PRELUDE
Ainsi que la terre pâmée, Ses cheveux fleuris dans le vent, Vers le calme soleil levant Exhale sa vie embaumée,
Ainsi vers toi j'élèverai.
Dans l'azur de ton ciel mystique, Le parfum de ce pur cantique Par ton âme seule inspiré.
Ta voix me pénètre^ et c'est elle Qui par ma bouche aura chanté L'hymne pieux à ta beauté, Visible Esprit, chair immortelle !
Je devinerai le secret
De ces magiques harmonies
Où, sous tes doigts, vibrent unies
La mer, mon âme et la forêt.
Dissipant les langueurs moroses.
Les rêves dont j'ai cru mourir, Toi seule en moi fis refleurir De suaves et nobles roses.
Quand tes yeux les reconnaîtront Tu souriras de mon offrande.
Car j'en veux faire une guirlande Pour couronner ton chaste front.
Frais parfums, hymnes, fleurs tressées, Tout vient de toi : reprends ton bien. Que mon cœur te parle du tien, Et contemple en moi tes pense'es.
Rose pleine de grâce, es-tu sainte Cécile ? Afin de m'exalter par un chant séraphique, As-tu quitté le Ciel d'où le remords m'exile, Toi dont Tàme suave est faite de musique ?
Oui, je t'ai vue, aux jours de pureté sereine, Déployer l'or vivant des riches harmonies ; J'ai vu tes belles mains, tes nobles mains de reine. Interroger un orgue aux splendeurs infinies...
Les fleurs avaient tissé nos tuniques de gloire ; L'amour ne m'était pas une cruelle angoisse; Près de toi j'ignorais la tiamme expiatoire, La tendresse qui saigne et qu'un sourire froisse.
J'aimais à suivre, sur le diamant des touches,
Tes doigts qui donneraient une âme aux choses mortes;
Le psaume s'élançait de millions de bouches ;
Le Ciel mélodieux sentait frémir ses portes.
d92 LES SYMBOLES
L'ineffable cantique, à travers l'étendue, Allait verser la joie aux Sphères immortelles; Tu souriais, amie, en tes songes perdue, Et les purs Séraphins t'éventaient de leurs ailes.
Alors la Vérité s'épanchait comme un fleuve. L'orgue enivré d'amour, d'extase et de prière Disait les cœurs soufl^rants que tourmente l'épreuve Et leur ascension dans la chaste lumière :
Les martyrs à genoux qui chantent leur supplice, La pudique beauté des vierges de la terre, Le poète élevant son cœur vers la justice Et de Dieu pressenti bénissant le mystère.
Tandis qu'autour de toi les splendides phalanges Étincelaient dans l'or virginal des armures. Tu louais le terrible éclat des sept Archanges Qui maîtrisent l'enfer aux ténébreux murmures.
Dans tes hymnes de feu, la divine Sagesse Glorifiait l'Amour divin qui la féconde, Et l'Être, ne pouvant contenir sa richesse, En torrents de beauté s'épanchait sur le monde.
L A nosE d'oPi 193
Tel, s'élevait ton chant vers le Père sublime Qui se recueille sous d'impénétrables voiles Pour engendrer sans fin le Sauveur de l'abime, L'Enfant mystérieux qu'adorent les étoiles.
L'arc-en-ciel diaprait vos flottantes écharpes,
0 Vertus, radieux Esprits, Trônes de flamme 1
Et l'orgue au chantprofond, les clairs accords des harpes.
Les rayons, les parfums, tout devenait mon âme.
Mystiques voluptés, fleurs aux pures corolles, Je respirais en vous l'essence de Dieu même ; Vous n'étiez pas, ainsi que nos froides paroles, Un effort douloureux vers notre fin suprême...
Je me suis souvenu de ces heures bénies En écoutant les sons de l'orgue magnifique. Soutenu par un vol flamboyant de Génies Qu'enivre la beauté de Ion chant séraphique ;
Et, loin du Paradis, d'où le remords m'exile, Reconnaissant tes yeux, je te dis à voix basse : « Ame délicieuse, es-tu sainte Cécile, Et viens-tu me sauver, Rose pleine de grâce? »
J'accuse injustement le Ciel quand je me plains, Chère âme, de ne pas t'avoir plus tôt connue ; Il ne tenait qu'à moi de hâter ta venue En livrant ma pensée â des rêves divins.
