LE GÉNÉRAL
Il faut cependant que quelqu'un paj'e les frais de notre apostolat.
l'évêque.
Ah ! Monsieur, nous allons fatiguer le Ciel de nos prières pour qu'il sème sur votre route les plus brillants succès.
LE général.
Il nous faut quelque chose de plus solide, Monsieur l'évê-
que.
l'évêque.
Les hiunbles ministres du Seigneur, qui professent le détachement de toutes les choses humaines, n'ont que des vœux à offrir.
LE général.
Cependant, pour me prouver ce saint détachement, je
suis persuade que vous ne refuserez pas de contribuer, pour votre part, d'une somme de quatre cent mille livres.
l'évêque.
Quatre cent mille livres. Dieu tout puissant I Où voulezvous que je les prenne ? Est-ce que l'oint du Seigneur peut être soumis à des contributions ? »
Eux aussi ne sont que comiques, les petits abbés de cour, dont on révèle aux Parisiens gouailleurs, sous une forme parfois un peu leste, les mœurs déplorables. On se garderait bien de les représenter comme des monstres odieux qui déshonorent et ruinent les familles, comme de sombres hypocrites dignes des pires châtiments. On ne les mêle qu'à des histoires plaisantes, et leurs mésaventures montrent bien leur libertinage, leur sottise et leur fatuité.
(( Ce sont des sapajoux charmants, Et leurs grimaces nous amusent. »
Voyez plutôt dans VOrage ou Ah ! quel guignon ! joué au Palais-Variétés, les infortunes grivoises d'un petit abbé licencieux, toujours surpris au bon moment, quand va sonner l'heure du berger; et lisez le Divorce, donné au Vaudeville. Germeuil ne peut plusse rencontrer avec sa femme Isabelle ; elle le fuit sans cesse. Estil à la ville : elle court à la campagne, qu'elle abandonne dès le retour de son mari. D'où vient cette mésintelligence entre deux époux qui se sont toujours aimés ? Ne le devinez-vous pas ? Le coupable, c'est un de ces abbés de ruelles qui, se glissant dans les
familles, rendaient naguère les maris si malheureux et les femmes si méprisables ; c'est un de ces aimables corrupteurs
« Qui logeaient en maison commode Leur très pieuse pauvreté.
Bagues de prix, bijoux de mode Décoraient leur humilité.
Ils avaient voitures légères, Jolis boudoirs, galants repas.
C'était bien vendre des prières Qu'entre nous ils ne faisaient pas. »
Rien de tout cela n'est bien méchant, surtout si Ton songe que cette comédie fut jouée sous la Terreur. En réalité, le fanatisme anticatholique n'a jamais trouvé sur les boulevards une nourriture très substantielle. Les pièces violentes d'un bout à l'autre sont rares ; quelques scènes drôles, quelques couplets satiriques n'étaient pas pour satisfaire certains appétits robustes. Il était préférable alors d'aller aux grands théâtres, à ceux de la rue Feydeau, de la rue de Louvois et de la rue Richelieu. Là, du moins, on pouvait manger à sa faim : on avait à se mettre sous la dent des abbés, des évêques, des archevêques, des cardinaux, un pape, tous libertins, ivrognes, maltôtiers, coureurs de tripots, athées, voleurs, assassins, « les plus vilains puants que le diable ait engendrés ». Et, au retour, on digérait à l'aise la drôlesse servie dans la Papesse Jeanne (1) en habit pontifical et la tiare sur la tête,
(1 ) On joua aussi une Papesse Jeanne au Théâtre Molière, en même temps qu'au Théâtre de la rue Feydeau.
le pape libidineux si bien accommodé dans la Journée du Vatican par les enfants de Marins, amis de la Constitution française, et, dans le Jugement dernier des rois, un pape encore, cuit à point au feu d'un volcan. Pour les auteurs et les habitués des petits théâtres, un personnage bien plus intéressant que pape, abbés et prélats, c'est le curé, surtout le curé de campagne. De celui-là on use et on abuse : il offre tant d'avantages ! Comme il est resté généralement aimé du peuple, on peut le présenter sous des couleurs favorables, et les spectateurs naïfs adorent les rôles sympathiques. Ensuite, comme il est d'humble origine, pauvre, doublement opprimé, par ses supérieurs et par son célibat, on peut montrer en lui une victime des abus, en faire même l'apôtre des revendications sociales. Tel il apparaît, en effet, sur presque toutes les scènes, au Vaudeville, à Molière, au Théâtre-Français Comique et Lyrique. Dans l Orphelin et le Curé^ il se félicite de voir les biens du clergé revenir à la 'nation. « Nous ne devons pas nous plaindre, dit-il, d'un sacrifice qu'exigeait impérieusement la rigueur des circonstances. N'était-il pas juste d'ailleurs de faire une répartition plus égale des revenus ecclésiastiques (2) ? » Dans le Club des bonnes gens il prêche la tolérance ; dans la France régénérée il glorifie la fraternité religieuse et donne l'hospitalité à un juif et à un protestant.
LE CURÉ
« Je puis vous embrasser : ô sublime moment I
LE JUIF (reculant).
Je suis un juif.
LE PROTESTANT (reculant de même).
Et moi, je suis un protestant.
LE CURÉ
Vous êtes citoyens.