HEU MAJESTY'S THEATRE
IN uiiihi.ir.i it . M. ii. ithhitUUllM ÏUKK. — LA SALLK Kl SKS l)E- PE.NDANCKS. — POUR LES ARTISTES : LA «MAISON». — LA SCÈNE.
Her Majcsly's Théâtre est situé au bas de Haymarket, en face du théâtre du même nom. Il est l'un des plus récents des théâtres de Londres. Construit sous la direction de M. G. J. Phipps, architecte de théâtre des plus notoires, mort peu de temps après, inauguré au mois d'avril 1897, il appartient à M. Herbert Beerbhom Tree, qui en est à la fois le fondateur, le directeur et l'acteur principal. Mieux qu'aucun autre, il servira d'exemple manifeste à la démonstration qui vient d'être tenir il réunit l'ensemble des avantages où se luajquent avec une grande force les caractères • •<>piifif>]< (lf>^ théâtres anglais.
Il convient d'en faire imme'diatement honneur à M. Herbert Beerbliom Tree. L'objet de cette étude ne se prête pas à ce que l'on juge ici son talent de comédien ; mais le directeur et le metteur en scène nous appartiennent tout entiers. Le metteur en scène, nous Lavons vu à Lœuvre dans le Chemineau ; le directeur, nous allons, en étudiant son théâtre, le trouver en constant travail d'invention passionnée et de recherche continue. Ce n'est point à un imprésario plus ou moins habile ou plus ou moins heureux, que nous avons affaire ici. Nous voici en présence d'un novateur qui, connaissant le théâtre par la pratique déjà longue qu'il en a, s'est appliqué, par surcroit, à en déterminer la théorie, et qui, dans son obstiné désir de perfection, cherche sans lassitude, essaye sans impatience, et ne détruit que pour atteindre un progrès nouveau.
M. Tree a l'amour et la compréhension de son art, et il est servi dans son labeur par le levier universel qu'est l'argent. Il n'est venu au théâtre qu'assez tard ; il était dans les affaires, à l'exemple de son père, mais il fut de bonne heure ensorcelé. Le mirifique démon qui erre dans les frises, avec ses yeux d'opale et son manteau d'or rouge, le tentait, et c'est un démon auquel on résiste rarement. M. Tree fut donc comédien amateur, comme... comme tant d'autres. Puis, impatient
de secouer des servitudes qui réduisaient à des intermèdes ce qui devait être sa vie môme, il devint directeur du Haymarket. 11 rêva mieux, et enfin, à quarante ans environ, il fut seul propriétaire de l'un des premiers théâtres de Londres, qu'il fit édifier d'après ses propres plans, et où il pourra réaliser tout ce qui, naguère, n'était que le désir imprécis d'une jeunesse ardente à la vie d'art. Et, par un prodige qui n'étonnera que ceux qui le voudront bien, ce théâtre vibrant et passionné, ce théâtre d'art et de vie, est en même temps un théâtre heureux. Les succès y éclatent en fanfares de triompbe. Les deux millions qu'il a coûtés s'amortissent avec une régularité constante. L'argent, que l'on n'y marchande pas à la mise en scène, rentre en espèces sonores au bureau de location. Avec Jules César, M. Tree avait chaque soir six mille francs de frais ; il en encaissait neuf mille ; en cent cinquante représentations, il a ti'aiino quatre cent mille francs.
Ouest-ce donc que Her Majesty's Théâtre? Examinons d'abord la salle et ses dépendances. Nous pousserons ensuite la porte de fer, et nous entrerons sur la scène.
Le Majesty s'élève au coin de Haymarket et de Charles street, sur l'emplacement de l'ancien Countv hotol et de l'ancien Opéra, qui déjà s'ap-
pelait Her Majesty's, du nom qui fut conservé au nouveau théâtre, avec la permission expresse do la reine. Il occupe 29 mètres sur Ilaymarket, et 52 sur Charles street, et, par le fait d\m passage perpendiculaire à cette dernière rae, il est ainsi isolé sur trois côtés, le quatrième s'appuyant à Carlton hôtel, construit depuis.
