XII PREFACE
poèmes, tels que VAme heureuse, Nuit d'été, Léchant de Vishnou, semblent mieux répondre ù cette pensée ; mais ils sont trop isolés pour qu'on ait le droit d'y voir une lidèle expression de lensemble.
On peut croire que la suppression pure et simple du Prologue arrangerait tout ; mais il y a aussi la conclusion du livre. Après une longue série de poèmes impersonnels, par le fond si ce n'est par la forme, je réponds d'une manière plus satisfaisante aux données du Prologue, en reprenant la parole pour mon propre compte. J'apparais alors comme un homme poursuivant la Vérité avec angoisse, et cela ne s'accorde guère avec l'esprit général des Symboles, qui implique par avance l'impossibilité de faire aboutir de pareils efforts. Enfin, après de pénibles détours sur lesquels je reviendrai, j'arrive à une conclusion purement morale, qui est censée être nouvelle pour moi ; mais tout lecteur attentif jugera que tant de circuits étaient inutiles. En écrivant Adam et Eve, Hercule, Odin, j'exprimais par anticipation, au sujet de la vie humaine et de notre devoir présent, les idées contenues dans L Homme-Dieu et dans l'Épilogue des Symboles. La loi morale mise en dehors et au-dessus de toute hypothèse particulière sur le divin, donc indépendante de la question des origines et pouvant se passer de toute sanction, tel est bien le sens intime de ces trois poèmes ; et c'est aussi la conclusion du livre entier.
11 est fâcheux de voir un lionnne se donner grand mal pour élreindre une vérité (jui est déjà en sa possession. Mais l'usage <iue je fais de mon libre arbitre, longtemps abdiqué,
PRÉFACE Xlll
avant de conclure d'une façon trop prévue, appelle surtout les critiques. Je ne pense pas à ces poèmes de discussion : L'Ame humaine el En prière, mais aux deux suivants. L'amour passionné, exclusif, presque sensuel, de la nature « féminisée » comporte une grande part de rhétorique ; il en a été fait, dans notre siècle, un pitoyable abus. L'amour platonique en sa rigueur absolue, je veux dire affranclii, jjar hypothèse, de toute sensualité, est au moins une erreur assez noble, où l'on peut s'engager de bonne foi ; mais je trouve bizarre qu'une ardente recherclie du vrai dégénère en une sorte de roman. J'aurai beau alléguer qu'il faut voir en tout cela de curieuses déviations du sentiment religieux, et qu'elles se produisent, d'une façon toute naturelle, à l'instant où faiblit la croyance en Dieu. Il est possible que, dans certains cas, cela ait lieu ainsi. Mais ce n'est pas après avoir atteint la maturité de son esprit qu'un homme pourrait s'abandonner sans réserve à des émotions aussi artificielles ou devenir la proie d'illusions aussi fortes. J'ai cru que l'expression de sentiments jadis éprouvés, d'une façon plus ou moins réelle, serait logique et vraisemblable à certaine place de mon livre. Je vois que je me suis trompé.
Je ne veux pas du tout, par une vanité à rebours, déprécier mon œuvre. Je crois qu'il y a, dans les poèmes dont je parle, une poésie vraie; ils sont, en grande partie, l'expression très sincère d'un culte profond de la nature et de ces intimes rêveries où l'amour semble transtiguré. Moi-même, d'ailleurs, en terminant les deux poèmes, je dénonçais la part de fausseté qui s'y mêle; et cela pouvait leur faire trouver grâce.