Galette des Beaux-Arts du iw août
Les tapisseries égyptiennes et celles des Gobelins résultent d’un travail tellement identique, sauf pour quelques détails secondaires, que j’ai pu, sans difficulté, faire reproduire des coptes par les élèves de notre école de tapisserie.
Le tapissier copte procédait toujours par couleurs franches, je veux dire qu’il ne superposait pas deux couleurs différentes pour produire l’effet d’une couleur unique; ce n’est que dans les premières années de notre siècle que l’usage s’est introduit dans les ateliers de travailler avec superposition; depuis 1888 nous avons abandonné cette méthode qui a été jadis motivée par la reproduction des tableaux. Les Coptes tissaient par teintes plates; dans quelques pièces cependant et par exception, il y a une intention de modelé manifestée par de légères dégradations; les contours sont parfois assurés par un sertissage, mais ce redessiné n’est pas de principe.
La palette copte étant limitée à une douzaine de couleurs au maximum, du moins je n’en ai pas trouvé davantage dans les nombreuses pièces que j’ai examinées, les tons dans une meme gamme sont de deux ou de trois au plus1.
Les couleurs de fond sont le pourpre, le brun tirant sur le violet, le rouge. Le pourpre est de diverses nuances, dont les principales sont le violet, le violet colombin et le vineux violet; du reste, dans l’antiquité, le pourpre à la mode variait également. « Pendant ma jeunesse, écrit Cornélius Nepos, le pourpre violet était en vogue et se vendait cent deniers la livre; bientôt après on préféra le pourpre rouge de Tarente et ensuite le double pourpre de Tyr dont la livre coûtait plus de mille deniers. » Pline indique que pour cinquante livres de laine, il faut deux cents livres de buccin et cent onze livres de murex. Le pourpre des Coptes provient ou d’une matière colorante unique fournie par l’un de ces murex si renommés, ou de mélanges dans lesquels on constate du bleu d’indigo.
Après le pourpre et le brun qui paraît résulter également du murex, rabattu par une forte dose d’indigo, la couleur de fond dominante est le rouge, rouge cramoisi, rouge écarlate, rouge garance, venant du kermès, de la garance varantia des Romains, de rubiacées voisines de la garance et peut-être aussi de la cochenille; la présence de cette matière dans les tapisseries coptes détruirait la tradition persistante, malgré des preuves contraires, qui veut que la cochenille nous vienne d’Amérique.
1. Le mot ton appliqué aux couleurs désigne les modifications qu’une couleur prise à son minimum d’intensité peut recevoir par l’addition du blanc et du noir. La gamme est l’ensemble des tons, la couleur pure est la normale de la gamme. L’expression nuance est donnée aux modifications qu’une couleur peut recevoir par l’addition d’une certaine quantité d’une autre couleui.
Les autres couleurs sont employées pour les motifs de la décoration; elles comprennent le bleu d’indigo, le bleu violet et le bleu de ciel, fixés par le procédé appelé à cuve d’Inde, usité encore de notre temps; le jaune doré et le jaune vert provenant de végétaux; l’orangé, qui paraît venir de la graine de Perse; le vert d’osier, le vert russe et le vert d’œillet, résultant de l’indigo et d’un bois ayant de l’analogie avec le bois de Cuba; d’autres verts sont fournis par l’indigo et la gaude; le noir n’est qu’un bleu très intense modifié par une substance, le sumac très probablement, les cendres des laines noires contiennent un peu de fer L
Les couleurs coptes sont d’une résistance très remarquable; les altérations qu’elles ont subies sont produites par des causes accidentelles, telles que par l’adhérence du tissu sur un corps en décomposition. J’ai remarqué un fait singulier : dans plusieurs morceaux, la laine de la trame teinte en rouge a disparu seule et les fils de lin sont restés intacts, ce qui donne à la pièce l’aspect d’une dentelle; je m’explique la chose par la présence d’une bête très friande du rouge et dédaigneuse des autres couleurs; mon hypothèse a paru raisonnable à des spécialistes.
Pour juger le degré de résistance d’une couleur, nous comparons le côté de la tapisserie qui a été exposé à la lumière avec l’envers; quoique portées dans un pays d’ardent soleil, il n’y a pas de différences sensibles entre les deux côtés des tapisseries coptes. J’ai mis sous l’action du soleil de Paris des morceaux coptes pris à l’envers et des couleurs similaires modernes, les coptes ont résisté alors que les couleurs modernes ont perdu.
En résumé, je ne crains pas d’affirmer qu’au point de vue technique les tapissiers coptes étaient aussi habiles que leurs successeurs, et que les teinturiers coptes étaient des ouvriers hors ligne, aussi forts au moins que les teinturiers flamands du xve siècle qui est l’âge d’or de la tapisserie.
t. De nouvelles analyses donneront probablement sur les couleurs coptes des indications plus complètes et plus précises.