LES TROIS PLAISIRS
A Charles Goran
Penser, puis répandre sans bruit Les vers qu'aisément on écrit , Sont les trois plaisirs de Tesprit.
Aimer Dieu , son pays, sa dame , Voilà les trois plaisirs de Tâme: Plongest-la dans sa triple flamme.
Le bal au son lointain des cors, La table et les tendres accords , Tels sont les trois plaisirs du corps.
Plaisirs du corps , plaisirs 4e Fâme , Et de Tesprit, tout nous réclame :
Plongeons«nous dans leur triple flamme.
Le jour naît : dans les prés et sous les taillis verts Allons, allons cueillir et des fleurs et des vers ,
Tandis que'la ville repose ; La fleur ouvre au matin plus de pourpre et d*azur,
Et le vers, autre fleur, s'épanouit plus pur A l'aube humide qui Farrose.
Que de fleurs ont passé qu'on n'a point su cueillir! Sur sa tige oubliée, ah I ne laissons vieillir
Aucune des fleurs de ce monde !
Allons cueillir des fleurs! par un charme idéal Qu'avec l'encens des vers leur parfum matinal, * Amoureusement se confonde.
Alloqs ûueiUir des vers ! sous la Qaur du buisson Entendez-vous Foiaeau qui diante sa ehaiison?
Tout chante et flaunt ; c'est l'aurore !
Je veux (dianter aussi : blonde fille du ciel.
mue
Ainsi de fleur en fleur va butinant son miel L'abeille joyeuse et sonore.
Cueillons des fleurs! Et puij, avec ce doux fardeau , Je reviendrai m'asseoir près du léger rideau
Qui voile encor liia bien-aimée , Et du bruit de mes vers dissipant son sommeil , Je ferai sur ses yeux et sur son front vermeil
Tomber une pluie embaumée. •
Riante et mollement sonl^ée à demi ,
Je veux que de mes fleurs sur son front endonbi
Sa blanche ttiain suive la trace ; Et qu'en un doux silence admirant leurs couleurs,
Elle doute longtemps qui, des vers ou des fleurs , Ont plus de fraîcheur et de grflce.
Mes habits de Bretagne étaient là dans la chambre ,
Costume sauvage et brillant :
Je songeais en les déployant Aui lieux qui m'ont vu jeune, au retour en septembre.
Elle, tout au présent, riait de mes souds ; Ou sur mon passé, chose éteinte, Revenant légère et sans crainte
(Mais s'abusant peut-être), écoutait mes récits.
Souventles fniitslointains sont plifi doux bien qu'étranges;
Au cœur d'un autre on aime à voir,
A doubler par lui son savoir :
Notre esprit curieux se platt à ces échanges.
— « J'écoute, disait-elle, allons, barde, chantez ! » Et le front penché sur la glace , Elle rattachait avec grâce
Ses cheveux, noirs bandeaux sur ses tempes jetés. ^
En elle je n'aimai d'abord que la beauté ,
La bouche humide et fraîche ouverte à la gatté,
Et Tor bmnfde Ses épaules, Et les frêles contoars de ce corps souple et fin Qui plie à chaque pas, comme à Tair du matin
Le long des eaux tremblent les saules.
Tai connu la beauté ! que m'importait alors
Si nulle âme, en parlant, n'animait ce beau corps.
Ces longues paupières d'Arabe?
Heureux de respirer ce soufiQe virginal , Ou d'écouter, rêveur, de sa voix de cristal
Tomber quelque molle syllabe. —
Pardon, si tu le peux 1 à tes genoux pardon!
Lorsque, le cœur brisé, pâle, et dans l'abandon.
Plus faible que toi, faible femme, Je vins tout éploré te dire mes douleurs , Ta secrète beauté s'éveilla sous mes pleurs,
Et tu me révélas ton âme.
larmes ! d soupirs ! 6 mystères d'amour !
Femmes, pour nous charmer, vous avez tour à tour
La beauté visible et cachée ; Êtres deux fois doués ! Êtres puissants et doux ! Vous domptez notre forée ; elle marche après vous ,
D'un double lien attachée.
Ah ! dis-moi, jeune femme, autour de ta demeure
N'entends-tu pas de voix qui pleure?
Comme moi tu perdis le rire aux ailes d'or ; Mais ton crédule espoir Fappelle-t-il enoor?
Heureuse d'espérer! — Après un long silence , Lorsqu'un hymne en secret de mon âme s'élance. Ce n'est plus vers mes jours de printemps et de fleurs ; C'est assez d'écarter de moi l'ange des pleurs,
Cet ange toujours pâle et toujours lamentahle Qui pleure à mon chevet et qui pleure à ma table. Mais si le rire ailé rentre dans ma maison , Si l'été qui fleurit sèche sous un rayon
Mes larmes, tu verras la chanteuse alouette Envier dans le ciel ma voix qu'on dit muette , Les bardes, s'éveillant, diront : « C'est lui! c'est lui! > Et les tranquilles eaux du Leff... mais aujourd'hui ! .. .
Ah ! dis-moi, jeune et douce femme, N'entends-tu pas de voix qui pleure dans ton âme ?
Si je viens à passer, sur ton front , en tremblant , Hélas 1 n'abaisse plus ainsi ton voile blanc ,
Toute rouge et toute troublée ; Au bras qui te conduit n'attache plus ton bras ; Gomme pour m'éviter, ne presse plus tes pas
Vers quelque solitaire allée.
Ëh bien ! si ma r^cootre importime t«s yeui , Parle avec oonfianoe et décide en qu^ limx
II but pour toi que je m'exile ; Ton amour fut ma paix, mon boaheiir, mon loutieii , Qu'aujourd'hui mon repos ne troubto pto la tien ;
Commande, je lerai docUe.
Alors tes yeux ternis reprendront leur azur , Le jour, comme autrefois, naîtra limpide et pur,
Jjà nuit s'écoulera sana fièvre ; Tu t'abandonneras à ta sécurité, Et l'innocence aimable , et la douce galté
Souriront encor sur ta lèvre.
s 91 (se.
Dis un mot et je pars. — SaiM trop d'ennuis pour toi , Si je puis cependant demeurer, soulifre«moi ;
£t, lorsqu'au détour d'une rue , Tout à coup devant toi m'offirira le hasard , Passe libre et sans peur ; ne erains pas mon regard ;
Je ne t'aurai pas reconnue.
Seulement, (je t'en prie ! ) oh 1 quand tu seras loin , Quand je pourrai braver et soupçons et témoin ,
Vers toi que je tourne la tête, Pour observer encor ton pas modeste et lent , £t tout ce qu'à mon cœur ce marcher indolent
Rappelle de grâce secrète.
Alors, alors mon cœur bondira 1 mille accords, Mille vœux dans mon cœur retentiront alors,
Et se répandront sur ta route ; Et mille illusions, mille prospérités , Comme des anges purs iront à tes côtés ,
Si ce jour-là le ciel m'écoute !
^"Mf