L'entrée principale est sur Haymarket.
Pas plus qu'aucun théâtre de Londres (à l'exception de Covent Garden), le Majesty n'a de prétention à être un monument. Il n'y faut chercher ni porche majestueux ni somptueuses décorations. L'aspect extérieur y est, résolument et de parti pris, sacrifié à la commodité. Un monument est une œuvre d'exception et une entreprise périlleuse, qui exige beaucoup d'argent... et un architecte. L'architecte est le plus difficile à trouver. Huit fois sur dix, il manque son affaire, et, sous prétexte de chef-d'œuvre, livre un ouvrage prétentieux, lourd, étriqué, flanqué de colonnades, de hauts et de bas-reliefs, de balcons, de torsades, d'architraves et de chapiteaux, oii tous les styles mêlés, toutes les époques confondues entrent dans la danse avec une frénésie déconcertante. Du reste, cet architecte fût-il Ictinos lui-même, il est impossible que l'initiative privée jette dans une pareille entreprise les millions nécessaires, les bénéfices éventuels ne pouvant suffire à réaiunérer le
LES THÉÂTRES ANGLAIS iG3
capital. Le thoàtre-monumont ne peut être qu'un théâtre d'iillat. On ne trouvera donc, dans les théâtres de Londres, ni façades grandioses ni escaliers impressionnants.
La façade du Majesty est simple et dépourvue de prétention. Edifiée dans le style de la Renaissance française, elle montre au premier étage une loggia, qui communique de plain-pied avec le foyer du public; une coupole surmonte Tédifice. Le rezde-chaussée est tout en portes. D'autres portes s'ouvrent aussi sur Charles street ; de telle sorte que, le théâtre comprenant cinq catégories différentes de places, chacune de ces catégories a pour son service deux sorties spéciales.
Le vestibule est pareil au salon d'entrée d'un cercle élégant; nous avons di'jà eu l'occasion de le signaler, avec ses fortes boiseries en vieux chêne, son plafond à caissons, ses tapis épais, les fauteuils qui y sont rangés le long dos murs, et les plantes qui le décorent. A droite, le bureau de location, et, sur le mur du fond, face à l'entrée, une large plaque de marbre, qui rappelle la date de l'inauguration du théâtre. Des huissiers s'y tiennent en permanence, ces solides gaillards dont nous parlions tout à l'heure, la tête poudrée, raides dans leur éclatante livrée bleu de roi, avec la culotte de velours rouge et les bas blancs.
Bleu et rouge, c'est du reste le ton uniforme de
la décoration tout entière. Les draperies sont de soie cerise brodée. Les murs sont tendus de rouge, les fauteuils sont rouges, les tapis bleus, et ces deux tons, qui se répètent invariablement, donnent au théâtre cet aspect d'élégance sévère et de luxe discret qui en est la grande distinction.
Du fond du vestibule, et parallèlement au mur qui le ferme, partent deux escaliers : l'un, à droite, qui monte et aboutit au balcon et au foyer ; Tautre, à gauche, qui descend et dessert Torchestre.
Il descend, mais ce n'est pas à dire que l'orchestre soit au-dessous du niveau du sol. Par une ingénieuse disposition, l'architecte, afin d'économiser l'espace, a placé certains services accessoires sous une partie du plancher même de la salle; de telle sorte que l'escalier qui part du vestibule, après s'être enfoncé d'un étage en une révolution, vient aboutir, au-dessous et au fond de l'orchestre, dans un large couloir souterrain, d'où l'on gagne les fauteuils au moyen de deux autres escaliers placés à la cour et au jardin. Agencement adroit, mais compliqué, et assurément peu favorable à une rapide évacuation en cas de panique. Mais voici la contre-partie de cet inconvénient : ce large couloir demi-circulaire donne accès, d'abord aux vestiaires, qui sont profonds et fort bien organisés, puis à un bar, et enfin à un grand salon carré où les dames
trouvent de hautes glaces, des porte-manteaux où -iispendre leurs vêtements, et des femmes de hambre spécialement aiïectées à leur service.