Lorsque j'ai pressenti que j'allais te connaître, Déjà je n'aimais rien qui ne fût immortel, Et pour toi je parais mon cœur comme un autel Où l'adorable Enfant du miracle va naître.
Je n'étais pas encor digne de nommer Dieu, Mais je répudiais la sagesse factice; Mes lèvres bénissaient la sereine Justice Et je pleurais devant le ciel chastement bleu.
J'invoquais l'idéal qu'en toi je glorifie; Mes songes lentement le revêtaient d'un corps; Par de mystérieux et suaves accords J'apprenais chaque jour l'approche de ma vie.
LA ROSE d'oh iy5
J'ai connu ta splendeur par les yeux de la foi ; J'ai mérité ta vue, âme chère et sacrée; Seul, j'ai fait mon bonheur, et je t'ai rencontrée Le jour où ton image était vivante en moi.
Tu souffres parmi nous, mais comment puis-je croire Que le signe fatal fut marqué sur ton front, Et qu'en un douloureux élan vers la victoire Tes ailes saigneront?
Rien ne souilla jamais ta pureté native ; Ta vias de la clarté sans connaître le mal ; Ton âme, au chant lointain des sphères attentive, Respire l'idéal.
Si tu daignas vêtir d'une forme charnelle L'ineffable substance où rayonne ton Dieu, C'est que tu caressais, dans la joie éternelle, Cet humble et chaste vœu :
Dépouillant tes cheveux de leur claire auréole, Tu voulais, en dépit du vivace péché, Faire fleurir la grâce et la bonne parole Dans un cœur desséché.
LA ROSE d'or 1'.J7
Ta quittas, sans pleurer, les régions divines ; Tu choisis ton calvaire et ton cœur fut joyeux ; Il te plut de sentir la couronne d'épines Ensanglanter tes yeux.
D'un esprit résigné, tu souffres le martyre De ne retrouver Dieu que par un lent effort ; Tu subiras avec un patient sourire L'angoisse de la mort.
Du moins, puisque j"ai foi dans ta gloire future, Puisqu'en tes yeux j'ai lu la sainte mission, Laisse-moi, partageant ta divine torture, Avoir ma Passion.
Je veux boire à mon tour le vin du sacrifice, Porter ta lourde croix lorsque lu tléchiras, Pacifier ton cœur sur l'arbre du supplice Où se tordront tes bras...
Toi qui rayonnes de bonté, Toi que tout mon être désire Dans un esprit de vérité,
Ne me blâme point de redire Que j'aimerai jusqu'à la mort Tes lèvres et ton pur sourire.
Aiguillonné par le remord, Je monte vers le ciel sublime Avec un violent effort.
Quand j'ai vu la plus haute cime Se perdre dans le gouffre bleu, Qui m'a soutenu sur l'abîme?
Qui m'a baptisé dans le feu ?
Qui m'a nourri de sa parole Et fortifié contre Dieu ?
LA ROSE d'or 199
Ce n'est point une vaine idole ;
C'est la justice et la beauté
Dont ta chair n'est que le symbole.
Toi dont mes hymnes ont chanté Le jeune et radieux visage, N'es-tu pas l'immortalité ?
Mon enthousiasme sauvage S'est élancé comme la mer Baignant d'écume son rivage.
Moi, pétri de sang et de chair.
Pouvais-je embrasser une idée Subtile et vaste comme l'air?
Avec les mages de Ghaldée Mon âme élève un chant joyeux Vers l'étoile qui l'a guidée.
Je bénis ta bouche et tes yeux.
Ton souffle exquis, ta voix si pure, Tes beaux cheveux noirs et soveux.
200 LES SYMROLES
Car vous êtes ma nourriture Dans le triste empire des jours Où la faim du Ciel me torture,
0 mes immortelles amours.
Parfois ma bien-aimée est comme lalouetle Qui monte, le matin, de la plaine muette, Et chante, aux sources d'or d'où s'épanche le jour, Un chant de triomphe et d'amour.
