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LES TAPISSERIES DE LA COUR SOUVERAINE DE NANCY

Le fonds de l'Intendance de Lorraine, de nos Archives départementales, renferme quelques documents assez curieux pour l'histoire des manufactures de tapisseries nancéiennes et françaises. L'un d'eux n'est pas seulement intéressant sous ce rapport, il jette du doute sur une question que l'on croyait définitivement résolue, et qui retombe maintenant dans le domaine de la discussion.

Avant de préciser cette question, je vais reproduire le document dont il s'agit , me réservant de le faire suivre des commentaires auxquels il donne lieu. A l'époque où il fut rédigé, la Cour souveraine avait été transférée, depuis vingt ans, de l'ancien Hôtel de ville, place Mengin , démoli par ordre de Stanislas, à l'hôtel de Graon, sur la Carrière. Elle avait dû, très vraisembla blement, y faire apporter son mobilier. Ne le trouvant plus convenable pour figurer dans ses nouveaux appartements, soit parce qu'il était en mauvais état, soit plutôt peut-être parce que plusieurs des pièces qui le composaient étaient ornées d'emblèmes qui rappelaient des souvenirs nationaux, que l'on voulait effacer , elle demanda qu'il lui en fût accordé un autre. Elle s'adressa, en conséquence à l'intendant, qui, avant de faire droit à sa requête, fit dresser l'inventaire qui* suit.

« Extrait du procès verbal du 12 septembre 1770 pour les ameublemens des appartemens occupés par la Cour souveraine de Lorraine dans le Palais de Justice

de Nancy, tiré de l'original en conséquence des ordres de Monseigneur l'Intendant du 1er may 1772 , sur la représentation que ladite Cour a faite de la nécessité de lui accorder lesdits ameublemens.

» Nous Charles Louis Montluisant, inspecteur général des bâtimens et usines des domaines du Roy de Lorraine et Barrois, en exécution des ordres de Monseigneur l'Intendant des 1er et 10 février dernier, nous sommes transporté au Palais de Justice de Nancy pour reconnoître l'état des tapisseries et sièges et marchepieds, appartenons (sic) destinés au service de la Cour souveraine, pour, dans le cas que ces parties se trouveroient hors de service, les faire rétablir et substituer dans chaque salle des tapisseries neuves aux armes de France, constater l'objet de la dépense en la réduisant au plus simple et en y comprenant ce que pourroient valloir les anciennes tapisseries qui sont aux armes de Lorraine,... nous nous sommes rendu sur les lieux et . . . avons procédé à la visite et reconnoissance des tapisseries, ... et du tout dressé le procès verbal qui

suit.

» Art. 1er.

» Grande salle des audiances publiques.

»... Les sièges, bancs et bureaux sont neufs et

garnis de velour vert ciselé d'Utrecht, en bon état ; la

Cour demande que ces parties soient changées et mises

en tapisseries d'Aubusson, de couleur bleue chargée de

ileurs de lys. . .

» Art. 2e.

» Salle de la Grand Chambre des Conseils. »... Les sièges, bancs, bureaux, tables et portières sont garnis en tapisserie aux armes de Lorraine qui est

très vieille et de pCu de valeur ; il est nécessaire de les regarnir en tapisserie bleue fleurdelisée des manufactures d'Aubusson, de Feltin (l) près d'Aubusson ou de

celles de Nancy. . .

» Art. 3e.

» Salle ou Chambre des Enquêtes à présent la Tour ne lie.

» La tapisserie de la Chambre des Enquêtes est une haute lisse très ancienne , représentant des batailles, peu convenable à cette salle et de peu de valeur ; elle a trois aunes un quart de hauteur et contient en tout cinquante aunes qu'on pourroit abandonner à l'entrepreneur qui en fera état sur le prix de son marché de la somme de 103 livres 6 sous 8 deniers de Lorraine, à quoi cette tapisserie est estimée , faisant 80 livres au cours de France.

» Elle sera remplacée par une neuve des manufactures de Feltin près d'Aubusson ou de celles de Nancy, en bleu, avec bordures, et garnie de fleurs de lis; elle aura trois aunes un quart de hauteur et contiendra en tout cinquante aunes de tapisserie. . .

» Les sièges, bancs, bureaux et tables sont garnis de mauvaise tapisserie aux armes de Lorraine, contenant environ quarante huit aunes de tapisserie qui seront abandonnées à l'entrepreneur qui en fera état sur le prix de son traité de la somme de 11 livres 12 sous 6 deniers de Lorraine, faisant 9 livres au cours de France.

