‹ Les Tapisseries d'ArrasChapitre 9 sur 18 · A Pierre le Conte, bourgeois d'Arras, M francs · texte numérisé non relu

A Pierre le Conte, bourgeois d'Arras, M francs

pour un drap de hauteliche que M S avoit fait acheter à lu y de l'ystoire de Saint Anthoine.

40. — A Jehan Gosset (voir ci-dessus n° 23), varlet de chambre MS , lequels MS mande que le receveur luy paie par lettres de mandement sur certains ouvrages d'une chambre que MS luy avoit ordonné à faire et pour acheter G livres de fil d'or ou environ pour en faire ledit drap de l'Appocalice, dont Robert Poisson est chargié à faire . . . XIe LXXVIliv.

41. — A Michel Bernart, bourgeois d'Arras, pour un drap de hauteliche de l'ystoire de

Rozebeke. VIIIe XL liv.

Extrait des comptes de Pierre Macé, commis à la recette générale, ^4^-/4^5.

( Archives de Lille )

267. — A Jehan Renout, marchant, demeurant à Arras, pour la vendue et délivrance d'une chambre de tapisserie de haultelice, de couleur de pers, semée de perselles et contenant cinq pièces et les goutières et en chacune pièce avoit une ymage de femme grande et y avoit des petits enfants et ès dessus dits ymages y avoit de l'or, et contenoit toute ladite chambre IIe aulnes quarrées, à l'aulne de ladite ville d'Arras, laquelle chambre MdS fist prendre et acheter dudit Jehan Renout, au mois de mars l'an MCCCCXII, au pris de XVI sols parisis, monnoie royale, chascune aulne et ycelle délivrer à messire Jehan de Boutheville,

chevalier du royaulme d'Escoce, pour ycelle présenter de par MdS au duc d'Albane; pour ce . . IIe fr.

268. — A Jehan Walois, pour la vendue et délivrance d'un tappis de haultelice, fait à personnaige d'esbattement de chace, contenant LXX aulnes quarrées à l'aulne, au pris de XYI1Ï s. p. monnoie royale chascune aulne, valent. . . . LXXVIII f. XV s.

Extrait du quatrième compte Guy Guilbaut, U22-U23.

( Archives de Lille. )

654. — A Jehan Vacquette, foulon et pareur de draps, demourant à Arras, pour avoir favé VI sarges blanches et vermeilles esthéquetées et six tapis blancs semés de personnages jouans d'orgues, de la tapisserie de MS, lesquelles serges et tapis estoient souillées et sales, par marchié fait avec lui . . IIII fr.

Extrait du compte Guy Guilbaut, 1432-4433.

(Archives de Lille.)

1058. — A Jehan Visse, tappissier, demourant à Arras, la somme de cinquante six livres quatre solz, dudit pris de XL gros la livre, laquele MdS le duc luy a ordonné estre baillée et délivrée comptant, pour l'achat et délivrance des douze tappis doublés de canevas, armoiez aux armes d'icellui S, qu'il a fait prendre et achetter de luy par Guillaume de Sercy, son escuier d'escuieriê, pour couvrir ses sommiers.

Pour ce cy à luy paie comme appert par mandement de MdS le duc, sur ce fait et donné en sa ville de Dijon, le XXVIIIe jour d'aoust l'an mil Ilf Ie XXXIII, cy rendu et quittance dudit Jehan Visse, avec certifficacion dudit escuier d'escuierie, la dicte somme de LVI ï. IIII s.

4069»- — A Jehan Marie, brodeur, demourant à Arras, la somme de vingt-deux livres dix solz, dudit pris de XL groz la livre, laquele MdS a ordonné lui estre baillée et délivrée comptant, pour avoir refait bien et souffisant et habillié de plusieurs choses de son mestier, une riche chambre de tappisserie appartenant à icellui S, nommée la chambre de Bourgoigne. Si comme appert par mandement de MdS le duc, sur ce fait et donné audit lieu de Dijon, les jour et an que dessus diz, cy rendu et quittance dudit Marie, avec certifficacion de Jehan le Prévost dit Fouet, garde de la tappisserie d'icellui S; pour ce cy paié audit Jehan Marie la dicte somme de. . . XXII L. X s.

Extrait du compte VII de Jehan Abonnel, 1âSâ- î iS56

(Archives de Lille.)

4170. — A Jehan le Walois, tappissier, demourant à Arras, la somme de onze cens trente huit livres dix solz, de XL gros la livre, que MS a ordonné lui estre baillée pour les parties de tapisserie qu'il a fait prendre et achetter de luy, aux pris et en la manière qui s'ensuit. C'est assavoir : deux tappiz de chappelle, l'un des VU Joies de la benoite Vierge Marie,

et l'autre de la Passion et crucifiement de Nostre- Seigneur, contenant CL aulnes, à XLYIII s. l'aulne, valent IIIe LX 1. — 1171. Item pour une chambre faicle à devise de chasse d'ours, et garnie ladicte chambre de VI pièces et III goutières contenant surtout IIe IIIIXX aulnes, à XXXVI s. l'aulne, valent Ve II1I 1. — 1172. Et pour une autre chambre faicte à devise de boscaige, d'oyseaulx et de verdure à plaisance, garnie de V pièces et III goutières, contenant CHU" III aulnes, à XXX s. l'aulne, valent IIe LXXIIII 1. X s. — Et lesquelles tapisseries MdS a données et de par luy fait présenter 5 l'Evesque de Liège, son cousin, au duc de Ghelre, son frère, et au comte de Meurs, aussi son cousin. C'est assavoir : audit évesque de Liège, la dicte chappelle des Y1I Joies Nostre Dame et Passion Nostre Seigneur ; audit duc de Ghelre ladicte chambre à devise de chasse d'ours, et audit comte de Meurs ladicte chambre à boscaiges et oyseaulx, quant ils ont naguères prins eongié de MdS en sa ville d'Arras, là où ils estoient venus pour le accompaignier à la journée qui s'y est tenue pour le fait de la paix. Si comme appert par mandement de MdS le duc, donné audit lieu d'Arras, ledit pénultième jour de septembre oudit an mil 1111e XXXV, cy rendue, et quittance dudit Jehan Wallois, avec certifïicacion du Sr de Croy, chevalier, conseillier et premier chambellan d'icellui Seigneur, sur les pris et délivrance desdictes tapisseries ; pour ce XIe XXXVIII 1. X s.

