LIBERTÉ
J’ai parlé au commencement de ce chapitre des graffiti ou tatouages des murailles. J’en ai trouvé de fort curieux au Palais de justice de Lyon, dans la chambre des accusés de la cour d’assises. Ces graffiti ont les mêmes caractères que les tatouages des criminels: il y a le dessin d’une guillotine, des têtes de femme, des têtes de magistrats ou d’avocats avec leur toque, des signatures ou des noms accompagnés de ces mots : 10 ans de travaux , travaux forcés. Il y a les signatures de deux condamnés à mort. La plus curieuse est celle de Laurent, dont nous avens parlé plus haut, je la copie exactement:
Laurent Jean condanne amort le 25 mais inosant
11 me reste maintenant à traiter des changements survenus dans les tatouages, des tatouages involontaires , des accidents qu’ils occasionnent.
Des changements dans les tatouages. — MM. Hutin et Tardieu avaient montré et décrit les changements qui surviennent dans les tatouages, soit par l’effet du temps, soit par l'effet de caustiques ou autres préparations employées pour les faire disparaître.
A. LACASSAGNE
M. Berchon a particulièrement bien étudié ces transformations et l’on peut distinguer avec lui des tatouages disparus, effacés, substitués ou surajoutés, simulés, et même des tatouages masquant des cicatrices ou des altérations de la peau.
Je n’ajouterai que quelques renseignements à ceux que l’on pourra trouver dans les ouvrages de ces auteurs.
J’ai indiqué dans un tableau (page 41) les- tatouages dont la coloration s’était affaiblie avec le temps, et j’ai remarqué que la plupart de ces tatouages avaient été faits avec, des substances de qualité inférieure ou bien avec du vermillon, du charbon de terre ou de bois. Le carbone qui constitue la base essentielle de la matière colorante dans l’encre de Chine est presque indélébile et les tatouages faits avec celle-ci ont une durée fort longue. J’ai relevé, il y a quelques mois, les tatouages d’un ancien soldat de la grande ?irmée, faits à Varsovie, en 1813. Ces tatouages étaient parfaitement reconnaissables et devenaient même très nets lorsque la peau flétrie et ridée était tendue. Chez les vieillards, il y a un ratatinement de l’épiderme qui brouille les dessins et les rend confus. J’ajoute que certaines parties colorées avec du vermillon ne présentaient plus que quelques points rouges.
Les tatouages subissent donc des changements en rapport avec les modifications de surface de la partie. J’en ai observé sur des noyés à la peau boursouflée et qui étaient distendus au point de rendre leurs contours méconnaissables. Pour ceux qui ont été faits pendant l’enfance, il y a au contraire comme un rapetissement ou une concentration qui modifie aussi les dessins. 11 serait curieux de suivre et de dessiner, à l’aide de mon procédé, pendant la grossesse, les phases successives par lesquelles passerait un tatouage placé entre le pubis et l’ombilic. Cette région est souvent le siège de tatouages chez les prostituées, et il n’est pas impossible de faire une semblable observation.
Les tentatives faites pour faire disparaître les tatouages
sont assez fréquentes. Elles ont pour but de s’affranchir d’un dessin trop apparent ou de mauvais goût fait par esprit d’imitation ou dans un moment d’égarement, mais souvent elles servent à débarrasser un criminel d’un signe d’identité compromettant.
De tout temps on a eu recours à de semblables moyens et M. Berchon a réuni une série de documents anciens (p. 91), qui indiquent des recettes données par Aétius, Paul d’Egine, Avicenne, et ne laissent pas de doute sur ce point. Plus près de nous, Parent-Duchâtelet, Hutin, Tardieu etM. Berchon ont publié des observations qui, ainsi que le dit ce dernier auteur, « mettent en dehors de toute contestation qu’on a pu faire disparaître, de tout temps, des tatouages plus ou moins étendus et que, pour obtenir ce résultat, aucun procédé n’est, en réalité, préférable à la méthode ancienne, à celle que l’on peut nommer la méthode de Criton. » Sur les sujets que j’ai examinés, j’ai relevé dix-huit tentatives plus ou. moins fructueuses de tatouages effacés.
