‹ Les tenailles. Point de lendemain. Les paroles restent. Illus. d'après les dessins de Maurice LalauChapitre 34 sur 84 · LA BARONNE, DAMON · texte numérisé non relu

LA BARONNE, DAMON

LA BARONNE, montrant l'extérieur par (a ]}orte du fond. — On vous prépare le pavillon qui est au bout de la terrasse. A votre réveil, vous aurez une vue sujDerbe, car les jardins descendent jusqu'à la Seine.

DAMON. — Est-ce bien clos, au moins, ce pavillon ?

LA BARONNE. — Vous avez peur des moustiques ?

DAMON. — Non, des volevirs.

LA BARONNE, riant. — Ha! ha! ha!...

En cas d'alerte, appelez-moi.

DAMON. — Si j'étais sûr que vous vinssiez!... (// la regarde hardiment. Elle baisse les yeux.)

LA BARONNE. — ■ Je VOUS Serais d'un mince secours.

DAMON, se rapprochant, et avec feu. — Vous ne vous appréciez pas à votre valeur, et la perspective seule que j'aurais votre présence m'anime déjà d'une énergie...

LA BARONNE, Vtcartant. — Je veux vous en croire sur parole... Et asseyezvous. {Ils se mettent à table.)... Que la lune était claire pendant notre route ! Et comme la nuit était calme! Et combien touchant le silence de la nature! En somme, avez-vous pu vous faire une idée du paysage que nous traversions ?

DAMON. — O'ii ! le spectacle me semblait si différent, selon que je regardais par ma portière, ou que je me penchais vers la vôtre.

LA BARONNE. — Trève de galanterie ! Sinon, je me pci-suaderais que, à un moment, votre manière d'agir ne fut pas fortuite, mais que vous avez bel et bien eu le projet, dans la voiture, de me faire sentir l'imprudence de mo démarche.

DAMON. — Des projets?... Vis-à-vis de vous?... Quelle duperie! Vous les verriez venir de trop loin... Mais un cahot, qui rapproche, cela se pardonne...

LA BARONNE. — Bon ! bon ! Vous avez compté là-dessus à ce qu'il me paraît... Ah çà ! dites-moi donc, comment avezvous trouvé mon mari? Assez maussade, n'est-il pas vrai? Le régime ne le rend pas aimable... Je crains qu'il ne vous ait point vu tout à fait de sang-froid, et que notre amitié ne lui devienne suspecte. N'avezvous pas remarqué l'air de monsieur en nous quittant?

DAJiON, contrarié. — Oui, n'est-ce pas?

il avait un air?... Comme c'est désagréable! Et m'en voilà peut-être emj^êché de choses pour l'avenir, moi qui ai le principe de toujours commencer une cour par le mari !...

LA BARONNE, souHant. — Il ne faudra donc pas que vous prolongiez ce premier séjour, car le mien en prendrait certainement de l'humeur. En sorte que, dès qu'il arrivera du monde ici... Et sans doute quelqu'un ne tardera pas à arriver...

DAMON. — Ah ! vous attendez prochainement... quelqu'un?... Le marquis, je gage!...

LA BARONNE, éirjsivement . — D'ailleurs, vous avez aussi vos ménagements à garder, vis-à-vis de la comtesse... (Da-

man se détourne arec dépit.) Si elle me savait en votre compagnie, elle concevrait que je veux me venger d'elle, comme j'en ai le droit.

DAMON, sans avoir écouté et se retournant vers la baronne. — Que dites-vous?

LA BARONNE. — Ricu. Je m'cntcuds. Je me parlais à moi-même.

DAMON, nerveusement . — Enfin, je m'en tiens au parti de rire de mon personnage. Mais avouez que je suis docile. Quoi? Vous m'enlevez pendant le premier acte à'Armide, en m'interdisant toute résistance ; et j'étais déjà hors de la ville, avant d'avoir pu m'informer de ce que vous prétendiez faire de moi. Je ne suis pas plutôt arrivé à destination que déjà vous m'invitez à partir, pour céder La place à vos autres distractions... Bref, madame, je préférerais comprendre.

