MARCELINE
Dieu! c’est lui!
Cette citation est d’autant plus intéressante que « ces marques distinctives » ou « cet hiéroglyphe» sur le bras « droit » ont un caractère nettement professionnel : c’est l’instrument dont se servait le D r Bartholo pour remuer ou étendre ses électuaires ou ses onguents.
Au point de vue du sexe , je rappellerai que j'ai vérifié sur des prostituées arabes la remarque ingénieuse faite à Paris par Parent-Duchâtelet ; « Si la fille est jeune, ce sont presque toujours des noms d’hommes ; si elle est d’un certain âge, ce sont le plus ordinairement des noms de femmes. Dans ce dernier cas, ces noms sont toujours tracés dans l’espace qui sépare le pubis du nombril, ce qui ne se voit jamais pour les noms d’hommes. Je n’ai pas besoin d’entrer à ce sujet dans de grandes explications, on comprendra ce que cela veut dire. »
« Ces inscriptions, dit le même auteur, servent à montrer avec quelle facilité ces femmes changent d’amants et com-
bien sont mensongères ces protestations d’attachement à la vie, à la mort. J’en ai vu plus de trente sur le buste d’une femme, dans l’infirmerie de La Force, sans compter celles qu’elle pouvait avoir sur d’autres parties du corps ; et ce qu’il faut surtout remarquer dans ces inscriptions, c’est qu’elles ne contiennent rien de contraire à l’honnêteté et à la décence. Sous ce rapport les prostituées diffèrent beaucoup des hommes avec lesquels elles vivent et dont elles ont pris les mœurs et les habitudes. »
Quant aux individus constituant, comme on l’a dit, le troisième sexe, aux pédérastes, MM. Tardieu et Berchon n’ont dans leurs recherches relevé aucun caractère spécial. Nous avons eu, dit Tardieu, l’occasion d’examiner un nombre considérable de pédérastes, et nous n’avons trouvé chez eux rien de comparable à ce qui vient d’être dit des prostituées. Pour M. Berchon: les individus livrés à ce honteux libertinage s’efforcent de répudier ce qui pourrait nuire à leur constante préoccupation de plaire.
Il me semble que ces deux auteurs ont confondu les individus adonnés à la prostitution pédéraste et ceux qui, comme des hermaphrodites moraux, ont une déviation complète de l’instinct sexuel (1). Ainsi, j’ai pu avoir des renseignements complets sur les mœurs de 67 individus dont j’ai relevé les tatouages. La plupart avaient été condamnés pour vol, désertion, voies de fait, vente d’effets, etc. Quarante sont signalés comme ayant une bonne conduite, huit sont tous des pédérastes actifs, quinze des pédérastes passifs ; mais, tous ces individus ayant passé plusieurs années dans les prisons ou les pénitenciers, il faut tenir compte des conditions d’existence qui, en éloignant pendant longtemps des hommes de toute personne de l’autre sexe, développent des goûts contre nature.
Yoicila description des douze tatouages recueillis sur des pédérastes et qui, à ce point de vue spécial, ont une certaine
(1) Voir Lacassagne, Précis de médecine judiciaire, p. 456.
A. LACASSAGNE
importance. Quatre fois ce sont des mains entrelacées : Deux fois les mains entrelacées sont surmontées des initiales ; audessous l 'amitié unit les cœurs ; — les mains tiennent une pensée, au-dessus et au-dessous sont les initiales (Voy. fig. 37) ; les mains tiennent un poignard avec l’inscription : à la vie, à la mort . Quatre fois ce sont des initiales , audessous d 'un cœur enflammé ou d’une pensée avec le mot : amitié; quatre fois c’est le nom de « l’ami » écrit en entier. Dans un cas il est surmonté d’un portrait.
Les tatouages professionnels sont certainement les plus importants au point de vue de l’identité (1).
J’en ai donné de nombreux dessins et indiqué pour différentes professions les marques caractéristiques. Ce sont ces tatouages qui ont le langage le plus significatif. Ils avaient frappé Tardieu, qui en indique quelques-uns et rappelle que l’une des victimes des assassins Lescure et Gousset dont le cadavre, en partie décomposé, gardait encore sur l’un des bras l’empreinte bien conservée d’instruments de charpentiers et de signes de compagnonnage, put être ainsi reconnu pour l’ouvrier charpentier Chauvin.
M. Berchon a fait les mêmes observations et a signalé l’utilité de ces signes.
J’ai actuellement plus de cent de ces dessins donnant les emblèmes d’un grand nombre de professions et on ne peut s’imaginer quel intérêt cette collection présente.