J'oublie en t'écoulantia chaste Philomèle ; Tu fais étinceler des diamants comme elle, Et tu donnes une âme au silence des bois, Que semble illuminer ta voix.
Mon amie est souvent un cygne plein de grâce Dont le beau vol de neige émerveille l'espace. Et qui dans le lac bleu vient goûter un sommeil Bercé par l'onde et le soleil.
-\'es-tu pas comme Taigle aux ardentes prunelles Qui, baignée en un flot de clartés éternelles, Contemple impunément le triangle de feu ? Tu palpites aux pieds de Dieu.
Mais, parce que Ion cœur est toujours solitaire, Tu ne ressembles point aux oiseaux de la terre ; Tu ne saurais verser les trésors de ta foi Dans une âme digne de toi.
Qui froissera jamais les roses de ta couche? Qui pourrait, sans mourir, entendre de ta bouche La musique des lents et suaves aveux ? Qui baisera tes beaux cheveux ?
Au pays de l'encens, du nard et de la myrrhe. Voici que le Phénix impatient soupire Après l'heure où son corps doit périr consumé ; Lui non plus n'aura point aimé.
Un héroïque amour de sa forme future Fait qu'il salue ainsi sa prochaine torture : <( Viens me purifier des souillures du temps ; Jaillis, ù flamme, je t'attends. »
0 radieux Phénix, je comprends ta tristesse. Rien ne te guérira de l'amour qui te blesse ; Car, seule de sa race en un monde trop vil, Ton âme y souffre un dur exil...
LA ROSE d'or 203
xMais, lorsque mon regard au fond du tien se noie, Ne sens-tu pas ton cœur attendri par ma joie, Et ne trouves-tu pas je ne sais quelle paix Dans le bonheur que tu me fais ?
Voici Faube dans sa grâce.
Les feuilles sifflent ; le vent Ranime la terre lasse, Qui soupirait en rêvant.
Le rossignol se repose ; L'alouette prend l'essor Dans un ciel bleu pâle et rose.
Fleuri de nuages d'or.
Souriant avec malice, La brune Titania Se blottit dans le calice D'un large pétunia.
Que la reine des féeries Disparaisse avec sa cour !
Ses changeantes pierreries Pâliraient dans l'or du jour.
LA ROSE d'or 205
Les beaux yeux de la pervenche Reflètent le firmament, Et dans chaque rose blanche Scintille un pur diamant.
0 les caressants murmures De ce vent frais dans les blés !
Chuchotements des ramures, Cris d'éveil, rythmes ailés
Le cantique de la terre, Psyché rêveuse l'entend.
Ahl sans doute il faut me taire ; Elle pleure en l'écoutant.
L'air qui souffle dans ses ailes Lui porte, sur la hauteur, Un chant de violoncelle s Modulant avec lenteur.
Quelle vague d'harmonie Vient baigner son pâle front I Quelle tendresse infinie !
Quel soupir humble et profond !
Dans la forêt vaporeuse
Je suis muet et caché ;
Mais c'est bien ma vie heureuse
Qui monte vers toi, Psyché.
Les fleurs de ton désir réjouissent tes yeux Quand tu presses l'anneau magique sur ta bouche, Et devant toi s'élève un château merveilleux.
En souriant, tu vois se dresser sur sa couche
Ta sœur aux blonds cheveux, la Belle au bois dormant,
Si ta baguette d'or légèrement la touche.
Tu lui dis d'espérer en son royal amant,
Et tu sais l'endormir ensuite avec tendresse,
Toi qui ne connais pas les chaînes du serment.
D'un peuple délicat ton âme est la maîtresse ; Les papillons d'argent, les sylphes et les fleurs T'appellent dans le bois que la lune caresse.
Elle pare ton front de divines pâleurs ;
Et toi qui prends pitié des êtres et des choses.
Tu dis au rossignol d'exhaler ses douleurs.
Des songes lumineux ou des métamorphoses Délassent ta pensée et charment tes instants ; Dans l'ombre tes cheveux sont frôlés par les roses.
L'air de la nuit est doux, mais moins que tes vingt ans; Le long des verts buissons brillent des lucioles, Et tout salue en toi la grâce du printemps.
Voici que, te berçant de suaves paroles, Des anges, près de toi, font doucement vibrer Les théorbes, les luths et les tendres violes.
