CHANTS ALTERNÉS
Sans ce triste hasard , nous nous serions aimés ! A ses yeux en passant comme à demi fermés , A sa molle pâleur, à cette douce haleine Qui sortit de sa bouche et vint jusqu'à la mienne ,
Tout mon cœur tressaillit , elle aussi ( je.l*ai vu ) Sentit à mon approche un frisson imprévu ;
Son beau front se tourna : — mais, au seuil de Tégiise, Entre elle et moi déjà la foule s'était mise; Et vers l'Aruo la regardant marcher , Honteux Breton, je n'osais approcher.
Un prince de Léon (Léon en Armorique) Vers le monde enchanté sur un char s'envola ; Puis, les yeux éblouis par ce monde féerique , Muet d'amour, il se troubla.
Je t'ai promis des vers , brune enfant de Florence , Mais pour te bien louer les muses de la France
Ont une voix amère ; et nul ne m'a doué Du grand art que chez toi retrouva Cimabué.
De son art tout divin si j'avais le mystère , Tu serais un bel ange; et, comme au Baptistère Sur la porte de bronze on voit un séraphin Qui chante vers le ciel son cantique sans fin, Ainsi tu chanterais rayonnante de gloire, Et tu tiendrais en main un long archet d'ivoire.
Las ! disait dans son coeur le prince de Léon, Que ne suis-je saint Luc ou que ne suis-je Orphée! Comment peindre le ciel avec notre limon , Et comment chanter une fée ?
Dans un enclos voisin du grand palais Pitti Vous, mon âme, restez quand je serai parti ; Du moins, qu'il reste une part de vous-même Sous les abris de cet enclos que j'aime !
Errez sans fin à l'ombre des grands murs , Devant le grille et parmi les blés mûrs ; N'oubliez pas les vaches dans l'étable , Vous y boirez du lait chaud sur la table ; Et parfois vous viendrez vers mon pâle horizon Me dire ce qu'on fait dans la chère maison.
Globes, ciel éthéré , régions sans égales Où plane comme un dieu l'héritier d'Occismor, Durement retombé des sphères idéales , Pourra-t-il respirer eiicor ?
Le long du Mugnoné, de Florence à Fiesole
Je m'en vais, attachant mes yeux sur chaque saule.
Je passe le torrent, sur son lit desséché
Je m'incline, et sans voir je reste ainsi penché.
J'aspire autour de moi les parfums de la route ; Si la voix d'un oiseau sort des buissons, j'écoute.
Me voici dans Fiesole; et le soir, au retour.
Mon cœur qui se souvient s'emplit encor d'amour.
Longtemps il reviendra, dans ses jours de souffrance , Le long du Mugnoné de Fiesole à Florence.
On revient sans ennui par un si doux chemin.
Disait le prince errant sous des berceaux de roses ; Et les choses d'hier plairont encor demain, Si le exBtir se mêle à ces choses.
J'ai dit : tu vas la voir pour la dernière fois, Regarde bien ses traits pendant que tu les vois ! Regarde bien ses tempes florentines, Et ses yeux bruns, et sous ses lèvres fines Toutes ses belles dents ; regarde bien encor Ses cheveux sur ce front couleur de miel et d'or; Surtout retiens son geste, ses manières, Et garde en toi ses paroles dernières ;
Et puis, en t'en allant, attendris ton regard Afin qu'on se souvienne un peu de ton départ.
Quels furent les adieux du prince et de la fée ? Elle écarta les plis de son voile d'azur ; Et lui, comme un parfum pour son âme étouffée , S'enivra de son souffle pur.