» Lesdits sièges, bancs, bureaux et tables seront

(1) Felletin , chef-lieu de canton, arrondissement d'Aubusson (Creuse).

regarnis en tapisserie de Feltin ou de Nancy, pour lesquels il faudra cinquante aunes. . .

» Art. 4e.

» Chambre des Conseils des Enquêtes à présent la Tournelle.

» La tapisserie de ladite Chambre est une haute lisse pareille à la précédente, peu convenable et de peu de valeur par son ancienneté ; est à trois aunes un quart de hauteur et contient en tout vingt quatre aunes qui seront abandonnées à l'entrepreneur qui en fera état sur le prix de son marché de la somme de 49 livres 1 sou 8 deniers de Lorraine ou 38 livres de France.

» Elle sera remplacée par une neuve et deux portières en tapisserie des manufactures de Feltin ou de Nancy, comme les précédentes , contenant trente une aunes de France avec bordure. . .

» Art. 5e.

» Chambre du Parquet.

» La tapisserie de la Chambre du Parquet est également aux armes de Lorraine ; elle a deux aunes de hauteur et contient vingt neuf aunes en tout, qui sera abandonnée à l'entrepreneur qui en fera état sur le prix de son marché de la somme de 23 livres 5 sous de Lorraine ou 18 livres au cours de France.

» Ladite tapisserie sera remplacée par une neuve en bleu, chargée de fleurs de lis avec bordures, des manufactures de Feltin près d'Aubusson ou de celles de Nancy, contenant vingt neuf aunes.

» Les sièges, bancs , bureaux et tables sont également garnis de tapisserie aux armes de Lorraine, qui est entièrement de nulle valeur; ils seront rétablis en

tapisserie de Feltin ou de Nancy, pour lesquels il faudra neuf aunes et demie desdites tapisseries.

» Art. 6e.

» Les ouvrages détaillés aux cinq articles précédens pour les appartemens de la Cour souveraine de Lorraine sont tous également nécessaires pour rendre les salles d'une dessense convenable à l'usage auquel elles sont destinées, vu que la plus grande partie des tapisseries, sièges, bancs, tables, bureaux et rideaux de croisées sont très anciens et marqués aux armes de Lorraine, usés de vétusté et de peu de valeur, et qu'il est d'une nécessité indispensable de rétablir à neuf ces parties et de mettre lesdites tapisseries aux armes de France.

» L'entrepreneur ... se conformera à ce qui lui sera prescrit sur la qualité et façon des tapisseries , soit des manufactures d'Aubusson, de Feltin ou de celles de Nancy, mais dont le prix n'excédera pas celui porté dans l'Etat estimatif ci-joint (1).

» Les tapisseries de Nancy, proposées ci- dessus, ne seront point simples, suivant la fabrique ordinaire,

(1) Cet Etat donne les prix comparés des tapisseries d'Aubusson, de Felletin et de Nancy. Ainsi, pour la Chambre des Enquêtes, les 50 aunes de tapisserio ordinaire d'Aubusson, avec bordure, rendues à Nancy, sont estimées 20 livres l'aune (soit 920 livres), celles de Felletin, 15 (670 l.), celles de Nancy, spécialement fabriquées avec chaîne de laine, 12 (520 L).

De même que la Cour souverain», la Chambre des Comptes, que l'on était sur le point de transférer à l'hôtel des Monnaies, reçut, pour les tentures de ses salles et les garnitures de ses meubles, des tapisseries de Felletin et de Nancy, « d'un fond bleu parsemé de fleurs de lis ».

mais elles seront faites exprès avec chaînes en laine, d'un travail aussi solide et aussi propre que celles de Feltin. »

Le procès-verbal que l'on vient de lire donne matière à diverses observations que je vais essayer de formuler aussi clairement que possible.

Au nombre des appartements de la Cour figurent (art. 3 et 4) les chambres de la Tournelle , tendues toutes deux d'une tapisserie de haute lisse, très ancienne, représentant des batailles, et de peu de valeur. Quelle était la provenance de cette tapisserie ? à quelle époque avait-elle été placée dans ces chambres?

Elle ne s'y trouvait pas lorsque la Cour fut transférée de l'Hôtel de ville dans l'hôtel de Craon. On lit, en effet , dans un « Mémoire contenant la description de son appartement au nouveau Palais, et un état des changemens, additions et arrangemens à y faire, sous le bon plaisir de Monsieur le Chancelier (1) », daté du 23 novembre 1751 :

« L'appartement de la Cour souveraine est au premier étage, à droite du grand escalier, du côté du rampart (2).

» Cet appartement est composé d'une antichambre au fond de laquelle il y a une chapelle. . . Dans cette antichambre il y a trois portes sur la gauche par lesquelles on entre à la grand salle (3). . .

