‹ Les tenailles. Point de lendemain. Les paroles restent. Illus. d'après les dessins de Maurice LalauChapitre 13 sur 84 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

IRENE, PAULINE

PAULINE. — Toujours la crise aiguë ï

IRÈNE. — Suraiguë?... De semaine en semaine, d'heui-e en heure, le mal empire.

PAULINE. — Oh ! patiente encore !

IRÈNE. — C'est fini!... Hier, tu as entendu ses menaces vagues. Aujourd hui,

elles sont en voie d'exécution. Oui, m'arracher d'ici, m'isoler du reste du monde, me séquestrer je ne sais où. La vraie prison, enfin, avec lui pour geôlier!

PAULINE. — Irène ! ma pauvre Irène !

IRÈNE. — Au point où j'en suis, je n'ai donc plus que le divorce, ou bien...

PAULINE. — Ou bien quoi?

IRÈNE, désespérément. — Ah! l'on prend la porte... ou l'on saute par la fenêtre !

PAULINE. — Je t'en supplie, ne m'épouvante pas !

IRÈNE. — Vas-tu reculer encore?... Si tu es avec moi, il n'y a plus de temps à perdre pour agir.

PAULINE, r embrassant. — Mauvaise!...

Mais n'est-ce pas servir ta cause que tâcher, jusqu'à la dernière minute, de te démontrer que c'est toi qui es dans l'cTreur? Ton mari n'est pas un vilain homme.

Voyons, crois-tu qu'il y en aurait un autre pour supporter que sa femme... ne soit pas sa femme?... Il y a. même une reconnaissance que tu lui devrais bien...

IRÈNE. — Laquelle?

PAULINE. — Celle de ne pas être un brutal, comme plus d'un se le permettrait. Et tu n'aurais que ce que tu mérites.

IRÈNE. — Non, Pauline, du fond de ta conscience, tvt ne peux me conseiller l'immolation de ce grand sentiment de soimême qu'une femme éprouve pai'-dessus tous les autres !...

PAULINE. — C'est pourtant ton devoir d'honnête femme.

IRÈNE. — Non! non! Je n'admettrai jamais qu'il puisse y avoir un devoir... honnête, dans une pareille contrainte!

PAULINE. — La religion, là aussi, te commande l'obéissance.

IRÈNE. — Non, la religion, toute faite qu'elle soit d'abnégation, n'en peut commander d'aussi humiliante à aucune de ses créatures!... Ne nous cnseigne-t-on pas, d'ailleurs, que la chasteté est l'état le plus proche do Dieu?... Et je n'imagine pas de péché plus misérable que d'imposer une complaisance à sa chair... Quoi! ce serait là le mariage? On aurait transformé un tel mensonge en institution sacrée! Sentir,

IRÈNE — M"lSOLER DU RESTE DU MONDE, ME SÉQUESTRER JE NE SAIS OU.

■dans un être, le seul obstacle à tout son bonheur, l'abominer de toutes ses forces, et lui laisser confondi'e 1 "instant de ses plaisirs avec celui oii l'on rêverait le plus arctemment sa mort!... Ah! la profanation! la honte ! la sale canaillerie lâche !

PAULINE. — Irène, tu aimes quelqu'un ?

IRÈNE. — Pourquoi ?

PAULINE. — Parce que l'on ne s'exalte pas ainsi contre quelqu'un, mais 'pour •quelqu'un.

IRÈNE. — Et quand même cela serait I... Je n'en aurais donc qu'une raison de plus pour aspirer à ma délivrance !

PAULINE. — Mais, ma pauvre chérie, un nouveau mari, tu le prendrais en grippe à son tour, comme tu as pris l'ancien, par ces causes indéfinies qui sont en toi.

IRÈNE. — Je ne suis plus l'inconsciente jeune fille qui m'en suis rapportée bien plus à toi qu'à moi-même, quand tu m'as déterminée à épouser Robert Fergan. Tu avais ton expérience. Je m'en suis remis© à ta grande et chère autorité ! Enfin, ce n'est pas moi qui me suis mariée, il y a dix ans ; c'est une autre que j'ai été à peine, et dont je ne me souviens presque pas. Mais, maintenant, je me sens être quel-

qu'un. Je suis devenue Moi... Je sais ce que je veux et ce oue je ne veux pas, et ce que je ne peux plus?... cette lutte qui me déchire, mon cœur qui m'étouffe, et les envies... terribles... de me tuer!...

PAULINE. — Ah! tais-toi! au nom du ciel!... Que devenir? que faire?

IRÈNE. — Tu le sais bien : c'est entendu, c'est promis. Tu avais jusqu'ici toujours retardé l'heu.re... La voici arrivée. C'est pour cela que tu viens...

PAULINE. — Tu le veux donc absoJument ?

IRÈNE. — Tu vas tout de suite aller chez mon mari. Dis-lui ce que tu trouveras de mieux, de plus touchant, de plus décisif. Moi, je n'ai aucun crédit sur son esprit. Il se bornerait, une fois de plus, à me traiter de folle. Toi, il t'écoutera. Il me vante toujours ton sérieux, ton bon sens. La gravité de ton avis le fera réfléchir.

PAULINE. — Mais, enfin, pour divorcer, faut-il au moins articuler un motif... présenter un prétexte...

IRÈNE. — Il suffira que mon mari se mette d'accord, avec moi sur les moyens que nous devx'ons adopter, inventer, simuler, pour obtenir un jugement qui m'ai-

franchira. Oli 1 dis-lui tout au inonde jusqu'à co qu'il te cède! Ne te laisse pas repousser de prime abord. Insiste, supplie, fais-lui peur : va, tu le peux bien... Et, toi-même, aie très peur : il y a de quoi !

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