Leurs frêles instruments ne font que murmurer. Tu rêves au bonheur et ton âme soupire ; Le silence et la nuit te disent de pleurer.
Ta fantaisie est reine et te crée un empire ; J'oublierais sans remords, pour écouter ta voix. Les poètes aimés et mon divin Shakspeare.
Les étoiles du ciel palpitent sous tes doigts; Des clochettes des fleurs tu sors comme une fée : Tes cheveux ont gardé l'arôme exquis des bois.
LA KO SE d'où 20!)
La Nature t'adore et se souvient d'Orphée, Car tu sais, en prêtant la vie aux sept roseaux, Faire un hymne éternel de sa plainte étouffée.
Quand tu chantes ainsi, merveille des oiseaux, C'est qu'ayant trop donné de ton amour au monde, Tu mérites enfin cette heure de repos.
Recueille-toi, cher cœur, dans une paix profonde. Jusqu'à l'heure où, sortant de son palais de feu, Le Soleil étreindra la Terre jeune et blonde.
Laisse errer tes désirs dans le pâle ciel bleu; Égrène au vent du soir tes lentes rêveries ; Écoute les concerts des beaux anges de Dieu.
Je me consolerai, pourvu que tu souries, D'être exilé longtemps de ta céleste cour ; Et, pour mêler mon âme à tes chastes féeries,
J'attendrai que l'amour éveille enfin l'amour.
La rose que tu m'as donnée, Est-ce ton cœur délicieux?
D'un parfum subtil et joyeux Elle embaume la matinée.
J'ai, sur sa robe satinée, Mis des baisers longs et pieux.
La rose que tu m'as donnée, Est-ce ton cœur délicieux ?
Quand les heures l'auront fanée, Doit-elle refleurir aux cieux?
Et présage-t-elle à mes yeux Un indissoluble hyménée, La rose que tu m'as donnée?
La blanche Ténus brille au bord du ciel Les doux liserons au parfum de miel
Ferment leurs calices.
La terre soupire et dit aux forêts De mélodieux et tendres secrets :
Viens, ô mes délices.
Que le soir est calme et silencieux :
Un vent frais se lève; il baise les yeux
Des fleurs endormies.
Étoiles d'amour, timides encor, Vous nous souriez de vos trônes d'or.
0 chastes amies.
Viens : le ciel s'anime et s'épanouit ; Voici qu'il rayonne au front de la nuit Comme un diadème.
Laisse- moi presser doucement ta main Et te raconter mon âme en chemin...
Je t'aime! Je t'aime!
Ta splendeur virginale illuminait mon rêve ; Des flûtes et des chants résonnaient sur la grève ; Les pins embaumaient l'air de leur vive senteur ; Et des groupes erraient avec grâce et lenteur A travers les bosquets mystérieux de l'île. Que cette après-midi fut joyeuse et tranquille! Tandis qu'une mer bleue aux tlots étincelants Mouillait mon front d'écume et baisait tes pieds blancs, Non loin de nous, l'essaim des Dryades légères Dansait pudiquement dans les hautes fougères. Couché sur le rivage et regardant tes yeux, Je laissais mon amour, pur et silencieux, S'élever jusqu'à toi pendant ces heures saintes. Tes cheveux, couronnés de grappes d'hyacinthes, D'un flot brillant et noir baignaient ton cou neigeux. Bercée au bruit lointain des chansons et des jeux.
Ton âme apparaissait dans Ion vague sourire ;
Et les flûtes mêlaient aux accords de la lyre
D'harmonieux sanglots et des plaintes d'amour.
Tu me l'abandonnais, ton âme, sans retour ;
Et, mes profonds désirs perdant leur violence,
Heureux, je contemplais, dans un pieux silence,
Les lèvres qui m'avaient tenté cruellement.
Les saphirs de la mer et le beau ciel clément
Rayonnaient au soleil immortel de la Grèce ;
De longs soupirs passaient dans l'air plein de tendresse ;
La souffrance et le mal nous étaient inconnus.
Et moi, comme la mer, je baisais tes pieds nus.