(1) Le fameux Antoine-Martin Chaumont de La Galaizière.

(2) La Terrasse actuelle de la Pépinière.

(3) Aujourd'hui salle des Assises.

» A droite de l'antichambre il y a deux portes, l'une à côté de la chapelle, pour entrer dans la Chambre des Enquêtes (1), au fond de laquelle est un tambour, causé par un petit escalier qui donne dans la Geôle. Cette Chambre est fort basse et cause le contresol qui est au dessus.

» L'autre porte communique dans l'allée qui prend jour sur la cour des prisons, et dans laquelle il y a encore deux petites portes pour entrer à la Chambre des Enquêtes. .

» Par cette description, l'on voit . . 3° que la Chambre des Enquêtes n'est ni commode, ni décente. . .

» Pour rendre l'appartement de la Cour plus vaste et plus décent, il faut. . . supprimer l'entresol et la cage de l'escalier qui défigurent la Chambre des Enquêtes. . . Fermer les deux portes par où l'on communique à la Chambre des Enquêtes . . .

» Ameublement.

» La Cour souveraine espère que Monsieur le Chancelier voudra bien faire donner une tapisserie neuve pour tapisser le fond de la salle (la grand salle), ou la faire boiser en entier de même que la Chambre des Enquêtes. . . »

A la pièce qui précède est joint un « Devis des augmentations de bàtimens et des changemens à faire dans l'hôtel de Craon. . . pour servir de Palais capable de contenir la Cour souveraine et la Chambre des Comptes

(1) D'après les art. 3 et 4 du procès-verbal de 1770, il y avait, à cette dernière époque, deux Chambres des Enquêtes. Lionnois en mentionne également deux : la salle d'audience et la Chambre du Conseil.

de Lorraine et Barrois, Bailliage , Maîtrise des eaux et forêts, Chambres consulaires et des Consultations, prisons. . . ; le tout conformément aux plans dressés par Montluisant, sous-ingénieur des ponts et chaussées... » le 17 juin 1751.

On y lit, entr'autres, le paragraphe suivant : a Les sièges et boiseries de toutes espèces, des tribunaux de l'ancien hôtel de ville, seront démolis avec beaucoup de précaution, pour ne rien endommager, etensuitte transportés dans le nouveau Palais pour y être rétablis chacun dans leur destination, en y faisant les changemens et augmentations qui se trouveront nécessaires... »

D'où il résulte que le mobilier apporté par la Cour à l'hôtel de Craon ne se composait que de « sièges et boiseries», c'est pourquoi elle demandait, dans son « Mémoire » , de lui faire donner « une tapisserie neuve pour tapisser le fond de la salle ou la faire boiser en entier de même que la Chambre des Enquêtes ». Cette dernière, qui était alors « fort basse », « ni commode, ni décente », et sur laquelle s'ouvraient quatre portes, n'était guère susceptible de recevoir une grande tenture. On ne voit pas, du reste, qu'elle eût un ornement de ce genre.

C'est seulement vingt ans plus tard , et peut-être par suite de l'exécution des changements réclamés par la Cour, qu'on la trouve en possession d'une tapisserie : celle-ci est une haute-lisse très ancienne, représentant des batailles, dont les deux pièces contenaient ensemble 74 aunes ou environ 90 mètres.

On ne dit pas d'où elle provenait, ni si elle était aux armes de Lorraine comme celles qui couvraient les meubles de la Chambre et décoraient les autres appar-

tements du Palais ; en tout cas, on jugeait convenable de la remplacer paT une neuve, garnie de fleurs de lis ; ce qui fut sans doute exécuté, la Cour déclarant que les ouvrages réclamés par elle étaient « tous également nécessaires ».

La Chambre de la Tournelle vit donc disparaître sa vieille tapisserie pour en recevoir une des manufactures d'Aubusson, de Felletin ou de Nancy, aux armes de France.

Ces particularités, consignées dans des documents authentiques, ne sont guère d'accord avec ce que rapportent nos historiens. « Nous ne devons pas, dit Lionnois (1), omettre une anecdote trop intéressante pour notre Ville, qui nous est conservée et rappelée par une pièce curieuse qui nous reste encore des dépouilles du Duc de Bourgogne, que bien des personnes ont vue et voient encore souvent sans en connoître le mérite. C'est la tapisserie qui ornoit la tente de ce prince lorsqu'il fut tué devant la capitale de la Lorraine. Elle devint un meuble de la Couronne et servit au Palais de nos ducs jusqu'à Charles IV, qui, ayant créé sa Cour souveraine, en fit présent à cette Compagnie. Elle fait aujourd'hui la tenture entière, en une seule pièce, de trois côtés de la salle d'audience de la Tournelle, et en une autre moindre pièce d'un côté de la Chambre du Conseil de ladite Tournelle du Parlement ».