J’ai fait, on se le rappelle, une catégorie spéciale pour les tatouages militaires à cause du grand nombre de ceux-ci. Mes observations étant prises pour la plupart sur dés soldats il ne pouvait en être autrement. Cependant je veux faire
(Il II faudrait rapprocher des tatouages professionnels les emblèmes qui se trouvaient autrefois sur les oriflammes, les bannières, les sceaux des corporations, les signatures parlantes des artisans (voir les recherches de MM. Edouard Fleury, Têtard, Darras, Bryois insérées dans l'es Annales des Sociétés académiques de Laon et de Soissons ). « La signature de Raulin est accompagnée d’une p potence, pour Lien montrer qu'il est exécuteur des sentences criminelles, » (Desmaze, Supplices, prisons, Paris, 186;.)
remarquer que les hommes arrivés au régiment, continuent parfois dans certains corps spéciaux (troupes d’administration, génie, etc.) leur profession antérieure.
Disons, enfin, que nous avons quelques tatouages indiquant des signes francs-maçonniques et, de même que les carbonari avaient adopté un tatouage spécial comme marque de filiation à la compagnie, il existe probablement encore, d’après Lombroso, un semblable procédé dans certaines sociétés secrètes d’Italie.
Ce serait peut-être une erreur de croire que les tatouages sont, dans notre Europe, uniquement adoptés par les classes inférieures. Il y aurait peut-être lieu de tenir compte des différentes nationalités, et à ce point de vue nous appelons l’attention des médecins légistes.
J’avais été fort étonné en apprenant, il y a quelques mois* par un journal, et je répète d’ailleurs ce fait sous toutes réserves, que le fils du prince Galles pendant un voyage autour du monde s’était fait tatouer une ancre (1). Ma sur-
(1) Nous détachons du numéro de la Revue des Deux-Mondes (15 juin 1831, Voyage en Syrie, par Gabriel Charmes) une note qui, si elle ne prouve pas absolument que l’héritier de la couronne d’Angleterre est porteur d’un tatouage, démontre au moins d’une manière positive, ainsi que Thévenot l’avait constaté dès le XVII” siècle, que la religion catholique favorise la continuation de celte coutume.
«J’ai été arrêté un jour dans une rue par un homme à figure avenante qui voulait à tout prix me faire un tatouage sur le bras pour constater que j’étais un hadji, un pèlerin, et que j'avais été à Jérusalem. Il me montrait des modèles divers; je pouvais choisir entre la croix grecque, la croix latine, la fleur de lis, le fer de lance, l’étoile, mille autres emblèmes. L’opération ne faisait aucun mal : je ne la sentirais pas; pendant qu’on me tatouerait, je fumerais un narghilé et je prendrais du café tout en causant avec la femme et la fille de l’opérateur, lesquelles m’adressaient d’une fenêtre les signes les plus provoquants. D'ailleurs les plus grands personnages s’étaient offerts à l’épreuve qu’on me proposait. Vingt certificats en faisaient foi. J’ai su résister à ces nobles exemples; je ne me suis pas fait tatouer ; mais j’ai copié un des certificats ; il montre très clairement que le prince de Galles a été plus faible que moi et s’est laissé prendre aux beaux yeux de la fille du tatoueur. En voici le texte ; je pense que personne ne sera assez sceptique pour douter de son incontestable authenticité : « Ceci est « le certificat que Francis Souwan a gravé la croix de Jérusalem sur le bras « de S. A. le prince de Galles. La satisfaction que Sa Majesté a éprouvée de * çette opération prouve quelle peut être recommandée. Signé : Vanne, cour-
Lacassagne. 7
A. LACASSAGNE
prise a été plus grande, il y a quelques jours, lorsque j’ai reçu une lettre d’un avocat distingué de Londres qui, après avoir lu mon Mémoire dans les Annales d'hygiène , me demandait certains renseignements sur ma collection de tatouages et m’informait en même temps qu’il avait eu l’idée de rassembler des dessins de tatouages pris sur des officiers anglais de l’armée de terre ou de mer.
Nous pouvons affirmer qu’il n’en est pas ainsi dans notre pays et que, dans l’armée, le tatouage reste absolument limité aux soldats.
Les caractères extérieurs des tatouages peuvent donner au médecin légiste des indications importantes. Nous avons dit plus haut qu’après quatre semaines, cinq semaines au plus, un tatouage était tout à fait installé, avait pris pour ainsi dire droit de cité et qu’il était impossible de dire à quelle époque il avait été fait. Je rappelle que la couleur au vermillon est plus irritante que l’encre de Chine, que les croûtes qui se forment abondamment produisent un prurit désagréable accompagné parfois de chutes des croûtes et de disparition de parties du dessin.
Il y a aussi à tenir compte du dessin lui-même, et de l’idée qui a présidé à sa nature emblématique : c’est, nous l’avons fait voir, une source précieuse de renseignements sur la nature des idées morales des tatoués, leurs pensées de prédilection, les images qui leur sont chères, leurs souvenirs intimes, parfois inavouables, et même leurs projets de vengeance cyniquement formulés.