1355. — A Jehan Walois, marchant de tapisseries,

demourant à Àrras, pour la vendue et délivrance de cinq tappiz de haulte lice de Fouvraige d' Arras figurée, c'est assavoir : de la Nativité Nostre Seigneur, de la Résurrection du Ladre, de la Passion et Crucifiement, de l'Ascension et des quinze Signes et Jugement de Nostre Seigneur, ainsi que ving tappis à sommiers armoié des armes de MdS .... MLXXIX fr.

Extrait du compte Guy Guilbaut, conseiller et gouverneur général de la despense ordinaire et extraordinaire de MS le duc de Bourgogne. — Courtray.

(Registre provenant de l'ancienne Chambre des Comptes de Lille, 1-426-1427.)

49J8. — A Jehan Wallois, marchant, demourant à Arras, en prest sur certaines parties de tappisseries qu'il fait pour MS, oultre C livres que semblablement il a eu au mois de mars derrain passé . . C liv.

En 1446 eut lieu, sur la Grande-Place d'Arras, l'une de ces joutes dont elle fut plus d'une fois témoin. Une grande magnificence y fut déployée, et M. de Barante nous l'a dépeinte dans le 6e volume de son Histoire des Ducs de Bow*gogne (pag. 410 et suiv.) On y remarque une particularité qui a trait à notre sujet. « Le sire de Ternant, y est-il dit, avait changé d'armure et avait pris une cotte d'armes de satin blanc, brodée en écailles d'argent, comme on représentait les neuf preux dans les tapisseries d'Arras. » Nous avons ainsi un curieux document sur un point de notre iconographie artésienne.

Au tome suivant du même ouvrage (Vœu du faisan, p. 154), dans la description d'un banquet donné en 1454, nous trouvons encore une belle tapisserie tendant une salle immense et représentant les travaux d'Hercule.

Dans le 8e volume (p. 8), nous trouvons, à propos des richesses étalées à Paris par le duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon , les détails les plus curieux. C'est dans son hôtel d'Artois surtout que « son luxe émerveillait tout le monde... . On y venait de toutes parts pour en admirer les magnificences. Il avait fait venir les plus belles tapisseries d'Arras, rehaussées de soie, d'argent et d'or. On admirait surtout celle qui représentait l'histoire de Gédéon; il lavait fait faire en l'honneur de la Toison-d'Or : car il disait parfois que c'était de Gédéon qu'il avait pris l'idée de son ordre, et non de Jason qui n'avait point gardé sa foi. »

Les exploits d'Alexandre-le-Grand, en tapisseries d'Arras, ornaient le réfectoire de l'abbaye de Saint- Maximin près de Trêves, au jour de la conférence de Charles-le-Téméraire avec l'empereur Frédéric 111; les tentures qui, peu après, ornèrent l'église elle-même, venaient aussi, au moins en grande partie, d'Arras.

C'est surtout lors de la triple catastrophe qui vient atteindre la maison de Bourgogne, dans la personne de Charles-le-Téméraire, que nous faisons une véritable moisson de renseignements sur le sujet que nous avons à traiter. Granson, Morat, Nancy, ces trois noms nous redisent l'origine première de ces dépouilles opimes que nous irons bientôt contempler et inven»

torier avec bonheur à Nancy, à Berne, dans toute la Suisse. Par le droit de la guerre, ce sont les Lorrains et les fiers enfants de l'Helvétie, surtout ces derniers, qui possèdent aujourd'hui encore ces riches tentures dont nous allons d'abord faire l'énumération sommaire pour les décrire ensuite.

C'était après la bataille de Granson (1476). « Déjà le pillage du camp avait commencé : des valets et des gens qui n'avaient point combattu s'étaient précipités pour avoir part à ce butin. Les chefs tentèrent de mettre, autant qu'il se pourrait, un peu de bon ordre dans le partage de tant de richesses. On nomma des commissaires butiniers; on fit prêter serment à l'armée de ne rien détourner, et d'attendre honnêtement la distribution des parts assignées à chaque ville.

» îl fut bien difficile d'empêcher l'empressement d'avidité que devait exciter une telle proie. Cependant la plupart de ces pauvres Suisses étaient loin de connaître la valeur de tout ce qu'ils avaient conquis. Jamais de pareilles magnificences n'avaient paru à leurs regards; ils ne savaient ni ce qui était beau, ni €e qui était rare; comme des sauvages, ils s'émerveillaient de tout cet éclat, mais ignoraient l'usage ou le prix de tant de choses inconnues d'eux , simples habitants des montagnes. Ils vendaient la vaisselle d'argent pour quelques deniers, ne pensant pas qu'elle fût d'autre matière que d'étain ; les vases d'or et de vermeil leur semblaient lourds et incommodes, et comptant qu'ils étaient de cuivre, ils se hâtaient de les changer ou de les vendre pour peu de chose.

» Le gros diamant du duc, celui qu'il portait à son cou, qui n'avait pas son pareil dans la chrétienté, ni peut-être dans le monde, et qui avait autrefois orné la couronne du Grand-Mogol, fut trouvé sur le chemin, où quelque serviteur du duc l'avait sans doute laissé tomber en fuyant. Il était enfermé dans une petite boîte ornée de perles fines. L'homme qui la ramassa garda la boîte et jeta le diamant comme un morceau de verre; pourtant il se ravisa, l'alla rechercher, le retrouva sous un chariot et le vendit un écu au curé de Montagni.

d Ces magnifiques tentures de soie et de velours, brodées en perles; ces cordes tressées d'or qui tendaient et attachaient le pavillon du duc; ces draps d'or et de damas; ces dentelles de Flandre; ces tapis d'Arras, dont on trouva une incroyable abondance enfermée dans des caisses, furent coupés et distribués à l'aune comme de la toile commune dans une boutique de village.