Le procédé le plus fréquemment employé dans l’armée où il a une réputation légendaire, est le lait de femme introduit sous la peau. Les aiguilles sont trempées dans ce liquide et le dessin est repiqué, puis la partie lavée avec ce lait. L’opération s’accompagne toujours d’une vive inflammation, de croûtes, et enfin de cicatrices en cupules semblables à celles qui suivent les pustules de la variole. Le dessin est méconnaissable, mais le résultat obtenu est tellement grossier qu’il n’est pas possible de se méprendre sur l’existence d’un tatouage.
L’acide nitrique avait été employé avec plus de succès par cinq individus. Le liquide avait été introduit soit par des piqûres, soit par des incisions faites sur le dessin lui-même, et en badigeonnant l’épaisseur du derme avec le caustique.
Quatre de ces individus avaient des cicatrices d’un aspect blanchâtre et moiré, et pour quelques-uns il fallait observer minutieusement et ce n’était souvent que l’ensemble de la cicatrice qui permettait de retrouver le tatouage. Le cinquième
A. LACASSAGNE
sujet s’était contenté de verser le liquide acide sur la peau ; une cicatrice spéciale en avait été la conséquence, mais le dessin se voyait encore.
Les sept autres tentatives se répartissaient ainsi d’après les tatoués : deux avaient eu lieu avec de l’acide chlorhydrique, deux avec le sel d’oseille, une avec une herbe quelconque. Ces essais n’avaient pas été suivis d’un heureux résultat et les dessins se montraient assez nettement. Je ne fais d’exception que pour le cas dont je vais maintenant donner l’observation.
Le nommé T..., âgé de 34 ans, ancien soldat au 3® d’infanterie de marine, avait passé de nombreuses années dans les prisons. Il avait sur le corps un si grand nombre de tatouages qu’il n’existait pas une surface grande comme une pièce de 5 francs qui ne fût recouverte, en exceptant toutefois les joues et les parties postérieure et externe des cuisses. Le menton, le front lui-même étaient tatoués.
Sur le front il y avait ces mots : Martyr de la liberté , audessus un serpent long de 11 centimètres, au-dessous, c’està-dire à la racine du nez, une croix.
Un grand nombre de ces tatouages avaient été recouverts ou transformés. T..., avait essayé défaire disparaître ceux qu’il avait sur le front. L’inscription dont je viens de parler ne paraissait qu’à peine et n’était lisible que lorsqu’on était averti.
Cet homme nous a assuré que c’est le manque de temps et de substances qui l’a empêché de les faire disparaître complètement.
Voici son procédé qu’il a employé, dit-il, avec succès sur quelques-uns de ses camarades : Repiquer le dessin avec du sel d’oseille délayé dans de l’eau légèrement additionnée de sel de cuisine. La solution doit être épaisse. Cette opération fait enfler légèrement la partie, des croûtes se forment et lorsque ces dernières tombent, si l’opération est bien faite,
le laLouage disparaît en laissant de petites cicatrices blanchâtres qui disparaissent à la longue.
J’ai observé un grand nombre de tatouages substitués ou surajoutés, et que j’appelle aussi des tatouages transformés ou surchargés.
Ce sont des tatouages qui cessent de plaire, sont mal faits, représentent une inscription ou un dessin que l’on veut faire disparaître.
Rarement il est difficile de distinguer les contours du dessin primitif, le plus souvent au contraire la modification est si grossière qu’il est facile de retrouver les lignes des premières figures ou de juger par les caractères du nouveau dessin qu’il a été fait pour cacher et recouvrir d’un voile noir un emblème quelconque. Ces derniers dessins sont tellement coloriés en noir qu'ils ressemblent à une tache etfencre. C’est un as de cœur, un as de trèfle, un simple rectangle, une circonférence, un arbre, un bouquet ou des vases de fleurs dont les feuillages sont extrêmement touffus.
La plupart de ces tatouages présentent un aspect plus compact, les figures sont, trop ombrées, le pointillagé est incorrect et parfois, à première vue, il est facile de deviner ce procédé enfantin.