LA BARONNE, Se levant de table. — N'hésitez pas à vous mettre en colère. Je raffole de ce genre d'état chez les gentilshommes.

DAMON, se levant à son tour et changeant de ton. — Dieu sait loourtant si je suis sensible au charme et à la douceur de la confiance ! Dieu sait si je la mérite I

{La baronne s'assied sur une bergère et du bout de son éventail indique à Daman un siège bas, devant elle.)

LA BARONNE. — Et qui peut mieux que nous, avec moins d'effroi, jouir de ce charme et de cette douceur?... Je sais trop combien vous tenez au lien que je vous connais, pour avoir rien à redouter auprès de vous.

DAMON, emjjressé. — ■ J'appréhendais cependant d'avoir effrayé votre esprit, par cette innocente privante que je me permis durant notre voyage.

LA BARONNE. — Oli ! je ne m 'alarme pas si aisément.

DAMON. — Je tremble tant qu'il ne vous en l'esté quelque nuage !

LA BARONNE. — Quc faudrait-il donc pour vous tranquilliser?

DAMON. — Vous le pouvez.

LA BARONNE. — Et comment?

DAMON. — Vous ne le devinez pas?

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Damon. — Un cahot qui rapproche, cela se pardonne...

LA BARONNE. — N"hésitez PAS A VOUS mettre en colère.

LA BARONNE. — Mais je souhaite d'être éclaircie.

DAMON. — J'ai besoin d'être sûr, absolument sûr, que vous me pardonnez.

LA BARONNE. — Pour Cela qu 'exigezvous?

DAMON, se raqjprochant. — Accordezmoi franchement, à l'heure même, ce baiser surpris tantôt, par hasard, et qui a paru vous effaroucher...

LA BARONNE. — Que ne parliez-vous ? Je le veux bien. Vous seriez trop fier si je le refusais. Votre amour-propre vous ferait croire que je vous crains. {Elle lui laisse 'prendre un baiser que Damon prolonge et dont il s'étourdit.)

DAMON, après avoir été enfin repoussé.

— N' observez- voud pas, madame, que, parfois, on entend le silence?

La baronne, troublée, se levant. — Allons prendre l'air dans le parc... La flamme de ces bougies, la température de cette pièce, par cette soirée si lourde, tout cela ne vous vaut rien... Venez, que je vous conduise, en nous promenant, jusqu'à votre porte... (Elle remet son manteau.)

DAMON. — Je crois, en effet, que ce que

nous respirons ici est plus dangereux pour moi que pour vous.

LA BARONNE, encore très affilée. — Oui... je suis peut-être moins susceptible qu'une autre... Mais, n'importe, sortons!

DAMON, la retenant. ■ — Ainsi, c'est par égard pour moi 1 Vous désirez me défendre contre les influences d'une telle atmosphère, et des suites fatales qu'elle pourrait avoir pour moi?... pour moi seul ?

LA BARONNE. — C'est donner beaucoup de délicatesse à mes motifs. Je le veux bien comme cela... Mais sortons, je vcus en prie, je l'exige...

DAMON, allant prendre son manteau. — Vous me montriez moins de rancune, avant de m 'avoir pardonné.

LA BARONNE, s' arrêtant sur le point de sortir, et revenant. — Après la confiance que je vous ai montrée, il est mal à vous de ne m'en témoigner aucune. Voyez si, depuis que nous sommes ensemble, vous m'avez dit un mot de la cO/Uitesse ? Il est pourtant si doux de parler de ce que l'on aime ! Et vous devez être certain que je vous aurais écouté avec intérêt : c'était bien le moins de vous marquer cette

complaisance, après que je vous privais d'elle pendant cett^î soirée-ci.

DAMON. — N'ai-je pas le même reproche à vous faire- Et n'auriez-vous point paré à bien des choses, si, au lieu de nie rendre confident d'une réconciliation avec un mari, vous m'aviez parlé d'un choix plus aimable, d'un choix que l'on vous sait?...