» Sa tente était entourée de quatre cents autres, où logeaient tous les seigneurs de sa cour et les serviteurs de sa maison. Au dehors brillait l'écusson de ses armes, orné de perles et de pierreries; le dedans était tendu de velours rouge brodé en feuillages d'or et de perles; des fenêtres, dont les vitraux étaient enchâssés dans des baguettes d'or, y avaient été ménagées. On y trouva le fauteuil où il recevait les ambassadeurs et donnait ses solennelles audiences ; il était d'or massif. Ses armures, ses épées, ses poignards, ses lances montées en ivoire, étaient mer-

veilleusement travaillés, et la poignée étincelait de rubis, de saphirs, d'émeraudes. Son sceau, qui pesait deux marcs d'or ; ses tablettes reliées en velours, qui renfermaient le portrait du duc Philippe et le sien; son collier de la Toison-d'Or, où les étincelles des fusils étaient figurées en rubis ; enfin un nombre infini de meubles et de joyaux précieux furent aussi pillés ou partagés.

» La tente qui servait de chapelle renfermait presque autant de richesses. C'était là que se trouvaient ces châsses et ces reliques qui avaient fait l'admiration de l'Allemagne deux ans auparavant; les douze apôtres en argent, la châsse de St- André en cristal, le riche chapelet du bon duc Philippe; un livre d'heures couvert de pierreries, un ostensoir qui était aussi d'une merveilleuse richesse.

d L'histoire de trois gros diamants prisa Granson mérite d'être rapportée, et la renommée qu'ils ont eue, l'espèce de vanité attachée à leur possession, témoigneront quelle était la splendeur de ces princes de Bourgogne dont les dépouilles se sont distribuées entre les rois , qui se les sont enviées et disputées à prix d'or.

» Le plus beau, celui qui fut ramassé sous un chariot, fut revendu par le curé de Montagni à un homme de Berne, au prix de trois écus; plus tard, un autre Bernois nommé Barthélemi May, riche marchand qui faisait le commerce avec l'Italie, offrit à Guillaume de Diesbach un présent de quatre cents ducats, en reconnaissance de ^ce qu'il lui avait fait acheter ce

diamant pour cinq mille ducats. En 1482, les Génois rachetèrent sept mille ducats, et le revendirent le double à Louis Sforce le More, duc de Milan. Après la chute de la maison de Sforce, le diamant passa en la possession du pape Jules 11 pour vingt mille ducats. Il orne la tiare du Pape; sa grosseur est égale à la moitié d'une noix.

» Un autre presque aussi beau fut acheté par un riche et célèbre marchand nommé Jacques Fugger, qui le garda longtemps. Soliman-Pacha et l'empereur Charles-Quint le marchandèrent ; mais Fugger tenait à honneur qu'il ne sortît pas de la chrétienté, et l'empereur devait déjà beaucoup d'argent à Fugger, qui ne se soucia pas de lui vendre son diamant. Enfin Henri VIII, roi d'Angleterre, l'acheta; sa fille Marie le porta en Espagne, et il revint ainsi à l'arrièrepetit-fils de Charles, duc de Bourgogne. 11 appartient encore à la maison d'Autriche.

» Le troisième est bien moindre ; il fut vendu à Lucerne, en 1492, au prix de cinq mille ducats, et passa de là en Portugal. Pendant que les Espagnols possédaient ce royaume, don Antonio, prieur de Crato, dernier descendant de la branche de la maison de Bragance, qui avait perdu le trône, vint à Paris et y mourut. Le diamant fut alors acheté par Nicolas de Harlai, sieur de Sanci ; il a gardé son nom et a fait longtemps partie des diamants de la couronne de France. Il fut vendu pendant les premières guerres de la Révolution, et il est porté maintenant par Mme Paul DemidofF.

» Il y avait encore d'autres pierreries fameuses chez le duc de Bourgogne, et qui furent prises à Granson, mais la trace s'en est perdue ; trois rubis qu'on appelait les Trois -Frères; deux autres qu'on nommait la Hotte et la Balle de Flandre. Son chapeau à l'Italienne, en velours jaune, était entouré d'une couronne de pierres précieuses presque toutes admirables. Ce fut ce chapeau qu'un des vainqueurs plaça sur sa tête en se jouant, puis rejeta, disant qu'il aimait mieux avoir dans son lot un bon harnais de guerre. Jacques Fugger l'acheta, et il revendit quelques années après une grande partie des pierreries à l'archiduc Maximilien, mari de Mademoiselle de Bourgogne, qui eût été l'héritier naturel de toutes ces richesses, »

Après la bataille de Morat (1476), « le camp du duc de Bourgogne tomba encore une fois aux mains des Suisses. Il n'était plus aussi riche qu'à Granson ; toutefois les provisions de vivres et les munitions de toute sorte étaient en abondance, L'artillerie était nombreuse ; elle fut partagée entre les alliés. Le duc René reconnut ses canons de Lorraine; ils lui furent rendus, et les Suisses, pour lui montrer toute leur affection, lui donnèrent la baraque de charpente qui servait de logis au duc de Bourgogne. Elle était encore assez belle et assez riche. Il s'y trouva de magnifiques étoffes, de rares fourrures, des armes d'un beau travail, une chapelle précieuse. » (Même ouvrage, t. 10, page 369).

Telles sont les sources auxquelles ont puisé bien des églises et de grandes habitations de la Suisse.

Berne surtout a conservé avec un soin admirable celles de ces richesses qui lui ont été adjugées en partage. Aujourd'hui encore , nous pouvons les y visiter.

Laissant de côté ce qui, dans le trésor de la cathédrale de Berne, est en dehors du sujet que nous traitons, voyons les belles tentures d'Arras qu'elle montre toutes brillantes encore et dans un bel état de conservation, bien que ces tentures soient de la première moitié du XVe siècle.