0 toi que la beauté revêt, pare et couronne,
Si la substance de ton corps, Tout entière empruntée à ce qui t'environne,
Résulte des secrets accords De Teau chaste et du vent qui murmure et qui passe, De la terre et du feu, rouge fleur de Tespace ;
Si tu dois rendre au monde, en fuyant invisible,
Les éléments qu'il t'a prêtés, Afin qu'il les transforme en eau fraîche et paisible
Aux frémissements argentés.
En moissons d'or, en fleurs splendides, en lumière. En célestes parfums, doux comme une prière ;
Ta forme t'appartient, ta forme est immortelle!
La terre ne la connaît pas, L'onde, l'air et le feu se taisent devant elle
Et rien ne l'enchaîne ici-bas,
Car, dansTéternité, ton âme souveraine A créé librement cette forme sereine.
Tendre et profond regard, lèvres délicieuses,
Grâce de ce visage altier, Cou flexible et poli, boucles capricieuses,
La merveille du corps entier, Tout cela, dépouillé lentement comme un voile, Revivra pour jamais dans une pure étoile !
Elle rayonnera plus tendre et plus profonde, La flamme de tes sombres yeux;
Le sourire qui fut la douceur de ce monde S'épanouira pour les cieux ;
Et tu ceindras l'auguste et brillant diadème
Sans que rien ait changé delà forme que j'aime.
Je rêve à loi, couché sur la haute falaise, A l'ombre d'un pommier, le long du seigle mùr. La mer, rosée encore et du plus tendre azur, Frémit comme une vierge au soleil qui la baise; La mer à peine bleue, et rose de l'éveil, Laisse errer sur son corps les lèvres du soleil.
Je rêve que je vois planer deux nobles cygnes. Us suspendent leur vol en palpitant un peu; L'air exqais du matin les pénètre de bleu; Et je regarde, avec mes prunelles indignes, Dans le jour grandissant le pur saphir des eaux Azurer de reflets ces merveilleux oiseaux.
Je rêve que je vois deux Esprits de lumière,
Paisibles, s'approcher de la terre en rêvant.
Leurs chastes robes d'or tourbillonnent au vent.
Un parfum de bonté, de grâce, de prière,
S'exhale des Esprits légers et bienheureux ;
Et, penchés l'un vers l'autre, ils murmurent entre eux.
Ils murmurent entre eux, les deux êtres de gloire. « 0 mon âme, dit l'un, contemple ces moissons I J'entends chanter en moi de lointaines chansons; Terre, je te bénis. Ma pieuse mémoire Garde le souvenir de tes plus humbles fleurs, Où brilla la rosée amère de mes pleurs. »
En souriant répond le plus beau des deux anges : « Le Ciel m'avait laissé de trop cuisants regrets ; Mais j'aimais, comme toi, la mer et les forêts. La prière des fleurs se mêlait aux louanges Qui, plus haut que la terre et que l'espace bleu, S'élevaient de mon cœur vers le cœur de mon Dieu. »
Les deux êtres divins soupirent sans tristesse.
« J'ai rêvé bien souvent, dit enfin le premier,
Le long du seigle mûr, à l'ombre d'un pommier.
Qu'un jour tu me rendrais tendresse pour tendresse.
Je bénissais un mal qui m'enivrait de toi;
Dans mes yeux, tu l'as dit, resplendissait ma foi. »
LA ROSE d'or 219
(' Tu m'appelais ta vie ol l'ùmc de ton âme, Reprend avec lenteur l'ange plus gracieux ; Mais moi, que tourmentait la vision des Cieux, J'ai voulu t'arracher au sombre lac de flamme. Je t'aimais, ô mon frère, et je t'ai fait souffrir, Afin que notre amour pût librement fleurir. »
Et celui qui jadis, sur la haute falaise,
Rêvait à son aimée en face de la mer,
S'écrie éperdùment, tandis qu'ils fendent l'air :
« Lèvres, je vous respire ; ù cheveux, je vous baise
Ailes, vous palpitez dans mes ailes; beaux yeux,
Si j'ai souffert par vous, je vous possède mieux...