On gravit l'un des escaliers de côté, on pousse une lourde porte, mi-partie de chône plein et de petits carreaux voilés d'un rideau de soie rouge, et Ton est dans la salle. Elle a 23 mitres de large et 20 mètres et demi de profondeur, du rideau au mur du fond; li",33 séparent le rideau de scène du premier balcon, ce qui donne à ce dernier une profondeur de 9 mètres. La hauteur, au centre de l'orchestre, est de 15 mètres.
.Je ne décrirai pas de nouveau cette salle ^ Absence de loges et de baignoires, balcons en imphithéàtre, plancher fortement incliné, fauteuils largement espacés, orchestre des musiciens |)resque invisible, nous avons précisé en détail ce s points particuliers. La décoration en est conçue «ians le style Louis XIV. Elle est fort bien éclairée, non point tant par le lustre de bronze et verre, qui est de petites dimensions et se détache peu du plafond, que par une multitude d'appliques de bougies électriques, dont l'éclat est tempéré par des abat-jour de soie, et qui, du reste, se retrouvent dans toutes les parties du théâtre.
Cependant, M. Trce n'estime pas que cet éclai-
rage soit suffisant, et il songeait à le compléter par une rampe de lampes électriques appliquée au cadre de scène. Je note ceci moins par scrupule d'exactitude que pour signaler le péril d'une pareille illumination, qui serait, je le crois, unique dans les théâtres du monde entier ; il faut craindre, en effet, qu'une ligne de feu si considérable, qui épouserait avec tant d'ampleur la forme du cadre, n'aveugle les yeux des spectateurs, et que ce portique lumineux ne nuise à la décoration générale de la salle, en confisquant toute l'attention à son profit. Je ne la crois possible qu'à la condition que l'éclat des lampes électriques soit atténué ou par des abat-jour ou par des revêtements qui l'adoucissent.
Il y a deux rideaux de scène : l'un, qui est fort beau, de velours rouge à larges et lourdes broderies d'or; l'autre est un rideau de tapisserie qui tombe du cintre, comme les nôtres, et qui sert à marquer les entr'actes; c'est une grande composition copiée des Gobelins, où l'on voit le vaillant Enée conter ses exploits à la reine Didon, sans que l'on puisse comprendre l'opportunité de cette évocation classique dans ce moderne théâtre. Le rideau de velours s'ouvre donc sur le premier acte pour ne se refermer qu'à la fin du spectacle.
L'unique avant scène qui, de chaque côté et à
cliiMiuo étage, est le dernier vestige des loges
abolies, ne ressemble guère aux réduits obscurs
■tnial commodes que nos théâtres ofi'rent à leur
lientèle riche. C'est un petit salon fort élégant, l<»limont décoré, meublé de fauteuils dits «nouveau style » et de chaises dorées, où l'on est à Taise à la fois pour voir le spectacle et pour causer dans les ontr'actes. L'une d'elles — celle du rez-de-chaussée, du côté droit — est particulièrement luxueuse et confortable : c'est la loge royale, que les théâtres de Paris possédaient jadis
ii--i. 't que nous retrouvons dans les principaux théâtres de Londres, au Haymarket,au Lyceum, et • lans quelques autres. Celle-là est précédée d'un petit salon de repos, élégamment garni d'un meuble jaune d'or, et flanqué d'un cabinet de toib'tte; l'entrée particulière, de même qu'au Haymarket, s'ouvre directement sur la rue. Le grand ige de la reine Victoria ne lui permettait plus le se montrer au théâtre; mais c'est un plaisir lont lo prince de Galles se montrait friand, et ! on sait, du reste, qu'il donnait volontiers son imitié aux artistes ; on le voyait donc souvent au Lyceum et au Majesty, où il aimait aller applaudir M. Tree et sir Henry Irving.