Après avoir réfuté Lionnois en ce qui concerne le don

(1) Histoire... de Nancy, t. I, p. 346.

fait par Charles IV à la Cour, M. Noël (1) ajoute : « Cette précieuse tapisserie n'était point sortie du garde-meuble de la couronne ; elle faisait partie nécessaire des ornements de la fête des Rois, et, à ces solennités qui eurent lieu sous le règne de Léopold, cette tapisserie fut exposée aux murs extérieurs du Palais ducal (2). Lors du départ de François III pour la Toscane, et du déménagement du garde -meuble de la couronne, il est naturel qu'on ait remis à la ville de Nancy les trophées de son ancienne gloire. La Cour, à cette époque, siégeait dans l'hôtel-de-ville même. Lors de la destruction de Fhôtel-de-ville, les courtisans se faisaient un mérite d'effacer tous ces monuments de notre gloire nationale, et cette tapisserie, qui aurait dû être conservée par la ville comme une précieuse relique de son

(1) Mémoires pour servir à V histoire de Lorraine, n° 5, t. II, p. 225.

(2) M. Noël ne dit pas où il a trouvé cette particularité. Ou n'a d'autre relation officielle de la procession générale de la veille des Rois qu'une délibération consignée dans les registres capitulaires de la collégiale Saint-Georges, à la date de 1715, c'est-à-dire l'année où cette solennité, discontinuée depuis 1703, recommença à se faire dans la ville, et on n'y trouve que le passage suivant relatif aux dépouilles de Charles-le-Téméraire : « Immédiatement devant les trom- » pettes marchait, entre les deux colonnes des chanoines, le » lieutenant commandant les Cent Suisses, portant, au bout » d'une pique, ornée d'une écharpe do taffetas vert à crépine » d'argent, le casque du duc de Bourgogne, Charle le Hardi. » Aux deux costés du lieutenant commandant marchaient » deux Suisses portails chacun sur l'espaule une grande et 7> large espée à deux tranchans , ou espadon, trouvée à la » bataille de la deffaite du duc de Bourgogne ».

Que sont devenus ce casque et cette épée ?

honorable histoire, fut reléguée au palais de justice, où, là, divisée et coupée, on la fit servir à orner les appartements les moins fréquentés : la chambre de la Tournelle (chambre criminelle qui siégeait toujours à huis-clos...)... Avant la réunion de la Cour criminelle à la Cour royale, on avait établi devant cette tapisserie des armoires et des layettes pour servir de greffe à la Cour ; maintenant ces armoires et layettes sont enlevées. . »

Lionnois et M. Noël se bornent à répéter, au sujet de l'origine de la magnifique tapisserie qui fait aujourd'hui le plus bel ornement du Musée lorrain, une tradition qui s'est transmise jusqu'à nous, en dépit des attaques plus ou moins fondées auxquelles elle a donné lieu. C'est une question que je ne veux pas discuter ; en publiant les documents qui se trouvent dans le fonds de l'Intendance de Lorraine, je n'ai eu d'autre but que de provoquer des observations ou des recherches sur les deux points suivants, qu'il serait assez intéressant d'éclaircir.

La tapisserie dont il s'agit paraît ne pas avoir été apportée à la Cour, en 1751, lors de la démolition de l'ancien Hôtel de ville et la translation des tribunaux à l'hôtel de Craon ; du moins on n'en trouve pas trace dans les documents cités ci-dessus.

Elle ne s'y trouvait pas encore en 1770. Où était-elle à ces deux époques? Quand commcnea-t-ellc à décorer la Chambre de la Tournelle, où on la voyait lorsque Lionnois s'occupa de

ses premiers travaux sur Nancy, c'est-à-dire sur la fin du siècle dernier (1)?

Des « courtisans ». comme dit M. Noël, avaient-ils cru être agréables au gouvernement d'alors, en reléguant dans quelque coin obscur ce monument de notre gloire nationale ; ou bien, des Lorrains, attachés aux vieux souvenirs, l'avaient-ils caché soigneusement pour le préserver de la destruction, en attendant des temps meilleurs ? Etait-il resté dans les combles de l'hôtel de Graon, du mobilier duquel il aurait fait partie? Enfin, quel moment a-t-on choisi pour le faire reparaître au grand jour ?

Ce sont des questions que l'on se pose tout naturellement, et que quelqu'un sera peut-être assez heureux pour pouvoir résoudre.

Henri LEPAGE.

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