« Viens, mon âme, la mer céleste nous appelle. Au-dessus de l'eau bleue et des blondes moissons, Fuyons vers le soleil. » L'autre chante: « Unissons Nos voix à celte voix, si profonde et si belle, Que le vent du matin porte vers le Béni ; Viens, et que notre joie emplisse l'infini ! »
LE CHRIST
C'est la dernière fois, nuit aux pudiques voiles, Que pour le Fils de l'Homme auront lui tes étoiles. La terre fatiguée aspire ta fraîcheur; L'air palpite. A présent, la barque du pêcheur Livre auvent qui se lève une toile gonflée Et fend les sombres eaux du lac de Galilée. L'odeur des premiers lis embaume tout le ciel ; La douce nuit les berce, et leur souffle de miel Achève de troubler mon cœur et ma pensée. Demain, dans tout son être alTreusement blessée, Celle qui m'a nourri verra saigner mon corps, Et pour moi sa douleur sera presque un remords... Une étrange pitié joint les âmes entre elles ; Qu'ils sont forts, ces liens si tendres et si frêles !
UNE VOLV
0 Jésus, il est donc bien cruel de mourir?
LE CHRIST
Tous, ils dorment. Le cœur se lasse de souffrir... Trois disciples m'avaient suivi. « Priez », leur dis-je. Mais leurs yeux, que n'a pas fascinés un prodige, Se sont appesantis ; et, dans leur simple foi Qui méprise le doute et s'abandonne à moi. Ils révent de couvrir la terre de merveilles. Jamais ils n'ont connu le tourment de mes veilles. Cette nuit, mon angoisse est pire que la mort; Et Jean, mon bien-aimé, ne le sait pas: il dort.
LA voix
Homme, auprès de ton Dieu ta place est déjà prête. Celui qui ne sut pas où reposer sa tête, Bientôt, resplendissant comme sur le Thabor, Entrera dans la gloire au chant des harpes d'or.
LE CHRIST
J'écoute murmurer les oliviers antiques
Dont le vent fait frémir les rameaux prophétiques.
Ah! s'il n'appelle à lui que les justes, bien peu Posséderont un jour la vision de Dieu ! Moi, dans la paix du Ciel, ce sera ma torture De voir l'homme écrasé par l'aveugle Nature. Pauvres êtres souffrants dont le salut m'est cher, Vous laisserai-je en proie aux fureurs de la chair? Vous faudra-t-il errer sans conseil et sans guide? Non. Je redescendrai du Paradis splendide; Et, mille fois, soumis aux cruautés du sort. Je naîtrai de la femme et je mourrai de mort. Accablés sous le poids de crimes séculaires. Enivrés de désirs, fous de vaines colères. Vous vous efforcerez de vaincre en frémissant, 0 frères, la révolte immortelle du sang. Je serai parmi vous, moi, poursuivant ma tâche, Maudit par le puissant et trahi par le lâche. Quelques-uns me suivront: plein d'un espoir joyeux. Je croirai voir l'amour se lever dans leurs yeux... Mais puis-je triompher de la matière immonde? Non : le mal, à jamais, doit asservir le monde. J'ai fait un rêve, et rien n'accomplira mon vœu. Toujours ce cœur blessé saignera loin de Dieu.
LA VOLM
Qui donc est loin de Dieu? Quelle âme solitaire Ne frissonne parfois au souflle du mystère ? Qui n'a pleuré devant le ciel immaculé? Un songe magnifique ou le désir ailé T'emportera, Jésus, au fond du sanctuaire Où, caché par le vol des Esprits de lumière, Dans sa félicité respire l'Éternel.
Lorsque renaît le soir paisible et solennel, Dont le silence est cher à ton âme lassée, IN'as-lu pas un secret témoin de ta pensée? Si tu vis pour le bien, ton Dieu repose en toi. Quand l'amour t'exaltait au-dessus de la Loi, Tu sentais sa présence et tu disais : Mon Père !... Ne blasphème-t-il pas, celui qui désespère?
LE CURIST
Qui me parle? Mon cœur tressaille à cette voix.
Si de ton lumineux royaume tu me vois,
0 Seigneur, prends pitié de ma détresse affreuse.
Ai-je entendu la Voix sublime et bienheureuse
Qui s'éleva, mêlée à de lointains accords.
Lorsque l'eau du Jourdain ruisselait sur mon corps?