Il y a des tatouages transformés qui sont mieux faits et d’un examen plus difficile.
Un homme avait fait dessiner sur son bras un Saint-Sacrement et un autel, plus tard il fait placer au-dessus un phallus, mais regrettant ensuite cette grossière plaisanterie il fit transformer ce dernieren un pistolet. Le changement était si bien fait que, même prévenu, je ne pouvais retrouver dans ce pistolet les lignes du dessin primitif.
Les tatouages ont pu servir à cacher une altération de la peau, soit congénilale soit acquise. M. Berchon rapporte le cas d’un matelot qui, ayant sur la poitrine une plaque rosée, dissimula celle-ci en faisant tatouer une liberté tenant un drapeau tricolore. J’ai le dessin d’un homme qui ayant à la
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cuisse une cicatrice linéaire assez régulière se fit tatouer un poignard dont la lame paraissait pénétrer dans les chairs.
Les tatouages involontaires. — Ces tatouages n’ont pas été signalés par les auteurs. Ils existent cependant et ils peuvent prendre de l’importance dans certaines expertises. Ils sont le résultat d’accidents, de l’exercice professionnel, ilspeuvent avoir été faits par le procédé ordinaire sur une personne endormie.
Il est fréquent de voir à la face ou sur les mains les résultats de l’explosion d’une arme à feu qui a volé en éclats ou plus souvent encore d’une boîte à poudre, ainsi qu’il arrive fréquemment dans les réjouissances publiques. La poudre, surtout celle qui est à gros grains, pénètre violemment dans l’intérieur des tissus, et s’y incruste comme, dans les tatouages ordinaires, les particules colorées apportées par les aiguilles.
Il en est de même dans certaines professions. Je citerai particulièrement les mineurs travaillant souvent à demi nus et qui reçoivent sur les épaules et les bras des fragments de charbon détachés de la voûte. Ces fragments de charbon, à arêtes inégales, produisent sur la peau des écorchures ou des plaies facilement remplies de particules colorantes.
Il faut aussi dire quelques mots des tatouages accidentels sur lesquels le D r Grandclément (d’Orgclet) a appelé l’attention (1). Depuis longtemps, ce médecin avait signalé les inconvénients graves qui résultaient de l’application du taffetas noir d’Angleterre. Ainsi il a vu une coloration persistante à la racine du nez, chez une dame de 30 ans, après une application d’un morceau de taffetas noir, faite à l’âge de 4 ou à 5 ans ; de même chez une autre dame, coloration sur une bosse frontale. Alph. Robert et Maurice Raynaud ont signalé le même inconvénient après l’application de mouches et de vésicatoires.
(1) Le Concours, 16 avril 1881.
J’ai enfin observé un individu, porteur d’un petit tatouage à la partie antérieure des cuisses. Ces tatouages avaient été faits en prison, pendant qu’il dormait, et à la suite d’un pari avec un de ses codétenus qui avait affirmé pouvoir le tatouer pendant son sommeil sans le réveiller. Le premier jour, l’opération réussit et, à son réveil, l’individu se trouva tatoué sur la cuisse droite, d’un petit tatouage du diamètre d’une pièce de 2 francs et représentant une abeille. Le second jour, le tatoué se réveilla pendant l’opération, alors que le dessin n’était pas complètement terminé ; il n’y a en effet de tracé que le profil d’une figure humaine.
Des accidents produits par le tatouage. — Rayer, Parent- Duchâtelet, Casper, Hutin, Tardieu ont publié la relation d’accidents graves et même mortels consécutifs au tatouage. C’étaient des plaies guérissant difficilement, ulcéreuses, des érysipèles, des gangrènes rendant nécessaire une amputation, des syphilis inoculées accidentellement.
M. Berchon a fait une étude pathologique fort complète du tatouage. Il a divisé ses observations en cinq classes caractérisées :
1° Par les symptômes inflammatoires (17 cas).
2° Par l’apparition de la gangrène (8 cas).
3° Par la nécessité où l’on s’est trouvé de pratiquer l'amputation d’une partie souvent considérable des membres (4 cas).
4° Par la mort des sujets (7 cas).