Les tapisseries de la cathédrale de Berne sont au nombre de dix, mais six seulement viennent de la source indiquée tout-à-l'heuie ; les autres sont du XVIe siècle , et nous n'avons pas à nous en occuper

La première est carrée et elle a 12 pieds dans tous les sens. Elle représente l'Adoration des Mages Les costumes extrêmement riches et ornés de tous les personnages, depuis la Ste- Vierge et les Mages jusqu'à l'ange qui s'agenouille et présente un lambel où sont tracés des mots qui disent de ne pas retourner vers Hérode; ces costumes, disons-nous, contrastent singulièrement avec la nudité absolue de l'enfant Jésus, centre de tout ce tableau et objet de l'adoration. Sans doute, il y a là une intention de peintre et un moyen d'attirer plus vivement la vue sur ce centre, devenu ainsi plus lumineux. Ce qui le prouverait, c'est que toute la maison où se passe la scène est ornée ellemême de riches tentures, de rameaux verdoyants, et parsemée de fleurs. Le bœuf et l'âne ne sont là que

pour mémoire évidemment, et leur mangeoire est une sorte de petit meuble fort présentable, derrière le siège de la Ste-Vierge9 orné de draperies et de coussins comme un trône royal. Tout est resplendissant dans cette magnifique page de l'histoire sacrée, où Ton voit que la réalité historique a été sacrifiée, pour mieux rendre le sens élevé de la doctrine.

La seconde des tapisseries de Berne a une longueur de 26 pieds, sur une hauteur de 13 pieds et demi. Elle représente deux sujets, en apparence dissemblables, et pourtant exprimant en somme une même pensée qui peut, ce me semble, être ainsi formulée : la Glorification de la vertu de Justice.

En effet, dans la première partie, vous voyez une belle action de justice accomplie par Trajan, et la récompense de cette oeuvre si agréable à Dieu est attestée par un miracle au temps de St-Grégoire, pape, et cette récompense est la vie éternelle. Dans la seconde partie, vous voyez un acte de grande mais juste et impartiale sévérité accompli par un homme puissant sur la personne de son neveu, coupable d'un grand crime. Un évêque a condamné cette action, mais Dieu lui-même, par un miracle des plus extraordinaires et des plus touchants à la fois, a décidé en faveur du justicier impartial. On le voit donc, il y a unité de pensée dans toute cette composition, et cette pensée est bien celle que nous avons exprimée toutà-l'heure. Entrons maintenant dans quelques détails.

Cette double scène ne sera pas bien difficile à expliquer. Elle est racontée dans un long texte latin,

au bas do la tenture. Donnons-en simplement la traduction libre, on y joignant la description des choses les plus à remarquer dans la tapisserie elle-même.

« Un jour l'empereur Trajan, payen, il est vrai, quant au mode d'adresser ses hommages à la Divinité, mais d'ailleurs grand ami pratique de la justice, s'en allait à la guerre avec une grande armée, et il était à cheval à la tête de ses troupes. Une femme veuve vient tout-a-coup le saisir par le pied ; elle pleure, elle supplie, elle demande justice contre quelqu'un qui venait de faire mourir son fils, quoique innocent. — L'empereur lui répond avec douceur : Quand je serai de retour de la guerre, je vous donnerai satisfaction. — Mais, dit celle-ci, qu'arriverat-il si vous n'en revenez pas? — Trajan lui répond : Celui qui régnera après moi vous rendra justice. — La veuve reprend alors : A quoi cela vous servirat-il? C'est vous qui êtes mon débiteur au point de vue de la justice. La justice d'un autre ne saurait vous libérer. Faites donc pour vous-même ce qui vous sera utile. Il est bien mieux pour vous de recevoir la récompense de votre justice que de transmettre cette récompense à un autre.

» Alors ce grand monarque de toute la terre, touché de compassion et mû par ces fortes raisons, descendit de son cheval, fît arrêter ses troupes, examina la cause avec tout le soin possible et donna pleine et entière satisfaction à la veuve consolée. Il continua ensuite son chemin , remporta une grande victoire, et comme i( vint à mourir en revenant de la Perse,

il fut inhumé avec beaucoup d'honneurs sous une colonne haute de 440 pieds et dans une urne d'or. »

Les traits principaux de ce récit sont représentés sur le commencement de notre tenture, au-dessus du texte que nous venons de traduire. On voit Trajan à cheval, en costume d'empereur du XVe siècle, a#ec la couronne fermée et ornée de fleurs de lys. Le reate du costume est dans le même sens, La veuve est à ses pieds et l'arrête. Puis, Trajan, debout au milieu de plusieurs de ses conseillers également descendus de cheval, examine sérieusement l'affaire. Enfin le coupable est condamné, on lui bande les yeux, le voici à genoux, il est exécuté séance tenante.

Continuons la traduction de la fin de cette histoire curieuse, dont nous ne garantissons pas, tant s'en faut, l'authenticité. C'est ici, sans doute, une sorte d'apologue à base historique, composé dans le dessein utile d'inspirer l'amour de la justice à des maîtres, qui trop souvent l'oubliaient quelque peu.

« Plus de 450 ans après la mort de Trajan, le pape St-Grégoire, premier du nom, monta sur la chaire de St-Pierre, et il était bien digne de cet honneur. Un jour il se promenait dans la ville de Rome, et il passait sur le forum de Trajan et près de sa colonne. ïl se met à penser à l'amour de la justice qui distinguait ce grand homme, et il gémissait à l'idée que tout cela avait pu être inutile pour son salut et devant Dieu. Tout triste, il entre dans la basilique de St-Pierre, il se prosterne devant l'autel et se met à pleurer sur l'erreur dans laquelle a vécu cet empereur, si juste

pourtant et si plein de mansuétude. 11 n'osait point proférer de paroles, mais son cœur disait à Dieu : Pardonnez à Terreur de Trajan, ô Seigneur clément et miséricordieux. Il a accompli la justice et le jugement en toute occasion. L'Orient l'atteste aussi bien que l'Occident.

» Alors il entendit cette réponse divine : J'ai exaucé tes larmes et ta prière; j'ai pardonné et je pardonne à Trajan, bien que payen; mais toi, prends bien garde de ne plus jamais désormais prier pour un damné.