Je crus, en écoulant cette voix inconnue, Que l'heure de sauver le monde était venue, Et qu'un Dieu paternel aimait ses fils ingrats. J'avais foi dans mon œuvre, et je tendais les bras Vers le Dieu de justice et de miséricorde ! Mais j'ai vidé la coupe amère, et je déborde. Parle : si l'homme était d'avance condamné, Pourquoi, Seigneur, d'un peu de poussière est-il né? Ah 1 qui suis-je? et d'où vient que l'amour me dévore? Mon Dieu, j'ai vu frémir les ailes de l'aurore ; Le jour n'est pas venu. Parle, ù puissante Voix Qui traverses mes os comme aux jours d'autrefois! Je me sens défaillir : devant moi tout s'efface ; Une chaude sueur de sang baigne ma face...
LA VOIX
Je suis le Dieu jaloux, le maître violent Qu'une trombe terrible enveloppe en sifflant. Les grands taureaux ailés, dont le vol me soulève, Mugissent devant l'arche où s'abrite mon rêve. Je suis le moule ardent d'où sortit l'univers. Feu vengeur, je détruis lentement les pervers.
Je suis le lac sans fond des mystiques ténèbres, Le silence formé de murmures funèbres, L'or enfoui qui rêve au jour noble et serein, L'inexprimable angoisse et le désir sans frein! Je suis l'Être, et j'ai soif de la vie éternelle. Mon âpre volonté sent bouillonner en elle Un monde fait d'amour, d'extase, de clarté. Par de vertigineux tourbillons emporté, Je cherche le repos dans une île paisible. Je voudrais m'enivrer de ma splendeur visible. Cruellement épars dans l'abîme anxieux, Il faut, pour enfermer en moi les vastes cieux. Que j'épuise ma force et que je fasse naître Un cœur mystérieux au centre de mon être. Solitaire, j'aspire aux tendresses d'un Fils Qui soit la chaste rose et le merveilleux lis. L'ineffable douceur, l'agneau pur et sans tache, L'éclat manifesté de Celui qui se cache, Le Verbe rayonnant, la splendide Raison! Et je brise les murs de ma froide prison ; L'opiniâtre effort triomphe du silence ; De mon sein ténébreux la Parole s'élance ;
La lumière est par moi de toute éternité ;
L'amour épanouit mon visage irrité...
Un Fils palpite en moi ; mon bien-aimé ressemble
A la jeune colombe, au doux oiseau qui tremble
Sous l'aile de sa mère et dans l'ombre du nid.
Une félicité parfaite nous unit.
Il est mon propre cœur plus ardent que la flamme,
Le rire de ma joie et le chant de mon âme 1
Sa pure charité m'embrase, et j'ai voulu
Qu'un monde radieux adorât mon élu.
J'ai tout créé par lui, car il est la Sagesse ;
Les anges, bénissant ma divine largesse,
Ont les yeux sur celui que j'ai nommé leur roi ;
Et mon Fils, pauvre cœur désespéré, c'est toi I
LE CHRIST
Entends-tu les sanglots qui brisent ma poitrine?... Un ange m'apparaît. Sa robe est purpurine. Il me regarde avec une tendre pitié...
Pourquoi ton Fils est-il durement châtié? Le messager s'avance, ému de mon supplice ; Et voici qu'il recueille en un large calice La sanglante sueur qui coule de mon front.
LA VOIX
Les cieux, mon bien-aimé, demain se voileront; Mais, avant de mourir, écoute et sois mon juge. L'homme a voulu déchoir ; il n'a point de refuge Qui puisse le sauver au jour de ma fureur, Et ses pas inquiets s'enfoncent dans l'erreur. Nue et loin de son Dieu, pleure la créature. Un crime irréparable assombrit la nature ; Je n'entends plus chanter l'étoile du matin ! Pouvais-je abandonner le monde à son destin? Je t'ai dit : « 0 mon Fils, va racheter la terre .. »
LE GURIST
Je descends, éperdu, dans mon propre mystère.
Alors je reposais ma tète sur ton cœur.
Et j'écoutais, ainsi qu'un murmure, le chœur
Des séraphins tournés vers ta gloire terrible.
Les anges, sous mes pieds, secouaient de leur crible
La neige éblouissante et vierge des soleils.
Qu'un large souffle emporte etmêle aux cieux vermeils:
Sans fin tes serviteurs enrichissent l'abîme.
