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CHAPITRE XI

La concentration industrielle et commerciale.

Section I. — Agrandissement des entreprises.

La concentration dans l'industrie manufacturière, les transports, le commerce de détail, les banques, les assurances, etc., est un fait si universellement connu, si fortement établi par des observations nombreuses et concordantes, qu'il est devenu banal de le constater; toutefois, il n'est pas inutile de mesurer par des chiffres l'étendue actuelle du mouvement, et surtout la vitesse de son cours. Sur ce dernier point, nous n'avons guère à notre service que les statistiques allemandes et françaises; encore masquent-elles en partie l'importance du phénomène, parce qu'elles comptent comme établissements distincts les ateliers ou comptoirs dispersés qui dépendent d'une même entreprise.

Dans l'intervalle de treize ans qui sépare les deux derniers recensements professionnels allemands de 1882 et 189o, le nombre des petites exploitations industrielles (travailleurs isolés et établissements occupant o personnes au plusj a sensiblement diminué, tandis qu'augmentait celui des moyennes (6 à 50 personnes) et des grandes exploitations. Les premières ont perdu 79 000 personnes ( — 2,4 p. 100), alors que les secondes en gagnaient 793 000 (+ 71,0 p. 100) et les troisièmes 1353 000 (-+- 87,2 p. 100); aussi la proportion du personnel des petites entreprises dans l'ensemble est-elle tombée de oo à 40 p. 100, tandis que pour les moyennes elle s'élevait de 18,6 à 23,8, et pour les grandes de 26,3 à 36,3 p. 100.

Si l'on compte un cheval-vapeur comme l'équivalent de 24 forces humaines, les petits établissements d'industrie et de commerce emploient seulement 15 p. 100 du total des forces en hommes et en

moteurs, tandis que les grands établissements de plus de 100 personnes comprennent plus de la moitié de ces forces réunies (o4,8 p. 100). Dans ce chiffre, les exploitations géantes, celles qui emploient plus de 1000 personnes, comptent à elles seules pour 18 p. 100; la maison Krupp occupe pour sa part 44 000 ouvriers et employés, et dispose d'une force de 36.j60 chevaux-vapeur. Ces immenses établissements d'industrie et de commerce ont plus que doublé en nombre et en personnel dans l'espace de treize ans.

La concentration est donc extrêmement rapide en Allemagne depuis quelques années. Elle se fait sentir principalement dans les industries textiles, les industries chimiques, les mines, la construction des machines, la minoterie, le travail des métaux et l'industrie du bâtiment.

En France, dans les cinq années écoulées entre les recensements de 1896 et de 1901, les établissements d'industrie ont augmenté d'une façon absolue en nombre et en personnel (patrons et salariés) dans toutes les catégories. Les petits établissements (moins de 5 salariés) ont par leur nombre une énorme prépondérance, qui s'est légèrement accentuée d'une époque à l'autre. Mais, au point de vue du personnel, l'accroissement a été plus rapide dans la catégorie des grands établissements (plus de 50 salariés). Aussi la proportion de leur personnel a-t-elle progressé (de 36,1 à 39,7 p. 100 de l'ensemble) aux dépens de celle des établissements moyens (25,8 au lieu de 27,3 p. 100) et des petits (34,5 au lieu de 36,6 p. 100). Mais en tenant compte des petits patrons et façonniers isolés, le personnel de la petite industrie s'élève en 1001 à 47,6 p. 100 de l'ensemble, tandis que celui de la grande ne dépasse pas 31,7 p. 100. Le nombre des établissements occupant plus de 1 000 salariés dans l'industrie, les transports et le commerce a passé de 167 à 221 d'une époque à l'autre.

D'après les recensements professionnels de 1896 en Belgique, et de 1902 en Autriche, la proportion des petites exploitations industrielles y est de 90 à 95 p. 100 environ, comme en Allemagne et en France; celle du personnel est sensiblement la même en Autriche qu'en France dans la petite industrie (46,5 p. 100), mais elle est plus faible dans la grande (27,8 p. 100) ; en Belgique, la concentration est plus avancée, car les grandes exploitations occupent 44 p. 100 du personnel de l'industrie; on y rencontre 41 établissements comptant plus de 1 000 salariés *.

1. Voir Annexe 1,1°. — Statist.d. D.R., vol. 119, Gevcrhe und Ilnndel im Deutschen Reich U jiini 1893, p. 50 el s., lo3 à lo6, lo8 et s., Putlkanimer, 1899. — Lucien March, chef de la stalislique au Minist. du commerce, La distrihidion des entreprises selon leur importance, Journ. de la Soc. de stalist. de Paris, 1901, p. 283.

Pour l'Angleterre, nous ne pouvons suivre le mouvement que dans l'industrie textile, où la moyenne par établissement des broches, des métiers et des ouvriers sélève régulièrement. Aux États-Unis, l'importance moyenne des entreprises industrielles en capital, en personnel et en produit s'élève d'une façon à peu près continue depuis 1850, bien que le nombre des établissements se soit beaucoup accru dans le dernier Census de 1900, à la suite d'un relevé plus soigneux des petits métiers. Pour quelques grandes industries, machines agricoles, cordonnerie mécanique, tapis, fer et acier, cuirs, liqueurs, constructions des navires, lainages, etc., le nombre absolu des entreprises a même une tendance à diminuer. Si l'on remonte jusqu'en 1850, les ditïérences de moyennes sont énormes; depuis 1880 même, la progression est très sensible dans les principales industries. Ainsi, depuis cette époque jusqu'en 1900, l'importance moyenne des établissements a doublé ou triplé dans la plupart des divisions; l'accroissement est même plus rapide encore dans la construction des navires, dans celle des machines agricoles et dans l'industrie des cuirs '.

En même temps qu'elle se concentre, l'industrie obéit à deux autres tendances, qui agissent en sens contraire l'une de l'autre sans être cependant contradictoires.

D'un côté, les entreprises industrielles subissent certainement la loi générale de la spécialisation progressive. C'est ainsi que les filatures de coton anglaises restreignent leur fabrication à une série de numéros très limitée, de manière à éviter les arrêts résultant des changements de numéros sur les métiers, et à conquérir une supériorité décisive dans un genre de production très spécialisé. Quand une grande société industrielle possède plusieurs établissements, il arrive souvent que la division de travail s'opère par l'affectation de chaque établissement à une spécialité distincte.

D'autre part, on observe aussi que les grandes entreprises, lors même qu'elles restent spécialisées, tendent à embrasser la série complète des fabrications nécessaires à la production d'une marchandise achevée, et cherchent parfois à étendre leurs opérations depuis l'extraction des matières premières jusqu'à la vente au consommateur, de manière à s'affranchir des industries qui les précèdent ou les suivent dans la série technique, et à fournir sans arrêts le maximum de rendement. Ainsi une fabrique d'horlogerie, tout en se consacrant à un genre de fabrication spécialisé, rassemble autour

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