» Après avoir ainsi obtenu de Dieu par ses prières une chose aussi difficile, le bienheureux pape Grégoire alla avec respect découvrir le corps de Trajan réduit en poussière, et il trouva que sa langue était parfaitement conservée et dans l'état où elle se trouve d'ordinaire pendant la vie. On croit que cela arriva parce que cette langue fut l'instrument à l'aide duquel ce grand prince exerça si bien la vertu de Justice. »

Encore une fois, nous laissons de côté l'histoire elle-même, évidemment arrangée en forme d'apologue plus ingénieux qu'orthodoxe; nous n'avons à nous occuper ici que de la tapisserie Cette partie de l'œuvre nous montre St-Grégoire en prières devant une belle statue de St-Pierre, avec le livre, les clefs, une belle chasuble du XVe siècle, et les pieds nus. St-Grégoire a la tiare à triple couronne; l'architecture est celle de la dernière période de l'art ogival dans nos contrées. Plus loin, St-Grégoire est debout, toujours vêtu en pape du XVe siècle, et il lève les mains en signe d'admiration, en voyant la langue de Trajan

intacte dans sa tête dénudée, qu'on lui présente sur un plat magnifique. Les cardinaux avec le chapeau rouge, les vêtements bordés d'hermine, les aumonières, les souliers à la poulaine, tout est du siècle de la tapisserie, et non pas du siècle de St-Grégoire, cela va sans dire; on a bien vu tout-à-l'heure les mêmes costumes dans l'armée de Trajan !

Traduisons maintenant le second fait, dont la morale est identique à celle que l'on peut tirer du premier : la glorification de la vertu de justice. C'est ce second fait qui se trouve représenté dans le troisième compartiment de la belle tapisserie que nous examinons.

« Herkinbald ou Erkenbauld était un homme puissant, magnifique, et surtout célèbre par sa justice. Il ne faisait point acception de personne ; il examinait la cause du pauvre comme celle du riche, de l'inconnu comme de celui qu'il connaissait. Ses balances étaient les mêmes pour tous.

» Un jour que gravement malade il était étendu sur son lit, il entendit dans la chambre voisine du bruit et des cris de femme. Il demanda ce que cela voulait dire, mais tous lui cachaient la vérité. Il menaça alors un de ses serviteurs de lui faire arracher les yeux s'il ne lui disait ce qui s'était passé; et ce pauvre malheureux, tremblant de frayeur, lui dit : Seigneur, le fils de votre sœur, celui qu'après vous tous craignent, honorent et révèrent, a fait violence à une jeune fille, et telle est la cause de ces clameurs.

» Entendant cela, le vieillard s'informe avec soin

de la vérité du fait, et reconnaissant son neveu coupable, malgré sa tendresse pour lui, il le condamne à être pendu.

» Le sénéchal qui avait reçu Tordre d'exécution, fait semblant d'aller y procéder ; mais dans le fait, il avertit le jeune homme et lui dit de se cacher. Quelques heures après, il revient auprès du vieillard malade et lui dit qu'il a exécuté ses ordres.

» Cinq jours après, le jeune homme, espérant que son oncle a oublié sa faute, ouvre la porte et regarde dans la chambre. Le malade le voit, l'appelle par de douces paroles et le laisse s'appuyer sur son lit. Alors Herkinbald, enflammé par le zèle de la justice, saisit de la main gauche les cheveux de son proche parent coupable, et de la main droite lui plonge un couteau dans la gorge, exécutant ainsi lui-même la sentence qu'il avait portée. »

C'est cette partie de la lugubre histoire que l'on voit figurée dans le premier compartiment de cette fin de tapisserie. Il y a quelque chose d'horrible et de saisissant dans l'attitude de ce vieillard nu et malade, mais transporté, on le voit, par un sentiment qui n'admet aucune hésitation. Le coupable est désespéré, il cherche à fuir, le couteau lui coupe la gorge, le sang coule, les assistants gémissent; seul le vieillard est impassible,

« Cependant Herkinbald, ayant senti que sa maladie était mortelle, fit appeler l'évêque, qui vint avec les Sacrements. Le malade fit une confession de tous ses péchés avec beaucoup de larmes et une grande

contrition de cœur. Toutefois, il ne dit rien de la mort qu'il avait lui-même donnée à son neveu quelques jours auparavant. L'évêque le reprit à ce sujet et lui dit : Pourquoi ne parlez-vous pas de cet homicide que vous avez commis en ôtant la vie à votre neveu? — Le malade, répondant à cela, dit : Je ne regarde pas cela comme un péché, et je n'ai pas à demander à Dieu qu'il me pardonne pour cela. — L'évêque lui dit : Confessez ce crime et Dieu vous prendra en pitié. Sinon, il vous faudra être privé de recevoir le corps de Jésus-Christ. — Muis le noble personnage dit alors : Je prends Dieu à témoin que si j'ai tué mon neveu, ce n'est point par haine ou par colère, ou par aucun autre sentiment mauvais, mais bien par zèle pour la justice. Si à cause de cela vous me refusez le Viatique, j'espère qu'au moins je pourrai communier d'une manière spirituelle.

» Après avoir entendu ces paroles, l'évêque se retirait sans avoir donné la communion sacramentelle au malade, lorsque celui-ci le rappela et lui dit : Regardez donc si le sacrement du corps de Jésus- Christ est dans votre ciboire. On ouvre le ciboire, il était vide. — Alors le malade reprend : Vovez, celui que vous avez apporté et que vous avez refusé de me donner, celui-là même s'est donné à moi. 11 ouvrit la bouche et fît voir à tous les assistants l'hostie qui était venue d'elle-même s'y placer. Alors l'évêque reconnut à ce grand miracle que c'était véritablement le mérite de la justice qui avait eu son effet, et qu'il n'y avait point de doute sur la bonté des intentions de celui

qui était ainsi manifestement récompensé, et il fît luimême connaître ces faits à tous les serviteurs du Christ. »

Le deuxième compartiment de notre curieuse tapisserie représente le moment du miracle, l'instant où l'évêque ouvre la pixide qui est vide et où l'hostie apparaît dans la bouche du malade, qui joint les mains avec une grande ferveur. Un des ecclésiastiques qui accompagnent l'évêque la montre du doigt; tout est calme et recueilli dans cette scène, qui forme le contraste le plus étrange avec la scène qui est peinte tout à côté et seulement séparée de celle-ci par une colonne. Les fonds sont d'une grande richesse d'ornementation, comme dans la première des tapisseries de Berne que nous avons examinées.

La dernière des trois séries de tentures du XVe siècle, qui se trouve à Berne, est de beaucoup plus considérable que les autres. Elle se compose de quatre tapisseries d'une étendue considérable (la première et la quatrième ont chacune 23 pieds de long sur 13 pieds et demi de haut); ces quatre tapisseries représentent une même suite de sujets très-différents de ceux que nous venons d'étudier. Ce n'est rien moins que l'histoire entière ou la vie de César depuis le moment où il passe le Rubicon jusqu'à sa mort.