Le foyer, du môme style que la salle, est installé au premier étage, derrière les fauteuils de 1mI> ' II. dont il est séparé par un large couloir. La
porte, constamment fermée, en est gardée par un huissier empressé à l'ouvrir dès qu'on en approche, car on y fume. On y fume, et cependant le foyer est ici un salon charmant, où les dames viennent volontiers s'asseoir et se reposer dans les entr 'actes. Un tapis moelleux couvre le parquet. Au milieu, une table où l'on trouve les journaux. Audevant, une terrasse où il est agréable daller respirer. De tous côtés, des fauteuils, des chaises, disposés dans un savant désordre de «home», des tabourets où d'innombrables cendriers attendent le bon plaisir des fumeurs. Dans un angle, un petit salon contigu, où est installé un bar, d'où partent incessamment des ouvreuses en tablier blanc, qui offrent du thé, des gâteaux, des glaces, des sirops, au foyer et jusque dans la salle. C'est un lieu de repos, un centre de rendez-vous et de conversation, si agréable que les dix minutes d'entr'acte y semblent courtes ; lorsque résonne discrètement, non point cette sonnerie déchirante dont nos théâtres abusent, mais le timbre étouffé qui avertit doucement que le spectacle va recommencer, on dit : « Déjà! » Et ce « déjà » que murmurent les spectateurs, n'est-ce pas le triomphe même de la prévoyance directoriale ?
Au môme étage, une porte dissimulée, qui se ferme sans bruit, conduit à un lieu de retraite plus intime, et j'assure qu'ici encore on s'est in-
ji^énié à faire oublier au public la désobligeante tyrannie qui l'y appelle.
Chaque catégorie de places a son vestiaire et son bar.
Le plus sévère hygiéniste n'aurait rien à reprendre au chauffage et à la ventilation. Un puissant ventilateur électrique, installé dans le soussol, appelle l'air du dehors et l'envoie dans toutes les parties de la salle, après l'avoir réchauffé au contact d'une série de tubes chargés d'eau chaude ; en même temps, d'autres appareils aspiratoires, placés au plafond, pompent incessamment l'air vicié du théâtre et l'expulsent. On a calculé que 3.300 mètres cubes d'air pur circulent ainsi par minute à travers le théâtre. Les mêmes appareils, qui le réchauffent en hiver, le refroidissent en été.
En outre, des radiateurs, alimentés par l'eau chaude, sont établis dans le vestibule, dans les escaliers, dans les couloirs, afm de combattre les courants d'air froid qui se glisseraient par les nombreuses portes de l'édifice.
Je ne ni attarderai pas davantage dans la salle du Majesty, car je ne pourrais que répéter ce qui a été dit précédemment. Mais si, dans ce théâtre, on s'est préoccupé avec un rare succès des aises du public, on ne s'y inquiète pas moins du bien-
être des artistes. La visite des coulisses est une révélation pour ceux qui ne connaissent que les coulisses parisiennes. Les couloirs en sont recouverts à mi-hauteur d'un revêtement de carreaux de faïence blanche d'une propreté minutieuse. (( Deux fois par jour, sans aucune exception et quoi qu'il puisse arriver, me disait M. Lionel Hart, lecteur du théâtre et le collaborateur le plus direct et le plus intelligent de iM. Tree, les murs, les escaliers, sont lavés à grande eau. M. Tree y veille personnellement et ne tolère pas que Ton manque à la règle. » Les loges sont spacieuses, confortables, convenablement aérées et éclairées par de larges fenêtres. Le foyer des artistes n'est point une salle d'attente nue et morose, mais un joli salon coquettement meublé, où, chaque jour, M. Tree offre aux artistes qui répètent (comme, d'ailleurs, M. Harrison au Haymarket) un lunch léger, des gâteaux, des glaces, du thé, du chocolat, des sandwiches. Le soir aussi, pendant la représentation, des boissons sont à leur disposition. Et M. Tree pousse ce souci d'égards au point qu'il s'apprêtait à transformer un vaste grenier inoccupé, placé au-dessus de la salle, en deux grandes pièces, dont l'une sera une bibliothèque, l'autre une salle d'armes et de gymnstique, à l'usage exclusif de ses artistes. Ils y accéderont au moyen de deux ascenseurs, qui transportent sans fatigue à leurs
LKS THÉÂTRES ANGLAIS 171
places les spectateurs des galeries supérieures.
