LE TORRENT
L'eau jaillit! la roche déserte Va répondre aux chansons des bois.
Je donne aux prés leur robe verte; Ils sont muets, je suis leur voix.
La vie autour de moi fourmille; Elle coule avec les ruisseaux.
J'abrite une immense famille; Un peuple entier vit sous mes eaux.
Sous chaque roche un hôte habite.
Là, dans l'ombre et dans la fraîcheur, Le saumon, l'anguille et la truite Invitent la main du pécheur.
De mes bords chérissant la zone, Les arbres croissent par milliers; Le merle bleu siffle sur l'aune, Le vent berce les peupliers.
Toute chose que Dieu féconde, Prête à chanter, prête à fleurir, Aime le vif accent de l'onde, Aime à voir le ruisseau courir.
Quand de la ruche printanière L'essaim s'est échappé dans l'air, Il vole, au bruit de la rivière, Vers le frêne au feuillage clair.
Ma rive a d'heureuses retraites Où s'échangent de longs serments; j'y couvre sous mes voix discrètes Les douces plaintes des amants.
La génisse, au bruit de sa cloche, Conduit vers moi de gais troupeaux.
En chantant le berger s'approche Et prend sa flûte à mes roseaux.
C'est moi qui fais tourner la roue Du meunier conteur et malin.
Ma voix l'accompagne et se joue Au joyeux tic-tac du moulin.
A vos travaux je m'associe :
Je bats le fer du forgeron ;
Je meus l'infatigable scie
Sous le toit du vieux bûcheron.
A travers le roc et l'argile L'eau glisse et creuse incessamment ; C'est moi, sur la terre immobile, C'est moi qui suis le mouvement.
L'onde vierge à grands flots m'arrive, Quand l'été ronge le glacier; L'écume alors blanchit ma rive Comme la lèvre du coursier.
Si parfois mon flot déracine L'épi d'un imprudent sillon, Le sol que j'ôte à la colline, Je le restitue au vallon.
L'eau dans son sein, rapide ou lente, Tient tous les germes en éveil ; Pour donner la sève à la plante, Elle se marie au soleil.
La chanson du torrent convie Chaque être à sortir du repos.
J'appelle au travail, à la vie, Les fleurs, les hommes, les troupeaux.
Je dis : Suivez mes flots rapides, Quittez avec moi ce haut lieu ; Marchez, voyageurs intrépides, Sur les chemins traces par Dieu.
j6 LÈS S Y M PII QX IF. S.
Suivez les torrents et les fleuves, O flot des générations !
Enrichissez de races neuves Les plaines et les nations.
Placez vos tentes sur ma rive; Un secours vous viendra des eaux; Je tournerai la meule active, Je porterai vos lourds vaisseaux.
Avec moi cheminez en foule Et chantez, peuple industrieux!
Dieu vous dit dans mon flot qui coule : Travaillez et soyez joyeux.
LE POÈTE
Pauvre cœur, dupe, hélas! de ta propre imposture, Tu n'entends que toi-même à travers la nature ! L'esprit qui t'a parlé de joie et d'avenir T'a promis, ô pasteur! ce qu'il ne peut tenir. Ainsi, pour l'affranchir de l'ennui qui te ronge, O folle humanité, tu n'as que le mensonge ! Je trouve ta gaité plus triste que mes pleurs, Et mon front ne veut pas de ces trompeuses fleurs. Va donc, et suis la voix de l'antique Sirène; Suis ton illusion qui parle et qui t'entraîne. Au but de ton travail, à travers les chansons Cours le long de ces flots, docile à leurs leçons! Crois l'homme juste et bon ; crois les saisons propices, Et joue avec les fleurs au bord des précipices. La mer, la mer se creuse et va nous recevoir Engloutis dans le flot qui te parlait d'espoir;
S Y M P I ! () N I i: D U T OKKE S T .
Vous tomberez tous deux au noir abîme où gronde Le terrible inconnu que j'entends sous cette onde.
LE PATRE
L'inconnu qui me parle est un Dieu bienfaisant. Accomplissons d'abord la tâche du présent ! La nature l'enseigne à la sagesse humaine : A chaque jour suffit le fardeau de sa peine, Et, pour le cœur sincère et simple en ses désirs, Chaque jour que Dieu fait offre aussi ses plaisirs.
LU POÈTE
Adieu ! Reste, 6 berger ! dans l'erreur qui t'est douce : L'ignorance est un lit plus tendre que la mousse; Reste, au bord de cette onde, à voir tes prés fleurir, A vivre sans penser, pour vivre sans souffrir.
LE PATRE
Ami, qu'un Dieu propice, à ma voix, te délivre Du démon qui t'a dit : Reste à rêver sans vivre !
LE POÈTE
Ah I puissé-je abdiquer, au sein de quelque fleur, De ce cœur importun la vie et la chaleur! Pour la sève paisible en ces chênes dormante Que j'échangerais bien l'âme qui me tourmente, Que je voudrais jeter tout mon être à ce vent! Je souffre, ami, tu vois que je suis bien vivant.
LE PATRE
Tu souffres d'un corps faible et d'une âme impuissante, Le mal dont tu te plains, c'est la vigueur absente. Je le vois, dans tes yeux, sur ton front sans couleur, C'est un fruit de l'orgueil que ta lâche douleur. Abdique ta mollesse et ces larmes superbes; Il est temps d'amasser quelques solides gerbes O rêveur! sors enfin de ton sommeil fatal!... Mais tu ne peux guérir, car tu chéris ton mal.