L'image de la Patrie sort de terre devant César, en costume de suppliante et les cheveux épars, mais César n'hésite pas; il franchit la limite mystérieuse, et commence ainsi un nouvel ordre de choses dans l'histoire de la domination des nations. Plus loin, on le voit combattant à Brindes, puis en Thessalie.

Dans la tapisserie suivante, on trouve la continuation des exploits de César : ses combats contre Arjovistus et sa conquête de la Bretagne.

La troisième offre d'abord un conseil tenu à Rome et dont il est facile de connaître les membres, puisque leurs noms sont écrits partout près de leur image. César et Crassus partent pour une expédition, Pompée reste à Rome. Des vers en vieux français expliquent toutes ces circonstances, ainsi que celles qui précèdent et qui suivront. Plus loin, Jules-César reçoit une ambassade.

Dans la quatrième tapisserie, on admire la scène magnifique du triomphe de César. C'est une pompe toute impériale et du XVe siècle, bien entendu, comme tout le reste. César a peur néanmoins, car il est entouré de plusieurs personnages dont on voit briller les poignards. Bru tu s s'y trouve, et son attitude est pleine de menaces.

Là s'arrêtent ces tableaux pleins de grandeur. Nous nous sommes contentés de les indiquer, car déjà ils ont été décrits et reproduits avec soin par M. Achille Jubinal. Et puis, il est bon de savoir se borner, selon le précepte de Boileau, et de ne pas toujours, à une description, faire succéder une autre description.

Poursuivons maintenant l'inventaire des dépouilles laissées par la triple défaite de Charles-îe-Téméraire : c'est à Nancy que nous devrons pour cela nous transporter.

Nous y trouverons, dans une des chambres de la Cour d'appel et dans une autre salle inoccupée, en-

viron 76 pieds de tentures de laine, soie et or, sur une hauteur de 11 pieds environ, et nous pourrons y découvrir deux sujets fort distincts l'un de l'autre.

Le premier est une moralité dans le goût du XVe siècle ; l'autre représente Assuérus et la reine Esther.

La moralité est la condamnation des grands festins et la nécessité de la Sobriété pour la conservation de la Santé. Cette idée, parfaitement simple et vraie, est ici allégorisée jusque dans toutes ses parties, qui prennent un nom, un corps, une personne, des attitudes, et deviennent autant d'acteurs d'un drame complet et étonnant.

Il y a d'abord les délices de la table, exposées avec tout le luxe bien connu de la Cour de Bourgogne, surtout dans les grands festins où rien n'est épargné. 11 y a ensuite une véritable scène de carnage, l'invasion de toutes les maladies imaginables, qui viennent exécuter une grande partie des convives. Enfin, dame Expérience siège sur son trône ; elle dicte ses lois aux survivants, et Banquet est bel et bien condamné et pendu. Dîner et soupe:* suffiront désormais aux besoins réels de la nature.

C'est une abondance de personnages, c'est une verve, c'est une richesse d'imagination extraordinaire. Déjà d'ailleurs cette belle tapisserie a été décrite plusieurs fois, et dans le siècle dernier et dans le nôtre. On peut la voir dessinée dans l'ouvrage de M. Jubinal, qui l'a expliquée dans tous ses plus petits détails, en la comparant avec un livre très-curieux où cette mo-

l'alité se trouve développée en un drame plus complet encore. Ce drame est à 38 personnages. On le trouve tout au long dans l'ouvrage intitulé : La Nef de santé, avec le gouvernail du corps humain et la condamnacion des bancquelz, à la louenge de Diepts el Sobriété, et le Traictié des passions de l'âme, recueil dédié à Louis XII (Paris, 1507). Ce n'est évidemment que la publication d'une oeuvre plus ancienne.

Quant a l'autre tapisserie de Nancy, qui a été aussi plusieurs fois décrite, elle est fort remarquable au point de vue du dessin. Les cartons doivent venir de la main d'un des meilleurs artistes de la Flandre, et il y a, surtout dans la figure d'Esther, une expression qu'on ne saurait trop louer.

Une description détaillée de la tapisserie allégorique de Nancy se trouve déjà dans un texte fort curieux extrait du manuscrit 7406 de la Bibliothèque impériale, intitulé : Déclaration de trois pièces de tapisserie que quelquung veit long -temps a à Vienne. C'est une relation adressée au grand-duc, sûrement Charles de Bourgogne, et dans laquelle on lui décrit les merveilles de ces trois œuvres d'art exposées à Vienne par un marchand de Turquie, ou Sarrazinois, bien que ces œuvres vinssent d'Arras. La troisième de ces tapisseries est celle qui se voit aujourd'hui à Nancy, et dont sans doute Charles-le-Téméraire fit l'acquisition , après avoir lu le récit de son envoyé. Dans ce texte fort curieux, publié par M. Jubinal, la tapisserie de Nancy est intitulée : Condempnacion de Banquet et de Souper.

Pour éviter les longueurs, nous ne donnerons pus iei ce texte, puisque déjà on en connaît le sens et les principaux traits; toutefois, comme il est fort intéressant d'avoir une description ancienne d'une œuvre de cette nature, nous indiquerons, au lecteur curieux d'en prendre connaissance, l'endroit où il pourra le trouver, c'est-à-dire l'ouvrage de M. Ach. Jubinal sur les Anciennes Tapisseries historiées; ce document y est reproduit intégralement.

Notons seulement, comme très -remarquable et connue d'ailleurs par d'autres preuves, cette circonstance d'un marchand de Turquie vendant, à Vienne, des tapisseries d'Arras, toutes faites, et en ayant d'avance une grande quantité. Ceci nous donne la clef de bien des choses que l'on explique difficilement sans cela. Ainsi, par exemple, les tapisseries de la Chaise-Dieu ont pu être faites d'avance et achetées par l'abbé, qui en fit don à son église. Rien de plus facile que d'y joindre, après coup, les armes du donateur, puisque tout était fait de pièces de rapport, tenant à la même chaîne, mais tissées par parties et attachées l'une à l'autre.

