, au teint brun et bilieux, aux cheveux abondants, ébouriffés, tout noirs, aux longues moustaches se confondant avec la barbiche. Il a vraiment une tête dlUuminé. Le geste et la parole sont emphatiques. Il y en a qui rappellent Y homme aux cinq kilos de fer, parce que, dans de nombreuses réunions publiques, il s'est écrié en se frappant la cuisse droite :
— Voyez cette jambe, citoyens, elle a porté cinq kilos de fer pour la défense de la liberté 1
AUemane est né à Sauveterre (Haute -Garonne) en 1842.
Pendant le siège de Paris, il se fit remarquer par la violence de ses discours dans les clubs du V® arrondissement oîi il habitait. Sous la
Commune, il remplit les fonctions de délégué à la mairie de cet arrondissement, fondions pour lesquelles il fut condamné, le 22 septembre 1871, à la déportation.
Quand on a porté cinq kilos de fer pour la défense de la libtîrté, c'est bien le moins qu'on essaie de reconquérir la sienne. Allenuuie s'évada en compagnie de Trinquet. Arrêté de nouveau, il fut condamné à cinq ans de double chaîne.
A son retour de la Xouvell<\ il se maria et reprit son ancien métier de typo, tout en écrivant dans le Prolétaire des articles intitulés : « Ces bonnes Compagnies de chemins de f<'rl — La Torture au l)agne, etc. »
En août 18<S1, il posa sa candidature aux élections législatives du 11' arrondissement, mais en vain.
Quatre mois après, il servit de témoin avec Digeon au citoyen Fourniére quand celui-ci voulut se battre en duel avec Massard, du Cîfoi/ru.
En lSS*i, il fut délégué aux congrès ouvriers de Saint-Éliennc et de Roanne.
Il est membre du comité national du parti ouvrier qui a sous sa dépendance :^50 chambres syndicales ouvrières et cercles d'études sociales.
Comme Louise Michel, le citoyen Allomane est poète à ses moments perdus. Pendant sa dùten-
tion h lîle de Nouméa, il a composé dans sa cellule une pièce de vers intitulée : Les Transportés y qui se chante sur l'air des Sapins.
En voici les deux premiers vers ;
Vaste Océan, tes vagues écuraantes Ont vu passer ces soldats d'avenir.
La chose a pour refrain :
Si la Pairie est enchaînée, Par eux qu'elle soit délivrée.
Par eux que la Franc:j chérie
Retrouve l'énergio
Et soit régénérée.
AUeniniin n'a jamais cessé de prendre une grande part au mouvement rcvohilionnaire.
H fut de ceux qu'on arrcla en mars 1883, au lendeuiîiin de la fameuse manifestation de l'Esplanade des Invalides.
Son journal h Prolétaire, dans une seconde édiliun, annonça ainsi son arrestation :
Le citoyen Allemane, membre du Comité national et rédacteur du journal le Prolétaire, et le citoyen Bestetti, membre du Cercle des travailleurs du Y® arrondissement, ont été arrêtés vendredi matin à 6 heures.
On ne sait encore aujourd'hui dimanche, à sept heures du matin, le motif de ces arrestations d'autant
plus extraordinaires que nos camarades du Parti ouvrier n'ont assisté à aucune des manifestations dernières.
Leurs familles n'ont pu communiquer avec eux.
C'est le Vendredi matin, 16 mars, à six heures, que le commissaire de police du quartier Ménilmontant s'est présenté, accompagné de deux agents, au domicile d'Allemane, rue du Pressoir, 11.
Allemane, qui travaille à l'imprimerie Schiller et qui fait partie de l'équipe du Voltaire^ était rentré à trois heures du matin de son atelier. Il était donc au lit quand le commissaire et les agents frappèrent à la porte de son logement, situé au deuxième étage, au fond du corps de bâtiment.
Madame, Allemane vint ouvrir. Le commissaire lui exhiba un mandat d'amener signé de M. Barbette, juge d'instruction, en lui disant qu'il venait procéder à l'arrestation de son mari. Allemane se leva immédiatement et se mit à la disposition du commissaire de police, en protestant contre son arrestation. Le magistrat fit ensuite une perquisition dans les deux pièces qu'occupe la famille d'Alïemane, mais ne trouva aucun papier.
Allemane fut conduit au commissariat, puis au dépôt de la préfecture de policé, où il occupe la cellule 106.
Madame Allemane s'est rendue dans la matinée au Dépôt, mais elle n'a pu voir son mari, qui a été interrogé dans l'aprcs-midi par M. Barbette.
— Je ne puis comprendre, lui dit-il, le motif de mon arrestation, car je n'ai jamais cessé de m'opposer aux manifestations de la rue, et j'ai toujours conseillé le calme dans les réunions où j'ai pris la parole.
Quelques jours après, la police le relâchait.
L'année suivante, le 17 mars 1884, Allemane cessait de couseiller le calme, II écrivait en effet dans le Prolétaire un virulent article qui se terminait par ces mots, suffisamment explicites :
Que nos toasts enthousiastes rappellent, en môme temps que l'héroïsme de nos morts, le devoir étroit qui incombe aux vivants de persévérer dans la voie libératrice. Faisons aussi des vœux afin que désormais les mers, les fieuves et les monts ne soient plus un obstacle à l'union des exploités, et que notre ardent et fraternel appel soit entendu par les travailleurs du monde entier -, car il faut que le 18 Mars devienne la fête universelle^ afin que, si l'Internationale noire, blanche ou tricolore tentait, une fois encore, de faire reculer la civilisation, les vaillants n'aient cure des frontières et se précipitent^ unis et conscients, là où flottera le rouge étendard qui claquait au vent en Tan révolutionnaire 1871,
Et si, après le formidable cri de : « Vive la Commune I » qui, demain, sortira de tant de poitrines, il en est d'assez osés pour rêver d'hécatombes proléta-
25ft LES SURVIVANTS DE LA COMMUNE
riennes, nous leur dirons que le peuple a dressé la statistique de ses morts, et que^ si leurs coupables agissements soulèvent la tempête, ils ne pourront s'en prendre qu'à eux-mêmes de ce qu'il pourra advenir. A bon entendeur, salut î
Lo' grand jour, Allemane sera au premier rang. Ce survivant n'a pas désarmé. Pourtant je dois ajouter que son ancien patron, M. Schiller, le considère comme un excellent typo et comme un très honnête homme.
Aujourd'hui Allemane va d'imprimerie en imprimerie, où l'appelle le meilleur ouvrage.