C'est par des soins pareils que Ton constitue une troupe fraternelle, que Ton fait « une maison », que l'on réunit « une compagnie », c'està-dire des comédiens qui, plus étroitement que par |. ( nntrat officiel qui les lie à leur théâtre, s'y voient attachés par des liens plus intimes, et comprennent qu'en travaillant pour eux-mêmes, c'est aussi, c'est surtout le hien commun qu'ils défendent. Et, lorsque cette idée de la solidarité et de la communauté supérieures, à eux-mêmes s'est imposée à eux, ils prennent à cœur non plus seulement de jouer leurs rôles, avec l'unique préoccupation d'un intérêt personnel, mais de se dévouer à la Maison, dont ils sont le verbe et le truchement.
A ce prix seulement, une troupe est réellement (' homogène », et c'est un phénomène infiniment rare. La force de la Comédie-Française est précisément dans l'homogénéité de sa troupe ; les comédiens qui la composent sont de qualité fort in'''gah' : les grands talents n'y abondent pas; beaucoup de ses artistes ne sont pas supérieurs à la petite moyenne de ceux que Ton voit dans tel théâtre des boulevards; quelques-uns même, pourvus d*une sorte de célébrité et dotés de « parts » respectables, trouveraient difficilement ailleurs nue situation comparable à celle qu'ils y occupent.
A propos du récent incident qui divisa la Comédie, une grande artiste, au moment oii l'on prêtait aux sociétaires le dessein de démissionner en masse, a pu jeter cette boutade, que personne n'a relevée • « Eux partir! Mais ils ne trouveraient même pas d'engagements en province! »
Cependant leur troupe est homogène, cependant ces comédiens, dont les pires se mêlent aux excellents, « jouent d'ensemble », selon le vocable de la langue de théâtre. Pourquoi? Parce que l'habitude les a façonnés les uns aux autres, parce qu'ils sont d'une maison qui est leur « Maison », parce que l'orgueil qu'ils en ont à juste titre les incline à considérer l'œuvre avant le rôle, à respecter davantage la pensée de l'auteur, à faire fléchir leur intérêt propre devant l'intérêt commun, et que cette abnégation, rare chez un comédien, eux du moins la pratiquent tant bien que mal, ou s'y appliquent avec un soin répété.
Sans doute, cette fixité de la troupe n'est pas tout à fait étrangère aux façons empesées, à la grave lenteur et à la solennité que l'on reproche justement aux comédiens de la rue Richelieu : dévotement esclaves de ce qu'ils appellent respectueusement la Tradition, ils se montrent incontestablement désorientés dans l'interprétation de la comédie moderne. Mais la faute en est surtout à l'absence de metteurs en scène qui aient su leur
inculquer le sens de la modernité, et à l'espèce de prestige dont la naïveté publique persiste h les couronner. Si fixe que soit une compagnie théâtrale, elle n'est pourtant jamais immuable : par quelle magie voyons-nous périodiquement les acteurs venus du dehors s'adapter aux défauts de celle-ci et se laisser absorber par elle, au lieu de la rajeunir au souffle d'air libre qu'ils apportent du dehors?