Voici le passage de la relation où il est dit, de la manière la plus claire, que le marchand avait ainsi cette grande provision d'œuvres d'art toutes terminées et qu'il mettait à la disposition des grands seigneurs:

« Je vous envoyé présentement ung autre ex-

traict plus brief d'une tapicerie belle et plaisant et qui vous fera à mon advis quelque joieuse récréacion, laquelle le bon marchant de Turquie me monstra avec

plusieurs autres en son hoslel qu'il ne vouloit mettre en vente qu'il n'eust avant délivrance de la première; mais les fist de sa courtoisie desploier toutes, afïin que je les véisse et j'en féisse briesve mémoire pour en advertir les ouvriers de par deçà, après que je seroie retourné de mon dit voiage. Geste que je vous envoyé présentement m'a semblé la plus pertinente à gens de noble estât et l'appelloit le marchant la tapicerie d'Onneur, et s'il vous plaist vous la orrez. »

Le musée du Louvre possède une tapisserie d'Arras du XVe siècle , très-curieuse pour le sujet qu'elle représente et les détails intéressants que ce sujet contient. Nous allons en donner ici la description.

Il s'agit d'un miracle de St-Quentin , fort révéré, on le sait, dans nos pays du Nord; voici comme la chose s'opère, et nous le savons d'une manière certaine, car la tapisserie nous peint tous les incidents du drame; elle fait plus, elle nous les redit encore en une série de quatrains.

D'abord, vous voyez un voleur qui dérobe un cheval. Il le tient par la bride et le fait sortir doucement et avec précaution d'une écurie dont le toit est couvert de tuiles rouges. Derrière cette écurie, vous apercevez une belle maison avec pignon tout semblable aux maisons bien connues de notre ville d'Arras. Rien n'y manque pour bien caractériser le style, ni les fenêtres à double ouverture, surmontées d'un trèfle et encadrées d'un gracieux cordon qui les relie entre elles, ni gradins de maçonnerie s'élevant jusqu'au faîte, ni fenêtres du grenier ornées de la même manière, ni

toit couvert d'ardoises. La ressemblance est parfaite, c'est Le vieil Arras dessiné d'après nature.

Au-dessous de cette première scène, on lit le quatrain suivant :

Pour cœurs en dévotion mettre, Nottez ce miracle loable, Dung larron le quel a ung preslre, Robba son cheval en Instable.

Le sujet est donc bien défini : il s'agit d'un voleur qui enleva le cbeval d'un prêtre.

Aussi vous voyez une seconde scène. C'est un enfant qui, le chapeau à la main, s'approche du prêtre, lequel a une belle soutane rouge avec ceinture bleue et un gros livre à la main. Evidemment l'enfant a été témoin du vol, et il vient dire au prêtre ce qu'il a vu. L'écolier a tous les insignes de sa profession actuelle : l'écritoire, la règle, etc. Un autre écolier qui l'accompagne a de plus sous le bras un gros livre avec fermoir.

Dans son premier mouvement d'indignation, le prêtre est allé trouver le prévôt, qui l'écoute, accompagné de deux hommes qui portent de longues verges ainsi que diverses armes, et le quatrain que voici nous indique ces deux scènes :

Ce prestre adverty du larçin, Sen vint plaindre par mos exprez, Au prevost lors de Saint-Quentin, Qui ses gens envoia aprez.

Le voleur est pris; le voici qui entre dans la prison, tenu par les gens du prévôt.

Cependant le prêtre a réfléchi. Il est fâché de ce qu'il a fait dans un premier mouvement. Il craint maintenant de contracter l'irrégularité pour avoir coopéré à un jugement que va suivre sans doute la mort de l'accusé. Il va se jeter aux pieds du prévôt, qui, cette fois, est assis sur son siège de juge, la baguette à la main et dans tout l'appareil de sa dignité. Le coupable est là près du prêtre suppliant, mais l'animal qui symbolise la fidélité et la vigilance sévère est là aussi près du juge. Ce juge est inexorable, il faut que la sentence soit exécutée, et c'est une sentence de mort. Tout cela nous est décrit dans une série de petits tableaux et en même temps dans les deux quatrains que nous allons transcrire :

Puis, doublant estre irréguîier, Se pour ce sensieuoit sentence, Le prestre au prevost vin prier Que au larron remist cette offense.

Mais le prevost comme vray juge, Riens nen voult au prestre accorder, Dont vint au corps saint au reffuge, Priant qui luy voulust ayder.

Le prêtre n'a donc rien obtenu de la justice humaine; dans son ardent désir de sauver le pauvre coupable, il va se prosterner devant la châsse de St-Quentin. Vous le voyez à genoux devant ce magni-

fique reliquaire à trois compartiments ou nefs, tout resplendissant d'or et de riches ornements et posé sur une base élégante. Le prêtre prie avec une grande ferveur.

Cependant voici le prévôt à cheval, accompagné de ses hommes d'armes. Le chien fidèle est là encore, près de la potence. L'exécuteur est sur l'échelle fatale, le marteau passé dans la ceinture. Que s'est-il donc passé pourtant d'extraordinaire? Le condamné y est aussi, en chemise, les mains liées, la chaîne au cou. Mais cette chaîne est cassée, une partie est restée attachée au gibet, et le pauvre patient se trouve brusquement assis par terre.

On le devine, St-Quentin a exaucé le prêtre et il a fait un miracle. Il a rompu la chaîne et délivré ainsi le pauvre homme. C'est ce que nous disent les deux quatrains qui suivent ceux que déjà nous avons cités:

Et ce pendant fust condempne A estre pendu au gibet, Ou fust honteusement mené Pour le loyer de son meffet.

Pendu en ce point par justice, Incontinent la chaîne et las, Par miraculeuse artifice, Rompirent et vif cheut embas.

Ainsi la miséricorde et la justice avaient eu leur effet; tout le monde avait accompli son devoir. Le prévôt voit dans cet événement la volonté de

Dieu, et il laisse aller le coupable. Aussitôt celui-ci, en chemise comme il se trouve et les débris de sa chaîne autour du cou , va se prosterner devant la même châsse de son sauveur St-Quentin, et il le remercie de bien bon cœur de Ta voir miraculeusement délivré.