5° Par quelques complications que leur rareté doit faire considérer comme des exceptions (1 cas : observation d’anévrysme artérioso-veineux). M. Berchon dit que l’on pourrait faire rentrer dans cette catégorie le fait d’inoculation de la syphilis par un tatoueur vénérien.
Voici le fait tel que le raconte M. Hutin (p. 10). « Il ne faut pas croire que cette opération, si simple en apparence, n’expose jamais à des accidents d’un autre genre. La substance servant à peindre les images n’est pas toujours la
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seule déposée dans le derme, il peut y avoir inoculation d’un virus.
ce Un militaire se fit tatouer à l’hôpital du Val-de-Grâce, il y a une trentaine d’années, par un vénérien atteint de chancres à la verge et à la bouche. Vierge encore, il était parfaitement sain lui-même. Celui qui le tatouait n’avait plus que quelques piqûres à pratiquer ; l’encre de Chine dont il se servait était désséchée dans une coquille. A plusieurs reprises, il la délaya en prenant de sa propre salive au bout de ses aiguilles, et inocula ainsi une syphilis, qui amena de graves accidents ; au dire du patient, on faillit lui amputer le bras. »
M. Robert, médecin-major de l re classe, a publié un mémoire fort intéressant sur les Inoculations syphilitiques accidentellement produites par le tatouage (1).
C’est à Nancy, sur huit hommes du 9 e chasseur à cheval, que les tatouages furent faits par un tatoueur ancien marin, mendiant journellement à la porte du quartier et affecté de plaques muqueuses étendues à la bouche et à la commissure des lèvres.
Il y a eu manifestement, dans trois cas, transmission d’un virus emprunté-aux accidents secondaires de la syphilis, et cette transmission n’est plus mise en doutedepuis les beaux travaux de notre savant collègue M. Rollet. Dans la première observation il se développe des chancres multiples, indurés, creux et humides; dans les deux autres, c’est un chancre unique, induré, saillant et recouvert d’une croûte. Dans le premier cas l’incubation a été de 58 jours, de 50 dans le deuxième, de 28 dans le troisième.
Chez le premier sujet, il y eut le dix-huitième jour une poussée très intense accompagnée de fièvre à température exceptionnellement élevée.
Chez les deux autres, les accidents secondaires se développent lentement le trentième jour et le soixante-dixième jour;
C) Mémoires de médecine militaire , 1879, n’ 193, p. 609.
avant l'acné généralisée il y a de la céphalalgie et des douleurs vagues dans les membres ; la fièvre ne se montre pas, et cependant malgré celte bénignité apparente le mal est rebelle au traitement, il y a des poussées successives de syphilides ou de plaques muqueuses qui viennent retarder la guérison jusqu’à une époque indéterminée. « En résumé, dit M. le D r Robert, huit inoculations évidentes de liquide salivaire, plus om moins chargé de virus provenant de plaques muqueuses, nous donnent comme résultat : trois transmissions de syphilis et cinq résultats nuis dont un seulement s’explique par l’immunité acquise.
Gomment interpréter cette proportion exceptionnelle?
L’opérateur, tout en agissant inconsciemment, s’est placé dans lesconditions les plus favorables à l’effetde l’inoculation, faisant pénétrer d’abord à maintes reprises sous l’épiderme le liquide plus ou moins virulent, à l’aide de son instrument composé de quatre pointes d’aiguilles fixées sur un manche, puis complétant en quelque sorte des chances d’inoculation en introduisant par des frictions répétées le liquide virulent dans les piqûres saignantes, il doit donc obtenir, après cette opération dont la durée moyenne était d’un quart d’heure, des résultats identiques sur tous les sujets vierges de syphilis. Notons cependant comme obstacle possible à la pénétration du virus les précautions prises ultérieurement par la plupart des opérés, les uns lavant à grande eau la surface récemment tatouée, d’autres versant de l’urine sur celle-ci, sous prétexte de faire avorter les accidents inflammatoires. »
Examen des tatouages sur un cadavre. — Après la mort, dit M. Hutin, si l’on racle la peau ou si l’on coupe une tranche très mince du derme, de manière à n’enlever qu’une partie de l’épaisseur d’un tatouage resté apparent, on peut toujours retrouver la matière colorante, diffuse dans le tissu dermique, l’extraire souvent avec la pointe d’un scalpel ou d’une aiguille, et la déposer sur une lame de verre ou sur
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une feuille de papier blanc, en s’aidant pour cela d’une loupe. On peut également en dégager quelques parcelles, en lavant dans un verre d’eau une portion de peau tatouée et ainsi coupée en tranches. Les moyens que possède la chimie peuvent en certains cas indiquer leur composition.
