‹ Les tenailles. Point de lendemain. Les paroles restent. Illus. d'après les dessins de Maurice LalauChapitre 5 sur 84 · CENE Y · texte numérisé non relu

CENE Y

Les Mêmes, VALANTON, MICHEL DAVERNIER. Ces deux derniers arrivent du jardin d'hiver.

VALANTON. — Ainsi, je ne vous ai pas convaincu?...

MICHEL. — Pas le moins du monde!...

VALANTON. — J étais en train de vouloir marier M. Davernier.

IRÈNE, dressant la tête. — Avec qui ?

VALANTON. — Comment, avec qui?

Est-ce que je sais ! Nous n'en étions pas encore là ! Je lui disais : « Voici que vous avez trente ans. Votre mérite personnel, votre situation éminente et vaillamment acquise dans l'Université vous donnent le droit de recevoir des rentes de la femme... qu'il vous reste à trouver. Il y a peu de temps que vous avez réintégré Paris ; vous n'avez j^as encore fait de mauvaises connaissances ; vous n'avez pas ramené de liaison... »

PAULINE. — Oh !

VALANTON. — « Par conséquent, vous n'aimez pensonne : donc mariez- vous ! » Seulement, pour cela, le premier point est de se dire : a Je veux me marier. » Ensuite, il n'y a plus qu'à chercher une femme. De la sorte, on compare, on choisit, on donne la préférence. Cela vaut mieux que la méthode inverse : se pourvoir de la femme, d'abord et ne se décider à l'épouser que plus tard...

PAULINE, à Michel. — Et que répondiez-vous à ces exhortations?

MICHEL. — Oh ! pour moi, se marier, naître et mourir, cela me paraît composer les trois grandes solennités de l'existence. Je leur attribue une égale importance, je les envisage aveo le même esprit. Or, on ne s'occupe pas de naître, on meurt involontairement, quand il le faut. Ainsi donc, j'imagine que le mariage doit s'accomplir sans que l'on s'en soit plus mêlé que de sa propre naissance, sans qu'on l'ait plus préparé que sa mort. Je voudrais qu'il survînt tout seul, fatalement, instinctivement, par l'action souveraine de la nature. Le 0 oui » sacramentel, il me semble qu'il devrait vous sortir de la poitrine, parce qu'il a été mis là mystérieusement, à votre insu, comme y était le premier vagissement, comme y sera le dernier soupir.

IRÈNE. — La nature se charge de nous faire naître et mourir. Elle ne prend paa le soin de nous marier.

MICHEL. — Elle veille pourtant à nous rendre, malgré nous, amoureux d'un être à l'exclusion de tous les autres êtres. Et ce sentiment est aussi arbitraire, aussi indéfinissable, aussi divin que la loi qui nous fait d'abord ouvrir les yeux et, plus tard, les fermer à la lumière.

PAULINE. — Mais on reste libre de se marier ou non ; on est libre de se marier sans amour, ou même contre l'amour.

MICHEL. — Ah dame! la nature s'est inspirée ici du sujet. Elle n'est plus brutale, comme dans la question de vie ou de mort. Elle est plus humble et toute gar lante. Elle insinue, elle supplie, elle atermoie, elle tourmente...

IRÈNE. — Et en fin de compte, elle est impuissante à préserver les gens de se marier par raison de famille, par raison de convenance, ou par toutes les espèces de raisons qui ne sont que de la raison.

MICHEL. — On peut, pour un temps, méconnaître la nature, ou ne pas attendre qu'elle se soit prononcée. Soyez certains qu'elle reprendra son œuvre, tôt ou tard, soit pour confirmer le mariage de ceux qui s'étaient passés, à l'origine, de son consentement, — et c'est là le cas de tant de

MICHEL. — Elle veille a nous rendre, malgré nous, amoureux d'un être a l'exclusion

DE tous les autres ÊTRES.

bons ménages où l'on ne sest aimé qu'à la longue, — soit pour remarier ailleurs... à la façon de nature... l'un ou l'autre des époux qu'elle n'avait pas unis.

VALANTON. — Moi, je ne connais qu'un procédé de mariage : c'est la mairie et l'églice.

MICHEL. - — Le mariage, c'est l'amour !... auquel de vertueux usages ont noblement fait d'ajouter la mairie et l'église. Dans votre système, il ne serait plus que l'action sérieuse de signer un contrat considérable. Je veux bien voir, dans ce genre d'engagement, le plus notable des actes bourgeois ; je lui dénie le caractère, la beauté fatale d'être un des trois grands actes humains.

PAULINE. — Est-ce à l'Ecole française d'Athènes que l'on vous apprend ces cho« ses-là ?

MICHEL. — Non, à l'école de la vie, oii vous avez, chère madame, assisté à mes débuts.

VALANTOiM. — Il paraît qu'en effet vous avez été le premier compagnon de jeux de ma petitje belle-sœur?

MICHEL. — Nous étions voisins de jar-

din, à Saint- James. Un jour vint oîi je n'eus plus ni père, ni mère, ni jardin. Et l'illusion d'avoir encore une famille, d'avoir consei-vé ma part d'air au soleil, je la trouvai dans la bonne résidence d'à côté.

UN DOMESTIQUE, entrant. — La voiture de M°'® Valanton est avancée.

VALANTON, au domestique. — Bien.

Apportez les pelisses. {Le donrçstique sort .)

PAULINE. — Vous étiez bien délicat quand vous étiez Detit, bien souffreteux...

MICHEL. — C'était là un de ces héritages qui restent.

IRÈNE. — Il était très méchant.

MICHEL. — Vraiment?

PAULINE. — Pas du tout. J'ai vaguement le souvenir qu'il est très gentil.

IRÈNE. — Vous ne saviez quelles choses inventer, oîi toujours je finissais par pleurer. Et là-dessus vous preniez un ail' très sec, tout fâché, et vous volis en alliez.

MICHEL, mélancoUqiiement . — Ce doit être ainsi la façon de pleurer des garçons.

{Sur ces entrefaites, Valonton s'est levé et a fait signe à sa femme, qui s'est aussi disposée à sortir.)

VALANTON, à Irène. — Vous nous excusez, chère amie. Mais je me suis levé ce matin, à cinq heures, pour aller à la chasse, et il faut que je recommence demain matin. Je suis éreinté : c'est tuant.

IRÈNE. — Pourquoi ne vous accordezvous pas un jour de congé?

VALANTO.N. — Si c'était un travail, oui. Mais, puisque c'est un amusement... (-1/lant à Michel.) Au revoir, monsieur Davernier.

MICHEL, qui s'est levé aussi. — Je m'en vais. Pardonnez-moi si je vous ai peut-être retenu, en m'attardant un peu. (A Fauline et à Irène.) Mais c'étaient en quelque sorte des adieux que je vous faisais, et que je prolongeais.

IRÈNE, émue. — Des adieux?

PAULINE, avec une simple curiosité. — • Vous allez repartir?

MICHEL. — Je suis chargé d'une mission de recherches en Asie Mineure.

IRÈNE. • — Et comme cela, tout de suite?

MICHEL. — Il faudrait que je me misse en route très prochainement.

PAULINE, que son mari jjresse vers la sortie par le joîrlin d'hiver. - — Vous prendrez bien le temps de me faire une dernière visite?

MICHEL. — Certainement. (Michel veut prendre congé d'Irène pendant que Pauline et Valanton sortent.)

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