Les détracteurs systématiques allèguent que MM. les Sociétaires sacrifient surtout à l'espérance du gain et qu'ils ne sont que des associés d'affaires. Quand cela serait, peu importe après tout, si cette association se manifeste par un commun effort d'abnégation, et si le comédien, individualiste par tempérament, s'y révèle l'instrument consciencieux de la plus noble entreprise d'art! Nul théâtre anglais, nul théâtre au monde n'a la constitution ni la force de notre Comédie- Française; mais comment nier que des initiatives comme celle de M. Trce soient les plus efficaces moyens d'y suppléer, et qu'en accoutumant les comédiens à considérer leur théùtre comme leur maison et leur œuvre, on leur donne l'ambition <le sa grandeur et le goût de la défendre ?
M. Tree exige beaucoup d'eux. Il leur impose son amour de la perfection et ne permet pas qu'ils se dispensent de leur contribution à l'œuvre com-
mune. Mais aussi son autorité est paternelle autant qu'elle est inflexible. Le tableau d'amendes n'existe pas chez lui. Il ne sait ni rudoyer, ni crier, ni parler gras. Gentleman, il traite ses comédiens en gentlemen; artiste, il les regarde comme des camarades ; et toute cetie troupe travaille dans un esprit de confiance réciproque, avec le respect des efforts de chacun.
Le Majesty emploie quotidiennement quatre cents personnes environ, artistes, figurants, employés, machinistes, huissiers, ouvreuses, etc. ChitTre considérable, mais qui se justifie quand on songe que, d'une part, la salle, qui contient dix-septs cents places, requiert le service de nombreux employés, et que, d'autre part, la complication de la mise en scène, la rapidité des changements de décors exigent un personnel plus nombreux encore. Il a une moyenne de cinq mille francs de frais par représentation, avec un maximum de recettes de dix mille francs.
Enfin nous voici arrivés aux services de la scène, qui sont installés et combinés, dans la plupart de leurs parties, avec un sens merveilleux de l'utile.
La scène et la salle sont respectivement isolées par deux murs pleins qui les séparent. Un
r'ulcaii liyclraulique à répreiivo «lu feu, et d'une seule pièce, peut, en trente secondes, fermer hermétiquement l'ouverture du cadre et achever ainsi risolomcnt total de la salle. Des réservoirs d'eau, il haute pression, sont répartis à droite et à gauche, prêts à noyer le théâtre.
Les trois hauteurs de la scène sont à peu près normales : 9°',G() d'ouverture de cadre, iO'",33 de cintre, l^'fiQ de dessous. La scène a 11", 6() de largeur au cadre, 23 mètres de largeur totale, de mur à mur, et 10", 00 de profondeur, de la ligne du rideau au mur du lointain : \o irril est à 20 mètres au-dessus du plateau.
Le plancher est horizontal, le proscenium droit. Le premier corridor de service^ est large de 2 mètres, en retrait du cadre, par conséquent, d'une distance de près de quatre mètres. Il n'y a pas d'arrière-scène ; mais, au coté cour, deux vastes resserres contiguës ahritent les cases des décors on usage courant; par deux hautes portes de fer, oljos communiquent directement et de plain-pied la rue, de telle sorte que les décors, en quitlanL le chariot qui les a amenés, sont immédiate-
1. On sait que le cintre est desservi : 1* par des ponts volnnls, qui traversent la scène dans toute son étendue, de droite ;ï gaurhe; 2* par des ponts fixes, qui courent le lon^' des faces latrrales. de la face au lointain, et qui constituent les différents ^ <lu cintre. Les deux ponts latéraux qui, à la cour et au se trouvent iniuiédiatouicnt au-dessus de la scène, s'ap- I - il' ht \v- premiers corridors de service.
ment Iransporlés dans leurs cases ou sur la scène elle-même, sans arrêt, sans retard, sans qu'on soit non plus obligé de les replier ou de les partager en feuilles étroites, ce qui en complique la construction et détermine à la longue des cassures et des plis dans la peinture et dans la toile.