J’ai répété de mon côté les expériences de Rayer, Hutin, Tardieu, et fait macérer dans de l’eau des fragments de peau recouverts de tatouages et j’ai constaté que ceux-ci résistaient parfaitement.
J’af vu plusieurs fois des tatouages sur des noyés dont la putréfaction était assez avancée. Il semble même qu’à un certain moment la distension de la peau rend plus évident le dessin ; plus tard, malgré la coloration rouge brunâtre de la peau, la disposition générale du dessin peut être distinguée. La description suivante donnée par M. Maxime Du Camp (1) a été bien observée : L’autre était un homme de quarante ans, gonflé, tuméfié, vert et livide ; il semblait qu’à poser seulement le doigt sur son ventre ballonné on y eût fait un trou. Sa bouche tordue, son nez à moitié dévoré par les poissons, ses yeux qui n’étaientque des trous, faisaient faire à son visage une grimace sinistrement grotesque ; le bout de ses mains et de ses pieds s’en allait en lambeaux comme de la vieille charpie mouillée. Un tatouage se dessinaitsur le biceps de son bras gauche, et représentait un autel d’où s’élançait une flamme entourée de ces mots : « Toujours pour mon Elisa. »
D’ailleurs, dans les cas suspects et si l’on soupçonnait un tatouage disparu, on examineraitavecsoin l’état deslymphatiques et des ganglions de la région.
Follin (2) indiqua que les ganglions étaient remplis d’une matière particulière, d’une coloration analogue à celle qu’on rencontrait dans les parties tatouées. Follin ajoute que ce
(1) Du Camp, Mémoires d'un suicidé.
(2) Follin, Lettre à l'Académie de médecine, Sur le transport de matières solides à travers l'économie. (Bulletin de l'Académie de médecine, t. XIV, 5 juin 1849.)
transport du vermillon ne s’opère que lentement, que par conséquent des individus récemment tatoués n’ont pas encore dans leurs ganglions la matière colorante.
Les ganglions lymphatiques furent soumis à l’analyse chimique pour avoir la preuve absolue du transport du vermillon. « Ces masses ganglionnaires broyées avec de la chaux vive ont été chauffées fortement dans un tube de verre ; une vapeur noirâtre, dégagée de la masse chauffée, est venue se déposer sur la face interne du tube. En enlevant à l’aide du papier Joseph cette matière noire, il a été très facile de constater qu’elle était remplie d’une très grande quantité de globules mercuriels très visibles à l’œil nu. »
Follin semblait croire que les granulations colorées pouvaient se retrouver dans les ganglions, dans différents points de l’appareil lymphatique et même dans le canal thoracique.
Virchow (1) n’admet pas qu’elles puissent franchir les ganglions : « Quelques particules, dit-il, pénètrent dans les lymphatiques, là le courant lymphatique les pousse malgré leur poids dans le ganglion voisin, et là la lymphe est filtrée. On ne voit jamais ces particules dépasser les ganglions, parvenir jusqu’à une partie plus éloignée, à un organe plus profond. » Il est évident que si l’aiguille du tatoueur ouvre un vaisseau lymphatique elle peut y déposer une particule qui rapidement sera transportée dans le ganglion. Mais c’est là l’exception, c’est secondairement que ces particules usent les parois des vaisseaux lymphatiques et les pénètrent. Cette déchirure qui se produit lentement dépend aussi de la nature des substances colorantes, et on peut s’expliquer ainsi domment le noir de fumée qui entre dans la composition de l’encre de Chine ayant des particules plus lisses et moins anguleuses que le vermillon, le cinabre, donne parcela même auxdessins une grande ténacité.