Lors ce fet donne a entendre, Au prevost, plus ny procéda, Dont le larron vint grâces rendre A saint Quentin quy le garda*

La plus magnifique bordure, composée de feuillages, de fleurs, de fruits et de divers autres ornements, encadre cette belle et intéressante tapisserie, qui a environ 25 pieds de long sur 12 de haut. M. Jubinal Ta décrite et publiée en dessin dans son ouvrâge ; il l'attribue aux fabriques d'Arras.

Le premier possesseur connu de ce bel objet d'art est le cardinal de Richelieu. Il la donna à son frère, Alphonse-Louis du Plessis, d abord évêque de Luçon, puis archevêque d'Aix et de Lyon. C'est de ce dernier que la famille de Boisgelin la reçut ensuite en présent. Longtemps après elle tomba entre les mains d'un marchand de curiosités à qui un peintre distingué, M. Révoil, l'acheta. Le roi Charles X l'acheta, à son tour, à M. Révoil; et voilà comment elle se trouve aujourd'hui appartenir à l'Etat et faire partie du musée du Louvre, où elle est justement considérée et admirée.

Pour ne pas trop couper le récit par des citations

on vieux fiançais, nous avons placé à la fin de ce chapitre un des morceaux les plus intéressants et les plus complets qui se puissent rencontrer en celle matière. Ce sera comme un tableau synoptique de toutes ces magnificences.

C'EST l'eNVENTOIRE DE LA TAPICERIE DE MS PHELÏPPE, DUC DE B0URG0NG1NE ET DE BRADANT.

( 52 Articles.)

4.258. — Une chambre de veluel vermeil brodée de bergiers et de brebis et de herbages, garnie de ciel, dossier, couverture de lit, trois courtines de cendal vermeil et six quarreaux pareils à ladicte chambre, desquclz les deux sont grans et les quatre autres petiz, et dix tapiz parmy la couverture du lit et de la couche et parmy le bancquier faiz de haulte lice, sans or. Notez qu'en l'un desdiz coussins a esté emblé, aux nopces de MdS, ung mouton de brodure d'or.

4.259. — Une chambre de soye cramoisie, ouvrée de damas qui portent espriviers — dont ou milieu a une royne qui baigne son esprivier, et est le champ des tapis tout semé d'arbes et d'hcrbaiges.

4.260. — Une chambre que ceulx d'Utrecht donnèrent à MdS tout de satin cramoisy vermeil, ouvrée de très riche brodeure d'or et de soye — et ou milieu du ciel ung soleil de brodeure d'or à une ronde plattine d'argent dorée, en la moyenne à ung personnage tenant un tymbre et penon des armes de Bourgogne et à fusilz, à quatre dames, nommées Sapiencia, Justicia, Temperantia et Fortitudo. Le dossier est de

pareille brodeure à un g personnage domine assiz en majesté et lui présentant deux personnages d'ommes, trois personnages de damoiselles ; et à chacun de ses costez sont trois personnages d'ommes estans drois. — Item, ladicte couverture de lit est de pareille brodeure, et a ou mylieu un escu des armes de MdS, lequel tiennent deux lyons noirs, et un ront compas, à fusilz et à rolleaux, où il y a escript : Autre riaurmj.

4.261. — Une chambre vermeille de tapicerie de haulte lice, faicte à or, ouvrée d'aournemens de dames faisans personnages d'onneur, de noblesse, largesse, simplesse et autres, garnie de ciel fait à faucons.

4.262. — Une riche chambre et tapisserie de haulte lice, de file d'Arras, appelée la chambre aux petiz enfants, garnye de ciel, dossier et couverture de lit, tout ouvré d'or et de soye ; et sont lesdiz dossiel et couverture de lit tout semez d'arbres et herbaiges et petiz enfants, et au bout d'en hault faiz de trailles de rosiers sur champ vermeil, et ledit ciel est tout fait de pareille traille de rosiers à roses sur champ vermeil, sans autre ouvrage, mais les goutières d'icellui sont de pareille semeure que ledit dossiel et couverture, tout fait à or et de soye.

4.263. — Une autre riche chambre de tapisserie de haulte lice, de file d'Arras, faicte à or, appelée la chambre du couronnement N. D., garnye de ciel, dossier, couverture de lit et six tappiz à tendre, dont les deux sont faiz à or et les quatre sans or, et en chacun d'iceulx à deux personnaiges de feux le duc Anthoine de Brabant et Madame sa femme et de leurs

enfants couvera d'un petit dosseret; et est tout de Brabant.

4,264. Une chambre de tapicerie de haulte lice appelée la chambre de la plaiderie d'amours, où il y a plusieurs personnaiges d'ommes et de femmes et a plusieurs escriptures d'amours en rolleaux.

4265.- Une chambre pour bateau, garnye de ciel dossier, trois courtines et un dosseret tout parelle de drap de damas blanc, vermeil et bleu.

S'ensuivent les tapiz de sale (34 articles).

4 266. - Premièrement : trois tapiz de haulte lice et de file d'Arras, faiz richement à or , appeliez les tapiz de fama , ouvrez de plusieurs personnaiges qui tendent à honneur.

4.267. — Deux tapiz ouvrez chacun des XII pérs de France, dont l'un est plus grand que l'autre et plus richement fait à or.

4.268. - Ung tapiz, ouvré des IX preux et neuf preuses, fait richement à or.

4.269. - Ung autre tapiz, ouvré des neuf preuses seulement, fait aussi à or.

4.270. - Un tapiz des sept cages , ouvré à or en plusieurs lieux et de file d'Arras.

4.271. — Trois tapiz de haulte lice fine, ouvrée à or, de l'ystoire de l'église militant, dont en l'un est assiz en majesté le saint Père et plusieurs cardinaulx entour de lui et par dessoubs lui plusieurs princes qui lui présentent une église, et en chacun des deux

aultres tapiz à X personnaiges ; de pareil ouvrage, à targes, des armes de France et autres.

4.272. — Huit tapiz de haulte lice, de file d'Arras, ouvrez de l'Apocalipse.

4.273. — Six tapis de haute lice de la bataille de Liège, ouvrez à or en plusieurs lieux.

4.274. — Trois tapiz de la bataille de Rosebecque, faiz à or en plusieurs lieux.

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