LA BARONNE. — Damou, je vous arrête... Songez qu'un soupçon seul nous blesse. Pour peu que vous connaissiez les femmes, vous savez qu'il faut les attendre sur les confidences... Revenons : Où en âtes-vou6 avec la comtesse? Vous i-end-on bien heureux? Ah! je crains le contraire ; cela m'aftlige : je m'intéresse si tendrement à vous! Oui, monsieur, je m'y intéresse... plus que vous ne pensez peutêtre.

DAMON. — Eh! pourquoi donc, madame, vouloir croire avec le public ce qu'il s'amuse à grossir, à circonstancier : l'intimité de la comtesse avec moi?

LA BARONNE. — Epargnez-vous la feinte ; je sais sur votre compta tout ce :jue l'on peut savoir. La comtesse est moins mystérieuse que vous. Les femmes de son genre sont prodigues des secrets de leurs adorateurs, surtout quand un esprit discret comme le vôtre pourrait leur dérober leurs triomphes. Je suis loin de l'accuser de coquetterie ; mais une prvide n'a pas moins de vanité qu'une coquette. Parlez-moi franchement : nêtes-vous pas souvent la victime de ce caractère? Parlez!... parlez !...

DAMON. — Mais, madame, voius vouliez sortir... Et la chaleur...

LA BARONNE, ne sonyeant qudlors à rejeter son manteau. — Elle a passé. {Elle se rassied de Vautre côté de la scène, et Damon vient occuper près d'elle un nouveau siège.) Comme elle est fine, la comtesse ! Qu'elle a donc de parfaites manières ! Une perfidie entre ses mains prend l'air d'une gaîté. Une infidélité paraît un effort de raison, un sacrifice à la décence. Point d'abandon. Toujours aimable, rarement tendre, et jamais vraie...

DAMON. — De grâce, madame...

LA BARONNE, s'animjiii de 2jIus en plus - - Elle attire, elle échappe... Combien je lui ri vu faire de personnages! Que de tours elle a joués à notre ami le marquis!

D.\MON, abasourdi. — Le marquis?...

Le... le... vôtre?

L.\ BARON.NE, avcc une bonliomie excessive. — Lorsqu'elle vous prit, c'était pour le distraire d'un rival qu'il s'était découvert. Elle vous mit en scène, occupa ce pauvre marquis de vos soins, le tourna vers des observations sur vous qui accaparaient presque tout son temps... même celui de me venir voir... Elle vous désespéra, mon cher Damon, vous plaignit, vous consola. Et vous fûtes contents tous quatre... Mais cela, vous le saviez, n'est-ce pas?... Ah! qu'une femme adroite a d'empire sur vous! Et qu'elle est heureuse lorsqu'à ce jeu-là elle affecte tout et ne met jamais du sien !

ŒUc soupire. Damon soupire aussi, paxse la main sur son front.)

DAMON. — On dirait que vous venez de m'ôter un bandeau de dessus les yeux.

Mon amante me paraît la plus fausse de toutes les femmes. Et il me semble que, pour la première fois de ma vie, je tombe aux pieds de l'être sensible! (7/ s'agenouille devant la baronne.)

LA BARONNE, le repoussant avec mollesse. — Je suis fâchée... vraiment fâchée de ce que je vous ai dit de la comtesse.

DAMON. — Mais n'entendez-vous point qu'il n'existe rien que vous au monde. {Il veut l'embrasser.)

LA BARONNE, ne le repoussant pas du tout. — Encore ! Oh ! non, je ne puis i>ermettre ! (7/ l'embrasse.)... C'est trop!

DAMON. — Quoi ! Votre projet serait dt; me renvoyer ce soir, tout haletant et désolé!... Pour m'infliger cela, qu'avez-vous à me reprocher? Suis-je un coupable? {Il fait courir ses lèvres sur une épaule nue.) Suis-je un rustre?

LA BARONNE, en tout équité. — ■ Non pas ! Vous vous conduisez fort décemment.

DAMON. — Naguère, vous me protestiez de votre confiance. La confiance vraie veut

Point de Lendeniain

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