(1) Virchow* Pathologie cellulaire , 4« édition. Paris, 1874.
A. LAGASSAGNE.
4° Conséquences mèdico-ÿudiciaires .
L’expertise ne présentera pas en général de grandes difficultés et l’embarraane peut être grand que pour certains cas de tatouages transformés ou surchargés. Pour lès tatouages effacés, il est rare qu’en y regardant de près, et même avec la loupe, on ne vienne pas à découvrir les traces d’un ancien dessin.
Nous conseillerons surtout l’emploi du procédé que nous avons proposé et dont nous nous sommes servi pour relever les tatouages. L’emploi de la photographie ne donne aucun bon résultat; nous avons, avec l’aide de M. Bernoud, l’habile photographe lyonnais, tenté quelques essais pour arriver à des épreuves convenables. C’est que. en effet, on ne voit bien un tatouage, ou on ne le relève convenablement que lorsque, la peau est tendue ainsi qu'elle l’était quand le dessin a été piqué.
Quand le dessin est pris avec le papier toile et collé sur carton, ainsi que je le fais pour ma collection, la photographie est facile et donne de magnifiques résultats. M. Bernoud a ainsi photographié les plus curieux de mes dessins.
Au point de vue des conséquences judiciaires des accidents du tatouage, M. Berchon pense que celui-ci est capable de déterminer des blessures légères ou n’occasionnant pas une maladie ou incapacité de travail de plus de vingt jours; des blessures graves parce que des infirmités ou déformations permanentes ou temporaires peuvent en être la conséquence ; des blessures mortelles puisque la mort a, dans quelques cas, été la suite de ce traumatisme.
Il faut aussi mentionner que le tribunal de Lyon (8;Ct 15 • décembre 1859) (1) a fait application de l'article 311 à des médecins qui, dans un but scientifique, et ayant principalement pour mobile la guérison de leur malade, avaient pratiqué quelques expériences-sur la personne de celui-ci.
(1) Gazette des tribunaux,- 16 et 22 décembre.
Quelques considérants de ce jugement sont importants à retenir. Il est dit « que les caractères des blessures prévues par l’article 311 du Gode pénal se rencontrent dans les faits incriminés ; que par l’expression générique qu’elle a employée la loi a entendu toute lésion, quelque légère qu’elle soit, ayant pour résultat d’intéresser le corps ou la santé d’un individu ; que pour qu’il y ait délit, il n’est pas nécessaire que l’auteur ait eu le dessein caractérisé et déterminé d’agir méchamment, par haine ou par vengeance, mais qu’il suffît qu'il ait agi en connaissance de cause nt avec l’intention de satisfaire, au risque de nuire, soit l’intérêt de sa renommée, soit même une passion purement scientifique et désintéressée. »
Nous ajouterons, puisque quelques médecins ont eu déjà l'idée d’employer le tatouage comme méthode thérapeutique (c’est ainsi que Pauli en 1836, Gordier en 1848, Schuh en 1858, avaientproposédese servir du tatouage contre les nœvi, après la chéiloplastie, contre les taies de la cornée) (1), que le jugement du tribunal de Lyon dit aussi : « que les droits du médecin et ses obligations envers la science ont des limites ; que ses droits, il les tire de son dévouement envers ses semblables de son ardent désir de les soulager ; que ses obligations envers la science doivent s’arrêter devant le respect dû au malade; qu’il suitdelàque toutes les fois que, dans l’application d’une méthode curative nouvelle, le médecin aura eu essen- ' tiellement pour but la guérison du malade, et non le dessein d’expérimenter, il ne relèvera que de sa conscience, et que, dans ce cas, si la médication, thérapeutique par son but, amène par son résultat une découverte scientifique, il jouira légitimement de la considération et de la gloire qui s’atta chentà son nom. » Ce jugement important fixe la responsabilité des médecins dans les cas d’expérimentation.
(1) Que penser du tatouage obligatoire proposé dans sa thèse : Le tatouage des artères appliqué à la chirurgie d'armée (1880), par un jeune médecin qui demande que les trajets des gros troncs artériels soient ainsi signalés, afin que les soldats puissent faire une utile compression sur les champs de bataille!!!