. Tout cela inscrit ou figuré dans une forme ou forte ou simple, mais toujours naïve et qui donne à quelques-uns de ces dessins la vigueur ou la sensibilité que l’on trouve dans certains chants populaires.
Le médecin légiste doit savoir tirer parti de tous les « rierde la suite de S. A. le prince de Galles. Jérusalem, 2 avril 1862. » Je ne sais ce qu’a payé le prince de Galles, mais les simples mortels peuvent se procurer pour 5 ou 10 francs le plaisir de porter sur un bras, ou sur une partie quelconque du corps, une croix de Jérusalem, une croix grecque, un fer de lance, une fleur de lis, etc. C’est vraiment pour rien. »
détails. Si les cicatrices sont parfois des signes précieux, d’après leur aspect et leur siège, elles permettent tout au plus de reconstruire les circonstances d’un évènement. Les tatouages au contraire, par leurs variétés et leur nombre, marquent souvent les étapes de la vie. d’un individu et parfois sa nature morale. Ce sont des cicatrices parlantes. En médecine judiciaire, il n’existe pas de meilleur signe d’identité par leur caractère de permanence, de durée, la difficulté à les faire disparaître.
Pour constater l’identité d’un individu, on peut suivre la règle de conduite qu’Auguste avait adoptée pour faire surveiller sa fille Julie. « Il défendit, dit Suétone (1), qu’aucun homme, ou libre ou esclave, l’approchât sans qu’il en fut instruit et sans qu’il connût par lui-même son âge, sa taille, sa couleur et jusqu’aux marques qu’il pouvait avoir sur le corps. »
Vidocq cite (2) un exemple d’identité fournie par le tatouage. Il raconte une scène de duel : « A peine suis-je en garde, que sur ce bras qui oppose un fleuret à celui que j’ai ramassé, je remarque un tatouage qu’il me semble reconnaître: c’était la figure d’une ancre dont la branche était entourée des replis d’un serpent. —Je vois la queue, m’écriai-je, gare à la tête ; et en donnant avertissement, je me
fendis sur mon homme que j’atteignis au téton droit.Il
fallut lui découvrir la poitrine ; j’avais deviné la place dé la tête du serpent, qui venait comme lui mordre l’extrémité du sein ; c’était là que j’avais visé. » Vidocq avait ainsi reconnu un forçat évadé, un de ses camarades du bagne de Toulon. /
Les criminels ont des tatouages caractéristiques par leur nombre, leur généralisation, leur siège, et, s’il est possible de s’exprimer ainsi, par leur langage mystique, obscène ou haineux.
(1) Suétone, Auguste, ch. LXV, traduction de la Harpe.
(2) Vidocq, Mémoires, ch. XIX, p. 126.
A. LACASSAGNE
Sur le front, des inscriptions telles que celles-ci : Martyr de la liberté ; mort aux bourgeois ; le bagne m'attend. — Je possède dans ma collection une série de dessins tellement orduriers et obscènes que leur description serait difficile, même en latin (1).
Puis ce sont des cris de haine, des menaces : Mort aux gendarmes ; mort aux officiers français ; mort aux chaous; la M...e vaut mieux que la France entière; malheur aux traîtres. J’ai souvent vu un dessin représentant une tête de gendarme menacée par un poing fermé.
Nous trouvons un bien curieux exemple de tatouage chez les criminels dans le livre de M. Simon Mayer (2). « Ce Malasséné était le forçat le plus terrible qu’il est possible de représenter. Taillé en hercule, il eût tenu tête à dix hommes. 11 était couvert de tatouages, depuis les pieds jusqu’aux épaules. Ces tatouages représentaient des figures grotesques ou terribles.
Sur la poitrine, il s’était profondément gravé une guillotine rouge et noire, avec cette phrase en rouge :
j’ai mal commencé
JE FINIRAI MAL C’EST LA FIN qui m’attend
Sur le bras droit, sur le bras qui avait commis le crime pour lequel Malasséné était au bagne, ce malheureux avait osé se faire graver cette inscription :
MORT A LA CIIIOURME
Malasséné n’avait peur de rien. Il eût reçu douze coups de corde sans crier. Fanfaron de l’échafaud, il eût tué n’importe qui pour un rien. »
(1) Un individu ainsi tatoué, s’il se montrait nu, par exemple aux bains publics, ne pourrait-il pas être poursuivi pour outrage aux mœurs (article 287 du Code pénal)?
,2) Simon Mayer, Souvenirs d'un déporté, p. 83, 1880.
Barret, voleur-assassin, décapité à Lyon, en 1866, avait sur le bras gauche cette inscription :