Au fond de la scène, à côté de ces deux resserres, une troisième salle, non moins grande, sert de magasin de meubles et d'accessoires.
Le Majesty n'a pas d'atelier de menuiserie; mais le travail de construction des châssis et d'entoilement ne se fait pas moins au théâtre, soit dans Tune des resserres de décors, soit sur la scène même, cequi, j'imagine, est souvent gênant, une répétition sérieuse s'accommodant mal des bruits de marteaux et des grincements de scie. En revanche, il a son atelier de peinture, qui est proche des étoiles, à une hauteur vertigineuse, au-dessus du gril lui-même, emplacement assez exceptionnel pour être signalé ici. Je ne suppose pas que les peintres du Majesty puissent se plaindre de manquer d'air et de lumière ; mais ils doivent parfois hésiter à interrompre leur travail pour aller se promener sur les trottoirs de Haymarket.
Nous avons assez parlé des mises en scène du Majesty pour n'avoir pas à revenir sur les principes qui la règlent : substitution du panorama à la toile de fond, et, par conséquent, diminution
notable du nombre des frises ; substitution des constructions réelles aux châssis de décors.
Ceci explique à quel point l'usage du châssis, toujours déplaisant, y est restreint. Dans les cas où il est cependant nécessaire de l'employer, le châssis n<\ se guindé pas, comme dans nos théâtres, sur un mât lourd, encombrant, difficilement maniable, dont la plantation, si rapide qu'elle soit, prend néanmoins un certain temps. Le mât a encore cet antre inconvénient de ne pouvoir se fixer que dans une costière et d'imposer ainsi des décorations symétriques, quelque ingéniosité que l'on mette à les varier.
Au Majesty, comme, d'ailleurs, dans tous les théâtres anglais, l'usage du mât est à peu près inconnu, sauf pour les hautes fermes ou les feuilles de décors trop importantes. Le châssis est posé à la place qu'il doit occuper, de face ou de biais, ot soutenu au moyen d'une longue tige de fer qui porte à ses deux extrémités deux crochets, dont l'un tient le châssis, l'autre le plancher. Cette lige glisse dans une âme, et l'on peut à volonté en augmenter ou en diminuer la longueur, pour la proportionner h la hauteur du décor. Assurément elle ne donne pas au châssis la rigidité et la solidité que lui assure un mât, sur lequel il s'appuie tout entier. Mais, outre que ces étroites feuilles de décor, (jui n«; servent qu'à masquer la coulisse, ne sont
pas destinées à supporter des poussées, il faut bien com])ter avec l'avantage très sérieux de ce système de tiges à crochets, qui, en s'adaptant sur tous les points de la scène, aide efficacement à varier les plantations et à augmenter le pittoresque de la mise en scène.
Ici encore, comme dans la plupart des théâtres allemands, le régisseur n'a point à se déplacer pour assurer la marche de la représentation. Il se tient au côté cour, contre le manteau d'Arlequin, qui est figuré par une draperie de velours rouge relevée par une lourde cordelière, au lieu d'être simplement un châssis peint. Il a devant lui un tableau pourvu de boutons électriques et de tuyaux acoustiques, et, sans quitter son poste d'observation, il transmet ses ordres rapidement dans toutes les parties et dans tous les services «lu théâtre : la salle, le cintre, les dessous, les loges d'artistes, le jeu d'orgue. 11 peut ainsi envoyer partout ses instructions sans cesser de surveiller le spectacle. Mais, si peu de voix qu'il ait à donner pour parler dans un tuyau acoustique, c'est encore trop au gré de M. ïree, qui songeait naguère à remplacer ce mode de communication primitif par un petit téléphone d'invention nouvelle, qu'il appelle lui-même le téléphone muet, et audessus duquel il suffit, paraît-il, de parler à voix étouffée, comme on le ferait dans l'oreille.
HER MAJESÏYS THEATRE