IjACASSAÜNE. 8
A. LACASSAGNË.
M. Berchon pense que l’on peut appliquer au tatoueur les articles 309, 311 et 319, 320 du Gode pénal (1).
Ainsi que l’a très bien fait remarquer M. Horteloup, il faut tenir compte de l’intention de nuire. Le tatoueur se rapproche du rabbin qui pratique une circoncision, du bijoutier qui perce les oreilles. Qu’il survienne après ces opérations, qui sont des mutilations ethniques absolument comparables au tatouage, un phlegmon, des érysipèles, etc., personne n’aura l’idée de poursuivre ou de punir le rabbin, le bijoutier. Mais que l’un ou l’autre, en se servant d’instruments contaminés, inoculent la syphilis et alors, ainsi qu’au tatoueur, il pourra être fait application des articles 319 et 320. Quant à la question des dommages et intérêts, elle serait une conséquence de l’application des articles 309, 311 et 319, 320. Gomme le dit justement M. Horteloup, l’amende aurait peu de chance d’être payée par les tatoueurs, qui sont en général de pauvres diables sans argent, et il faut bien se garder d’ouvrir la porte à une espèce de chantage qui ne pourrait avoir que de graves inconvénients.
Nous ne croyons pas non plus que l’on supprime le tatouage dans l’armée ou la marine à l’aide des punitions. 11 vaut mieux chercher à élever la dignité morale de l’individu, instruire l’homme, lui montrer qu’il se dégrade ét s’abaisse en se rapprochant du sauvage, et même si c’est nécessaire, ne pas donner d’avancement à ceux qui seront ainsi marqués. Pour les natures criminelles, le séjour à la prison ne fait qu’offrir l’occasion de nouveaux tatouages.
Longtemps encore le tatouage sera adopté, dans tous les pays, et par certaines classes de la société. L’objet de ce mémoire aura été de mettre en évidence quelle importance cette coutume si bizarre avait pour la médecine légale.
(1) Nous ne voyons une application possible de l’article 309, que dans le cas bien extraordinaire et dont nous avons parlé plus haut de tatouage involontaire. Si, dans ces conditions, des complications graves étaient survenues, et une amputation avait été pratiquée, il pourrait être fait au tatoueur application du troisième paragraphe de l’article 309.
Avant de terminer ce travail, je voudrais dire quelques mots de la théorie de mon ami Lombroso. On sait que le savant professeur voit spécialement dans le tatouage qui se pratique actuellement, surtout dans les classes inférieures de* la société, un effet de l’atavisme. Ce serait la répétition de coutumes spéciales aux peuples primitifs.
La comparaison que j’ai faite du tatouage avec les hiéroglyphes, les graffiti, les emblèmes professionnels qui se trouvaient sur les bannières et les sceaux des corporations, les signatures des artisans, et même avec l’art héraldique, ne me permet pas d’adopter complètement cette explication. Là où le professeur de Turin voit une interruption, puis un retour en arrière, je montre une série non interrompue et une transformation successive d'un instinct. La construction et l’expression matérielle de la métaphore et d’un langage emblématique ont été d’abord adoptées par les classes les plus élevées qui n’avaient pas d’autres moyens de communiquer ou matérialiser leurs pensées, et peu à peu ce procédé s’est réfugié dans les couches sociales qui n’ont pas encore de meilleur moyen pour exprimer ce qu’elles sentent ou éprouvent, d’autant plus vivement qu’elles ont moins d’idées. C’est dans ces classes aussi que prédomine la vanité ou besoin d’approbation qui, à son tour a une influence non douteuse sur l’entretien de cette même coutume.
Dans les deux cas, c’est la satisfaction d’instincts, et il n’est pas étonnant que ceux-ci manifestent leur action, d’une manière différente peut-être mais toujours continue, sur les actes des individus. Où Lombroso trouve des types anciens, tout à coup reproduits, nous ne voyons que des types retardés : ce point de vue ne change rien à nos communes conclusions anthropologiques et médico-légales.