Et moi, levant les yeux vers ton regard sublime.
Je répondis : « Seigneur, qu"il en soit fait ainsi !
Pour rhomine faible et nu j'implore la merci.
Ton fils dépouillera sa robe de victoire.
Que Dieu s'offre aux bourreaux : sa mort expiatoire
Peut seule désarmer la colère de Dieu. »
Puis j'ai tout oublié, car ce pâle ciel bleu
Ne se peuple jamais des innombrables anges
Qui brûlaient devant moi le parfum des louanges.
LA voix
Je t'en glorifierai 1 Par ce profond oubli
Ton noble sacrifice est encore ennobli.
Un homme a su parler aux hommes : sa tendresse
Consola bien des cœurs que l'injustice oppresse.
Ta parole a germé, mon Christ; et quelque jour
S'élancera du sol une moisson d'amour.
Alors s'apaisera la haine meurtrière ;
Et j'entendrai vers moi s'élever la prière
Que l'aurore soupire à l'oreille des vents,
Et que ta bouche apprit aux bouches des enfants.
LE CHRIST
Serai-je délivré de ma prison charnelle?
LA VOIX
Ta mort la brisera : mais ton âme éternelle En tout ce que j'ai fait palpitera sans fin. L'abîme, pénétré de ton souftle divin, Mugira sourdement un chant de délivrance. Les êtres, s'élevant à moi par la souffrance, Dans leur cœur sentiront battre ton cœur puissant ; Ton immortalité fleurira dans leur sang! Tu porteras le poids écrasant de leurs crimes Dans leur ascension vers mes hauteurs sublimes. Ils deviendront le Christ, et tu seras en eux ; Et sanglant, couronné d'épines, lumineux, Sans mesure enivré de douleur et de joie, L'Homme-Dieu marchera lentement dans sa voie, Et verra, par les yeux clairvoyants de l'esprit. Un immuable Dieu qui l'aime et lui sourit.
LE CHRIST
0 mon àme, bénis le Seigneur, qui te laisse Enfanter au salut ces cœurs pleins de faiblesse... Soyons le pain de vie et le vin consacré ! Je nourrirai mon peuple et je l'abreuverai.
Je veux être dans l'homme une source profonde, Et je m'incarnerai tout entier dans le monde.
LA VOIX
0 toi, ma douloureuse et sainte Humanité,
0 victime, ô mon Christ ! Je suis épouvanté
De voir, à ton flanc nu, saigner le coup de lance.
Est-ce bien là mon Fils? et le morne silence
Devait-il éclater en un cri de douleur?
Je regarde la croix, ta livide pâleur,
Tes bras tordus, tes mains cruellement percées,
Et je vois palpiter tes yeux pleins de pensées.
Ah ! te verrai-je ainsi jusqu'à la fin des temps?
Tes lamentations, mon Fils, je les entends.
Je souffre dans ton corps coupé par les lanières ;
J'assiste, plein d'angoisse, aux épreuves dernières
Oîi ton âme défaille et sent mourir sa foi,
Et tes sanglots perdus retentissent en moil
LE CHRIST
Mais le Crucifié te contemple, mon Père. La sereine clarté de ses yeux exaspère
La tourbe des bourreaux qui rugit à ses pieds, Et son cœur a pour eux de suprêmes pitiés. Seigneur, il participe à ta gloire infinie. Il écoute avec toi la puissante harmonie Qui s'élève à jamais de la terre et des cieux; La divine beauté du monde emplit ses yeux; Et lui, qui d'un peu d'eau sollicite l'aumône, S'enivre de l'encens exhalé vers ton trône.
LA VOIX
0 mon aimé, je peux t'arracher à la mort! Je suis vêtu d'éclairs ; mon nom est le Dieu fort ; L'abîme tremble au bruit de ma voix éclatante, Et je pourrais rouler les cieux comme une tente ! Veux-tu que ma colère écrase tes bourreaux? Comme on voit disparaître un vol de passereaux, Ferai-je évanouir ce peuple de fantômes? Parle: faut-il frapper les rois et les royaumes? Incendier la mer? briser le firmament?
LE CHRIST
Que tout soit comme il est, Père, éternellement I